mer.
01
janv.
2025
Poèmes
Venu de l’Est
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Il faut te voir venant d’un long voyage
Tu as choisi l’hôtel
Dans le quartier des affaires
Demain sera la conférence
Les dangers russes, les Ukrainiens
Et les tétanisés peuples occidentaux
Morts de trouille.
Tu vas parler
Tout en anglais
Charmer l’auditoire
Tu es habillé de ton plus beau costume
Tu prends la lumière
Face aux silencieux qui t’écoutent.
Joie de te savoir si proche
Bientôt le moment de te parler
En tête à tête
Des frénésies guerrières
Et des morts par milliers
Qui s’amoncellent sur vos frontières
Sans que l’Occident n’intervienne.
Il n’y a plus de forces dans notre camp
Exténués les Ukrainiens vont bientôt se rendre
Et céder leurs belles provinces.
A quoi servent les morts inutiles ?
Cet été.
Les papillons seront noirs sur les tombes
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Le Muet
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Si le Muet tait son amour
Que lui reste-t-il ?
Il n’a plus de jeux
Les nuages et la lumière fuient
Il vit la nuit
Ne lit plus de livres
Ne boit plus de vin
Quelle horreur mes enfants
Plus de visiteurs
Les chants se sont tus
Les belles femmes pressent le pas
Les rideaux ne s’ouvrent plus.
Oh ma douleur si présente
Que je soupire devant ta peine
Et ton attente d’un ciel qui se déchire.
Quand te reverrai-je douceur de ma vie ?
Tu mérites les plus grands honneurs
Mais ta langue est morte.
Il n’y a plus de lits pour ceux qui se taisent
Comme Jésus tu t’endors sur les pierres.
Tu ne prends pas le bras que je tends
Pour te ramener au logis.
Sais-tu qui je suis
Muet mon ami ?
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Handel
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Quel air splendide résonne sous les voûtes
Mourir au sein de cette musique
Cette voix ah cette voix
De pure beauté qui chante Serse de Handel.
Oiseaux lancez vos tirades.
Les hommes ont des smokings
Les femmes de longues robes blanches.
Virevoltent mille courbes
On chante, chante, chante
Les portes du palais grand ouvertes
Pour toute la nuit cette musique.
Les visages sont si beaux
Qu’on y perd la mémoire.
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Poèmes H de M 2024
L’humanité doit bien se rendre compte qu’elle traverse une crise où sa survie est en jeu. Une Troisième Guerre Mondiale va se déchaîner car le désordre mondial gagne en intensité. Les pouvoirs basculent et se perdent dans la fuite. Les pays ont soit des dictateurs qui massacrent, soit des chefs sans armées. Il n’y a plus de grands hommes. Les politiques sont devenus des minables, les généraux dorment dans leurs arsenaux vides. Il ne faut pas dire la vérité aux populations, on craint la panique. Bref, nous sommes devenus des proies face aux tyrans surarmés d’engins terrifiants. L’Ukraine mal soutenue par les Américains, ne pourra résister longtemps, faute d’armement suffisant. Un cessez le feu sera illusoire dans la durée. Tout est mensonge ou déni. Il faut crier la vérité : l’effondrement général est proche avec des millions de morts en Europe et en Russie.
L’humanité est traitée comme un troupeau de moutons que les bergers égarent et conduisent vers les loups. Le grand massacre est pour demain.
Comme la Tour de Babel, L’Europe va s’effondrer car elle perd son unité et n’a pas respecté les valeurs prônées par ses fondateurs. Partout, corruptions, copinages, calculs politiques. Promesses faites à l’Ukraine mais non tenues. Mensonges, hypocrisies, trahisons.
Les valeurs sont des mots creux auxquels plus personne ne croit, c’est le paravent qui cache les délits, c’est le bonnet à plumes pour faire croire aux autres qu’on est sincère alors qu’on est ridicule. Comme les cardinaux et autres prélats des Eglises avec leurs soutanes rouges ou violettes, pourquoi un tel carnaval ? Plus personne n’y croit. Ce sont de mauvais comédiens.
La République française avec le dernier président a commencé comme une opérette et finira en tragédie. La France ruinée complètement, incapable de tenir dans une guerre chaude et longue. Ses trois sous-marins atomiques, à supposer qu’ils fonctionnent, ne sauveront pas la France.
Quand on marche avec une canne pour éviter la chute, on voit qu’il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui se déplacent avec des béquilles ou des rolators.
Quand on est en bonne santé, on ne les remarque pas, on ne voit que les êtres intacts. Mais invalide, on aperçoit partout d’autres abîmés.
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mar.
15
oct.
2024
PERSONNAGES
Assise sur une chaise à dossier droit de la pâtisserie Verdonck, elle est vêtue d’une robe noire arrivant aux mollets, et sur ses cheveux blancs, comme une crêpe, un petit chapeau de tulle noire, agrafé d’un camée. Penchée vers le comptoir, elle contemple les babas au rhum qui lui font monter l’eau à la bouche. Assis à la table voisine, seul comme d’habitude, je la regarde. Mon chien Pitz, loulou de Poméranie, accompagne mon vieil âge. Je voudrais parler à la dame car je ne rencontre plus personne, mes amis sont morts ou disparus, et les femmes me trouvent un caractère difficile qui empêche l’amour. J’en ai pris mon parti. Pas grave. Mais une conversation de temps en temps avec des personnes inconnues au cours de promenades, cela me plaît.
Je la vois qui lève un bras pour se signaler à Madame Verdonck, elle voudrait un des fameux babas. Moi aussi, mais je surveille mon poids, ma tension, un diabète ennemi des sucreries consolatrices. Je souris à Madame Verdonck et je continue à boire sans sucre mon café Gamma délices à petites gorgées. Je ne cesse pas d’observer la vieille dame tandis que mon chien dort à mes pieds tout près du radiateur. Nous sommes en novembre. La dame grignote son baba, avec une fourchette minuscule et pour recueillir le rhum exquis, une cuillère tout aussi petite. Je connais ce goût fort qui prend la gorge et réchauffe la tête. Mais rien de sucré ce jour. Je suis vieux, malade. Je marche avec précaution. Il ne faut pas commander une chaise roulante. Qui me pousserait ?
Il n’y a pas de clients aux autres tables, le salon de thé a les murs peints en rose avec des rideaux blancs aux deux fenêtres. De petits anges nus en plâtre attendent sur le comptoir qu’on veuille bien passer à la caisse.
Je me lève pour un besoin pressant, normal à mon âge, cela ne nécessite pas une visite médicale ni les honoraires d’un médecin. Du temps perdu, de l’argent cher payé, pour des embarras de prostate. Même si un ami célibataire en est mort à 80 ans, la famille s’est inquiétée trop tard après une semaine de silence du prostatique solitaire. Police, pompiers, et décomposition avancée du cadavre allongé sur son lit. Il était bien mort. Une prostate déréglée.
Au sortir des sanitaires, je vois la dame y entrer. Elle prend comme moi ses précautions avant de regagner son logis. Elle marche avec une canne. Moi, je me rassieds à ma table. Pitz n’a pas bougé. Il est habitué, bien dressé, poli et propre. Ah ! oui, j’aime ce chien, seul amour de ma vie.
Que dire à cette dame ? Si je l’aborde, elle risque de stresser. Aime-t-elle les gâteaux ? Vient-elle souvent ici ? Je ne l’ai pas vue avant ce jour, ni reconnue. Je ne suis pas physionomiste comme mon ami Karl qui n’oublie pas un visage. Il a fait une belle carrière dans la police et élucidé quelques affaires qui ont retenu la curiosité des médias.
Madame Verdonck est rentrée dans sa cuisine, ne pourra m’entendre si je dis quelques mots à la vieille qui déguste son baba.
Je lui dirai : « Il fait bien froid dehors, l’hiver sera rude. »
Mais j’attends qu’elle revienne s’asseoir. Sur son assiette, plus de traces de gâteries pâtissières.
Elle arrive lentement, se rassied, nuque courbée, rassemble l’écharpe, le manteau violet déposé sur un siège voisin. Je dis : « Il fait froid dehors, l’hiver sera rude. »
Elle doit être sourde ou mal entendante, comme on dit maintenant. Moi, mes oreilles fonctionnent bien, si on articule. Je ne me fâche pas si on ne répond pas. Chacun est libre, surtout si on est sourd. C’est une infirmité, je respecte les handicapés et les vieillards ralentis.
Il faudrait que je l’aide à revêtir le long manteau de laine violet, pas élégant mais couvrant jusqu’aux chevilles. Elle pourrait être gênée dans sa marche : un si long vêtement d’hiver !
Les vieux répugnent aux dépenses. On les croit pauvres en apparence, mais le carnet d’épargne et le compte à termes sont bien remplis. La mort est trop proche pour dépenser les économies.
Les vieux pensent chaque jour à leur mort dont ils ignorent la date et la cause. Accident, chute, ou maladie ? Quand cela ? Aujourd’hui ou demain, ou dans cinq ans ? C’est une méchante loterie. On a beau avoir des pressentiments, des rêves prémonitoires, des signes ou des fantômes rencontrés entre deux portes, rien n’est certain.
La mort vient comme un voleur, est-il écrit dans Les Evangiles. Le texte est précis : Le Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. Aucune chance ! On dort, et la mort silencieuse traverse les murs de votre palais. La chaumière ne protège pas davantage.
Les esprits des défunts, qui nagent dans l’océan éternel, doivent rire de l’angoisse des futurs mourants. On s’est trop amusé dans ces temps de fête sans cesse renouvelée, et maintenant, il faudra rendre des comptes jusqu’au dernier centime.
Je pense à la mort quand je vois la dame âgée en robe noire et manteau violet. Elle va à la caisse où l’attend Madame Verdonck qui lui demande quelques euros. Ce n’est pas cher, j’entends la cliente qui a une voix fragile. Elle dit aussi : « J’adore vos babas, le rhum est délicieux. «
Je décide de quitter le salon de thé. Pitz a compris et se lève. Moi aussi. Je vais payer mon café Gamma délices et sortir derrière la dame âgée. « Au revoir Madame Verdonck », et je suis dehors dans le froid de novembre.
Il fait sombre dehors. Des réverbères éclairent parcimonieusement les trottoirs. Les politiques font des économies et ne pensent pas à protéger les mangeurs de baba au rhum.
Je me rapproche d’elle. Elle continue de marcher, à petits pas, appuyée sur sa canne : elle ne s’est pas retournée, elle n’a pas entendu que je la suivais. Je répète ma phrase : « Il fait froid dehors, l’hiver sera rude. »
Elle s’est arrêtée, avec un petit gémissement. Je vois mal son visage dans la nuit car l’éclairage est très réduit sur le trottoir.
Pitz s’est placé entre elle et moi. « N’ayez pas peur, Madame, le chien est très gentil. Je vous ai vue manger un baba à la pâtisserie. J’aime les babas, mais j’ai le diabète, ce n’est pas recommandé. »
Elle reste silencieuse, s’appuie contre le mur de la maison. Elle dit : « Laissez-moi tranquille, Monsieur, je dois rentrer chez moi. »
Le chien tire sur la laisse. « Mon chien demande la même chose, son panier et ses croquettes. Pas de babas pour lui. Au revoir Madame, excusez-moi de vous avoir fait peur. »
Elle n’a pas entendu ma phrase car elle s’est laissé glisser dos au mur comme une fusillée et est tombée en avant sur le visage.
Pitz a fait un bond sur le côté en aboyant. Que de bruits !
Des fenêtres s’allument. Je crie au secours.
Henri de Meeûs
2024
lun.
09
sept.
2024
Mes quatre trésors
J’ai eu successivement quatre chiens dans ma vie. Des cadeaux du Ciel. Des êtres adorables. Cela a duré quarante-huit ans, jusqu’à ce jour, soit douze années pour chacun des trois premiers chiens, et mon quatrième, Lola, toujours en vie, qui vient d’avoir douze ans, et qui se porte très bien.
Les trois premiers chiens étaient de la race des bouledogues français, et le quatrième, toujours en vie, est un lévrier anglais dit whippet.
CORA
Le premier bouledogue français, une femelle de couleur bringée, noir et feu, fut achetée à trois mois dans un élevage de cette race situé dans la Flandre profonde ; elle s’appelait Cora. C’était en 1976. Je l’avais ramenée emballée dans deux serviettes de coton et placée sur le siège avant droit de ma voiture, à portée de main pour la rassurer et, après une heure de route, la présentai à mes parents.
Je venais de changer de situation, très fatigué par 6 années le stress dans une société de courtage immobilier et par l’anxiété caractérielle du directeur général (dont le visage ressemblait à celui de Dostoïevski) et qui, de 1969 à 1976, s’il me faisait une entière confiance, n’hésitait pas, à m’interroger sans cesse sur le montant du chiffre d’affaires mensuel.
Vivant seul à Bruxelles, et y travaillant, il était impossible de garder Cora chez moi enfermée toute la journée dans un appartement sans pouvoir sortir pour des promenades.
Elle fut donc confiée à mes père et mère qui habitaient une jolie propriété en Campine anversoise, château, parc, étang.
A Cora, la liberté et la vie campagnarde. Pelouses, taillis, et petits gibiers.
Mes parents aimaient Cora qui le leur rendait bien. Elle accompagnait chaque matin mon père dans sa voiture quand il allait acheter les journaux au village. En semaine, Cora était la fidèle compagne de mes parents mais aussi une rivale pour les deux teckels, fameux chasseurs, qui occupaient la maison déjà depuis quelques années et qui n’envisageaient pas de laisser toute la place à la bouledogue. Mais elle apprit à composer et devint à leur contact une chasseresse passionnée de lapins, de chats et de rats musqués dans le parc. Elle courait aussi vite que les teckels mais plus lourde qu’eux, elle ne pouvait rattraper les zigzags d’un lapin que les bassets finissaient par coincer dans un terrier.
Folles chasses des chiens ivres d’espace. Aucun fusil.
A dater de 1976, je passais le weekend chez mes parents pour me reposer d’un nouveau job qui durera 27 ans dans une banque bruxelloise.
Lors de mes arrivées, le samedi midi, arrêtant ma voiture devant les cuisines, j’entendais les hurlements de joie de Cora qui savait que son maître était là. Cris d’amour, aboiements stridents, elle était la première à m’accueillir, descendant comme une folle les escaliers menant au jardin.
Aucun être vivant ne m’a jamais porté un tel amour. Cela dura toute sa vie de douze années. Quand j’étais là, mes père et mère n’existaient plus pour elle. Cette adorable créature me suivait partout. C’était moi son chéri, moi seul jusqu’au dimanche soir quand je la quittais pour rentrer à Bruxelles.
Jusqu’à ses derniers jours, à chacune de mes présences de week-end, elle refusait de s’éloigner de moi, et durant ses derniers mois de vie, elle se traînait encore pour me suivre, ses pattes arrières bloquées par une arthrose paralysante.
Mon âme pleure cette créature exceptionnelle, et cet amour, plus vrai, plus intense, que l’amour d’un être humain.
Le vétérinaire du village abrégea ses souffrances.
Pleurs et tristesse.
PYM
Après la mort de Cora, j’achetai en 1988, dans un élevage de bouledogues français en province d’Anvers un chiot bouledogue mâle, qui adulte devint magnifique de proportions, costaud, au large poitrail, à la grosse tête admirablement expressive, les oreilles toujours naturellement dressées droites, les courtes pattes supportant un corps trapu, et comme celui de Cora, un pelage de couleur bringée (noir et feu). Son caractère doux contrastait avec son apparence redoutable. On dit que lorsque un bouledogue tient une proie entre les mâchoires, il ne la lâchera pas. C’est vrai. Mais je n’ai jamais eu le moindre incident avec les bouledogues, ils n’ont jamais mordu personne.
Excellent gardien, il était toujours le premier à nous avertir d’une visite, en aboyant à la fenêtre du hall, perché sur une banquette, inspectant de haut les visiteurs, avant même le coup de sonnette.
Pym aimait beaucoup la famille, les enfants, les petits-enfants et, comme les bouledogues souvent fascinés par les bébés, ils sont de véritables nurses protectrices ne quittant pas la voiture d’enfants.
Il adorait jouer. Dans le salon, ses nombreux jouets étaient éparpillés sur les tapis. Il connaissait le nom de chaque jouet.
Quand on lui demandait d’apporter le canard en caoutchouc
qu’il gardait sur sa couche à la cuisine, il fonçait dans les escaliers qu’il remontait tout aussi vite pour nous montrer le canard jouet. Fier de sa prouesse. Même chose avec d’autres jouets. Son extrême intelligence nous captivait.
Dehors, outre la chasse au lapin, un de ses passe-temps favoris était de parcourir les pelouses, d’une taupinière à l’autre, pour s’arrêter subitement, le corps tendu, la tête immobile au-dessus d’une taupinière, guettant le passage de la taupe dans une des galeries souterraines des pelouses. Tout à coup, subitement, sentant la taupe approcher, et vif comme l’éclair, il plongeait son museau dans la terre accumulée par l’animal aveugle - persuadé à chaque attaque, de la ramener entre ses dents - mais la taupe plus rapide avait eu le temps de s’enfoncer dans ses souterrains.
Pym jamais découragé de rater sa proie.
Pym m’accompagnait à chacune de mes promenades. Un jour, au bord de l’étang, nous rencontrâmes un gros rat musqué. Pym se précipita sur lui sans hésiter et avec sa large mâchoire, lui brisa les reins. Le rat musqué eut le temps de mordre une de ses babines. Je craignis une infection, mais le vétérinaire désinfecta la plaie. Il n’y eut pas de suite heureusement.
Les bouledogues français sont très intelligents, fidèles, n’aiment ni la chaleur ni les trop longues promenades. Leur museau écrasé entrave l’aisance de la respiration. Ils sont l’idéal pour une famille, et notamment pour les enfants.
J’en veux à ma sœur aînée d’avoir discerné un hypothétique cancer de testicule à Pym qui se portait le mieux possible. Elle voulut le montrer au vétérinaire. Je le lui permis, hélas.
L’avis du vétérinaire fut d’opérer par précaution. Je ne réagis pas, étant trop occupé à Bruxelles par mon job à la banque.
Le chien fut donc endormi et le testicule enlevé. L’horreur fut que le vétérinaire avait injecté une dose trop élevée d’anesthésie à mon Pym qui, quand il se réveilla, avait perdu l’esprit, ne se retrouvait pas dans ses habitudes de vie, devint peureux. Il avait perdu son intelligence exceptionnelle. Quand je l’appelais, il arrivait en courant et s’il ne voyait pas qu’une porte était fermée, il se cognait la croyant ouverte. Il était désorienté, infirme, de la faute d’un vétérinaire incompétent. Depuis, je suis devenu extrêmement méfiant lorsqu’un on évoque une anesthésie.
Pym mourut en 2000 amoindri par cette erreur médicale.
BILLY adulte
Billy fut mon troisième bouledogue français. Les standards avaient un peu modifié l’allure du bouledogue, préféré plus petit à cette époque, avec des pattes plus courtes, mais les oreilles étaient toujours dressées bien droites, et la petite queue en s bien dessinée.
J’achetai Billy en 2000. Il garda le lit et les jouets de Pym, et comme lui fut un chasseur et le gardien de la maison de mes parents.
Commençant ma retraite en 2004, je résolus de le prendre avec moi dans l’appartement à Bruxelles. Billy avait un caractère calme, flegmatique et aimait dormir. Exemple : Je passais une journée à Paris, quittant Bruxelles à 8 heures et rentrant chez moi à 21 heures, je retrouvais Billy dormant profondément dans son panier. Mon absence n’avait causé ni dérangement ni désordre, et il restait toujours propre.
Il était gourmand, aimait les restaurants, suscitant la curiosité des clients. Il m’accompagnait toujours dans les promenades. Nous allions chaque samedi matin au Sablon au marché des Antiquaires. Billy était bien connu des marchands. Billy suscitait l’intérêt des touristes asiatiques qui me plaçaient au premier rang avec Billy pour une photo souvenir.
Nous allions aussi prendre le petit-déjeuner chez Wittamer où les croissants et le chocolat chaud nous rendaient la vie joyeuse. A Billy comme à moi.
Retraité, ayant davantage de temps, j’eus l’idée saugrenue d’acheter un second chien, mais d’une autre race que le bouledogue français. Mon choix s’arrêta sur le lévrier whippet, très différent du bouledogue. J’entrepris de chercher un élevage de lévriers whippets, en trouvai un excellent près de Liège, et réservai un chiot femelle pour octobre 2011.
Et ce fut une whippet que j’allai chercher à l’élevage dans les Ardennes. Elle portait le nom de Lost in love sur son pedigree, mais je simplifiai en la nommant Lola.
Billy vivait encore et dut accepter cette jeune chienne pleine d’exubérance et partager avec elle la couche et les jouets, ainsi que les promenades, dorénavant celles d’un maître et de ses deux chiens. L’attelage était comique, vu les différences de tailles : le vieux petit bouledogue trapu, à pattes courtes et la princesse whippet au profil aristocratique et au pelage tigré de grande dame snob.
Billy avait observé la donzelle ; il ne fit rien pour corriger les excès d’énergie, mais Lola dominante le houspillait dans l’appartement, courant derrière lui en lui mordillant les oreilles.
Billy jeune
Toutes ces émotions n’améliorèrent pas la santé de Billy. Il se réfugiait sous mon bureau, sachant que je le protègerais. En octobre 2011, sa santé déclina ; il commença des petites attaques qui l’étendaient raide sur le sol.
En mai 2012, il fallut l’euthanasier. Lola ne semblait pas affectée, mais exigea en hurlant la première nuit qui suivit la mort de Billy, de dormir dans le salon sur le canapé trois places. Ce que Billy n’avait jamais osé demander. Ce canapé la fit taire immédiatement et devint le lieu de repos diurne et nocturne de Lola. Elle détruisit en huit jours, à coups de dents, les 17 jouets de Billy. Je lui achetai quatre nouvelles peluches, toujours intactes à l’heure actuelle.
Lola a maintenant 12 ans. Elle est toujours bien vivante et en excellente santé.
Lola (suite)
Lola née Lost in Love en juillet 2012 est un chien magnifique de la race lévrier whippet, c’est-à-dire « chien du vent ». Une tête extrêmement distinguée, un long museau, des dents longues et pointues de chasseresse, un pelage strié de bruns, de noirs et de gris, de longues pattes fines aptes à la course. Ces chiens atteignent en course 60 km à l’heure.
Son éleveuse était renommée pour la beauté de ses chiens.
Le spectacle d’un lévrier courant est d’une extraordinaire beauté. La chasse avec cette race de chiens est interdite en Belgique car le gibier n’aura aucune chance d’échapper.
Je continue donc mon récit à propos de Lola.
Ce chien n’a qu’un seul maître, celui qu’elle adopte au début de sa vie, avec qui elle demeure, se promène. Elle est gourmande mais s’arrêtera de manger ses croquettes si elle voit que je me prépare à sortir. Elle supporte sans problème la laisse ou un lien plus long pour qu’elle puisse courir. Après une expérience de l’avoir attendue une demi-heure dans un bois où elle avait flairé un gibier, et ne revenait pas malgré mes appels
angoissés, je ne l’ai plus lâchée, de crainte de la perdre, ou qu’elle soit volée.
Personne n’existe vraiment pour elle que son maître, c’est-à-dire moi.
Au restaurant, dans les magasins, étendue sur les sièges arrières de ma voiture, elle est avec moi, elle participe, elle n’oublie jamais un restaurant où nous sommes allés, elle a une mémoire incroyable pour se repérer dans le paysage qu’elle voit depuis la fenêtre de l’auto. Elle adore les endroits où les serveurs avec ma permission, lui glisse une petite écuelle de blancs de poulets, qu’elle avale en deux bouchées.
Il y a toujours des clients, fascinés par sa beauté, qui viennent la caresser ou lui dire des mots doux. Elle se laisse faire mais en réalité, c’est son maître qui compte seul pour elle.
Je ne voyage plus depuis que j’ai ce chien. Le garder près de moi à Bruxelles me suffit pour mon bonheur. Avec elle, c’est du vrai. Après nos sorties, elle rentre dans l’appartement, et se précipite dans le canapé où elle domine la situation et peut s’endormir. Mais rien ne lui échappera, elle surveille d’un oeil mon fauteuil, mon bureau, si elle entend un certain déclic quand j’éteins l’ordinateur, cela lui laisse prévoir une promenade à pied ou en voiture.
Je remercie le Créateur de m’avoir donné tant de bonheur et de joies au contact de ces chiens superbes, dispensateurs de pur amour durant toute leur vie. Je crois que, s’ils sont au Paradis, et si Dieu le permet, je les retrouverai. Merci Seigneur.
Henri de Meeûs
2024
mar.
23
juil.
2024
Poèmes
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Epousailles nordiques
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Je proclame à triple voix tes glorieuses épousailles
Venues du Nord, blondes, fraîches,
Descendues d’un carrosse armorié.
Le personnel du château attendait la souveraine
Et criait heureux les mariés, bienvenue !
Notre jeune dame d’un revers de sa main gantée
Caresse les joues des petits enfants
Que lui tendent les mères des cuisines
De blanc revêtues.
Il est barbu, bruni par l’été danois
Le long du Jutland terre des dieux
Où nu dans la délectable mer
Il nageait chaque jour vers midi
Une heure durant trop loin pour moi
Craignant qu’il se noie.
Cadeau à nos provinces
Elle se montre toute en grâces
Pas timide, main dans la main
De son beau prince la dame exquise
Jusqu’au baiser discret
Qu’applaudis ils se donnent.
Les lévriers accourent des chenils,
Aux colliers une rose.
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H de Meeûs 2024
Présence et Amour du Dieu caché
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Dieu est l’Amour infini hors fu temps et de l’espace, mais aussi
dans le temps et dans l’espace.
Dieu est invisible et pur esprit. Il est un seul Dieu en trois personnes, Il est la Trinité, Père, Fils et Esprit saint.
Trois personnes en un seul Dieu. Sans origine et sans fin.
Je crois à la divinité du Fils, Christ Jésus, mort sur la croix et ressuscité. Cela dépasse ma raison. Tant pis.
On prie Dieu sans qu’Il nous réponde. Son silence décourage.
Erreur ! Car Il nous parle dans le silence. Son expression n’est ni le bruit ni la parole. Il est de toute éternité dans le silence à notre égard.
Un Amour éternel et silencieux qui entend tout, voit tout, sait tout.
Il ne faut pas attendre de réponse ni cesser de Le prier.
Car Il est présent à chaque seconde dans le silence, qui L’entoure. Ecoutons ce silence. Devenons ce silence.
Il faut écouter le silence de Dieu ; c’est l’amour infini, la délicatesse infinie, la douceur infinie, qui nous font vivre, et nous transpercent d’amour.
Il faut délier tous les liens pour Le rejoindre. Plus de menottes ni d’enseignements. Confiance totale et détachement.
Ne plus s’accrocher à rien. Les religions sont humaines. Il n’y a pas de religion divine, car Dieu est en nous, nous donne tout. Dans le silence du cœur.
L’Amour infini nous a créés, nous tient en vie, et nous donne la mort. Par Amour. Le Père a accepté la mort du Fils, et L’a ressuscité. Croire à cette résurrection ? Terrible drame, horrible sacrifice accepté par le Fils que le Père semble abandonner.
HdeM.
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Adieu au vieillard
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Je voudrais tant vous dire, vous qui souffrez
De douleurs jour et nuit,
Votre supplice solitaire et le manque de visites
Je pense à vous le soir dans la prière.
Vous n’avez plus de livres, vos amours sont enfuies
Loin très loin
Vos parents sont morts depuis longtemps
Et votre beau chien tant aimé
Est mort aussi. Je l’aimais tant.
Elle s’appelait Lola,
Les gens se retournaient sur son passage.
O beauté céleste, ô mes amours
Secrets du passé, joies sans mesure
Cadeaux du Ciel, merci mon Seigneur d’avoir pu aimer
Celle qui fut si belle
Ma Lola.
H de M 2024
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ROSES
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Roses jolies, roses mignonnes,
Roses respirées les fins d’après-midi,
Compagnes de ma vie depuis le plus jeune âge,
Au soleil lisant assis sur la longue terrasse,
Entouré par les charmantes roses
Je regarde les prairies qui bordent la forêt.
Mon cœur est plein d’amour.
Je t’aime et ne dis rien de plus.
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H de M 2024
Le château des fins dernières
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Le château a le pourtour fleuri
De tant de beautés paradisiaques
Que je passe des heures à les nommer
Il n’y a pas de fin à l’inventaire
De ces milliers de fleurs
Que Dieu tout puissant donne en récompense.
Je ne mérite pas ce cadeau
Mes péchés me rebutent, Dieu seul est bon.
Ne me quittez pas Seigneur
D’être avec vous, ces moments sont si beaux
Ce sont les retrouvailles de l’amour
Je suis le triste vermisseau égaré dans les herbes
Qu’un chien curieux vient flairer par hasard.
Délivrez-moi Seigneur de ces poisons qui me serrent la gorge
Je suis le bienheureux, je finis ma prière.
Le Ciel a le bleu profond de ton regard.
Amour éternel.
H de M.
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
ven.
14
juin
2024
La population est de plus en plus touchée par la maladie ; je vois de nombreux vieillards qui marchent avec des cannes, ou des béquilles, et des femmes âgées qui poussent un rollator, s’avançant à petits pas, tous menacés d’une chute. Pauvres victimes qui cherchent à sauver quelques mois de vie.
L’autre jour une dame de 97 ans, que je connais bien, a demandé à ses médecins de l’euthanasier. Elle avait préparé son projet en respectant les règles légales. Ses fils n’ont rien pu faire pour l’en empêcher. Elle était en revalidation, mais refusait de se soumettre à une opération qui aurait pu réduire une fracture de la hanche. Elle avait gardé un affreux souvenir d’une précédente chute d’il y a plusieurs mois, et de la revalidation dans une clinique spécialisée. Plus jamais cela ! Mieux valait en finir.
La vieillesse est une horreur. Nous y allons quasi tous et tout droit. C’est chacun pour soi. Heureux les décrépits qui gardent proche d’eux une personne aimée pour traverser les déserts de la grande vieillesse, où les Alzheimer se regardent dans un miroir sans pouvoir se reconnaître.
Le bruit court que l’état déplorable des personnes âgées est causé par les vaccinations anti-covid. Certains médecins en parlent tout bas, sans affirmation démontrée, mais ils disent, on verra dans trente ans. C’est cela, Messieurs les Docteurs. Mais on ne sera plus là.
Les médecins ont saucissonné le corps humain en de multiples sections. Il y a un spécialiste pour le doigt de pied gauche et un autre pour le pied droit. Peu sont capables d’approcher le malade sans le soumettre à une batterie de tests et d’examens innombrables, avec l’aide de moyens techniques les plus performants et coûteux, des analyses et des radiographies. Quand on a un problème, ils ne veulent plus examiner le corps dans son entièreté, mais enverront le malade à un spécialiste de l’organe concerné. Le premier spécialiste, ne trouvant pas d’explication sérieuse prescrira un second spécialiste. Il n’y a pas de fin à ce processus qui se resserre pour vous pousser dans la tombe.
Quelques examens médicaux ou la jungle, par ordre alphabétique :
Cela n’a pas de fin, sauf les
· Amniocentèse.
· Angiographie pulmonaire.
· Antibiogramme.
· Artériographie.
· Arthroscopie.
· Audiométrie.
· Bilan sanguin.
· Bilan urodynamique
· Biopsie
· Biopsie du trophoblaste
· Capillaroscopie
· Caryotype
· Coloscopie
· Coelioscopie
· Colposcopie
· Coproculture
· Coronarographie
· Cystographie
· Cystoscopie ou fibroscopie vésicale.
Etc, etc. On n’est encore qu’à la lettre C…
Je suis entouré de médecins, mais je ne fais pas confiance. Ont-ils seulement avalé une des gélules qu’ils prescrivent ? Ils conseillent de ne pas lire la liste des contre-indications qui accompagnent le médicament avec les avertissements les plus anxiogènes.
Abîmé par la maladie et achevé par son médecin !
Depuis qu’il avale des dizaines de remèdes chaque jour, B… a la mémoire qui se détraque et les chutes fréquentes dans sa maison lui laissent peu de souvenirs.
°°°°°°
Poèmes
°°°
Mon pauvre ami malade
_______________________
Mon pauvre ami malade repose-toi
Ecoute ma musique
Découpe lentement ta viande en petits morceaux
Les purées sont conseillées, plus de bière ni de vin,
On te cache le chocolat
Ne sors pas du lit, ménage -toi
Ramène tes couvertures sous le menton
Le printemps est si froid
Et les oiseaux se réveillent tard
Dans le jardin des cerisiers en fleurs
De l’avenue.
Je viendrai t’apporter tes journaux
Ta seule distraction
D’écrivain solitaire
Qui a tant de mal à s’endormir.
Les visites sont rares
Les amis voyagent
Tu es seul et sourd.
°°°
Les belles fleurs
_____________________
Ah les belles fleurs qu’on jette sur son passage
Arc en ciel
Tout est soleil
Cris d’amour quand tu passes
Les chevaux noirs sont lents, je ne les presse pas.
Inutile sortie la dernière
Je lance mes baisers à la foule
Comme une Reine d’Angleterre
Qui a sangloté toute la nuit
La mort de son chéri.
°°°°.
En représentation
______________________
Je porte un chapeau rouge à longs rubans très noirs
Elève d’un collège de jésuites,
Mes mains sont transparentes
Un sang bleu les nourrit.
Que vous dire de plus
Quelles chandelles allumer
Dans l’austère château de parents décédés ?
Il y a des chiens partout
Qui font zizi sur les tapis.
Les invités se moquent
Une tasse de thé, des biscuits,
Le majordome rit de nous voir appauvris.
Peu importe le vent qui souffle dans les combles.
C’est la saison des morts programmées.
Henri de Meeûs, 2024
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mar.
14
mai
2024
La boucherie russe qui tue chaque jour des femmes, des enfants, des vieillards, n’empêche pas de dormir les autorités de l’Ouest qui ont avancé à reculons dans la livraison des armes et des munitions. Sans doute est-ce trop tard pour l’Ukraine qui a perdu 6 mois dans cette incapacité de l’Ouest de fournir des armes vitales ? Tous ces responsables mériteraient de passer en jugement pour non défense d’un peuple attaqué.
Horreur de ce monde. Horreur de ce Pape jésuite au visage sans joie, sans sourire . Comment peut-il supporter de rester silencieux face à ces massacres quotidiens ?
Sans doute est-ce trop tard maintenant, et l’Ukraine ne recevra plus les secours indispensables, vitaux, pour la sauver. Trop tard, trop tard ! Les Européens sont assis sur leur tiroir - caisse. Belles commandes tout azimut, mais rien de concret ne vient dans l’exécution des marchés sans doute faussés par la corruption.
Les hauts fonctionnaires européens, aux portefeuilles bien remplis, sont devenus grotesques quand ils viennent à Kiev. Leurs embrassades, les sourires de commande, masquent de plus en plus mal une criminelle lenteur en matière de livraison d’armes et de munitions, quand des milliers d’Ukrainiens vont mourir faute d’être défendus.
L’Allemagne se dégonfle face à la Russie. D’abord sauver ses affaires, l’économie, et les relations juteuses avec la Chine. Le dieu du commerce, Mercure, gouverne l’Allemagne. Mais l’Allemagne sera détruite.
Devenue la première armée d’Europe, les Polonais ont décidé de se barricader et de créer leur ligne Maginot. Quand on voit les militaires polonais, on se dit qu’ils paraissent bien fragiles avec leurs uniformes désuets. La Pologne, peuple martyr une fois de plus ?
On dit « Poutine ne cèdera rien ». Les Ukrainiens commencent à s’épuiser et manquent de la masse de soldats nécessaires pour tenir un front de 1.000 kms, ce qui les oblige à reculer actuellement. Les Russes avancent et les grignotent.
°°°°
Petite prière de saison
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Venez, prions quelques instants
Les femmes sont à la messe
Il y a tant de morts qui tombent chaque soir
Sur les champs reverdis,
Que l’épouvante monte.
De loin, de très loin,
Des prêtres âgés bénissent
Les jeunes combattants aux uniformes neufs
Je pleure de les voir quitter les vergers fleuris.
Les vieillards se terrent dans les souterrains
On mange des biscuits secs,
Il n’y a plus de viande fraîche
La source est tarie
Que ferons-nous demain ?
Nous sommes si seuls, nos amis enfuis
Tenons-nous par la main
Murmurons des choses douces à la Vierge
Nous ne voulons pas mourir.
Quand la nuit tombe, nulle lampe nous éclaire
On gagne les lits en rampant sur le sol
Il ne faut pas lever la tête
Le moindre bruit fait craquer les os.
Henri de Meeûs (2024)
Tennis
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Je t’avais bien dit fine raquette
Que je te battrais
Six à zéro, rien de plus, rien de moins
Tu sens la naphtaline
Vieux corbeau
Tes jambes sont courtes.
C’est moi le grand espoir
Le magnifique joueur
Le champion de grande classe
Jamais vaincu,
Tu n’as plus ri quand tu m’as vu
Quand nous avons croisé les lignes.
Je m’appelle Oscar Lavertu
Pif, paf, pouf, t’en mettrai plein la g…
On verra ta langue sortir de ta bouche sèche.
Il faudra s’agenouiller pour recevoir la coupe.
H de Meeûs (2024)
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Une pensée d’azur et d’or
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Que t’offrir de plus beau
Cette pensée d’azur et d’or
Qui descend l’espace infini
Chute sans fin, flèche d’amour caché.
Miraculeuse douceur qui traverse les âges
Vierge sainte
Mère de Dieu
Gardienne des temps divins
Mère du créateur
Aube du matin et trésor des eaux
Maison d’Or et passage précieux
Terreur des démons
Epouse de Joseph et de l’Esprit saint
Immaculée.
Henri de Meeûs (2024)
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mar.
02
avril
2024
Sommes-nous au bord de l’éclatement d’une 3ème Guerre mondiale, nous les humains persuadés de vivre dans la riche bergerie européenne, avec de gras bergers et des molosses armés, qui veillent sur nos jours et nos nuits, tandis que nous traitons nos petites affaires, chacun de notre côté, et que nous continuons à vivre comme les contemporains de Noë, avant le Déluge, sans soucis, en chantant, en dansant, intoxiqués par le numérique, les ordinateurs et autres intelligences robotiques ?
Que les dirigeants responsables des pays occidentaux menacés par Poutine ne se soient pas préoccupés durant les vingt dernières années de l’état désastreux de leurs forces armées, dont il apparaît que, pour la plupart, elles sont en état d’ échantillons embryonnaires, incapables de tenir dans une guerre longue et de haute intensité.
La France n’aurait que 200 tanks ! Alors qu’il en faudrait un millier pour résister aux Russes. La Belgique, qui n’a pas de tanks, est la nation la moins en règle de toutes celles de l’Otan pour le payement de sa cotisation annuelle, soit 2% du Produit intérieur brut belge (le PIB).
En 2014, les chefs d’État et de gouvernement des pays de l’OTAN sont convenus que chaque Allié consacrerait 2 % de son produit intérieur brut (PIB) à la défense, contribuant ainsi à faire en sorte que la disponibilité opérationnelle reste assurée à l’échelle de l’Alliance. Ils ont pris cette décision à la suite de l’annexion, illégale, de la Crimée par la Russie, et dans un contexte général d'instabilité au Moyen-Orient. L’engagement de 2014 s’inscrivait dans le prolongement d’une décision des ministres de la Défense des pays de l’OTAN, qui, en 2006, s’étaient mis d’accord sur l’objectif de porter les dépenses nationales de défense à 2 % du PIB. Le respect de la règle des 2% est un indicateur important : il signale la volonté politique de chacun des Alliés de contribuer à l’effort collectif en matière de défense.
En 2024, le nombre d’Alliés consacrant plus de 2 % de leur PIB à la défense devrait passer à 18 sur 30 ; c’est six fois plus qu’en 2014, date à laquelle trois pays membres seulement avaient franchi ce palier. Au cours des dix dernières années, les pays européens de l’Alliance n’ont cessé d’augmenter leurs dépenses de défense : celles-ci représentaient 1,47 % de leur PIB combiné en 2014, et elles atteindront la barre des 2 % en 2024 grâce à un effort d’investissement collectif de 380 milliards de dollars.
°°°°
La chaîne de la télévision LCI transmet du matin à la nuit des programmes détaillés sur l’évolution des guerres d’Ukraine et de Gaza. De nombreux spécialistes civils et militaires se succèdent pour commenter les nouvelles et les images de bombardements ininterrompus des Russes sur les villes et villages ukrainiens et de Gaza. On aurait aimé voir plus tôt ces spécialistes, si nombreux maintenant, et qui publient livre sur livre, crier leurs avertissements avant l’éclatement des conflits, et qu’ils voyaient les Russes s’armer dans une économie de guerre ininterrompue durant les 20 dernières années.
Trop tard maintenant.
Bientôt les grands massacres des peuples occidentaux trahis par leurs gouvernements !
Honte au Pape François qui n’a jamais voulu mettre un pied à Kiev, lui le défenseur oral des peuplades microscopiques sises en bordure de régions inexplorées. Il vient de sortir une autobiographie, décrivant notamment son amour pour une jeune fille, mais il put lui résister et se fit jésuite pour le meilleur et pour le pire.
On a tellement critiqué l’attitude du pape Pie XII insuffisamment énergique pour condamner clairement les nazis. Que dira-t-on plus tard du silence du Pape François alors que les cadavres ukrainiens s’accumulent chaque jour victimes des canons russes bénis par Sa Grandeur le Patriarche orthodoxe Kirill le fidèle pro Poutine.
La tête catholique et la tête orthodoxe, qui les jugera ?
Peuples européens, en cas d’échange nucléaire, nous allons tous mourir. Perdez toute espérance.
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Timide approche vers le mystère de la Sainte Trinité
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Dieu Trinitaire, Père, Fils, Esprit Saint
Gloire infinie, Puissance infinie, Amour infini,
Trois Personnes en un seul Dieu,
Trois purs Esprits
Eternellement présents, sans commencement ni fin.
Le Fils non créé mais engendré par le Père
Le Fils créateur, de qui tout vient
Le Fils, Verbe de Dieu, créa l’univers,
L’Esprit qui n’est ni le Père ni le Fils, mais l’Esprit du Père et du Fils, égal au Père et au Fils.
Hors du temps et dans le temps,
Le Fils, engendré par le Père, s’est incarné et rendu visible en Jésus-Christ , qui est totalement Dieu et totalement Homme, fils de la Vierge Marie et du Père.
Le Dieu caché se révèle dans son Fils, le Christ Jésus,
Jésus-Christ est le Fils créateur, de qui tout vient, Dieu visible.
Jésus est Dieu la seconde Personne de la Trinité.
Jésus-Christ fils de Marie est le créateur de sa mère.
Selon Saint Augustin : Ainsi encore le Père a engendré le Fils, en sorte que le Fils n'est point le Père: et de même le Père n'est point le Fils, puisqu'il l'a engendré. Quant à l'Esprit-Saint, il n'est ni le Père, ni le Fils; mais l'Esprit du Père et du Fils, égal au Père et au Fils, et complétant l'unité de la Trinité.
Le Fils martyr, Jésus-Christ, se dit abandonné le jour de sa mort sur la Croix, par le Père.
Il a l’expérience de l’abandon de l’Amour infini.
Mis en croix il meurt sur le calvaire, il est enseveli.
Pleurs et cris d’épouvante.
Les amis ont fui, sauf Jean l’ami.
Jésus Dieu vivant, totalement Dieu et totalement Homme, et Fils du Père, accepte de mourir abandonné, de renoncer à sa Divinité, la partie était perdue, le Père n’avait rien dit, n’avait pas voulu Le protéger ni Le sauver.
Le Père, en apparence, insensible à la douleur du Fils.
Jésus solitaire dans l’agonie du Mont des Oliviers, Sueur de sang, angoisse infinie
Lui Dieu vivant, Seconde Personne de la Trinité, qui sait tout, voit arriver la trahison, le suicide de Judas, les tortures, la flagellation, la couronne d’épines, le portage de la croix, la crucifixion, les clous qui percent les chairs et la mort, sa mort à lui, acceptée par son Père qui se tait, qui ne le protège ni ne le défend.
Le Fils rachète les péchés du monde. Il est sacrifié par le Père.
La mort du Fils est la mort de Dieu.
Malgré le silence du Père, le Fils va s’unir à Lui jusque dans la mort.
Les créatures humaines ne supportent pas le Fils, et le tuent.
Celui qui créa l’univers est mis à mort par ses créatures.
Le Père offre son Fils au monde. Le Fils consent mais il ignore les détails du sacrifice. Il demande au Père d’éloigner le calice. Mais il boit le calice des douleurs jusqu’à la lie.
Le Fils, Dieu-Homme, est le sacrifié, le Père est l’ordonnateur du sacrifice.
Le sacrifice de Jésus est donc la fusion de deux infinis : l’infinie bonté du Père qui a demandé à son fils Jésus de mourir pour sauver l’humanité, de cacher en apparence sa divinité en revêtant le corps humain, car Jésus est totalement un être humain de sa naissance jusqu’à sa mort, et en même temps cet humain est le Fils de Dieu, Seconde Personne de la Trinité, Dieu lui-même, qui accepte de descendre de sa Majesté divine infinie pour obéir à son Père jusqu’à la mort, sans connaitre l’essentiel du plan divin, vu qu’Il crie en mourant être abandonné par son Père.
Le Fils, Dieu fait homme, rejoint par la mort toutes les créatures qui naissent, vivent et meurent. Il se revêt de douleurs, de souffrances et de mort, en sachant une chose : le Père l’a abandonné. Il meurt désespéré. Le Christ a expérimenté durant sa courte vie terrestre toutes les douleurs, physiques et mentales, de l’humanité. Sa mort fut celle du grand abandon. Silence du Père et des Anges.
Le Christ montre que Dieu peut aussi souffrir toutes les douleurs, tous les supplices.
La majesté divine et infinie peut se soumettre à vivre la plus basse condition de l’humanité , celle qui est souffrante, torturée et mise à mort.
Le Fils est donc le lien voulu par son Père, bonté et justice infinies, pour payer par sa mort d’homme le sauvetage de l’humanité.
Sur la Croix , Jésus le Fils ignore comment finira la partie.
Sur la Croix, Jésus est Dieu abandonné par Dieu. Son Père a coupé le courant.
La résurrection de Pâques rétablit le courant. Le Fils se montre tel un être évanescent ressuscité de qui on peut toucher les stigmates de son martyre. Il regagnera bientôt le Paradis. Il parle peu, il traverse les murs. Il nous laisse l’Esprit saint. Le Père se cache à nouveau. Le monde est sauvé par Dieu, mais après et malgré la résurrection du Fils, les douleurs et la mort sont toujours présentes dans la vie des hommes rachetés.
Jésus est-il le Dieu Créateur ? Lire ici la réponse d’un site biblique https://www.gotquestions.org/Francais/
Réponse : OUI.
En effet, au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Colossiens 1.16 précise que Dieu a « tout » créé par Jésus-Christ.
La Bible affirme donc clairement que Jésus est le Créateur de l'univers.
Le mystère du Dieu trinitaire est difficilement compréhensible, mais il s'agit d'une doctrine révélée par les Écritures. Dans la Bible, Dieu le
Père et Jésus sont tous deux appelés berger, juge et Sauveur, ainsi que « celui qu'ils ont transpercé » (Zacharie 12.10). Christ est la représentation exacte du Père, étant de la même nature que lui (Hébreux 1.3). En un sens, tout ce que fait le Père, le Fils et le Saint-Esprit le font également et inversement. Ils sont toujours en parfait accord, tous égaux et tous un seul Dieu
(Deutéronome 6.4). Comprendre que Christ est Dieu et a tous les attributs de la divinité nous aide à comprendre qu'il est le Créateur.
« Au commencement, la Parole existait déjà. La Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu. (Jean 1.1) Ce verset nous révèle trois vérités importantes concernant Jésus et son Père : 1) Jésus était « au commencement » : il existait de toute éternité avec Dieu et était présent lors de la
création. 2) Jésus est distinct du Père : il était « avec » Dieu.
3)
Jésus est de la même nature que Dieu : il « était Dieu ».
Hébreux 1.2 dit : « Dieu, dans ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils. Il l'a établi héritier de toute chose et c'est par lui aussi qu'il a créé l'univers. » Christ est
l'agent de la création divine, le monde a été créé « par » lui. Le Père et le Fils avaient deux fonctions distinctes dans la création, mais ils travaillaient ensemble pour créer l'univers. Jean
dit : « Tout a été fait par [Jésus] et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans [lui]. » (Jean 1.3)
L'Apôtre Paul ajoute : « il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous vivons, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui tout existe et par qui nous
vivons. » (1
Corinthiens 8.6).
Le Saint-Esprit, troisième personne de la Trinité, était également un agent de la création (Genèse 1.2). Le terme hébreu pour « esprit » étant souvent traduit par « vent » ou « souffle », on voit les trois personnes de la Trinité à l'œuvre dans ce verset : « Le ciel a été fait par la
parole de l'Éternel, et toute son armée par le souffle de sa bouche. » (Psaume 33.6)
Une étude approfondie des Écritures montre que Dieu le Père est le Créateur (Psaume 102.25) et qu’il a créé le monde par son fils Jésus. (Hébreux)
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Henri de Meeûs
2024
jeu.
22
févr.
2024
La lâcheté de l’Occident par Alexandre Soljenitsyne, dans son discours de 1978 à Harvard : ce grand écrivain russe avait tout compris.
« Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, et bien sûr aux Nations unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société tout entière.
Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel, mais ce ne sont pas ces gens-là qui donnent sa direction à la vie en société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours, et plus encore dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. »
Alexandre Soljenitsyne
Ecrivain russe
(1918-2008)
Prix Nobel de Littérature 1970
Ses romans, parmi d’autres écrits :
Une journée d'Ivan Denissovitch (1962), Paris, Julliard, 1963.
Le Pavillon des cancéreux (1968), Paris, Julliard, 1968.
Le Premier cercle (commencé en 1955, version finale en 1968), traduit en français cette même année, Paris, Robert Laffont, 1968, (ISBN 2-213-01157-5).
Août quatorze : premier nœud (série de livres (nœuds) en plusieurs volumes (tomes), de 1972, traduits en français à partir de 1983 sous le titre commun La Roue rouge), Paris, Fayard, 1983.
La Roue rouge : deuxième nœud, Novembre seize, Paris, Fayard, 1985.
La Roue rouge : troisième nœud, Mars dix-sept, (4 tomes), Paris, Fayard, 1993-1998.
Aime la révolution !, (roman inachevé, écrit en convoi militaire en 1941), traduit en français, Paris, Fayard, 2007.
La Roue rouge : quatrième nœud, Avril dix-sept (2 tomes), Paris, Fayard, 2009-2017
Poèmes de Henri de Meeûs
Le beau soleil d’avril
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Ce n’est plus le printemps c’est déjà l’été
Les femmes sont légères dans des robes de tulle
Les hommes ont des tee-shirts et des pantalons de toile.
Sur la terrasse nous buvons des cafés noirs
Pour nous détendre on allume des cigares
Et la fumée tombe droite parfumant nos voisines
Qui tirent la tête nous font mille grimaces
De dégoût car elles détestent les hommes
Trop masculins dont les moustaches sombres
Leur rappellent leur père l’emmerdeur du logis
Qui tétait ses havanes et lançait sa salive
Dans des carafes vertes où nageaient des crapauds.
Ah que c’est long de t’attendre dans ce café jauni
Devant les plats de viande et les rutabagas
Personne sur les trottoirs la chaleur est trop forte
Deux chats noirs se pressent timides sous les arbres
Disparaissent pépères poursuivis par leur ombre.
Quand viendras-tu longeant l’avenue claire
Ton chapeau blanc à la main comme un soldat fourbu ?
Je te tends mon mouchoir la sueur sur ton front
Coule ah mon cœur tu ruisselles
D’avoir marché dans cette canicule
Il fait trop chaud pour ce début d’avril
Ouvre ta chemise il fait si bon ici.
Henri de Meeûs, 2007
Fin de vie
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Tant de jours se libèrent, tant de nuits solitaires
L’espace est vide et les étoiles ont fui.
Les paupières cousues et la bouche muette
J’avance à tâtons sur le chemin des ruines,
Des ombres se détachent pour me tendre la main.
Je refuse les signes je perds ma fierté d’homme
Douleur est mon partage je voudrais sentir les roses
Qui chez ma mère décoraient ses jardins.
Quel souffle encore faut-il pour bien mourir ?
Je tire au sort les pensées d’amertume
Qui me tiennent serré dans mon cerveau malade
Pour quel ange sourire
Pour quel démon se perdre
Qui me dira si les nuages passent
Dessous le bleu du ciel ô mon père ô ma mère
Vous avez disparu me laissant seul dans les gravats du temps
Je n’ai plus que mon chien pour les câlins du soir.
Mon cœur est une glace et je prends la tangente
Sur le chemin des astres le silence est la règle
On se perd on se damne nul abri ne vous couvre
Nul baiser sur ma bouche de tendre
Nul geste d’une douceur bénigne
Pour m’aider à descendre
Les marches de plomb les dernières du jeu.
Le gouffre s’ouvre méchant, les cris sont pour demain
La chanson des morts s’entonne dans le noir.
Henri de Meeûs, 2007
PROMENADE
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Quand la lumière comme une flèche
Parcourt les verdures
Du parc. Je regarde
Les oiseaux gris qui piétinent
Tête basse les pelouses rases
Je me dis quelle splendeur
De marcher dans cet air.
O mon Seigneur, c’est la beauté
Qui tremble portée par la douceur
Du vent.
O mon soleil ô mon tendre chant
D’amour qui retentit
Sous les feuilles des bouleaux
Que je meure dans la lumière
Que je perde mes sens
Dans cette beauté d’azur et s’or
Finir bientôt dans l’éclat d’un œil
De corbeau guettant l’insecte mort
Sur les berges du lac.
Mon repos dans le cœur, ma paix, mon Dieu
Que je la reçoive sans pleurs
Tendu vers vous comme un arc
Et crever l’espace.
Henri de Meeûs, 3 mai 07
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lun.
22
janv.
2024
Portrait de Fiodor Dostoïevski :
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« Petit, grêle, tout de nerfs, usé et voûté par soixante mauvaises années ; flétri pourtant plutôt que vieilli, l’air d’un malade sans âge, avec sa longue barbe et ses cheveux encore blonds ; et malgré tout, respirant cette « vivacité de chat » dont il parlait un jour. Le visage était celui d’un paysan russe, d’un vrai moujik de Moscou ; le nez écrasé, de petits yeux clignotant sous l’arcade, brillant d’un feu tantôt sombre, tantôt doux ; le front large, bossué de plis et de protubérances, les tempes renfoncées comme au marteau ; et tous ces traits tirés, convulsés, affaissés sur une bouche douloureuse. Jamais je n’ai vu sur un visage humain pareille expression de souffrance amassée ; toutes les transes de l’âme et de la chair y avaient imprimé leur sceau ; on y lisait, mieux que dans le livre, les souvenirs de la maison des morts, les longues habitudes d’effroi, de méfiance et de martyre. Les paupières, les lèvres , toutes les fibres de cette face tremblaient de tics nerveux. Quand il s’animait de colère sur une idée, on eût juré qu’on avait déjà vu cette tête sur les bancs d’une cour criminelle, ou parmi les vagabonds qui mendient aux portes des prisons. A d’autres moments, elle avait la mansuétude triste des vieux saints sur les images slavonnes. »
(Melchior de Vogüé, Le Roman russe 1906, p. 269-270 : il fut en poste en Russie où il rencontra plusieurs fois l’écrivain à la fin de sa vie).
Le traducteur Bernard Kreise dans son introduction au livre de Nouvelles de Dostoievski récemment publié chez l’éditeur Les Belles Lettres ajoute d’autres précisions sur l’écrivain : « Jeune homme, Dostoievski était ombrageux, terriblement nerveux et émotif. A 17 ans, il manifestait des traits de sauvagerie, demeurait à l’écart, ne participait pas aux jeux, restait assis, absorbé dans un livre, et recherchait un endroit isolé. »
°°°°°
Imre Kertész, Prix Nobel de littérature 2002
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Découverte de l’écrivain hongrois Imre Kertész (1929-2016) né dans une famille juive de Budapest. Il est déporté à Auschwitz en 1944 et libéré du camp de Buchenwald en 1945. Depuis 1953, il se consacre à l’écriture. Ecrivain de l’ombre pendant plus de quarante ans, avant le succès en Allemagne, puis dans le monde entier, d’Etre sans destin, Imre Kertész a reçu le prix Nobel de littérature en 2002. Son œuvre est publiée en France par Actes Sud.
Voici quelques extraits de ses notes 1991-2001, publiées en octobre 2023 sous le titre Le Spectateur par Actes Sud (269 pages) :
Page 41 :
« Ma mère, la pauvre, la pauvre ; ce souvenir terrible (qui me hante depuis des jours) : elle se dresse dans son lit, squelettique, sa raison l’a quittée, et pourtant avec une expression douloureuse sur son visage dénudé par l’âge et la maladie, ce visage qui a changé d’une certaine manière, devenant plus authentique qu’au temps où il avait sa parure de chair et de fard, elle écarte les bras et, dans le désarroi absolu de son assujettissement, dit à deux reprises : « Je ne sais pas, je ne sais pas ! » - d’une voix à la fois irritée et implorante. Je ne pouvais pas l’aider. Elle avait perdu ses dents : je n’avais rien fait pour les faire remplacer. Ses jambes étaient « pourries » comme ils disaient « là-bas » ; je m’étais efforcé de ne pas le voir. Je n’avais rien fait pour qu’elle marche à nouveau, se rétablisse - même sachant qu’elle ne remarcherait ni ne se rétablirait jamais. Durant les mois, non, les deux années de son agonie, je ne m’étais soucié que de mon propre confort. Pourtant, le Dr L. m’a dit : « Tu as tout fait… » Je n’ai rien fait. Je ne pouvais rien faire – je me console en me disant que cela ne m’a jamais servi de consolation. J’aurais dû la veiller, guetter ses moindres souhaits, si elle avait faim ou soif. Au lieu de cela, je me réfugiais auprès de l’infirmière quand j’entendais fonctionner ses intestins.
Suis-je mauvais ? Oui, plutôt mauvais que bon, selon l’aune à laquelle je me juge. Dans les cas extrêmes, je suis plutôt mauvais, bien qu’il y ait des exemples du contraire ; je ne me sens pas dépositaire d’une bénédiction dont je pourrais illuminer les autres, comme avec un faisceau de lumière ; je doute aussi de mon talent, j’ai le sentiment de ma misérable imperfection (au bas mot). Et je réponds à l’affection par un sentiment de culpabilité : c’est peut-être le plus terrible, non seulement parce que cela me donne des remords, mais encore montre clairement mon indignité.
Page 42 :
Il est possible que les guerres soient dues à des intérêts économiques, etc., mais le fait est que les guerres du XXe siècle sont bibliques, peut-être comme elles ne l’ont jamais été. Elles ont l’air de guerres idéologiques et, dis-je, il est possible qu’elles soient dictées par des intérêts économiques et d’autres questions vitales ; mais le fait est que ce sont des guerres de caractère nettement moral qui opposent les forces destructrices et passagères aux forces constructives et pérennes, les forces créatives aux suicidaires, les forces de la maladie à celles de la santé, c’est-à-dire le «bien» au «mal» (…) Les guerres de ce siècle se déroulent entre deux types humains, deux sortes d’hommes et chacun des deux choisit et représente une attitude particulière qui peut se définir avant tout en termes éthiques et moraux.
Page 44 :
Toutes ces vieilles dames fines et frêles de Vienne : elles me rappellent toujours ma pauvre mère. Elle restera toujours une vieille dame fine et frêle et fragile dans mon souvenir : le sort est injuste envers sa jeunesse, sa beauté qu’elle a toujours tellement soignée et qu’elle voulait laisser dans les mémoires – comment dire, comment exprimer l’horreur de la vie, cette atrocité que l’éblouissement de l’existence réussit à me cacher seulement pour un instant, de temps en temps, mais toujours, partout et en toute chose, je sens, je vois le gouffre …
Page 84 :
L’animal domestique doit penser à son maître, l’homme doit penser à Dieu. Ce qui ne prouve ni son existence ni son inexistence, mais seulement un besoin humain semblable à la langueur dans le crépuscule gros d’un chagrin sans espoir ; mais le lendemain, dès les premiers rayons du soleil, l’homme s’affaire à nouveau gaiement et accomplit ses forfaits habituels avec son insouciance habituelle..
Page 120 :
Quand vous êtes malade, vous cherchez plutôt la compagnie d’autres malades, parce que tous les visages sains ne vous donnent à lire que votre condamnation à mort. De ce point de vue, l’organisation sociale moderne tout entière imite parfaitement la nature. Le respect de la mort a disparu avec celui de la vie ; tant que vous êtes jeune, on vous fait miroiter les promesses de la vie, plus tard, le ricanement des hommes couvre le rire moqueur de la nature – on vous écarte, on vous oublie au bord du trottoir jusqu’à ce que vienne vous ramasser un éboueur (dont le premier geste sera évidemment de vous faire les poches).
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Le livre d’Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, paru chez Gallimard, janvier 2023, 384 p. Ci-dessous un résumé d’une interview d’Emmanuel Todd par un journaliste du Figaro Alexandre Devecchio (Figaro du week-end 13-14 janvier 2023) :
Extraits : Emmanuel Todd : « La guerre n’est pas terminée mais l’Occident est sorti de l’illusion d’une victoire ukrainienne possible. Mon constat de la défaite de l’Occident repose sur 3 facteurs.
D’abord, la déficience industrielle des Etats-Unis avec la révélation du caractère fictif du PIB américain. Dans mon livre, je dégonfle ce PIB et je montre les causes profondes du déclin industriel : l’insuffisance des formations d’ingénieur et plus généralement le déclin du niveau éducatif, dès 1965 aux Etats-Unis.
Plus en profondeur, la disparition du protestantisme américain est le deuxième facteur de la chute de l’Occident.
Après avoir théorisé le « catholicisme zombie » désignant la persistance d’une toile de fond religieuse en dépit de l’effondrement des pratiques, Todd constate désormais un « état zéro » de la religion : même le baptême, l’enterrement et l’idée que le mariage fonde la famille disparaissent. Simple constat, explique-t-il, réfutant au passage les accusations de poutinophilie ou les procès en réaction dont il fait l’objet. Car si la société russe reste plus conservatrice, le pays n’échappe pas à la crise de modernité générale, estime-t-il, pointant notamment la crise de la natalité.
Le troisième facteur de la défaite occidentale est la préférence du reste du monde pour la Russie. Celle-ci s’est découvert partout des alliés économiques discrets. Un nouveau soft power russe conservateur (anti-LGBT) a fonctionné à plein régime lorsqu’il est devenu clair que la Russie tenait le choc économique. Notre modernité culturelle parait en effet assez largement folle au monde extérieur, constatation d’anthropologue, pas de moraliste rétro. En plus, comme nous vivons du travail sous-payé des hommes, des femmes et des enfants de l’ancien tiers-monde, notre morale n’est pas crédible.
(…) Les Américains vont effectivement rechercher un statut quo qui leur permettrait de masquer leur défaite. Les Russes ne l’accepteront pas. Ils sont conscients de leur supériorité industrielle et militaire immédiate, mais aussi de leur faiblesse démographique. »
Dans un livre paru en 1976, La Chute finale, Emmanuel Todd avait prédit avec justesse l’effondrement de l’Union soviétique. Le « prophète » Todd se tromperait-il maintenant en annonçant La Défaite de l’Occident ?
(Propos recueillis par Alexandre Devecchio, in Le Figaro)
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lun.
18
déc.
2023
Des amis me disent, nous sommes dans les ténèbres. Oui, le monde s’est réveillé, il y a deux ans, sous l’emprise des démons. Poutine pique une nouvelle jeunesse depuis le ratage de la contre-offensive ukrainienne. L’Europe est incapable sans les Etats-Unis de sauver l’Ukraine. Manque d’armes, de munitions et de soldats face à une Russie fédérale et immense qui n’hésite pas à faire monter au front la chair à canon, inépuisable, martyrs esclaves par milliers d’un fou dangereux qui, après l’Ukraine, dévorera d’autres Etats, d’autres Nations.
Les Européens n’enverront pas d’hommes sur le terrain. Ils sont par essence des commerçants ne pensant qu’à leurs affaires, à leurs contrats juteux. Ils sont les spécialistes d’embrassades et de promesses d’aides pour la galerie mais sans exécution. Telle l’Allemagne et la France. Zelenski le président de l’Ukraine bientôt abandonné ?
Il suffit de regarder le visage des dirigeants européens pour comprendre qu’ils ne bougeront pas. Charles Michel le Belge en est le parfait exemple, lui qui fut choisi par la chancelière Merkel et le président Macron comme le dévoué serviteur de l’Allemagne et de la France. La Belgique est totalement désarmée avec ses arsenaux vides et ne fait peur à personne. Elle a de beaux bâtiments administratifs pour la foule des fonctionnaires européens censés y travailler, mais partout il n’y a que fantômes et déguisements, dépenses, gaspillages, et nulle inquiétude pour nos populations bientôt confrontées sans défense à la prochaine Guerre Mondiale.
Les Etats-Unis commencent à rater les marches du podium face à l’attaque de Poutine cherchant à regrouper en un ensemble offensif les grands pays autocrates, jaloux des USA puissance mondiale toujours la plus riche et capable de porter des coups mortels à qui cherchera à la provoquer.
Mais dirigée par un vieillard de plus de 80 ans, l’Amérique a perdu son punch ; on ne la respecte plus, elle ressemble à une bête blessée, attaquée par des fauves en chasse. La mise à mort approche-t-elle ?
Les populations se bouchent les oreilles et se ferment les yeux.
Chez beaucoup, règne le déni. A l’Ukraine de se débrouiller. On a déjà que trop donné, disent-ils. Ils n’ont qu’à cesser le feu et négocier la paix, quitte à abandonner les territoires russophones. Et puis il y a la guerre à Gaza ! Trop c’est trop pour nos petits budgets, pour nos âmes sensibles. Et puis, Poutine n’osera pas poursuivre son emprise sur les pays voisins, assurent-ils ! Mais l’Occident sera détruit sans défense, faute d’esprits supérieurs capables d’affronter la guerre et de sauver les peuples en les réarmant massivement.
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La grande période des critiques littéraires fut au XXème siècle l’entre-deux guerres. Durant cette période, les écrivains critiqués étaient encore respectés. Leur sexualité n’était pas un sujet. Ce n’était pas convenable d’y consacrer des pages et des pages comme maintenant. On passait délicatement sur leurs mœurs.
Le critique littéraire ne jugeait pas la personne. Ce qui comptait, c’était l’œuvre et non la biographie sexuelle, la plupart secrète. Car qui connait qui ? Aplus forte raison, si l’écrivain est décédé.
Les critiques, souvent chrétiens à cette époque, respectaient la parole du Christ : « Ne jugez pas, Dieu seul est juge. »
Les divulgations inventées ou non sur la vie sexuelle de l’écrivain avec les détails les plus nombreux, les plus croustillants, les plus sordides, sont devenues un passage obligé de la critique pour la fin du XXème siècle, surtout après 1968 et jusqu’aujourd’hui. Cela montre la mauvaise qualité humaine de ces « chercheurs » plus habiles à découvrir de soi-disant secrets pour mieux vendre leurs polluantes découvertes.
Actuellement, tout critique croit bien faire s’il accumule des notes en bas de page, innombrables, dans la biographie qu’il rédige, allongeant certains volumes par des explications les plus détaillées possibles, telles les livres de la collection de La Pléiade chez Gallimard.
L’écrivain a effectué sa tâche qui est de créer une œuvre littéraire. C’est elle qui doit être critiquée. Inutile de conclure sur les détails de sa vie intime, sur ses amours supposées. Le critique avance des certitudes improbables, pour enjoliver sa thèse, pour s’affirmer critique universitaire, fabricant de thèses, ou professeur spécialiste. Il saccage la vie privée du mort, sans preuves, pour se faire lire, et flatter les voyeuristes. L’auteur outragé et décédé est sans défense.
Il ne faut pas compter sur les héritiers pour défendre le défunt exhibé comme un porc à l’abattoir.
C’est pour les spécialistes, disent les critiques. Mais ils ne cachent rien, se drapant dans une recherche méticuleuse et le droit d’exhiber les secrets les plus cachés et parfois imaginaires.
Tout serait, selon eux, une vérité à prendre à la lettre, alors qu’elle n’est souvent qu’invention ou hypothèse graveleuse.
On réduit l’écrivain à partir d’un diagnostic tout fait, psychiatrique, psychologique ou médical, qui l’anéantira : s’il est mort, il ne peut plus se défendre. Ces critiques collent à l’auteur une réputation répétée indéfiniment par d’autres critiques copiant les prétendues découvertes, qui ne pourront être mises en doute. « Salissez, salissez », telle est leur devise.
L’auteur deviendra une caricature sexuelle. C’est ainsi que certains auteurs remarquables, mais détruits, disparaissent.
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Poêmes
AMEN
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Oh que j’ai mal mon Dieu
De ne pas Vous entendre,
De tourner mes pensées
En cage dès l’éveil du matin.
Mes prières sans écho
Se répètent du matin jusqu’au soir
On ne voit pas mes lèvres bouger
On n’entend pas le murmure
Qui cherche votre Majesté.
Vous occupez tout l’espace
Dans l’infini se meut votre esprit
Vous m’avez créé, je suis blotti
Dans votre cœur
Qui contient mon cœur
Dites seulement une parole
Et je serai guéri.
Le temps n’est plus aux grands sourires
Aux fêtes vagabondes
La mort est là en robe noire
Et chapeau tralala
Guettant la moindre défaillance
Encourageant le hoquet final
La musique est sombre
Pour qui l’écoute
Dans le lit des misères non dites.
Ah mon pauvre ami que de tracas cités
Que de peines allongées sous vos tristes paupières
Je saisis votre main froide
Mille fois l’espace s’est rétréci
Adieu, adieu, dans vos pensées
A l’accès interdit.
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H de M déc 2023
Petit Lustucru
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Tu m’as vu ? M’as-tu vu, petit Lustucru ?
Pain perdu sous la mitraille
Rien n’est plus beau qu’une mouche écrasée
Sous le verre d’un Pape.
Je n’ai plus rien à dire, je m’envole
Pour ne plus revenir
Ecartez-vous pauvres gens de mon village
Notre Seigneur passe. Qui le voit ? Qui l’a vu ?
Au son des cloches brinquebalantes
Le jardin des roses ferme
Les oiseaux bleus sifflent leur grand aigu.
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H de M déc 2023
lun.
13
nov.
2023
A partir de 80 ans, on accumule les catastrophes : deuils, chutes, maladies diverses, c’est le défilé des médecins, des séjours en cliniques, des scanners et autres tortures techniques, on voit partout des vieillards marchant avec des cannes, simples ou doubles, quelle tristesse mon Dieu, la belle vie est finie, les mets fins des restaurants sont remplacés par le régime cruel du diabète, plus de vin, plus de desserts, et bientôt le cimetière.
Le vieillard malade fait le vide autour de lui.
Le vieillard est un édifice en ruines.
Peu d’amis résistent, les amitiés se défont en silence, on ne se montre plus, on refuse les comparaisons physiques, les récits de mauvaise santé, on envie les vieux qui marchent sans problème, qui roulent à bicyclette.
Ce sont les femmes qui gagnent le concours de la vieillesse, de loin.
Une cousine, veuve et âgée, a attendu longtemps pour satisfaire aux critères médicaux d’une opération au foie. La chirurgie fut un succès, mais six mois plus tard, la cousine mourut seule un soir devant sa TV. La mort n’aime pas attendre.
Un Cercle à Bruxelles, ancien et élégant, chic et composé d’un millier d’hommes mûrs ou âgés, hommes d’affaires, ambassadeurs, politiciens, des écrivains, des artistes, et même des prêtres, est le parfait lieu de réunion pour retrouver des amis et s’en faire de nouveaux.
Le vieillard malade renonce à s’y montrer. Espérant guérir, il se contente de payer sa cotisation annuelle.
La période actuelle avec un Covid qui a duré 3 ans, suivi de deux guerres, celle d’Ukraine et l’autre, celle d’Israël contre le Hamas terroriste, a fait monter le niveau d’anxiété. Trop, c’est trop. Peut-on rire encore ? Se divertir au théâtre ? Manger au restaurant ? Tout proclame la fin prochaine de notre civilisation. La mort n’a plus fauché, depuis longtemps, autant de vies. Pauvres innocents !
Il est temps que Dieu créateur de l’univers visible et invisible, à la puissance infinie, fasse le grand nettoyage sur la Terre et ramène les survivants à la raison.
Certains couples, bénis sans doute, ont une descendance très nombreuse. Partout des bébés sur les cartes de vœux qu’on m’adresse pour les fêtes de fin d’année. Moi, j’ai Lola, mon lévrier whippet, âgée de 11 ans, et d’une beauté telle que tous ceux qui la voient, s’agenouillent. Mais je n’envoie pas sa photo comme vœux de Nouvel An.
Je suis passionné par la vision des programmes de la chaîne TV française LCI qui, à longueur de journées et de soirées, commentent les détails des deux épouvantables guerres qui annoncent la future Troisième Guerre mondiale. Pauvres de nous, témoins de l’Apocalypse qui ne nous ratera pas. Les Juifs sont à nouveau participants en première ligne et sacrifiés comme chaque fois.
« Personne n’aime personne » ( Montherlant).
C’est vrai par période. Mais n’exagérons pas. IL y a des saints aussi.
Beaucoup de choses sont inutiles. On s’encombre durant une vie qui passe trop vite, et à la veille de la mort, on est cerné par le trop-plein.
J’ai beaucoup travaillé durant les 35 ans de ma vie professionnelle. Ces années ont passé très vite. Je n’ai pas aimé cette période même si les postes occupés étaient très intéressants.
Le travail permet de vivre financièrement, mais vous prive de liberté, car on est toujours le subordonné d’un supérieur. Malheur à celui qui a un supérieur qui ne l’aime pas.
Le stress est une horreur de ce monde fou. On déconstruit, on déshumanise. Les âmes sont mortes.
Pour vivre vieux, il faut lire LE FIGARO. La page de la nécrologie de ce journal, sur quatre colonnes chaque jour, annonce les décès d’hommes et de femmes, et la plupart meurent à plus de 90 ans. Très étonnant ! Et il y a, de plus en plus, des défunts centenaires ! Les veinards !
Albin Michel publie en novembre 2023 un livre tout à fait remarquable qui est Le Journal de Sandor Marai, le grand écrivain hongrois décédé en 1989, à l’âge de 89 ans, après s’être tiré une balle de revolver dans la bouche, comme Montherlant qu’il admirait.
Je ne résiste pas à citer quelques textes de ce Journal de 550 pages passionnantes à lire :
22 mai 1968 : La spontanéité avec laquelle les évènements français ont éclaté ne s’explique par rien d’autre que par l’érosion grandissante du pouvoir de De Gaulle : la magie s’est éteinte et, quoi qu’il fasse, sa parole n’a plus de force. Cette perte n’existe pas seulement en politique. Cette érosion atmosphérique règne aussi autour des écrivains, des créateurs intellectuels ; l’effet magique peut disparaitre autour d’une forme d’art ou d’une personne… Dans ces moments-là, il faut se retirer pendant quelques années ou un millénaire, et alors, parfois, la batterie magique se sera rechargée.
1er janvier 1969 : Entre les deux pôles, la naissance et la mort, la conscience est le labyrinthe humain auquel on ne peut échapper. (L’angoisse pourrait être causée aussi par le fait que, en réalité, on ne veut pas quitter ce labyrinthe, par crainte de ce qui nous attend de l’autre côté si on le quitte.) Le fil d’Ariane ne saurait être rien d’autre que la joie, qui nous réconcilie avec la mort.
10 novembre 1970 : Exit De Gaulle. Il est mort avec talent au sein d’une tranquillité petite-bourgeoise, loin des affaires. Il a su attendre. Il savait être inhumain, cyniquement, avec arrogance, sans pitié. C’était un parvenu ; il avait mis en avant la grandeur, et les Français n’avaient pas su résister à la tentation mais en même temps ils l’observaient avec méfiance parce qu’ils se disaient qu’il n’était pas lui-même si grand que cela mais seulement de grande taille. Il ne voyait pas la Réalité à force de se regarder lui-même. Louis XIV s’en était tiré en déclarant : « L’Etat, c’est moi. » De Gaulle disait encore mieux en déclarant que lui, De Gaulle, était la France. Du temps où De Gaulle était exilé à Londres, Murphy, un diplomate américain, avait entendu le couple de Gaulle se disputer dans la petite pension et la femme crier à son mari : « Charles, tu n’es pas la France ! » (…)
Enterrement symbolique à Notre-Dame, en présence de quatre-vingts chefs d’Etat et de Premiers ministres ; seul le cadavre manquait, qui, avec dédain, n’a pas assisté à ses propres funérailles en restant dans son village. Quel fut le secret de De Gaulle ? Il savait dire non avec consistance. Comme s’il avait pris pour lui les paroles de Goethe : « Si quelqu’un sait dire non avec consistance, cela finira par lui donner le pouvoir. » Tout ce à quoi il disait oui n’était que brume et fumée. Il parlait de lui-même à la troisième personne ; il était le seul auquel il disait oui.
1971 : L . et moi…, c’est comme si nous étions assis dans un avion en chute libre, irrémédiable, et qu’il n’y ait plus rien à dire, que cela ne vaudrait plus la peine de se défendre, et que dans quelques minutes ou un peu plus tard, l’appareil toucherait terre. Que fait-on en pareil cas ? La chute est certaine, c’est la fin du voyage. Il faut espérer que nous tomberons tous les deux ensemble sur une surface dure et que l’un ne survivra pas à l’autre une seule seconde.
(L : c’est Lola son épouse.)
3 septembre 1971 : A la bibliothèque française, je feuillette un livre de Colette. Une phrase : « Soit l’amour, soit la vie conjugale. » Formulation précise, que seule une femme française pouvait énoncer.
Janvier 1972 : La mort ne vient pas de l’extérieur, elle ne sonne pas à la porte, elle n’écrit pas de lettres, elle ne téléphone pas non plus : la mort est en nous, absolument. Un jour nous la trouvons là, comme un objet que l’on aurait oublié dans une poche de manteau.
1972 : A l’âge de soixante-douze ans, tous les matins je me prépare au concours quotidien pour survivre et arriver triomphalement au but à la fin de la journée, c’est-à-dire à mon lit et à me coucher en vie. La vieillesse, avec des os délabrés qui craquent, des artères déchirées, des poumons haletants, est une course, une acrobatie, un but à atteindre – mais quel but ? Encore une journée ? Non. La mort.
Sandor Marai
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mar.
10
oct.
2023
Un ange de douleur, la neuropathie ou polynévrite sensitive, s’est couché sur mon corps. Sans prévenir. Sans rien me dire. Depuis, je souffre et me pose des questions aux multiples réponses. Les mois ont passé, la vieillesse est venue, plus cruelle encore.
Je demande à Dieu, à la Trinité sainte, à la Vierge très pure, mère de Dieu, mère de Jésus le Christ Rédempteur, de m’aider dans cette période intense et rare, que je n’ai jamais de comparable connue.
Les savants disent, il n’y a pas de remèdes, il faut prendre de la vitamine B. C’est la litanie de ces vitamines B1, B2, B6, B12. Je dois attendre encore avant de recevoir d’autres explications, d’autres conseils.
« Il faut marcher, beaucoup marcher » disent-ils. J’obéis avec ma canne et mon chien. Mais une promenade de vingt minutes autrefois me prend maintenant trois quarts d’heure, et je suis bien content d’y parvenir, car avant les conclusions des derniers médecins, mes promenades douloureuses étaient raccourcies.
Moi, qui durant 80 ans, n’ai jamais connu de cliniques avec leurs appareils impressionnants, leurs scanners et autres modernités soignantes que manipulent des techniciens, j’ai, en deux semaines, vu le spectacle des malades ou patients, qui se perdent dans les dédales des hôpitaux, qui sont renvoyés d’un service à l’autre, avant d’ouvrir la bonne porte et de parler au spécialiste de leur douleur.
Il est évident que je pense à la mort même si, jusqu’à présent, on ne me l’annonce pas proche. Il y a beaucoup de silence dans le dialogue médical.
Il y a celui qui sait face à celui qui n’a pas le code pour comprendre les termes médicaux et les résultats de l’analyse de sang décryptés par les laboratoires.
Tous les gestes médicaux posés sur le corps ne sont pas nécessairement annoncés, ni expliqués. Je préfère fermer les yeux, en état de self défense, espérant, quoique sans illusion, car il n’y a pas de joie dans ces rencontres.
Il ne fait pas très chaud dans les couloirs.
Il faut rester poli, répondre à toutes les questions.
La profession médicale a un statut très élevé dans l’échelle des activités humaines car chacun, tôt ou tard, rencontrera un ou des docteur dans l’espoir d’une guérison. Mais si le choix est libre, le patient ignore souvent tout au sujet des spécialistes et de sa maladie.
Le patient patiente et doit rester poli.
Certains médecins admirables consacrent beaucoup de temps à votre cas, mais vous dit-il la vérité ? Se confier à lui est facile, mais lui faire confiance n’est pas automatique. Le doute fait partie du dialogue. Certains vont voir un grand nombre de médecins avant de trouver celui qui les guérira. Miracle. Mais si la guérison n’arrive pas, la vie s’assombrit et ne trouve d’autre choix que la résignation si on garde assez de forces.
Dans le couloir de la clinique, un couple sort d’un cabinet médical. Le mari est affligé de deux béquilles, il avance très lentement le corps tordu comme si ses jambes étaient très abîmées. J’entends le médecin dire à l’épouse : « Il faut qu’il bouge. Il doit marcher davantage. »
Il y a de moins en moins de généralistes. Les médecins sont devenus des spécialistes, chacun d’une seule partie du corps. Ils sont diplômés à la fin de longues années d’études pour ce morceau de votre précieux corps : la main, les poumons, l’estomac, le cœur, la circulation du sang, les nerfs, le cerveau, etc. Mais si votre corps ressent des douleurs un peu partout, il faudra se rendre tour à tour chez chaque spécialiste d’un des organes supposés malades. Le dermatologue ne se prononcera pas au sujet de l’état du cœur du patient. Si nécessaire, il l’enverra chez le cardiologue, multiples rendez-vous, consultations, échographies et radiographies, et attendre les avis de chaque spécialiste après les consultations pour obtenir enfin une synthèse basée sur le parcours effectué. Il s’agit de fermer des portes, et de patienter entre chaque rendez-vous en espérant survivre au temps qui passe.
Le monde médical est très fermé, composé d’initiés, dans lequel entre le patient terrorisé. Sera-t-il écouté ? Entendu ? Aimé ?
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mer.
30
août
2023
(On pourra lire ici la suite et la fin de la nouvelle Le Comte de Lorgeron, soit les chapitres 7,et 8. Les précédents chapitres sont 1 et 2, dans les Carnets de mai 2023 ; 3 et 4, dans les Carnets de juin 2023 ; et les chapitres 5 et 6 dans les Carnets de juillet 2023).
Les personnages et les situations de cette nouvelle Le Comte de Lorgeron, étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
Chapitre 7
Une semaine s’était écoulée depuis la soirée où Douglas avait été obligé de rendre des comptes. Le docteur Lançot n’avait pas donné de détails à Martine au sujet de l’attitude de la famille de Kalia quand il était venu ramener leur fille. Martine n’avait pas insisté mais la discrétion du docteur l’inquiétait. Pourquoi n’avait-il pas donné plus d’explications ?
Douglas avait promis à la baronne de ne plus revoir la jeune fille. Il ne voulait pas perdre la confiance de ses maîtres à qui il réitérait un entier dévouement.
Le baron devenait nerveux car, à chaque émission télévisée, les actes de vandalisme et les incendies devenaient plus nombreux dans les villes belges où, chaque nuit, des autos et des immeubles brûlaient, des vitrines éclataient sous les coups de masse, les sirènes d’alarme se déclenchaient de tous côtés, les rues dans certains quartiers ressemblaient à un champ de ruines avec des maisons calcinées ou abandonnées. Les policiers épuisés étaient maintenant secondés par des pelotons militaires composés de jeunes volontaires inexpérimentés. Bruxelles était quadrillée par des barrages sur tous les axes qui menaient vers les quartiers riches particulièrement touchés. Des habitants avaient cloué des volets de bois à leurs fenêtres et vivaient derrière ces barricades improvisées. Les commerces ne s’ouvraient qu’à des heures annoncées par les administrations et sous la protection de l’armée, pour les réapprovisionnements, la distribution des denrées essentielles et des bidons d’eau.
Les compagnies d’électricité, d’eau et du gaz fonctionnaient malgré de fréquentes interruptions.
Dans la capitale, les artères de la rue de la Loi, de la rue Belliard, de l’avenue Louise, de l’avenue Franklin Roosevelt, de la chaussée de Waterloo, dirigées vers les deux Woluwe, Boitsfort et Uccle, étaient gardées jour et nuit par des soldats en armes debout devant des barbelés. A Uccle, il y avait eu des villas incendiées. Malgré toutes les protections, l’ambassade d’Israël avenue de l’Observatoire n’était plus que ruines, après le massacre des quatre gendarmes qui la gardaient, laissant le champ libre à une centaine de manifestants qui incendièrent le bâtiment après un pillage à tous les étages et l’égorgement de cinq diplomates qui n’avaient pas eu le temps de fuir. Des fusillades avaient éclaté plus tard, mais trop tard, entre les assaillants et un escadron de gendarmes. Résultat : plusieurs morts et plusieurs blessés de part et d’autre et hurlements diplomatiques !
Dans certaines rues, une odeur de brûlé stagnait en permanence. Les habitants avaient créé des petits groupes armés de fusils, de bêches, de piques et de gourdins pour protéger leur quartier.
Sur la ligne de TGV Bruxelles-Paris, des sabotages avaient été signalés.
Les pompiers étaient exposés car ils essuyaient les tirs de fanatiques qui se déplaçaient rapides à moto et toujours la nuit.
Une guerre avait lieu en Belgique. Les coups d’Etat déclenchés il y a quelques mois en Afrique, avaient allumé dans le monde la mèche d’une immense poudrière, et tout explosait partout. Trop tard maintenant. Impossible à maîtriser.
Cette fois-ci, c’était clair. Chacun devait se défendre par tous les moyens pour sauver sa peau, car l’Etat belge ne répondait plus, pareil à un grand navire qui, sans gouvernail et privé de capitaine, d’officiers et de marins, fonce à toutes voiles, droit vers la côte où les naufrageurs l’attendent pour le mettre en pièces.
Le Gouvernement avait exigé du Roi qu’il s’installe avec sa famille dans son château de C…, protégé par des blindés et par des hommes de troupe qui avaient comme consigne de tirer sans sommation sur tout individu suspect.
Nul homme ou femme politique n’était assez fort et intelligent pour prendre les rênes du pouvoir et remettre de l’ordre dans la pagaille. Dans la rue de la Régence, les musées d’art ancien et d’art moderne avaient été saccagés, des tableaux des primitifs flamands gisaient détruits sur le bitume sur lequel roulaient les voitures.
Les piétons qui se risquaient en rue étaient harcelés par des jeunes qui criaient à dix centimètres de leur visage.
Enfin, ceci qui fit la première page de tous les journaux du monde : la cathédrale Saint Michel et Gudule, près de la Grand-Place à Bruxelles, fut envahie par des révolutionnaires lors d’un office nocturne du nouveau cardinal qui avait réuni une centaine de fidèles afin de prier pour la paix civile. Les fanatiques ne firent pas de quartier, bloquant les portes, les entrées et les sorties, et ils égorgèrent un par un, dans un désordre indescriptible et des cris affreux, tous les fidèles, hommes, femmes et enfants, sans oublier les prêtres et le cardinal, incapables de s’enfuir.
Quand les secours arrivèrent, ils constatèrent le massacre. Cent dix morts, ni plus ni moins. Aucun survivant. Et les agresseurs disparus.
La tuerie de la cathédrale avait obligé le baron de la Maille à prendre en urgence des mesures pour se protéger. Il avait demandé à son garde-chasse Joseph de réunir quelques fils de fermiers, de toute confiance, - certains étaient traqueurs lors des chasses et connaissaient très bien le parc - afin de former une garde rapprochée autour du château jour et nuit. Le baron payait une prime journalière. Dix jeunes hommes acceptèrent d’effectuer des rondes la nuit autour des bâtiments. Le baron avait mis à la disposition de ces fidèles les chambres et les lits du troisième étage – celui où logeait la cuisinière Emilia - et leur procura des fusils et des revolvers qu’il avait gardés dans ses caves. Les cartouches étaient nombreuses, rangées dans plusieurs caisses.
René de La Maille avait appris qu’une bande avait incendié, la veille, le château de Sansoucy occupé par sa cousine Caroline, comtesse du Dour, âgée de quatre-vingts ans, qui vivait avec une fille handicapée et une vieille parente, dame de compagnie.
Au moment de l’attaque, elles ne purent appeler les secours et périrent toutes les trois dans le brasier.
Le danger se rapprochait car Sansoucy était à côté de Botton.
René de La Maille fit le point avec le comte de Lorgeron et Martine dans le salon après le dîner du soir.
Si la nourriture commençait à être rationnée à l’extérieur, car beaucoup de magasins à Namur, Dinant et dans certains villages n’étaient plus approvisionnés, ils avaient dans le château une cave avec d’importantes provisions : farine, sucre, sel, biscuits, viandes fumées, bouteilles d’eau et bacs de bière, fruits secs, jus de fruits, conserves nombreuses et dans le fruitier d’importantes quantités de pommes et de poires cueillies dans les vergers en septembre. Et une cave à vin avec un millier de bouteilles des meilleurs crus.
Le baron ne craignait pas d’être affamé. Emilia était une excellente boulangère. Il y avait des poules nombreuses dans la ferme proche du château. Le bétail élevé sur les terres lui procurerait la viande, s’il le demandait à ses fermiers.
Installés dans le fumoir, après le dîner servi par Douglas en livrée, le baron, sa femme et le comte de Lorgeron eurent une grave conversation.
- Mon cousin, avec tout ce qu’il se passe actuellement, ne pensez-vous pas que ce fut une erreur pour vous, par notre faute, d’arriver en Belgique ? dit La Maille au comte.
- Pas du tout. Vous n’êtes en rien responsable. Si Paris actuellement ne bouge pas encore, cela ne saurait tarder. Je suis désolé d’être une charge pour vous dans ces circonstances.
- Non, dit Martine, il est agréable de vous avoir avec nous dans cette horrible période.
- Que comptez-vous faire, dit le comte à René de La Maille. Vous ne songez pas à quitter Villiers ?
- Oui, j’y pensais, mais Martine ne m’y encourage pas. Cependant l’incendie du château de Sansoucy et la mort de la comtesse du Dour près de chez nous est un terrible avertissement.
- Que vous a dit la police ? répondit le comte.
- Mais nous ne recevons aucune instruction. C’est du chacun pour soi. Hier la gare de Namur a été saccagée. Vous comprenez que cette police ne peut être présente en tous lieux jour et nuit.
- Où iriez-vous si vous quittez Villiers ? dit le comte.
- Je pensais partir au Danemark où j’ai un ami, le comte Knud Vengensen. Il habite sur la côte du Jutland à Thisted. Je lui ai téléphoné ce matin. Il accepte de nous accueillir sans délai et sans conditions. Nous nous entendons très bien. Il fut le témoin de mon mariage à Brasschaat. Son château est vaste. Il vit avec sa mère âgée. Ils ont du personnel, des chiens et des chevaux. Il collectionne les tableaux et aime beaucoup la musique du XVIIIème siècle. Il est bien introduit au Palais de Copenhagen. Bref, ce serait une porte de sortie si cela s’aggrave ici.
- Je suis d’accord avec toi, dit Martine. Le problème est que nous avons Emilia et Douglas qui logent au château. Je ne leur ai pas parlé encore de ta proposition. Les laisser seuls serait plein de risques pour eux. Emilia n’a plus de famille, où irait-elle ? Et Douglas est ciblé certainement par la famille de Kalia. Au fait que devient-elle ?
- Si vous quittez Villiers, dit le comte à René de La Maille, vous acceptez de tout perdre ici, car le château abandonné sera livré au pillage, et peut-être incendié comme à Sansoucy. Il n’est pas question de laisser Emilia ou Douglas seuls au château.
- J’en ai parlé à mon ami Vengensen. Il est prêt à accueillir tout le monde. Martine, Emilia, Douglas, vous et moi. Il m’a dit ; « On verra plus clair dans six mois ». Sachez qu’il est très riche et n’a aucun souci d’argent. Notre personnel travaillera avec le sien, et ce sera confortable pour eux.
- Vous abandonnez tous vos tableaux, votre mobilier, et vos souvenirs de famille ? dit le comte.
- Non, je prévois dans ce cas un petit camion de déménagement qui partira six heures avant nous. Il y a mille deux cents kilomètres d’ici à Thisted. Douglas accompagnera le chauffeur de ce camion. Martine quittera ensuite le château avec vous une heure plus tard dans votre Jaguar. Et moi je fermerai le ban en emportant Emilia dans ma Dodge.
- N’oubliez pas que je dois revoir mon fils prochainement, dit le comte.
-Nous écrirons à maître Pluvier et nous lui donnerons notre nouvelle adresse pour que votre fils vous retrouve dans le Jutland.
- Tout cela me paraît cohérent, ajouta Lorgeron. Je lierai mon sort au vôtre. Un souhait, cependant. Mon chien m’accompagnera et je pars avec le Degas dans le coffre de ma Jaguar.
- Vous aurez, si vous le désirez, vos tableaux dans le camion de déménagement, dit le baron de La Maille.
- Je pars avec notre cousin dans sa voiture ? interrogea Martine.
- Rassurez-vous ma chère, dit Lorgeron, le moteur de ma Jaguar tourne parfaitement. Vous et moi, nous nous relayerons au volant.
- Oui, dit le Baron à Martine, tu laisseras ta Renault dans le garage, sauf si tu ne le désires pas.
- J’accepte si c’est la meilleure solution, dit Martine.
Le comte lui baisa la main car il sentait qu’elle était triste de quitter Villiers.
- La chose qui m’inquiète est celle-ci, dit encore le baron de La Maille au comte de Lorgeron, nos véhicules seront très éloignés les uns des autres. Il est essentiel d’être munis de GSM pour communiquer. Dans le camion de déménagement, Douglas comme convoyeur disposera d’une carte routière. Ce camion de déménagement ne sera pas discret. Tant pis. Il transportera notre collection de Jordaens et de Van Dyck, vos tableaux et quelques meubles auxquels nous tenons beaucoup Martine et moi. Ce sera ensuite à Martine et à vous avec votre fox de quitter Villiers dans votre Jaguar. Puis une heure plus tard, Emilia et moi dans ma Dodge. Si un des trois véhicules est bloqué par un barrage, c’est la catastrophe car les deux autres ne pourront pas intervenir. Je propose de rejoindre l’autoroute le plus rapidement possible car les fanatiques n’osent pas encore y placer des barrages. Jusqu’au Jutland, nous resterons sur les autoroutes. D’ailleurs, une fois la frontière allemande passée, il n’y aura plus de risques car l’Allemagne et le Danemark sont encore paisibles et en ordre.
- René, dit Martine, il serait temps d’expliquer votre plan à Douglas et à Emilia avant qu’ils ne montent se coucher.
- Oui, dit le Baron qui partit chercher Douglas à l’office et Emilia à la cuisine.
Au moment où il quittait le fumoir, ils entendirent des cris et des huées dehors devant le château, suivis d’un bruit effroyable de vitres brisées dans le grand salon. Des ombres lançaient des pierres dans les fenêtres.
- C’est une intifada, se dit Lorgeron.
- Abritez-vous, cria René de La Maille. Eteignez les lampes. Il faut fermer les volets avant qu’ils entrent ici. Mon cousin, prenez un des deux Purdey que j’ai descendus tantôt. Il y a des cartouches. Postez-vous dans le vestiaire. N’allumez pas. Si quelqu’un tire, vous riposterez.
Martine s’était précipitée pour éteindre toutes les lampes, fâchée de n’avoir pas suivi à la lettre les conseils de la grand-mère de René, traumatisée par le meurtre de la marquise de Chasteleir abattue un soir dans son grand salon d’un coup de fusil tiré de l’extérieur. Cela s’était passé au dix-neuvième siècle. On peut être assassiné la nuit par tout rôdeur muni d’un fusil et qui passe sous vos fenêtres allumées.
Douglas, rapide comme un chat dans le noir, ferma les volets un par un. Il marchait sur les morceaux des vitres brisées et plaçait les lourdes barres de fer derrière les planches de bois pour les bloquer. Il avait vu des ombres courant devant le château avec des torches qui flambaient dans la nuit. Certains de ces inconnus criaient leur colère dans un langage incompréhensible.
- Je téléphone au garde-chasse pour qu’il vienne à notre secours, cria René de La Maille.
Il parvint à atteindre Joseph et lui expliqua que le château était attaqué.
- Martine, dit le baron, je monte dans notre chambre et je descends des armes.
Martine n’avait qu’une petite lampe veilleuse qui éclairait un cercle d’un mètre de diamètre dans le hall. Tous les volets étaient fermés et consolidés maintenant grâce à Douglas. Elle vit que la main du jeune homme saignait.
- C’est un morceau de verre accroché à un volet, dit Douglas.
Il emballait sa blessure d’un mouchoir. Il faisait froid à cause des vitres brisées.
- Ces gens sont fous, se dit-elle. Quelle haine !
René tendit à Martine un des fusils avec des cartouches.
- Place-toi dans le fumoir. N’allume pas. Il y a une petite meurtrière sur le côté près de la bibliothèque. Ouvre-la très lentement. Dans le noir, ils ne verront pas le canon de ton fusil si tu le sors un peu à l’extérieur de la meurtrière. Si tu entends un coup de feu provenant de leur groupe, tu réponds et tu tires les deux coups au-dessus des têtes. Ils verront que nous sommes armés. Je donne les mêmes instructions à Douglas et à notre cousin.
Le comte de Lorgeron était assis, fusil chargé, sur une petite chaise et il attendait calmement dans le vestiaire comme attend patiemment un chasseur que le maître de la chasse veuille bien sonner de la trompette pour avertir que la traque va commencer.
- Vive la Belgique ! Quel pays paisible ! Bonne chance, René, et comptez-sur moi, s’esclaffa le comte de Lorgeron.
René de La Maille lui donna une petite tape sur l’épaule, et lui dit : « Heureusement que vous êtes là ».
Ensuite, il se tourna vers Douglas : « Monte vite au premier étage dans la salle de bains, ouvre très doucement la fenêtre et attends avec ton fusil armé qu’il y ait un échange de coups de feu entre les agresseurs et le château avant de tirer à ton tour. Lance deux premiers coups vers le ciel pour les effrayer. S’ils répliquent, tu attends mes ordres. Voici une boîte de cartouches.
Le fusil de Douglas était un fusil belge des armureries Lebeau-Courally très connues, de Liège. Un superbe calibre 12 avec éjecteur juxtaposé système Anson & Deeley, avec canons en acier Leugram, à crochets rapportés, une bascule de forme arrondie à triple fermeture Purdey, et des gravures en forme de dentelles au-dessus des gâchettes. Arme somptueuse que Douglas chargea immédiatement. Tout cela l’excitait.
Ils entendirent la voix d’Emilia qui tâtonnait dans le hall obscur et qui disait : « Madame la baronne a-t-elle besoin de moi ? » Oui, lui répondit Martine, prenez cette torche électrique, éloignez-vous des fenêtres et servez du whisky à chacun des messieurs, y compris à Douglas qui est au premier étage dans notre salle de bains. Mais modérément. Soyez prudente, nous vivons des moments difficiles. Ensuite, allongez-vous dans un des canapés du fumoir. Ne montez pas dans votre chambre. Eloignez-vous des fenêtres.
- Je n’ai pas peur, dit Emilia, je prie la Vierge pour qu’elle vous aide car vous êtes une personne gentille. Vous ne méritez pas d’être attaquée.
Soudain, ils entendirent des bruits de moteur. C’étaient les deux Jeeps du garde qui arrivaient par la grande avenue à toute vitesse, tous feux éteints. Avec le garde-chasse, cinq jeunes, fils de fermiers et chacun avec un fusil. Ils déboulèrent en plein milieu des agresseurs, tirant plusieurs coups de fusil en l’air et criant Police Police pour effrayer les criminels. Effet de surprise garanti et fuite éperdue. Le comte de Lorgeron ne put s’empêcher de tirer par la fenêtre ouverte du vestiaire un sixième coup de fusil vers le ciel pour exprimer son soulagement.
Ce coup résonna si fort dans le petit vestiaire qu’il en fut lui-même saisi.
Chapitre 8
Ils étaient tous réunis dans le hall. Une heure du matin. Les fermiers trinquaient avec les maîtres. Emilia avait cherché de la bière et Douglas du vin. Martine avait sorti des galettes pour ceux qui avaient faim.
Le baron de La Maille donnait une accolade à son garde en disant : « Merci mon cher Joseph. Heureusement que vous êtes arrivés à temps, nous avons eu très peur. Voyez nos armes, et voyez les vitres brisées dans le grand-salon ! »
- Je viendrai demain avec un ami vitrier réparer les fenêtres, dit le garde.
René de La Maille prit le garde à part, l’amenant dans le fumoir. Martine, qui avait compris, les suivait.
- Joseph, ils vont revenir. La situation est trop grave. Ils finiront par mettre le feu au château comme à Sansoucy chez ma cousine. Nous ne pouvons plus rester. J’ai décidé de partir ce soir même au Danemark chez un ami à mille deux cents kilomètres d’ici.
Le garde le dévisageait et ne disait rien.
- Je projetais de quitter le château demain avec un petit camion de déménagement emportant quelques tableaux et quelques meubles, poursuivit le baron, mais nous n’avons plus le temps. Ils vont revenir armés et nous tuer tous.
- Vous partez maintenant alors ? Vous abandonnez tout ici ?
- Oui dit le baron, je pars avec Madame, avec mon cousin le comte de Lorgeron, avec Emilia et avec Douglas.
- Il vous faudra une protection jusqu’à la frontière allemande, dit le garde. Il est dangereux de rouler la nuit. Les Jeeps vous accompagneront avec les fermiers en armes, nous irons par les petites routes, en évitant Botton, et nous rejoindrons l’autoroute. Ensuite, jusqu’à la frontière où nous vous laisserons poursuivre seuls.
- Je vais vous demander une chose, Joseph, c‘est qu’une des deux Jeeps emporte quatre tableaux très précieux jusqu’au Danemark chez mon ami, vu que nous n’avons plus le temps d’attendre jusqu’à demain l’arrivée du petit camion. Je paierai tous les frais du fermier qui se proposera pour conduire cette jeep.
René de La Maille, se tournant vers Martine, sortit discrètement de son portefeuille six billets de cinq cents euros à donner par Martine à chacun des jeunes fermiers pour les remercier d’être là.
Le baron de La Maille avertit Lorgeron, Emilia et Douglas, qu’il était urgent d’abandonner le château et de partir de suite pour le Danemark. Ils seraient protégés jusqu’à la frontière allemande par les deux Jeeps. Le comte de Lorgeron, aidé par Douglas, retourna dans sa tour emballer quelques effets et des papiers de banque qu’il plaça dans une valise. Il décrocha le Degas et saisit son meilleur fusil et une boîte de cartouches. Il avait enfilé son gros manteau d’hiver et noué autour du cou l’écharpe de cachemire.
Douglas n’emportait rien, sinon quelques vêtements chauds dans un grand sac en plastique.
La baronne avait déposé tous ses bijoux dans un petit coffret de cuir qu’elle portait à la main en même temps qu’une sacoche Hermès.
Pour ne pas prendre froid, elle avait revêtu un vison blanc, cadeau d’Eddy son père, jamais porté, détesté de son mari qui trouvait cette fourrure idéale pour une cocotte en représentation.
Le baron avait une serviette de cuir bourrée de billets en grosses coupures, et dans l’étui d’un fusil vide, il avait versé des centaines de petits lingots d’or de cent grammes pour le cas où.
Emilia tenait le fox en laisse. Elle était vêtue d’un manteau de laine épaisse, d’une grosse écharpe et d’un bonnet abaissé jusqu’aux sourcils.
Les moteurs des Jeeps tournaient. Il faisait très froid. La neige commençait à tomber. C’est complet, se dit le baron, avec une si longue route !
Joseph annonça qu’un des fermiers, le fils Lemal, les accompagnerait jusqu’au Jutland. René de La Maille alla serrer la main du jeune homme qui se dévouait et lui glissa discrètement cinq cents nouveaux euros.
Quand il vit les bagages et les armes qu’emportaient les voyageurs, René de La Maille décida qu’ils utiliseraient deux voitures, la Jaguar avec Martine, le comte et Douglas, et la Dodge avec Emilia, le fox-terrier et lui. Les coffres des voitures étaient bien chargés. Le Degas ferait le voyage à l’arrière de la Jaguar.
René de La Maille avait, avec l’aide d’Emilia, coupé discrètement et maladroitement les toiles des peintres impressionnistes du fumoir, les avait roulées et emballées dans un grand papier brun fermé avec de solides autocollants. Ils placèrent les cylindres contenant les toiles dans le coffre profond de la Dodge.
Les Jordaens et les Van Dyck avaient été couchés, maintenus par des sangles et couverts d’une bâche, à l’arrière de la Jeep qui les convoierait jusqu’à Thisted.
Ils partaient enfin. Le baron avait promis au garde-chasse un gros capital s’il parvenait à écarter les incendiaires du château durant le séjour au Danemark dont il ignorait la durée.
« Puisse cette période si inquiétante pour les populations, victimes de prédateurs chaque jour plus nombreux, plus audacieux et plus cruels, ne pas se prolonger », pensait-il en refermant à triple tour la porte du perron derrière lui.
Adieu mon beau château, adieu mes arbres, adieu mes plaines, adieu mes faisans, mes lièvres et mes lapins, mes hérons et mes chevreuils ! Adieu campagne si jolie ! Adieu ma jeunesse et mes plaisirs ! Adieu mes champs de blé, adieu la cave de mes vins, adieu mes chers trésors…
Il était trois heures du matin.
Les deux Jeeps encadraient les deux voitures. Dans chaque voiture et dans chacune des Jeeps, des armes chargées, prêtes à tirer.
Les prières de la cuisinière à la Vierge furent exaucées, car ils ne rencontrèrent personne sur les petites routes choisies pour rejoindre l’autoroute. Aucun barrage, aucun contrôle. Tout le monde dormait sans doute. La neige tombait mais ne tenait pas.
« Mes tableaux supporteront-ils le voyage ? S’il n’y avait pas eu Martine, se disait le baron, je serais resté à Villiers-sur-Meuse, montant la garde jour et nuit avec mon personnel ».
Mais le risque était insensé.
Sur l’autoroute en territoire belge, le petit convoi, qui filait vers l’Allemagne, avait croisé des tanks et des camions chargés d’hommes de troupe qui se dirigeaient vers Bruxelles.
Martine se détendait bien au chaud dans son vison blanc, assise à côté du comte de Lorgeron qui pilotait sans fatigue la Jaguar puissante et silencieuse.
Après quinze heures de route sous la neige fondante, interrompues par les pauses dans les stations-services allemandes, la Jaguar, la Dodge, et la Jeep chargée des Jordaens et des Van Dyck, arrivèrent avec leur cargaison dans le parc du château de Thisted, où les attendait le comte Vengensen.
- Ce monsieur a un gentil sourire, pensa Emilia.
La neige tombait toujours. Les eaux grises du fjord s’étendaient à perte de vue.
(FIN)
Henri de Meeûs
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mer.
02
août
2023
Dans ces Carnets de juillet 2023, voici la suite de ma nouvelle Le Comte de Lorgeron, soit les chapitres 5 et 6. Pour mémoire , les chapitres 1 à 4 figurent dans les Carnets de mai et de juin 2023.
Chapitre 5
Martine de La Maille, née Sorgeloo de la famille très riche des Brasseries Sorgeloo Brouwerij, avait eu une enfance d’enfant unique chaperonnée par une gouvernante à demeure vu que ses parents, même durant sa petite enfance, sortaient quasi chaque soir dans les cocktails, les dîners, les bridges et les vernissages. Même le samedi et le dimanche, le couple Sorgeloo avait toujours des réceptions de mariage, des tennis, des goûters ou des rallyes voitures, car monsieur Sorgeloo, Eddy pour les intimes, collectionnait les ancêtres, surtout les Alfa Roméo.
Les parents Sorgeloo apparaissaient chaque mois dans la rubrique mondaine de l’Eventail, revue snob et chère. sur des photos imprimées sur papier glacé. On y voyait le couple Sorgeloo avec de grands sourires et une coupe de champagne à la main, debout entre le couturier Demeulen et la comtesse de Lannix, ou bien lors d’un tir aux clays, embrasser le vainqueur, le baron Dhont de Dhonteghem, un des meilleurs fusils de Belgique qui raflait tous les trophées.
Martine, enfant, jouait souvent seule avec ses poupées et avec Miss Lucy Eggerworth, vieille fille dégingandée originaire du Surrey, qui avait été recommandée par l’Ambassade de Belgique à Londres. Cette gouvernante comprenant que Martine était trop solitaire, s’était prise d’affection pour elle au point qu’elle put rester chez les Sorgeloo jusqu’aux fiançailles de Martine avec le baron de La Maille.
A force de courir dans le monde, ce qui devait arriver arriva.
Eddy Sorgeloo, père de Martine, rencontra une jeune divorcée qui faisait les yeux doux aux hommes qu’elle allumait avec des regards de désir ; Eddy flamba donc, quitta la mère de Martine en lui remettant, pour être chic ou pour éviter les cris et les gémissements, un gros paquet d’actions de la Brasserie Artois qui avait racheté à la même époque, au meilleur prix, la totalité des actions de la Brasserie Sorgeloo Brouwerij. La Brasserie Artois, une des plus importantes d’Europe, tirait en effet, sans répit, sur toutes les brasseries qui passaient au bout de sa mire, les petites, les moyennes, les grosses, pour devenir une brasserie monstre - une des plus grandes du monde - et dirigée bientôt par des Brésiliens.
Les familles belges des anciens actionnaires, si elles avaient perdu la majorité au conseil d’administration, s’étaient follement enrichies. Martine était donc devenue très riche.
Martine fit semblant de pleurer quand sa mère lui annonça la nouvelle du divorce, mais comme Eddy Sorgeloo n’était pas tendre et ne s’intéressait guère à sa fille, sinon pour lui verser chaque mois une belle rente, elle se fit une raison et continua à vivre dans la villa de sa mère à Brasschaat.
Sa mère n’était pas triste non plus.
Brasschaat, la commune avec les grandes villas, - souvent propriétés de Hollandais qui voulaient échapper au fisc de leur pays , les voitures qui passaient dans les avenues privées, Rolls, Bentley, Jaguar, Ferrari et les puissantes Audi et Mercédès , les jardins et les parcs, écrins des somptueuses demeures, étalaient la splendeur des familles qui aiment l’argent et se vantent sans cesse de leur réussite, n’ayant qu’une obsession, celle d’accroître encore et encore leur patrimoine en concluant toujours plus d’affaires, en épousant des sacs, en inventant ou en mentant, en invitant à leurs fêtes les riches et les titrés. Toujours la parade. C’était la vie des grandes fortunes anversoises.
La mère de Martine ne tarda pas à se consoler aussi. Elle choisit en secondes noces un marquis italien de quatre-vingts ans, administrateur chez Fiat, le marquis Marcello Bassoni Tragliotta, d’une noble famille napolitaine et propriétaire, jusqu’à la prochaine pluie de cendres et de soufre, d’importants vignobles sur les flancs du Vésuve.
Le marquis, plus âgé de quinze ans que la mère de Martine, n’avait pas d’enfant, ce qui ne gâtait rien. La vieillesse de son second mari importait peu à l’ex-madame Sorgeloo. Elle compensait avec le titre de marquise certaines infirmités du marquis. Ce titre lui ouvrait toutes les portes. Le nombre de photos d’elle dans L’Eventail ne se comptait plus. C’est tout juste si on ne la voyait pas maintenant, de face ou de profil, assise, debout, riante ou maussade, avec chapeau ou sans chapeau, sur toutes les pages mondaines, accompagnée ou non du vieux marquis Bassoni Tragliotta.
Martine trouvait que sa mère exagérait. Elle était agacée par ses nombreux voyages, énervée par la Maserati bleu pâle, choquée par les achats compulsifs de robes et de bijoux dans les maisons très chic de Paris, de Londres et de Milan, fâchée que sa mère aille tous les deux jours chez son coiffeur, gênée qu’elle dépense des fortunes en fleurs ou en cadeaux, pour les amies invitées à ses dîners de Brasschaat où des musiciens à trompettes et banjos accompagnaient, jusque tard dans la nuit, des danseurs fous-fous.
Martine était écoeurée de la voir dépenser son argent à des feux d’artifices que sa mère faisait tirer dans son parc à la moindre occasion : son anniversaire, celui d’un ami ou d’une amie, l’arrivée d’un nouveau toutou, etc etc.
A ce rythme, le marquis Bassoni Tragliotta ne fera pas long feu, se disait Martine qui n’assistait jamais à ces réceptions dont les comptes rendus paraissaient dans les revues people et dans les mondanités de l’Eventail.
Mais toute règle a son exception.
Ce fut à l’anniversaire de sa mère, âgée de soixante-dix ans, qu’elle rencontra à Brasschaat le baron de La Maille, châtelain de Villiers-sur-Meuse, orphelin et célibataire, à la tête d’importantes propriétés, des bois, des champs, des prairies et des fermes. Il s’ennuyait dans le brouhaha de la fête et songeait à s’en aller quand il aperçut Martine, jolie et élégante, sans chichis, avec son visage honnête et intelligent. Il resta jusqu’à minuit à lui parler, charmé par la jeune fille qui ne ressemblait pas du tout à sa mère devenue Marquise et qui, suite à des études universitaires de sciences politiques, avait l’esprit plus ouvert que la moyenne des jeunes filles qu’il rencontrait.
Le baron de La Maille, trop seul dans son grand château, cherchait à se marier, et après plusieurs rencontres à Bruxelles, fit comprendre à Martine qui l’invitait dans son appartement près du Bois de la Cambre, pied à terre et point de chute de ses mondanités, qu’elle était pour lui la femme idéale et qu’il n’en trouverait aucune autre.
Martine cherchait du sérieux, aima le baron, devint sa fiancée, puis sa femme au cours d’un mariage à tout casser dans le château Solvay à La Hulpe loué par sa mère qui avait choisi le meilleur traiteur de Belgique. Plus de mille invités. Un prince royal et sa femme étaient présents.
Eddy Sorgeloo, le père de Martine était venu, jaquette gris perle et cravate rose, au bras de sa nouvelle compagne, une divorcée aux yeux couleur de luxure. Il se fendit d’un discours avant le dessert pour témoigner de la joie qu’il ressentait. Dans son texte, de nombreuses allusions à des preuves d’amour paternel qu’il inventait de toutes pièces.
Etonnant mélange de milieux.
Les très riches se parlaient entre eux. On comptait parmi eux quelques nouveaux riches, parfois milliardaires, dont certains avaient été anoblis et titrés récemment par le Roi et qui, du matin au soir, ne se sentaient plus de joie.
En face, un autre groupe, celui des familles nobles depuis au moins six générations, autrefois très chrétiennes, mais aujourd’hui appauvries par les nombreuses naissances et par les partages familiaux qui entamaient inexorablement les patrimoines, comme la mer ronge les rivages. Ces aristocrates regardaient de loin les très riches, ne leur parlaient pas, et faisaient semblant de ne pas les connaître.
Ils digéraient difficilement l’amertume quotidienne d’une grande fortune disparue. Le regard qu’ils jetaient vers le groupe des grandes fortunes était celui des vertueux qui, condamnant le péché, regrettent de ne plus y goûter faute de moyens.
Rien de tel que d’être riches pour être heureux, se disaient-ils tous. Malheur aux pauvres ! Malheur aux ruinés !
Sans se compliquer la vie, le baron et la nouvelle baronne de La Maille s’envolèrent pour un voyage de noces de quinze jours aux Canaries dans un hôtel cinq étoiles. Ils y dormirent chaque nuit. Ils avaient loué une petite Fiat et circulaient dans l’île sans trop s’éloigner de l’hôtel Miranda. Ils passaient quelques heures sur la plage ou sous les parasols devant la piscine du cinq étoiles. Le corps de Martine enthousiasmait son mari qui le couvrait de baisers à tout instant. Elle aimait ça et le trouvait charmant.
Préoccupé par ses invitations de chasse, René de La Maille ne désirait pas rater les premières battues. Il fit comprendre à Martine qu’il ne pouvait prolonger le séjour qui la rendait si heureuse et qu’il était temps de revenir en Belgique.
Ils rentrèrent donc à la date prévue dans le contrat conclu avec l’agence de voyages après quinze jours de séjour idyllique, brunis et joyeux, elle d’être l’épouse de son cher René, et lui de retrouver ses terres et son château.
Eddy Sorgeloo, le père de Martine, avait offert à René son gendre deux superbes fusils anglais Purdey calibre 12 et calibre 16 comme cadeaux de mariage.
René rêvait de les essayer sur quelques lièvres dans la plaine. Il avait pris avec lui la documentation sur ces armes, véritables œuvres d’art, et la relisait sans se lasser
-Nous resterons amis, avait dit Eddy Sorgeloo à son gendre René de La Maille.
Chapitre 6
Ce samedi vers dix-neuf heures, dans le château de la Maille, Douglas avait rangé sa chambre, refait son lit, changé les draps, les couvertures et la taie d’oreiller, posé des fleurs, – des immortelles de novembre - dans un vase jaune, et parfumé légèrement la pièce où le lit prenait toute la place, à côté d’un fauteuil recouvert d’un tissu mauve, d’une table à tiroirs qui servait de bureau, et de deux chaises. La seule fenêtre avec vue sur les étangs n’éclairait plus grand-chose car le soleil se couchait. Il y avait un lavabo avec l’eau courante et, cachée derrière un rideau, une cuvette de w-c bien nettoyée, munie d’une chasse. Les eaux usées allaient directement dans un puits perdu situé près des étangs.
Un chauffage électrique réchauffait la pièce avec l’inconvénient qu’aussitôt la prise retirée, le froid retombait dans la chambre.
Il alluma le radiateur pour que Kalia puisse se dégeler sans trop de complications.
Lui-même, il se lava entièrement devant le miroir, et s’imbiba d’une eau de toilette Givenchy gentleman, cadeau reçu du baron et de la baronne pour la Noël. Ensuite, il revêtit les sous-vêtements revenus de la lessive, enfila un pantalon de velours beige côtelé et un pull-over vert à col roulé. Aux pieds, des chaussettes rouges dans des baskets.
Il alluma la lampe du plafond et la petite lampe de chevet. Cette dernière plus intime, resterait allumée au cas où…
Il l’espérait de toutes ses forces et il était envahi par une excitation croissante en même temps que d’un stress car il n’était pas habitué aux plaisirs de l’amour. Il craignait d’être maladroit et de lui faire peur. Sur le lit, il avait déplié un grand couvre-lit rouge.
Il était prêt, seul dans la tour où personne ne venait jamais, les maîtres toujours occupant le corps central du château, et le comte de Lorgeron logé dans l’autre tour.
Douglas était satisfait de l’arrangement accepté par Kalia qu’il irait bientôt chercher à pied à l’entrée de l’avenue pour la conduire dans la chambre où il dormait chaque nuit.
°°°
Kalia l’attendait sous un arbre à l’entrée de l’avenue, cachée de la grand-route derrière un massif de rhododendrons. Il l’aperçut, la prit dans ses bras, lui baisa le visage tandis qu’elle se blottissait contre lui.
- Ma chérie, il est agréable de te voir. Tu as pu arriver facilement ?
- Oui j’ai pris le bus qui part de Botton et traverse Villiers. Je suis descendue à l’arrêt devant l’église et j’ai longé à pied la route jusqu’à l’entrée du parc du château. Il commençait à faire sombre. Je ne suis pas très courageuse, ajouta-t-elle.
- Tu n’as pas froid ?
Il toucha ses mains glacées. Elle avait un manteau court, trop mince pour novembre avec cette nuit froide et l’humidité des bois. Elle ne répondit pas. Ils reprirent l’avenue déjà parcourue par Douglas.
Elle ne voyait pas grand-chose car le ciel était couvert de nuages lourds de pluie.
- Et ta famille ?
- Je leur ai dit que j’allais passer la soirée chez Liliane qui habite à Villiers pour répéter ensemble notre cours de sciences. Mes frères m’ont regardée d’un drôle d’air mais ils n’ont rien dit. Mon père a demandé à quelle heure je rentrais. J’ai répondu : « Pas plus tard qu’à onze heures ! »
- Et s’ils téléphonent à Liliane pour vérifier ta présence ?
- Liliane est mon amie. Je puis lui faire confiance.
- Je l’espère, dit Douglas.
Elle l’embrassa. Ils marchèrent plus vite car le froid était désagréable dans le bois. Ils entendirent des craquements dans les taillis et virent sortir devant eux un sanglier qui trottinait sur l’avenue puis disparut. Elle était saisie.
- Je n’ai jamais vu une bête comme cela, lui dit-elle.
- Il y en a beaucoup ici, répondit Douglas, et ils font du dégât aux cultures.
Ils arrivaient au château dont les masses sombres des tours se détachaient encore sur les nuages malgré la nuit tombée.
- Comme c’est grand, dit-elle.
- Oui et c’est très beau.
Douglas vit que les lampes du petit salon étaient allumées. Le baron et la baronne regardaient les dernières nouvelles à la télévision comme chaque soir. Dans la tour de gauche, les fenêtres du comte n’étaient pas éclairées ; c’est qu’il passait la soirée, assis dans un des clubs de cuir, en compagnie de ses cousins.
Après avoir fait le tour du château en marchant sans faire de bruit sur le gravier gris, les amoureux se dirigèrent vers l’autre tour, celle de droite, celle de Douglas qui ouvrit la lourde porte au moyen d’une grosse clé moyenâgeuse. Elle rit.
- Nous entrons dans une forteresse ? dit-elle.
Il prit garde de ne pas allumer le petit hall d’entrée aux murs desquels étaient accrochés des trophées de chasse, des têtes de sangliers, de cerfs, de biches que Kalia ne put voir dans l’obscurité.
Ils entreprirent de monter les marches de l’étroit escalier. Il la guidait en lui tenant la main, car elle ne distinguait rien dans tout ce noir. Sur le second palier, il s’arrêta et ouvrit la porte de la chambre, allumant la lampe du plafond et celle à côté du lit.
- C’est joli chez toi.
Le radiateur électrique marchait bien. Elle se frotta les mains. Il tira les rideaux jaunes pour occulter la fenêtre.
- Que veux-tu boire ? lui demanda-t-il.
Phrase dite des millions de fois par les jeunes et les moins jeunes qui veulent respecter un certain timing dans le programme.
« Un peu d’eau » fut la réponse.
Il avait une bouteille de Spa et deux verres en plastique. Elle but quelques gorgées pour se donner une contenance. Il lui présenta une boîte de biscuits au chocolat qu’il avait ouverte lors des préparatifs. Elle en prit un et l’enfonça dans sa mignonne bouche. Ses yeux étaient joyeux. Elle s’assit sur le lit en ôtant ses petites bottes de cuir. Il lui toucha la jambe et se mit à genoux devant elle, posant sa tête sur ses genoux.
- Que je t’aime, dit-il.
- Moi aussi, je t’aime Douglas, je t’aime fort.
Il caressait ses jambes, s’attardaient sur ses mollets, descendait sur les chevilles, et lui enleva ses chaussettes. Elle ne protesta pas.
Il embrassa ses pieds l’un après l’autre tandis qu’elle caressait ses cheveux et sa nuque penchée sur ses genoux.
Il pensait : « Elle sent bon, elle est douce, elle se laisse faire, quelle chance j’ai de l’avoir ici dans ma chambre ».
Il était touché par sa confiance, par les risques qu’elle avait pris, par le mensonge à sa famille. Elle était une fière petite fille ! Il s’assit à côté d’elle et ils se serrèrent l’un contre l’autre dans une embrassade étroite. Il l’étreignait de toutes ses forces, et elle s’abandonnait, lui offrant son visage et ses yeux fermés. Il baisait ses paupières, ses joues, son cou chaud, il ouvrit le col de sa chemisette, et elle le laissa faire.
Il la désirait si fort qu’il se pressait contre elle pour lui montrer combien elle l’excitait. Il s’appuya sur elle pour la coucher sur le couvre-lit rouge. Elle accepta. Il entreprit alors de lui retirer son pull-over jaune, sa chemisette, de détacher son soutien-gorge rose et de déboutonner son jeans. Il la couvrit de baisers et de caresses. Ses seins libérés. Son ventre dénudé jusqu’au nombril. Elle était attentive et se laissait faire, confiante et soumise.
- Tu m’aimes ? dit-il.
- Oui, souffla-t-elle.
- Veux-tu que je me déshabille ?
Elle opina de la tête et l’aida à se débarrasser de ses vêtements.
Liberté, grandiose liberté, joie, pleurs de joie, d’être nu devant Kalia âgée de dix-sept ans, élève d’humanités à l’Institut Sainte Marie, belle comme le jour, une si jolie fille qui me regarde.
Il n’avait pas honte de son corps car elle l’admirait en souriant et esquissait quelques caresses.
Il s’agenouilla sur le lit, nu face à elle, et son visage se penchant sur le sien, leurs lèvres s’unirent puis leurs langues.
Ils gémissaient, essayaient de prolonger cette union buccale où ils perdaient souffle.
J’adore sa salive, sa langue et ses dents, se disait-il.
Elle retira la main de Douglas quand il voulut approcher du dernier rempart, la petite culotte vert pomme.
- Non, dit-elle, pas ça.
Il n’insista pas.
Pour le consoler, elle devint plus active.
Assise, elle entreprit de toucher le corps de celui qui aspirait à sentir la caresse de mains bienveillantes. Elle le regardait minutieusement à la lumière de la lampe de chevet qui dessinait des ombres sur le corps de Douglas.
Après l’avoir fait jouir d’une main adroite, elle resta allongée sur le lit, les yeux fermés, le bas du corps toujours protégé, intact, tandis qu’il se lavait devant le petit lavabo avant de la rejoindre à nouveau.
Il avait remis ses sous-vêtements.
Comme ils étaient assoupis depuis une heure dans la chambre éclairée par la lampe de chevet, ils entendirent des appels et des cris à l’extérieur. Ce n’était pas du français. Kalia avait compris immédiatement : « C’est mon père et mes frères, je reconnais leur voix ! »
Que faisaient-ils là ? Qui les avait prévenus ? Qui avait cafardé ?
Ils commençaient à hurler sous les fenêtres du château : Kaliaaa ! Kaliaaa !
Elle était blême et, se précipitant sur ses vêtement, elle se rhabilla affolée, hagarde, disant : « Ils vont me tuer, ils savent que je suis ici ! »
Douglas s’habilla aussi, comme un automate, incapable de parler.
Ils entendirent le baron de La Maille et sa femme sortis sur le perron, qui demandaient aux trois hommes de quitter les lieux. Mais ils restaient là, ne bougeaient pas, hurlant toujours.
Alors Martine cria : « Nous ne connaissons pas votre fille Kalia. Nous ne l’avons jamais vue. Elle n’est pas ici. Douglas n’est pas au château, il est sorti à Namur pour la soirée, il rentrera demain matin, il loge chez ses cousins. Votre fille n’est jamais venue ici. Partez, partez ! »
Mais les hommes continuaient à l’appeler : Kaliaaa, Kaliaaa !
Douglas et sa chérie étaient coincés dans leur chambre, elle terrifiée, lui ne trouvant pas d’échappatoire. Paralysés, ils n’osaient pas éteindre la lampe, et pas question qu’ils entrouvrent le rideau.
Tout à coup, il leur sembla que la baronne s’était tue. Le baron restait seul en face des trois hommes. Il leur ordonnait de quitter les lieux sous peine de les faire embarquer par la police. Le ton montait. Comme Douglas aurait voulu porter secours à son maître !
Quelle erreur il avait commise ! Hélas, trois fois hélas ! S’il avait su, il ne se serait pas arrêté devant la petite Kalia qui s’agrippait à son bras maintenant. Terrifiée.
Quelqu’un gravissait l’escalier de la tour. Des coups furent frappés énergiquement à la porte. Martine entrait sans attendre la réponse et découvrit les tourtereaux rhabillés et pétrifiés. Elle comprit immédiatement, et leur dit : « Ne bougez pas, surtout restez ici, silence complet, je reviens tantôt ». Eteignant la lampe de chevet, elle redescendit rapide comme un oiseau les deux étages de la tour pour rejoindre son mari et les trois hommes, toujours devant le château à réclamer leur fille et leur sœur.
Martine éleva la voix. Dans le noir de la chambre, ils l’entendirent en dessous de leur fenêtre.
- Je vous confirme après vérification que Monsieur Douglas est de sortie, qu’il n’y a personne ici, sauf le comte de Lorgeron âgé de quatre-vingt ans, mon mari et moi. Ce château est une propriété privée. Vous ne pouviez pas entrer ici. Vous avez commis une infraction. Si vous ne quittez pas immédiatement, nous téléphonerons à la police et vous serez punis.
Sa voix était ferme.
Les trois hommes hésitaient. Mais surprise et saisissement, un coup de fusil, tiré en l’air de la fenêtre ouverte du salon et pareil au tonnerre dans la nuit, mit fin aux tergiversations. Le père et les deux frères prirent la fuite et embarquèrent presto dans une vieille Toyota cachée sous les arbres qui démarra et disparut.
Le comte de Lorgeron avait mis fin aux discussions avec le Purdey calibre 12 qu’il avait choisi dans le râtelier du hall où le baron rangeait les nombreux fusils et les cartouches.
Les époux rentrèrent. Martine expliqua la situation à son mari.
Ils retrouvèrent le comte au salon qui avait gardé le Purdey dans la main droite, avec un petit sourire d’enfant qui a commis une bêtise.
- Quel beau fusil, dit-il au baron qui ne répondit pas.
Le baron de La Maille était perplexe et irrité par l’attitude dissimulée de son domestique et par les conséquences du coup de fusil. Ces gens porteraient plainte sans doute. Mais oseraient-ils vu l’intrusion la nuit dans une propriété privée ?
- Nous allons appeler Douglas et son amie au salon, dit-il. Ils vont devoir s’expliquer.
Martine remonta pour la seconde fois dans la tour et retrouva les deux colombes apeurées, toujours serrées l’une contre l’autre dans le noir, et elle leur dit : « Mon mari demande une explication. Suivez-moi ».
La cuisinière Emilia, dans sa chambre au troisième étage, n’avait pas entendu la détonation et dormait du sommeil de la Juste.
Le comte de Lorgeron buvait le whisky que lui avait versé René de La Maille. Il était confortablement installé dans le club de cuir. Toute cette affaire l’amusait. On ne s’ennuyait pas à Villiers-sur-Meuse. Il admirait le sang froid de Martine et était curieux de connaître la suite des évènements. Le beau Douglas piégé ! Il riait intérieurement, mais n’osa pas trop manifester son amusement car il avait compris l’inquiétude de René de La Maille. Le coup de fusil n’était pas innocent.
Quelle sera la réaction de cette famille obligée de détaler comme des lapins ?
Douglas et la fille apparurent dans le fumoir en se tenant par la main. La petite baissait la tête.
- Tout est de ma faute, dit Douglas qui regardait le baron resté debout.
- Comme imprudence, c’est le bouquet, répondit le baron. Tu n’as jamais reçu notre autorisation de faire monter des copines dans ta chambre. Tu sors le samedi. Ce que tu fais en dehors du château ne nous regarde pas, mais nous t’avons toujours dit de ne faire venir personne ici sans notre autorisation.
Martine enchérit : « Qui est cette jeune fille que son père et ses frères viennent rechercher ici ? Cette histoire est insensée. Que vont-ils faire maintenant ? Et toi, dit-elle à Kalia, comment t’appelles-tu et quel âge as-tu ? »
- Elle s’appelle Kalia, répondit pour elle Douglas, elle habite la cité de Botton avec ses parents et ses deux frères.
- C’est complet, dit le baron.
- Comment va-t-elle rentrer chez elle ? dit Martine. Il est vingt-trois heures.
- Je vais la raccompagner, dit Douglas.
- Mon petit, dit le baron, je pense que tu ne réalises pas la situation. Quel âge a ton amie ? Elle me semble très jeune. Comment sa famille se doute-t-elle de sa présence ici ?
On entendit Kalia parler : « Madame, je suis très coupable d’être venue ici rencontrer Douglas et ma famille ne supportera pas la vérité. Je serai frappée, ce sera le minimum. Ils vont m’interdire de sortir ou ils m’accompagneront sans cesse, me conduiront pour mes cours et iront me rechercher. Je ne serai plus libre. Je vous demande de m’excuser. C’est affreux ».
Elle commença à pleurer.
Le baron s’assit, Martine aussi, et ils se versèrent chacun un whisky, laissant Douglas debout qui baissait la tête et ne trouvait pas de solution. Kalia assise sur le tapis sanglotait.
Le comte de Lorgeron prit l’initiative de verser du whisky dans un verre qu’il tendit au jeune domestique pour le réconforter.
Après un temps de silence, le baron s’exprima.
-Ecoutez-moi. Il y a plusieurs solutions. Certaines me semblent mauvaises. A nous de trouver la meilleure. Première solution : Kalia rentre seule chez elle ce soir chez ses parents à Botton. Comme c’est à cinq kilomètres, nous devons la reconduire discrètement en voiture et la laisser à cent mètres de sa maison en espérant qu’on ne verra pas notre auto. Si sa famille lui pose des questions, Kalia répondra qu’elle a raté le dernier bus et qu’elle a été obligée de faire du stop. Il y a une seconde solution : Kalia reste ici toute la nuit. Elle téléphone demain à sa famille qu’elle a dû passer la nuit chez son amie. Cette solution est risquée car si les parents téléphonent à l’amie et que celle-ci répond que Kalia n’est pas passée chez elle, ce sera pire encore. L’accumulation des mensonges… La troisième solution serait que Douglas annonce à la famille de Kalia qu’il est amoureux de son amie et qu’il désire se fiancer. Je crains, dit le baron que cette troisième solution est irréaliste. Douglas est-il prêt à une telle déclaration ? J’en doute.
Douglas se taisait.
- Tout à fait irréaliste, oui, ajouta Kalia. Ma famille sera furieuse et le chassera de la maison. Des violences sont même possibles.
- Donc, dit le baron, il y a encore une quatrième solution : que Kalia avoue tout à ses parents et demande leur pardon. Mais ici, c’est nous qui serons exposés car ses parents penseront que nous avons permis à Douglas d’accueillir Kalia dans le château, ce qui est faux puisque Douglas nous a trompés ma femme et moi, en te faisant monter dans sa chambre sans notre autorisation. Je déconseille donc à Kalia de choisir cette hypothèse qui pourrait tout compliquer. Je reviens à la première solution : nous reconduisons discrètement Kalia dans une demi-heure à Botton et elle rentre chez elle en inventant une excuse la plus plausible, en ne parlant pas de Douglas ni du château. Si ses parents ont été informés qu’elle n’est jamais arrivée chez son amie, je demande à Kalia de trouver une explication qui désarmera la colère de sa famille.
- Oui, dit Kalia qui écoutait de toutes ses oreilles.
René de La Maille regarda Martine et se tut. Il se versa un autre whisky. Lorgeron et Douglas tendaient leur verre.
Le comte de Lorgeron se taisait et admirait le discours charpenté de son cousin, mais il restait sceptique.
Dans le silence, Martine prit la parole.
- Je propose une cinquième solution qui me semble solide. Vous savez que je travaille souvent au petit dispensaire à l’entrée du château avec le docteur Lançot que vous avez vu ce matin. Je vais lui téléphoner pour lui exposer la situation. J’ai confiance en lui. Je demanderai qu’il ramène Kalia chez elle à Botton. Il trouvera une excuse médicale pour expliquer l’absence de Kalia ce soir dans sa famille. Il ne nous trahira pas. Il ne parlera pas de Douglas. Il a un secret professionnel. Qu’en penses-tu, Kalia ?
- Madame, je pense que c’est une bonne solution. Je lui demanderai d’expliquer à ma famille que je souffre d’un problème de santé, que j’ai eu besoin de le consulter, que les consultations et ses nombreux patients ne m’ont pas permis de passer chez lui plus tôt, qu’il a accepté de me ramener chez moi vu l’heure tardive. Ainsi Douglas et vous, monsieur et madame de La Maille, vous resterez en dehors de cette affaire.
Le comte de Lorgeron était bluffé par Martine, si convaincue de la capacité du médecin à mentir, à raconter une fable qui tienne debout face à une famille méfiante et en colère. Il ne donna pas d’avis car la question était délicate et son coup de fusil n’avait fait qu’exacerber la tension, même s’il avait fait déguerpir les intrus.
René de La Maille dit à Martine : « C’est une idée. Téléphone à Lançot. Je te laisse manœuvrer. On verra comment il réagira ».
Martine se leva pour téléphoner dans le hall. Dix minutes plus tard, elle rentrait dans le petit salon et annonça, souriante, que le docteur Lançot allait venir au château rechercher Kalia pour la reconduire à Botton.
- Le docteur a un plan pour te tirer d’affaire, dit Martine à Kalia.
Elle se tourna vers Douglas : « Maintenant Douglas, mon mari et moi, nous te conseillons d’être extrêmement prudent si tu veux revoir Kalia. Mais tu dois être lucide. Sa famille ne voudra jamais de toi. Tu cours des risques considérables en la revoyant. Et logeant et travaillant au château, tu nous mets en danger. C’est pourquoi, si tu te décides à poursuivre tes relations avec ton amie, nous te demanderons de quitter le château. Tu perdras ton emploi chez nous et notre amitié.
- Quelle maîtresse femme, se dit Lorgeron qui se versa un autre verre. Elle a parfaitement exposé le marché à son majordome. C’est Kalia ou nous, tu choisiras.
Il l’admirait. Il comprenait le baron de La Maille d’avoir épousé Martine.
Douglas semblait ennuyé. Il ne parlait pas.
Quand le docteur Lançot apparut une demi-heure plus tard, il se retira quelques minutes dans le hall avec les châtelains. Puis on entendit la voix de Martine qui appelait Kalia à rejoindre le docteur et à rentrer en voiture avec lui à Botton dans sa famille. Il parlerait avec les parents et s’engageait à désamorcer la bombe.
Les tourtereaux s’embrassèrent sans conviction.
On entendit le moteur de la Peugeot en route avec le docteur et la jeune fille.
- Maintenant, Douglas, annonça Martine, nous ne parlerons plus de cette malheureuse soirée. Rentre dans ta tour. Calme-toi. Tout finira par s’arranger. Mais tu connais maintenant les conditions si tu veux rester à notre service.
- Oui Madame, dit Douglas qui réfléchissait.
Il s’inclina devant le baron et la baronne, salua le comte dont les paupières étaient closes, et rejoignit sa tour et la chambre au second étage. La fête avait tourné au cauchemar.
- J’espère, ma chère Martine, que le scénario mis au point par votre docteur sera au goût de la terrible famille de cette petite Kalia, dit Lorgeron.
- Je croise les doigts, répondit Martine. Lançot est homme d’expérience et de jugement.
- Je pense qu’elle n’a pas dix-huit ans, qu’elle est mineure d’âge, dit René de La Maille. Douglas a pris des risques énormes.
- C’est la jeunesse toujours amoureuse et irréfléchie. Mais vous n’étiez pas dans leur chambre pour voir ce qui s’est passé, répondit le comte.
- Je n’ai pas envie d’être accusé de tenir ici une maison de débauche, conclut sèchement le baron.
Ils regardèrent encore les dernières actualités du JT à la télévision. Le speaker annonçait de nouveaux incendies à Bruxelles. Cette fois des immeubles brûlaient avenue Louise, notamment le luxueux hôtel Conrad qui n’avait pas résisté à des jets de plusieurs engins incendiaires. Des agences de banque avaient été visées aussi. A nouveau, pour la seconde fois, le quartier de la Place Jourdan était devenu une cible pour ces bandits que rien ne faisait reculer. La police était dépassée et la population terrorisée. Certains policiers avaient dû tirer en l’air pour éloigner des bandes qui montaient des communes de M… et de S… en vue de casser les vitrines du quartier de la Toison d’Or.
Le gouvernement réuni en urgence avait décidé, après d’interminables négociations entre partis, de faire appel à l’armée.
- Mais il n’y a plus d’armée en Belgique. Ils l’ont détruite, dit le baron qui avait été officier de réserve dans les blindés.
Une nouvelle les troubla. D’autres incendies criminels avaient été allumés à Namur, Gembloux, Arlon par d’autres bandes qui se déplaçaient rapidement en voiture ou en moto. Le pays flamand n’était pas épargné. Des villas dans la banlieue chic d’Anvers flambaient.
Ils entendirent le nom des communes de Brasschaat, de Schoten et de Schilde.
- J’espère que ma mère est en voyage, dit Martine.
Ils se souhaitèrent une bonne nuit. Lorgeron embrassa Martine et partit se coucher dans sa tour. Les volets furent fermés sur tout le rez-de-chaussée, les lumières éteintes les unes après les autres, et les La Maille rejoignirent leur chambre à coucher.
Le baron de La Maille et Martine avaient emporté les cinq fusils, les quatre carabines et les deux Purdey dans leur chambre à coucher au premier étage, dont René ferma la porte à clé.
-Martine, dit le baron, tout se dégrade. Nous allons devoir prendre une décision. Est-il prudent de rester à Villiers dans ce château, ou quittons-nous la Belgique ?
Elle ne répondit pas. Il l’embrassa très fort. Il admirait ses yeux qui disaient tout. Quelle femme que la mienne, se dit-il.
Dans sa tour, le comte de Lorgeron ajouta deux grosses bûches dans le feu ouvert de la chambre. Il pensa à son fils en Afghanistan. S’il voyait son père ici dans une Belgique perturbée, que dirait-il ?
Il caressa son fox à moitié endormi qu’Emilia avait monté dans la chambre pour la nuit. Il se déshabilla, revêtit un pyjama et un pull-over pour avoir plus chaud durant cette nuit qui s’annonçait froide, et nouant une écharpe en cachemire autour du cou, il entra dans son lit. Une bouillotte était là qu’il poussa au fond de la couche pour réchauffer ses pieds.
Il y avait les deux couvertures supplémentaires.
- Brave Douglas, se dit le comte avant de s’endormir.
(A SUIVRE)
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ven.
21
juil.
2023
Suite du récit Le Comte de Lorgeron par Henri de Meeûs. (Chapitres 1 et 2, lire les Carnets de Mai 2023). Ici les chapitres 3 et 4 sur Juin 2023.
Chapitre 3
Villiers-sur-Meuse était un petit village situé au-dessus des contreforts de la Meuse. Il ne craignait pas les inondations fréquentes du fleuve qui désespéraient les riverains, trop souvent confrontés aux dégâts des eaux, reprenant sans cesse les mêmes remises en état, les nettoyages, les achats de mobiliers pour remplacer ceux qui avaient été détruits, obligés de rédiger les mêmes demandes d’indemnisations sur des formulaires compliqués à adresser par lettre recommandée en triple exemplaire à des pouvoirs publics qui mettraient des années à payer quand ils n’égaraient pas les dossiers. On se demandait par quel entêtement masochiste les victimes de la Meuse s’accrochaient à son rivage ? Zone inondable ? Oui, mais ils étaient des milliers à avoir reçu le permis de bâtir sur les terrains longeant ce fleuve qui s’amusait à les tremper jusqu’à la taille de plus en plus souvent. Au journal télévisé, les larmes des habitantes désespérées s’ajoutaient à la masse des flots.
Le baron de La Maille, dans son château sur les hauteurs, avait toujours les pieds au sec comme tous les habitants de Villiers-sur-Meuse, fermiers, éleveurs de vaches, - de la célèbre race blanc-bleu-belge -, et de petits chevaux gris qui broutaient dans les prairies jusqu’aux premiers froids. On appelait cette race de chevaux robustes les petits gris de Villiers.
Trois cents maisons à Villiers-sur-Meuse, une église, une école, une maison communale et de rares magasins, une épicerie du distributeur Courtehoux, une pharmacie dirigée par une femme à la voix haut perchée qui donnait des consultations aux malades en même temps qu’elle déchiffrait les prescriptions des médecins, - elle jouait aussi à l’esthéticienne avec une quantité de produits de beauté pour femmes finissantes et pour messieurs délicats -, une boulangerie-pâtisserie, un bureau de poste avec une postière atteinte de fatigue chronique, une librairie-papeterie, et enfin un restaurant qui servait à midi de la petite restauration mais qui fermait le soir. Les petites omelettes au fromage étaient renommées. Et à la fin, petit café et petite addition.
Ce qu’on ne trouvait pas à Villiers-sur-Meuse, les habitants l’achetaient à Namur ou à Dinant. Bruxelles était pour les villageois le bout du monde. S’y rendaient cependant chaque matin dès l’aube, avec le premier train, quelques rares habitants fonctionnaires dans les ministères de la capitale, et qui reprenaient l’après-midi à partir de quinze heures trente le chemin de fer du retour.
Heureuses gens qui dormaient dans leur wagon durant tout le trajet !
L’église était desservie par un prêtre âgé qui regagnait chaque soir sa cure après de multiples tâches. D’abord le matin, la messe à sept heures suivie par une dizaine de personnes, ensuite la leçon de catéchisme aux enfants à onze heures, puis les visites de l’après-midi aux malades et à quelques vieillards à qui il donnait la communion, enfin l’attente de rares pénitents dans le confessionnal chaque soir entre dix-huit heures et dix-huit heures trente, - des femmes surtout -, qui lui récitaient toujours les mêmes péchés. Il y avait en outre le sermon du dimanche, la célébration des baptêmes, les mariages (avec des couples dont la moitié divorcerait rapidement), les funérailles des paroissiens (dont la plupart n’avaient guère fréquenté l’église), bref ce curé bien occupé, quoiqu’âgé, rentrait fourbu vers vingt heures dans une vieille maison humide, allumait une pipe et lisait le journal, puis il se levait et se réchauffait une soupe dans laquelle il jetait quelques morceaux de pain. Ensuite, assis devant le potage, il beurrait des tartines, les recouvrait du fromage que des fermiers lui apportaient par pitié.
Un poêle à charbon alimenté par des morceaux de coke reçus de l’épicier était son seul confort. Il croyait en Dieu. Il aimait le Christ qu’il priait à tout moment.
« Seigneur, aidez-moi, Seigneur, secourez-moi, Seigneur, je Vous aime, Seigneur, je suis à Vous. Faites pour le mieux car je suis faible, Seigneur, pitié pour nous ». Dans ce nous, il se comptait avec tous ses paroissiens, les athées compris, etc… C’était sa prière perpétuelle.
Combien d’habitants de Villiers-sur Meuse priaient encore le Souverain Juge et l’Amour infini ?
Le curé supportait mal la solitude du cœur et des sens et malgré ses efforts pour sourire, il avait un regard triste et un estomac plein d’aigreurs qui remontaient dans la gorge et l’obligeaient à avaler un médicament crémeux contre le brûlant.
Les habitants du village n’avaient rien à reprocher au baron et à la baronne de La Maille.
La baronne de La Maille était une femme active, toujours en mouvement, au volant de sa Renault. Chacun la connaissait. Elle aimait rendre service, encourageait le curé en bavardant chez lui de temps en temps, lui laissant à chaque visite un peu d’argent pour le nécessaire. C’est le curé qui l’avait entretenue du cas de l’orphelin Douglas et c’est elle qui avait trouvé la meilleure solution en se chargeant de son éducation et, plus tard, en l’engageant à demeure comme domestique au château.
On peut dire que les La Maille n’avaient pas d’ennemis dans le village. Les fermiers, locataires des terres du baron, payaient les fermages et le baron les laissait tranquilles, car il ne vendait aucune terre. Ces familles fournissaient aussi des traqueurs durant les chasses d’automne. Les battues étaient animées et le gibier abondant. Le baron et ses invités s’amusaient beaucoup.
Le baron utilisait les services d’un garde-chasse qui ne tolérait aucun braconnier sur les terres. Celui-ci, à ses débuts, avait échangé, au péril de sa vie, quelques coups de feu près des bacs à lumière avec des charognards, et les braconnages avaient pris fin.
-Vous comprenez, disait le baron au comte de Lorgeron, devant une tasse de café et des croissants, lors du petit-déjeuner après la première nuit du comte passée au château, si on est bon avec autrui, on ne doit pas craindre la méchanceté. Martine et moi, nous nous entendons avec la population, et je ne fais pas de politique. Martine les soigne quand ils ont de petits bobos. Ils viennent ici à l’entrée de service où a été aménagé, dès notre mariage, un dispensaire d’urgence. Martine est aidée par la veuve d’un médecin qui connaît la musique et cela facilite la vie des habitants qui ne sont pas obligés, pour des petits problèmes de santé, de se déplacer à Dinant ou à Namur.
- Vous n’êtes pas critiqués par les médecins de la région ? dit le comte.
- Cela se passe ainsi depuis vingt ans. Ils savent que nous ne leur faisons pas concurrence. Martine ne demande jamais d’argent, et appelle le médecin que le malade souhaite consulter ici au château. Souvent Martine règle elle-même les honoraires médicaux. Et puis, Martine a un diplôme d’infirmière.
- Je l’ignorais, dit le comte. C’est agréable pour moi de le savoir. Martine me soignera si je tombe malade.
Le comte beurra une tranche d’un pain blanc délicieux et la recouvrit de miel.
- Il fait vraiment très calme chez vous. Je n’ai pas entendu le moindre bruit cette nuit dans la tour, dit-il au baron.
- Je déteste la ville, dit le baron, et Martine y étouffe. Elle est devenue une vraie campagnarde. Pour rien au monde, nous ne nous installerions à Bruxelles. La tranquillité est essentielle pour moi. C’est un cadeau du Ciel.
En réalité, le comte de Lorgeron n’avait pas passé une nuit aussi excellente qu’il le disait. Il n’était pas habitué à son nouveau lit. Le matelas lui avait semblé humide et froid. Il avait mis du temps à se réchauffer malgré les bûches qui brûlaient dans le feu ouvert et dont il entendait les aiguilles de bois craquer. La lueur des flammes et le crépitement des étincelles étaient toutefois réconfortants dans cette chambre isolée.
Il n’avait pas encore situé à quel endroit du château dormaient ses hôtes qui ne le lui avaient pas dit. Même si la tour était accotée au bâtiment central, il avait l’impression d’être couché loin de ses cousins.
S’il avait besoin de secours en cas de malaise, qui entendrait son appel ? Qui répondrait à ses cris ? Il aurait voulu une bouillote bien chaude dans son lit pour la repousser petit à petit vers ses pieds.
Le matin tôt, il sentit que le bois était consumé dans le feu ouvert. Sur son crâne dégarni, un voile froid s’était posé, ce qui le força à remonter la couverture par-dessus la tête. « Je vais m’enrhumer dans cette tour », pensa- t-il.
Il entendit la voix de Douglas qui, derrière lui, disait : « Monsieur le comte, voulez-vous encore un peu de café ? »
Le comte de Lorgeron opina de la tête sans regarder Douglas qui lui versa un second café bien chaud.
- Désirez-vous du lait et du sucre, monsieur le comte ?
- Oui, répondit Lorgeron qui lui lança un coup d’oeil car il avait été frappé par la voix du jeune homme, une voix sans accent, une voix presque française, légère, élégante, contrairement à celle des cousins belges un brin traînante quoique sans l’intonation habituelle des habitants du Namurois.
- Connaissez-vous les dernières nouvelles ? interrogea le baron de La Maille.
- Non, pas encore, mais vous allez me les dire.
- Figurez-vous, mon cousin, qu‘il y a eu hier à la fin de l’après-midi dans certains quartiers de Bruxelles des actes de vandalisme, non pas des voitures brûlées comme à Paris récemment, mais des maisons incendiées par des voyous qui passent très vite en auto ou en moto et qui balancent un engin du type cocktail Molotov à travers fenêtres et vitrines. Résultat : la maison flambe, et parfois avec tous ses habitants. Les commerces sont calcinés avec toutes les marchandises. Il y a eu hier quatre maisons incendiées, deux à Etterbeek, dans le quartier de la Place Jourdan, et deux à Schaerbeek, près de la Place Meiser en une seule heure. Les pompiers ont fait le maximum pour que le feu ne se propage pas aux maisons voisines. Hélas pour la Place Jourdan, située dans un quartier très commerçant, le feu s’est communiqué à trois immeubles contigus, dont le restaurant Gérard nouvellement transformé, alors que des clients y dînaient ! Et les vitrines de l’encadreur Cadriges ont été brisées à coup de barres de fer.
- La police a dénombré de nombreux blessés et deux morts, ajouta le baron de La Maille.
- Vous m’en direz tant, c’est la révolution chez vous? dit le comte qui dégustait un œuf à la coque.
- Vous avez de l’humour, mon cousin, mais vous savez comme moi que nous allons à la catastrophe.
- Exact. Je suis d’accord avec vous. Mais ici, je l’espère, vous êtes à l’abri.
- N’en croyez rien, dit le baron de La Maille. Vous voyez l’avenir ?
- Je le vois, répondit le comte de Lorgeron qui n’oubliait pas sa femme massacrée dans le Jardin des Tuileries.
- Et les auteurs des incendies à Bruxelles courent toujours, dit le baron.
- Je connais cela, souffla le comte de Lorgeron.
Il étendit ses jambes devant lui sous la table, car la nuit froide n’avait pas été bonne pour ses articulations et il craignait de voir réapparaître les rhumatismes qui l’avaient tant fait souffrir après la mort d’Isabelle.
- Douglas, dit le baron, nous allons passer au salon avec mon cousin. Vous apporterez le courrier dès que le facteur arrive. Merci pour cet excellent déjeuner.
- Où est Martine ? interrogea le comte
- Elle travaille déjà au dispensaire à l’entrée de service. Les bobos se soignent à partir de neuf heures, et il est dix heures, dit le baron qui se leva pour se rendre au salon tandis que Douglas débarrassait la table.
- J’espère, répondit le comte de Lorgeron, que mon lever tardif ne la dérange pas.
- Oh non, dit Douglas, en souriant. Madame la baronne est toujours très active et s’éveille tôt. Elle prend le petit-déjeuner à sept heures trente. Ensuite, elle va parler avec Emilia dans la cuisine au sujet du menu du jour. Puis, comme chaque matin, elle travaille au dispensaire jusqu’à midi.
Le comte de Lorgeron se leva à son tour, effaça d’un geste les miettes tombées sur son veston. Douglas ôtait les assiettes, les tasses, la cafetière en argent et les petites corbeilles en porcelaine de vieux Bruxelles contenant les croissants et les tranches de pain non consommés.
Lorgeron appréciait la tenue du jeune domestique : veste blanche immaculée, cravate noire sur la chemise, pantalon gris ni trop large ni trop long, bien coupé, et souliers du genre church très chic.
Il est gâté le petit, et il est sympa, se dit le comte. Tant mieux pour les La Maille. Ils devraient l’adopter. Il a plus d’allure que beaucoup de jeunes aristos que je connais.
Il pensa à son fils et une bouffée d’émotion l’envahit qu’il tenta de cacher en regardant par la fenêtre de la salle à manger.
Devant lui, la prairie et derrière elle, les grands étangs de Villiers avec les bosquets de bouleaux sur les rives. Sur l’eau sombre, il apercevait, malgré sa mauvaise vue, des canards sauvages nombreux qui se regroupaient avant un grand départ.
- On chasse les canards ici ? dit le comte à Douglas.
- Monsieur le baron n’aime pas qu’on dérange les canards car ils mettent de la vie sur les étangs. Si on les tire, il n’est pas évident qu’ils reviennent, ils sont légers et méfiants. Au moindre bruit, ils s’envolent. Par contre, si on les laisse en paix, ils s’habituent à notre présence et barbotent toute la journée devant le château.
- J’ai beaucoup chassé dans ma vie, dit le comte à Douglas. Tirer des canards en plein vol, ce n’est pas si facile.
Le domestique ne répondit pas, finit de débarrasser la table, plia la nappe, et la rangea dans la haute armoire de l’office.
- Douglas, appela Lorgeron.
- Oui, monsieur le comte ?
- Je n’ai pas eu très chaud dans mon lit cette première nuit car les bûches n’ont pas tenu longtemps. J’aurais dû me lever à deux heures du matin pour recharger le feu, mais je dormais. Pourriez-vous ajouter sur le lit deux couvertures et demander qu’on place une bouillote dans le lit vers vingt-deux heures ?
- Je n’y manquerai pas, répondit Douglas.
Le comte resta seul. Mais avant de rejoindre son cousin au salon, il préféra prolonger la conversation encore quelques minutes avec Douglas, pour satisfaire sa curiosité.
Chapitre 4
Si pour le baron et la baronne de La Maille, Douglas était un serviteur apprécié, ils ignoraient que le beau Douglas avait une vie amoureuse, ce qui est bien normal à son âge. Il avait rencontré un samedi soir, qui était son jour de congé hebdomadaire, une jeune fille non européenne de dix-sept ans, Kalia. La première fois qu’il l’aperçut assise, attablée dans le café La Belle Meuse où d’autres jeunes étaient réunis, il eut le coup de foudre. De sa vie, il n’avait jamais vu un plus beau visage. Elle était grande, élancée, une chevelure noire encadrait le visage très pur et descendait sur les épaules. Ses yeux sombres comme des flammes dans la nuit et sa bouche très rouge ravirent son esprit, son cœur et son corps. Son cœur battait fort quand il lui parla. Elle habitait la cité de Botton avec ses parents et deux frères plus âgés, célibataires, qui travaillaient dans les chemins de fer. Elle terminait des études à l’Institut Sainte Marie de Namur qui était obligé légalement d’inscrire comme élèves des jeunes filles non catholiques pour l’obtention des subsides indispensables. C’était la mixité sociale.
La jolie fille ne resta pas insensible au charme de Douglas.
Ils parlaient de tout avec animation, se découvrant l’un à l’autre, malgré l’horrible musique qui retentissait dans le café. Le moindre des mots de Kalia, le moindre de ses gestes, ses regards, le jeu de ses mains et de ses bras nus, émouvaient Douglas. Il la désirait fort, c’était évident.
Kalia, elle, était étonnée par la distinction de Douglas, par ses cheveux bruns, ses yeux gris rieurs et son sourire doux qui la remplissaient d’un sentiment nouveau qu’elle n’avait jamais connu.
Quand il lui dit qu’il était majordome au château de Villiers-sur-Meuse, elle battit des paupières car elle le croyait étudiant à l’université ou déjà dans les affaires, mais elle ne posa pas de question au sujet de sa profession ni sur le pourquoi de sa présence au château.
Elle s’excusa un moment et se rendit aux toilettes. Il l’attendit. Elle revint et, très discrètement, lui glissa un papier plié en deux dans la main en fermant les yeux pour lui faire comprendre que tout devait rester secret entre eux.
Elle avait écrit : « Douglas, je ne puis te rencontrer qu’à l’insu de ma famille car mon père et mes frères ne veulent pas que je fréquente un européen. Je te demande la prudence. Comprends-moi stp ». Signé : Kalia,
Ils se levèrent en même temps que le groupe de jeunes. Tout le monde se disait au revoir et s’embrassait. Douglas posa ses lèvres sur la joue de la jolie étrangère et s’éclipsa.
Depuis cette rencontre, ils parvenaient à se retrouver seuls à Namur le samedi après-midi, entre quatorze et seize heures dans un petit café Le Joyeux Namur situé sur le piétonnier près de l’église Saint Loup. Ils se tenaient la main, se regardaient intensément. Il découvrait le goût de sa bouche, ses baisers parfumés, et elle, elle aurait désiré qu’il la prenne nue dans ses bras.
Ils dégustaient des scampis au safran accompagnés de riz et de tomates fraîches. Elle ne buvait pas de vin mais du Vittel. Pour lui, une bière suffisait. Il payait l’addition car une élève de dix-sept ans à l’Institut Sainte Marie n’a pas beaucoup d’argent.
Ils étaient toujours aux aguets, craignant de rencontrer des résidents de la cité de Botton qui auraient immanquablement signalé les faits et gestes de la jeune fille à ses parents.
Douglas était pris par la beauté de Kalia, et donc de plus en plus amoureux, au point qu’il chercha une rencontre plus intense. Il proposa à sa belle de la voir un samedi soir entre vingt heures et vingt-deux heures.
- Mais où ? dit la jeune fille.
Douglas n’osa pas proposer une nuit à l’hôtel, par exemple dans un relai d’autoroute, où ils n’auraient rencontré personne de connu. Le mieux serait sa chambre au château à vingt heures un samedi soir quand ses maîtres le laissaient respirer, sans service le samedi, sauf cas exceptionnel toujours annoncé à l’avance.
- Dans la tour où personne ne vient jamais, dit Douglas à Kalia, nous aurons la paix. Le tout sera de n’être pas aperçus quand nous entrerons dans le château.
Douglas était conscient qu’il jouait avec le feu en taisant cette rencontre au baron et à la baronne. Mais son désir était plus fort que sa prudence.
Il n’avait pas eu beaucoup d’occasions de faire l’amour, et cette fille si jeune et si jolie était un cadeau du ciel.
Kalia, si elle désirait Douglas, n’était pas naïve et se doutait que dans la chambre de Douglas, elle verrait le loup. Mais sa curiosité de découvrir le château et le goût du risque furent deux motifs peut-être plus puissants que l’attirance sensuelle. Elle désirait respirer loin de son père et de ses frères. Elle inventerait qu’elle était invitée chez une amie pour préparer les examens.
Ils fixèrent le rendez-vous au samedi suivant.
Le comte de Lorgeron, avant de gagner le salon pour rejoindre son cousin, avait remarqué l’effervescence du garçon.
- Tout va, Douglas ?
- Oh oui, monsieur le comte, la vie est belle.
- Profitez de votre jeunesse, car la vie est courte. Avez-vous une petite amie dans le village ?
- Oui, mais rien de sérieux encore, répondit Douglas qui piqua un fard.
- Moi, dit le comte, je n’ai eu qu’une seule femme, mon épouse, qui fut assassinée, il y a cinq ans à Paris.
Douglas ignorait le drame et se le fit raconter par Lorgeron, lequel termina le récit par une conclusion : « Depuis lors, je me méfie des voyous de plus en plus nombreux dans les villes ! »
Douglas était mal à l’aise. Il préféra se taire. Mais il avait vu le comte de Lorgeron sortir un mouchoir de sa poche pour se moucher.
- Et vous ne savez pas ce qui a suivi ?
- Non, dit Douglas.
- Mon fils Jérôme, qui venait d’être accepté comme avocat au barreau de Paris, a disparu trois mois après la mort de ma femme et on ne l’a jamais retrouvé malgré des recherches dans toute la France. Je n’y comprends rien. Est-il mort ? Est-il vivant ? Je ne puis le dire.
Douglas s’approcha du comte et posa une main sur l’épaule du vieillard qui baissait la tête.
- Courage, monsieur le comte, monsieur le baron et madame la baronne vous aiment bien. Et je suis là pour vous aussi.
Le comte de Lorgeron prit la main de Douglas.
- Je te remercie de ta gentillesse. Tu es un bon garçon.
Il quitta la salle à manger pour rejoindre le baron de La Maille qui lisait les journaux dans le grand salon où brûlaient trois bûches de hêtre dans le grand feu ouvert.
- Savez-vous, mon cousin, dit le comte, que je suis un vague parent d’Henry de Montherlant, l’écrivain français qui s’est suicidé en 1972 ?
- Oui, on me l’avait dit, mais j’ignore comment vous vous rattachez à lui.
- Je suis apparenté aux comtes de Coëtnempren de Kersaint par ma mère. Vous savez que nous avons du sang breton. Comme Montherlant dont l’arrière-arrière-grand-mère était Coëtnempren de Kersaint.
- Vous l’avez connu personnellement ?
- Il était très sauvage, ne voyait que ceux ou celles qu’il acceptait de rencontrer car il détestait perdre son temps. Je l’ai vu à plusieurs reprises et notamment après la guerre. Il a accepté l’invitation que mon beau-père lui avait adressée pour mon mariage. Mon beau-père, le duc de D…, fut un de ses grands amis. Ils riaient beaucoup quand ils se retrouvaient. Je vous parle de Montherlant à propos de ce que vous m’avez rapporté sur les évènements de Bruxelles, les incendies criminels de maisons...
- Oui ?
- Montherlant avait annoncé la catastrophe depuis longtemps. Il annonçait les temps infâmes, les perdita tempora. Nous y sommes en plein. Vous avez lu Le Chaos et la nuit de Montherlant ?
- Oui, dit le baron, c’est un chef d’œuvre.
- Ce génie ne se faisait pas d’illusion sur notre avenir.
- On le lui a fait payer à la fin de sa vie, répondit le baron. Et après sa mort, ce fut pire encore. Et qui l’a défendu ?
- Mon beau-père le défendait toujours car il le connaissait bien. Montherlant était un homme extraordinaire qui nous faisait rire beaucoup. Le chauffeur du Duc allait le chercher Quai Voltaire à Paris car il ne conduisait pas. On était obligé de le ramener le soir même chez lui sinon il se sentait mal. Il détestait la campagne. Un grand nerveux mais ô combien attachant ! Figurez-vous qu’il avait les poches remplies de bouts de papier sur lesquels il écrivait quand il n’était pas chez lui. Ma belle-mère la duchesse craignait qu’elle ne lui serve de modèle. Il essayait de la rassurer.
- J’ai beaucoup lu Montherlant, dit le baron. Martine le juge déprimant. Moi je le trouve excellent. Un des meilleurs du vingtième siècle, méprisé par l’Université car les universités sont dirigées par des progressistes qui préfèrent les Beckett, Ionesco, Camus ou Boris Vian, tous surfaits, tous ennuyeux et sans style. Or la beauté du style est essentielle. Montherlant est un immense poète.
Les salons du château de Villiers-sur-Meuse étaient vastes. Le grand salon avec ses murs recouverts de soie vieux rose était meublé classiquement, Louis XV et Louis XVI, sans objets modernes qui auraient dénoté. Les La Maille ne prenaient pas de risque à ce sujet.
Aux murs, des tableaux d’ancêtres peints par Van Dyck et par Jordaens qui donnaient à l’ensemble une atmosphère un peu austère s’il n’y avait pas les superbes bouquets cueillis dans le potager par Martine qui adorait les fleurs et connaissait l’art de les assembler. Des tapis d’Aubusson s’étalaient sur les planchers. Deux grands canapés de style Charles X en noyer clair, dont les sièges étaient recouverts d’un velours bleu noir, se faisaient face, séparés par une table basse taillée dans le verre sur laquelle s’étalaient revues, livres et journaux. Cette table était la seule concession contemporaine dans ce salon occupé par des commodes, des fauteuils, et des chaises de style château.
Aux fenêtres des tentures aux couleurs d’or et de bronze descendaient jusqu’au plancher, retenues de chaque côté par des cordons que les châtelains dénouaient le soir pour ne pas être vus. La grand-mère du baron aimait raconter l’histoire d’une marquise de Chasteleir qui avait été assassinée dans son salon d’un coup de fusil tiré le soir de l’extérieur par son garde-chasse. Depuis, la famille de La Maille insistait pour fermer les volets et dénouer les cordons qui rattachaient les rideaux quand la nuit tombait.
Prolongeant le grand salon, il y avait un second salon plus petit, dit le fumoir, - même si les hôtes n’y fumaient jamais -, où un écran de télévision, une chaîne hi-fi, et le bureau du baron étaient installés avec trois fauteuils club en cuir. Sur les murs du fumoir, le baron avait accroché trois grandes toiles ensoleillées d’impressionnistes belges.
C’est là que les époux se tenaient après le déjeuner et après le dîner s’ils n’avaient pas d’invités.
Les deux cousins devisaient dans les canapés Charles X du grand salon quand Douglas vint apporter sur un plateau d’argent le journal La Libre Belgique et des lettres qu’il présenta au baron de La Maille.
Celui-ci regarda les lettres.
- Une lettre pour vous, dit-il au comte de Lorgeron.
Il la tendit au comte qui n’aimait pas recevoir de lettres toujours sources d’embêtements.
- La nouvelle de ma présence chez vous a déjà fait le tour de la terre, dit le comte.
Il ouvrit la lettre qui était postée de Paris et lut :
Paris le 2 novembre,
Au comte de Lorgeron
Cher Monsieur,
J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, tout à fait inattendue et qui vous remplira de joie. Votre fils Jérôme a été retrouvé. C’est ce que m’a annoncé ce matin la Police judicaire. Il serait actuellement en Afghanistan dans la Légion étrangère où il se serait engagé d’un coup de tête après l’assassinat de madame la comtesse, votre épouse. Il se conduit brillamment et est très apprécié de ses chefs. Il sert sous le nom de Max Dandelot en qualité de sergent. Il a été légèrement blessé au cours de combats mais il est complètement remis.
On me signale qu’il rentrerait en France prochainement. Je ne puis vous dire à quelle date. Je le reverrai à son retour pour apprendre s’il est encore disposé à faire une carrière au barreau et dans mon cabinet.
Vous savez que je l’appréciais beaucoup. Je ne juge pas ses motivations ni ses silences. Je suis conscient que cette grande nouvelle vous bouleversera. Mais votre fils est vivant ! Dieu soit loué.
Je vous prie de croire, cher Monsieur, à mes sentiments les plus distingués.
Signé : Maître Eric Pluvier, Avocat au Barreau de Paris.
Le comte poussa un cri et laissa tomber la lettre de l’avocat à ses pieds. Il s’affaissa sur lui-même, glissa sur le côté du canapé et chuta la tête en avant sur le tapis d’Aubusson.
Le baron de La Maille se précipita, criant : « Douglas, allez chercher la baronne au dispensaire, le comte se sent mal ».
Dix minutes plus tard, Martine arrivait, accompagnée du médecin de Villiers-sur-Meuse, le docteur Lançot, dont c’était le jour de consultation.
Le comte revenait à lui, très pâle. Le médecin constata une tension trop basse, sortit une seringue de sa valisette et fit une piqûre pour soutenir le cœur. Ensemble, ils allongèrent le père du légionnaire sur un plaid écossais et lui relevèrent un peu la tête sur un coussin du canapé.
- Excusez-moi dit le comte qui se remettait, mais le choc est brutal. Lisez cette lettre, mon fils est retrouvé. Incroyable miracle. Mais pourquoi ce silence de quatre années ? Je ne comprendrai jamais mon fils unique ! »
Martine lisait la lettre de l’avocat Pluvier qu’elle tendit ensuite à son mari :
- Pour un miracle, c’en est un fameux ! Votre fils qu’on croyait mort est ressuscité ! Merci Seigneur ! Merci à la Divine Providence !
Martine exultait. Elle embrassa le comte de Lorgeron sur les joues.
- Nous allons déboucher le champagne. Docteur Lançot, notre ami le comte de Lorgeron a retrouvé son fils disparu qui sans rien dire s’était engagé à la Légion étrangère. Il sert en Afghanistan ! Il faut sortir le champagne. Douglas, apportez les coupes et ajoutez une chaise à table pour le docteur afin qu’il se réjouisse avec nous. Prévenez Emilia que nous serons quatre pour le déjeuner.
Douglas sortit du salon. Que d’imprévus magnifiques. Un père retrouve son fils. Et lui, il avait rencontré Kalia qu’il reverrait bientôt.
Le comte reprenait pied, des couleurs ravivaient ses joues malgré quelques frissons qui montaient de temps en temps des reins à la nuque.
A quatre-vingt ans, pensait le comte, être confronté à un tel évènement, c’est incroyable. Isabelle, au Ciel, doit être heureuse que notre fils qu’on croyait perdu soit retrouvé. C’est la parabole du Christ, l’histoire du père, du fils prodigue et du veau gras ! Mais Jérôme n’était pas un voyou. Pour le veau gras, ce sera à Emilia de le rôtir à la broche !
Ses pensées s’entrechoquaient. Sans doute avait-il un peu de fièvre. Pris froid la nuit dans cette tour ? Vais-je les prier de changer de chambre ? Il ne faut pas attraper une pneumonie et mourir avant de revoir Jérôme. Il demanda un porto pour se réchauffer. Pas de champagne car le champagne le rendait triste. Et il était triste, affreusement triste, de n’être pas avec Isabelle pour fêter le retour de leur fils et affreusement triste de n’avoir pas compris le pourquoi de la si longue absence de Jérôme. Que faire ? Il n’avait pas su, pas pu, lui exprimer son amour de père et le fils qui ne recevait pas l’affection de son muet de père, avait sans doute craqué à la mort de sa mère et tout jeté par-dessus bord. S’engager à la Légion, c’était vraiment une sorte de suicide.
Mais lui, Lorgeron à Saumur en juin 1940, avec ses deux mille cinq cents camarades, avec quelques pièces d’artillerie, les cinq canons de 75 mm, les treize canons antichars et les quinze mortiers pour tenir quarante kilomètres de front, avec les mitrailleuses et les dix blindés, ils firent face durant trois jours à deux divisions allemandes, alors même que le Maréchal Pétain venait d’annoncer la demande d’armistice et d’appeler à cesser le combat.
Lui Lorgeron et ses chers camarades, sous-équipés et inexpérimentés, ils avaient risqué leur vie dans un dernier baroud pour défendre les quatre ponts et freiner le passage des troupes allemandes sur la Loire. Ils s’étaient battus pour l’honneur de la France. En face, quarante mille allemands avec leurs trois cents pièces d’artillerie et cent cinquante blindés et des avions qui piquaient sur les positions françaises le long du fleuve. Les pertes françaises ? Deux cents cinquante tués ou blessés et deux cents dix- huit prisonniers.
Et Jérôme, lui, en Afghanistan, il se battait pour qui, pour quoi ? Pour les Amerloques ?
Lorgeron connaissait par cœur la déclaration du Général Weygand datée du 24 Août 1940, dont il gardait toujours une copie dans son portefeuille :
Citation à l’Ordre de l’Armée de l’Ecole Militaire d’Application de la Cavalerie et du Train : « Sous le Commandement du Colonel Michon, reflétant l’âme de son Chef, l’Ecole Militaire et d’Application de Cavalerie et du Train de Saumur a combattu les 19, 20, 21 juin 1940, jusqu’à l’extrême limite de ses moyens de combat, éprouvant de lourdes pertes, prodiguant les actes d’héroïsme et inscrivant dans les fastes de la Cavalerie une page digne entre toutes de son glorieux passé ;
A suscité, par sa bravoure l’hommage de son adversaire ».
Signé à Vichy le 24 Août 1940, Le Général Commandant en Chef
Weygand.
Pour sa conduite au feu, le comte de Lorgeron grièvement blessé avait reçu la Croix de Guerre.
Et Jérôme blessé chez les Afghans ? Quelle décoration rapportera-t-il ?
Lorgeron était fatigué par le choc que lui avait causé la lettre de l’avocat Pluvier. Il entendait Martine parler fort, joyeuse et sûre d’elle, mais lui, il regardait devant lui, sans rien dire, buvant par petites gorgées le porto rouge qui le réchauffait.
Ils passèrent ensuite à table avec le docteur Lançot qui n’était pas à l’aise et qui en rajoutait.
Lorgeron ne disait rien et mangeait à peine. Douglas servait et desservait. Il lui avait dit tout bas en lui présentant la mousse au chocolat : « Vous allez mieux ?»
Non, Lorgeron n’allait pas mieux, il était triste.
(A suivre)
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mar.
04
juil.
2023
Le comte de Lorgeron
un récit de Henri de Meeûs
Chapitre 1
J’avais entendu parler du comte de Lorgeron, l’aristocrate français qui s’était réfugié dans le château de cousins belges au bord de la Meuse, entre Namur et Dinant.
Agé de quatre-vingts ans, il était fatigué par les épreuves. Une des plus pénibles, cinq années auparavant, fut la mort de son épouse attaquée à Paris par des voyous lorsqu’elle se promenait un après-midi dans le Jardin des Tuileries avec son petit fox-terrier. Elle résista. Et pan, un coup de batte de base-ball dans le visage pour lui faire lâcher prise. Elle s’écroula, le crâne et la mâchoire fracturés. Son sac et ses bagues furent arrachés. Le petit fox retenu par la laisse qu’elle tenait dans sa main crispée reçut quelques coups de pieds, mais survécut. La comtesse mourut dans l’ambulance. Les agresseurs ne furent jamais retrouvés.
Jérôme, le fils unique du comte et de la comtesse de Lorgeron, quelques mois après la mort tragique de sa mère, disparut brusquement sans prévenir son père, ses oncles et tantes, et ses amis. Aucune lettre. Aucun message. On ne le revit plus. La police enquêta. Des affiches furent placardées dans toute la France. Peine perdue. Rien. Aucune nouvelle de lui vivant ou mort.
Ce fut le second drame.
Le comte de Lorgeron, au lieu de se morfondre dans son appartement parisien, préféra une retraite sur la Belgique chez des cousins qu’il aimait et qui, par leurs lettres et leurs conversations téléphoniques, essayaient de lui remonter le moral.
Il quitta Paris et s’installa un mois de novembre chez le baron et la baronne de La Maille qui le logèrent au premier étage dans la tour de gauche de leur château de Villiers-sur-Meuse. Il disposait d’un petit salon avec un feu ouvert alimenté par les bûches d’arbres tombés dans le parc suite aux tempêtes qui se succédaient depuis septembre. Les fenêtres du salon donnaient sur des prairies bordées d’étangs vastes et poissonneux. « Vous pourrez pêcher si le cœur vous en dit », avait écrit le baron de La Maille. A côté du salon, une chambre à un lit, avec un minuscule escalier de cinq marches qui communiquait avec une salle de bains cachée derrière une porte de chêne. Il y avait au second étage de la tour, un bureau où le comte de Lorgeron pouvait ranger ses livres dans une bibliothèque.
Là aussi un feu ouvert et des bûches pour se chauffer. A côté du bureau, un petit w-c éclairé par la vitre d’une meurtrière.
Son installation ne fut pas compliquée. Au volant de sa vieille Jaguar, et Jimmy le fox assis à la place du mort, il précédait une camionnette qui déménageait un bureau, un fauteuil confortable, deux caisses de livres, une chaise, trois tableaux de paysages, un portrait de femme peint par Degas auquel il tenait beaucoup, et trois valises contenant les costumes, le linge, les souliers, les chemises et les lainages.
Il apportait avec lui un fusil de chasse calibre 12 et une carabine qui avait servi à tuer le gros gibier en France, en Belgique et en Afrique du temps où il était jeune et chassait beaucoup.
Ses cousins lui avaient dit que les murs de la tour étaient libres et que les tableaux seraient suspendus là où il le désirerait. Ce fut fait comme il le souhaita : les trois paysages dans le salon de la tour et le Degas dans la chambre à coucher. Il avait accroché aussi, face à son bureau du second étage, un Christ en buis très beau qu’il regardait souvent. Le reste du mobilier contenu dans l’appartement de Paris fut placé en garde-meubles afin de libérer l’appartement qu’il avait vendu.
Durant son séjour, le comte de Lorgeron aimait la campagne et le silence, les oiseaux, les dessins inattendus des nuages sous le vent, les promenades lentes accompagnées du vieux fox tenu en laisse, le bavardage avec le jardinier qui travaillait dans les parterres d’où surgiraient de multiples fleurs du printemps jusqu’à la fin de l’automne, les lapins qui le soir sortaient des taillis et s’amusaient avec des jeux et des courses dans la grande prairie en face du château. Ces joyeux lapins hypnotisaient le fox-terrier Jimmy qui tremblait d’excitation, prêt à bondir comme dans sa folle jeunesse quand il courait les lapins dans les sous-bois.
Lorgeron aimait regarder les poules d’eau sur l’étang toujours à fureter entre les joncs, avec leurs mouvements de petite mécanique, à gauche et à droite, suivies de leurs poussins noirs à bec jaune et à pattes rouges. Il y avait aussi l’arrivée du héron cendré qui passait le soir lentement au-dessus des arbres et guettait sa nourriture au milieu des eaux verdâtres de l’étang, ce qui suscitait la colère des autres oiseaux, choucas, ramiers, merles, qui l’attaquaient en vol, pareils à des avions de chasse harcelant un bombardier.
Le baron de la Maille, châtelain de Villiers-sur-Meuse, était à la retraite sans avoir encore atteint la soixantième année. Il était grand, sportif, blond roux, portant un peu le genre anglais, toujours habillé de costumes de tweed ou de flanelle qu’il commandait à Bruxelles chez Brosowski, un tailleur visité chaque année avant l’automne.
L’épouse du baron, née Martine Sorgeloo, était la fille unique de riches brasseurs. Le couple n’avait donc aucun problème d’argent et vivait confortablement dans leur grand château.
Un jeune homme de vingt ans, Douglas, était le domestique qui les servait à table, le matin en veste blanche et gants blancs, le midi et le soir en livrée noir et or et gants blancs. La livrée portait des boutons armoriés. Il logeait au château parce qu’il avait été recueilli orphelin à huit ans par les châtelains suite à une conversation de Martine avec le curé du village qui l’avait informée d’un cas social : un enfant devenu orphelin et sans famille suite au suicide de ses parents qu’on avait retrouvés pendus dans leur grenier.
Martine avait veillé à ce qu’il reçût une bonne éducation et un enseignement correct à l’école du village qu’il quitta à quinze ans pour les servir. Il donnait entière satisfaction.
Les châtelains avaient prévenu le comte de Lorgeron qu’il pourrait compter sur Douglas pour toute l’aide domestique.
L’entretien et le nettoyage du château étaient assurés par une femme du village qui venait chaque matin accompagnée de sa fille de douze ans, simplette, mais heureuse d’aider sa mère qui ne la bousculait pas. Dans la cuisine régnait Emilia la cuisinière, grosse femme au regard doux, aux cheveux gris, fin cordon bleu, qui logeait au troisième étage sous les combles, dans une petite chambre dotée d’un lavabo avec l’eau chaude et l’eau froide et un chauffage électrique d’appoint pour les soirées plus froides.
Chaque matin, Emilia se levait à six heures. Elle descendait l’escalier de service à six heures et demie et entrait souveraine dans le couloir des sous-sols qui menait à la vaste cuisine éclairée par de hauts et nombreux soupiraux. Elle allumait les feux du four qui restaient actifs toute la journée pour la cuisson des plats que la baronne et elle avaient programmés la veille en tenant compte des goûts du baron. Les recettes manuscrites sur des feuilles jaunies rédigées du temps de la grand-mère du baron étaient numérotées et attachées avec du papier collant sur un tableau noir près de la porte, non loin du four.
Le château était vaste et silencieux. Les La Maille auraient préféré entendre des cris d’enfants dans les étages et sur le pourtour du château, les voir s’amuser à bicyclette dans les avenues et les chemins, pagayer sur l’étang dans la barque rouge. Mais la baronne n’avait pas eu d’enfants. Hélas. Il fallait l’accepter.
Le baron refusait toute idée d’adoption et la baronne n’avait pas insisté. « Je ne constate que des échecs avec les adoptions », lui disait-il. Elle aimait de tout son cœur son mari et refusait qu’une tension surgisse entre eux. Tout se passait bien dans ce couple.
C’est pourquoi la baronne, avec l’accord du baron, avait dit oui au curé au sujet d’un emploi au château pour l’orphelin Douglas. Le baron était satisfait de l’intérêt que portait sa femme à l’éducation du garçon. Il la sentait heureuse. Et on ne parlait plus d’adoption.
Douglas logeait au second étage de la tour située à l‘autre extrémité du château par rapport à la tour de gauche où s’était installé le comte de Lorgeron.
Douglas était beau. C’était l’évidence. Son allure pleine de charme et de discrétion enchantait ses maîtres ravis d’être servis par un majordome que les invités leur enviaient autant pour sa gentillesse, son sourire, son visage honnête, que pour l’efficacité du service.
Douglas réussissait à merveille à dresser une table avec les couverts en argent, les cristaux, les assiettes de la plus fine porcelaine, ou pour présenter, une main derrière le dos, les plats ou la saucière aux invités en évitant les taches sur la nappe brodée. Douglas avait l’œil à tout. Il s’occupait des vins après en avoir parlé au baron qui lui confiait les clefs de la cave; il débouchait les bouteilles, goûtait à l’office le bourgogne ou le bordeaux choisi en gardant en bouche une petite gorgée qu’il recrachait ensuite dans l’évier.
Il devenait un vrai connaisseur et donnait des conseils.
« Douglas est mon échanson », disait le baron de La Maille à ses invités. Douglas nettoyait l’argenterie une fois par mois sous l’œil de la baronne qui s’asseyait parfois à côté de lui à l’office pour donner le dernier éclat, au moyen d’une peau de chamois, aux pièces d’argenterie spectaculaires et anciennes telles les chandeliers dressés sur les commodes du grand salon. Une des grandes qualités du jeune domestique était son don pour le bricolage : plomberie, fuite d’eau dans les w-c, pannes électriques, arrêt intempestif de la chaudière à mazout, et j’en passe.
Il était habile à déjouer les pépins techniques. Le baron au contraire en avait horreur, ne voulant pas même les considérer car totalement maladroit face aux tâches manuelles et ne trouvant son équilibre que dans les arts, les lettres et la chasse. La chasse sur son domaine de bois et de prairies qui s’étendait sur le territoire de deux communes. Le baron, chaque premier samedi du mois, visitait les antiquaires du Sablon à Bruxelles.
-Il est parfait, disait Martine de La Maille à ses amies qui admiraient le travail du domestique.
Le baron de La Maille lui versait des gages généreux auxquels s’ajoutaient les étrennes du Nouvel-An augmentées chaque année. Douglas témoignait à ses maîtres fidélité et reconnaissance.
Puisse le lecteur (ou la lectrice) chasser la pensée que le jeune Douglas jouerait dans ce récit le rôle du serviteur destiné aux plaisirs de ses maîtres tel que fut décrit ce type de personnage, souvent victime consentante, dans les textes effroyables du marquis de Sade.
Chapitre 2
Le comte de Lorgeron avait été un homme plein d’énergie.
Jeune aspirant de réserve dans la cavalerie à Saumur, il prit part à la défense héroïque des 18 au 20 juin 1940 en ralentissant avec ses camarades la traversée de la Loire par les Allemands. Grièvement blessé, il fut hospitalisé dans les environs durant plusieurs mois sans être inquiété par la Gestapo. Il rencontra sa future femme, Isabelle de D…, dans l’hôpital où, infirmière, elle venait chaque soir refaire les pansements, contrôler les températures et nourrir les blessés.
Elle était la fille du duc de D…, jeune, jolie, espiègle, et faisait rire Lorgeron qui déprimait à cause de la défaite et de sa trop lente remise en forme. Convalescent, il fut invité par les parents d’Isabelle à passer les quinze derniers jours de septembre 1940 dans le château de celle qui deviendrait bientôt sa fiancée. Il marchait à petits pas, avec une canne dans les avenues du parc, et Isabelle le soutenait de son bras.
Rétabli, Lorgeron commença en 1941 une activité de résistant en approchant les cercles de Jean Moulin. Il échappa à plusieurs arrestations, ce qu’il mettait sur le compte de son instinct de chasseur ; il flairait les pièges et les situations troubles. Cela lui permit d’avertir à temps plusieurs camarades de ne pas se rendre à tel ou tel rendez-vous où la Gestapo se tenait en embuscade. Comme à Caluire où Jean Moulin fut piégé. Mais pas le comte de Lorgeron.
Après la guerre, il se maria avec Isabelle de D…
Ce fut un grand mariage très chic. Lui en uniforme et décorations avec la croix de guerre, elle dans une longue robe de mariée, immaculée, qui mettait en valeur sa ligne, son corsage et ses bras. Elle était ravissante.
Les invités, pour rien au monde, n’auraient refusé une invitation du duc et de la duchesse de D… Les villageois furent priés l’après-midi à un grand goûter dans la prairie devant le château.
Ils entendirent le discours du duc qui se réjouissait du mariage de sa fille unique avec un héros de guerre.
Bien accueilli par ses beaux-parents, le comte de Lorgeron passa la première année de sa vie d’homme marié dans le château du duc et de la duchesse. Il aimait sa femme qui le lui rendait bien. Excellent ménage, les époux sortaient dans la meilleure société, et même dans les milieux officiels détestés par le duc, son beau-père.
Ses amis dans les partis de droite proposèrent à Lorgeron un siège de député qu’il finit par obtenir en 1947.
La politique le déçut et il ne s’affirma guère à ce poste où son esprit individualiste était contrarié par l’intérêt du parti et les consignes de vote. Il finit par démissionner.
Sa femme et lui décidèrent d’habiter à Paris. En 1948, Isabelle attendit un enfant. Ce sera un fils, Jérôme - fils unique - élevé par une gouvernante, et qui étudiera à Sainte-Croix-de-Neuilly.
C’est la période où, fortuné, le comte de Lorgeron chassait beaucoup, préférant la chasse à une activité professionnelle régulière dans une banque ou dans un organisme public. Faute d’un diplôme universitaire, la guerre ayant perturbé ses projets d’études, il lui manquait les papiers indispensables pour être engagé dans les affaires à un poste de responsabilité.
Mais il était cultivé ; le moment qu’il appréciait le plus était celui de se retrouver dans son bureau bibliothèque tandis qu’Isabelle faisait de la peinture dans un petit atelier aménagé au fond de leur vaste appartement avenue Montaigne. Elle rencontra des peintres. Certains réalisèrent son portrait.
Libéré de corvée professionnelle, le comte de Lorgeron chassait dans le monde entier. En Europe d’abord, petit gibier et gros gibier, faisans, perdreaux, lièvres, lapins, chevreuils, cerfs, sangliers, mouflons, tétras, grouses, gibier innombrable abattu par centaines de bêtes innocentes, au cours d’innombrables journées de chasse à la fin desquelles les chasseurs entourés des traqueurs s’admiraient en posant devant leurs trophées.
Il y eut une période Afrique, notamment au Congo belge, pour tuer les buffles, les gazelles, les lions, les éléphants, certaines espèces n’étant pas encore protégées. Cela donnait des émotions. Il marchait dans la savane ou la forêt, escorté de boys et de porteurs chargés comme des mules.
Il avait même tiré un hippopotame sur un lac à bord d’une longue barque qui s’était approchée silencieusement de l’animal endormi. Pour chaque victime abattue, les indigènes, les bras couverts de sang,
riaient, chantaient et découpaient sur place la bête pour se partager les meilleurs morceaux en roulant des yeux.
Durant ces longues chasses, Isabelle restait à Paris avec son fils, une servante et un chien. Elle ne s’ennuyait jamais et le week-end, elle logeait avec Jérôme dans le château de ses parents à D…
Il ne venait pas à l’idée d’Isabelle que son époux puisse lui être infidèle dans ces contrées lointaines, comme le comte de Lorgeron ne pouvait supposer que sa femme le trahisse.
Chaque fois qu’il rentrait de ses chasses, Isabelle et lui se retrouvaient avec passion, mais leur amour était un amour taché par le sang des créatures de Dieu tirées par la carabine du comte, les innocentes chéries du Créateur pour lesquelles, seul, je verse des larmes.
Les époux-amants n’étaient pas conscients du ruissellement de sang des animaux massacrés. Pour les victimes vidées de leur existence, elles qui n’aimaient rien que le soleil, la lumière, l’eau fraîche d’un lac, c’en était fini à jamais de brouter les herbes délicieuses, de poursuivre des proies pour leur repas, de vivre, de vivre, de vivre, de nourrir leurs petits, d’engrosser leur amour sur cette planète habitée par des chasseurs vampires. Le soir, ces créatures si belles, si admirables, étaient allongées couvertes de sang, raides et mortes, dans les alignements de cadavres exposés pour la gloire du héros de Saumur. Horreur de ce monde, horreur de ces meurtres considérés comme un passe-temps par ceux qui payeront ces tueries après leur mort. S’il y a une justice.
Le fils unique, Jérôme, grandissait, voyait peu son père à qui il n’avait rien à dire, et le père, tendu dès qu’il était seul en face de lui, disait des banalités. Ils se saluaient le matin. Le fils embrassait son père sur la joue, disait bonjour Papa, le père répondait bonjour mon fils. C’était tout. Il est difficile pour un père d’aimer son fils, de lui dire je t’aime, cela ne passe pas dans la gorge paternelle.
La timidité du père paralyse le fils qui, petit enfant, se blottit contre son père mais celui-ci d’une main distraite lui caresse la tête, puis dit :
« Va jouer, j’ai du travail », alors qu’il n’a rien d’autre à faire que de lire une revue.
La mère intervenait : « Ne dérange pas ton père ». Le fils allait jouer ou lisait un livre de contes ou partait à bicyclette en pensant à mille choses, à ses études, à ses amis de collège, aux professeurs, aux examens à réussir.
Jérôme entre quatorze et dix-huit ans passait beaucoup de temps à étudier. Il était bon élève, sérieux, appliqué. Il aimait beaucoup son grand-père le duc de D… qui l’invitait à passer les deux mois de grandes vacances dans son château. Fabuleux souvenirs. Il parcourait les campagnes, les champs fauchés et les chemins boisés, à cheval aux côtés de son grand-père qui fut un des meilleurs cavaliers de son temps, un champion de sauts d’obstacles et une médaille d’or de jumping aux Jeux Olympiques de Stockholm en 1912.
Ils galopaient dans les chaumes, le duc sur un haut cheval blanc, et lui sur une jument brune, rapide et nerveuse. Les cultivateurs les saluaient de loin car ils aimaient leur duc qui les avait toujours défendus, qui ne les exploitait pas, qui les connaissait tous.
Le duc parlait à son petit-fils comme à un ami et toute la tendresse qu’il ne recevait pas de son père, Jérôme l’obtenait du duc, qui parfois le tenait serré contre lui en disant : « Je t’aime, Jérôme, je suis fier de toi, continue comme cela ». Le comte et la comtesse de Lorgeron savaient que leur fils était pleinement heureux auprès de ses grands-parents. Et ils n’étaient pas jaloux.
A seize ans, Jérôme vécut une amitié intense avec un camarade de collège, Michel Bariel, d’un an plus jeune, élève de la classe en-dessous de la sienne. Ils se parlaient dans la cour de récréation de Sainte-Croix-de-Neuilly, s’écrivaient des lettres passionnées où ils se confiaient mille choses. Ils montaient à cheval et jouaient au tennis dans les mêmes cercles.
Pour ses seize ans, Jérôme reçut la permission d’inviter son ami chez le duc pour quelques jours. Là, malheureusement, Michel Bariel prit froid, dût rester quelques jours au lit grelottant de fièvre, fut soigné par la duchesse et une gouvernante qui lui montaient des tisanes et des biscottes, et rentra à Paris tout pâle et amaigri. Pour Jérôme, cette invitation dont il s’était tant réjoui ne fut pas une réussite car les grands-parents lui avaient conseillé de ne pas visiter son ami dans sa chambre afin de ne pas tomber malade à son tour.
L’amitié des deux garçons qui était vive ne s’égara jamais.
Michel Bariel annonça à dix-huit ans qu’il entrait à la Trappe. Ce fut une désolation pour Jérôme qui ne comprenait pas une telle décision. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre, leur correspondance traîna. Ils finirent par ne plus s’écrire.
Jérôme ne visita son ami qu’une seule fois dans son abbaye. Michel avait changé. Les yeux plus enfoncés, les maxillaires saillants, il parlait peu à Jérôme qui essayait de ranimer leur amitié. Le moine le conduisit à la chapelle, et après un grand signe de croix, demanda à son ami de prier avec lui quelques instants devant une statue de la Vierge. Jérôme aperçut quelques trappistes âgés, silencieux, agenouillés dans les stalles, qui les observaient. Il ne prolongea pas la visite et n’écrivit plus à celui qui avait choisi un chemin qu’il ne comprenait pas.
Après ses études à Sainte-Croix-de-Neuilly, Jérôme étudia le droit à la faculté de la rue d’Assas à Paris. Il réussit les cinq années sans problème.
Comme récompense, il reçut de ses parents un petit appartement situé dans le quartier, au huitième étage d’un immeuble à la façade blanche avec une cour intérieure et un ascenseur vétuste. De ses fenêtres, il voyait un panorama de la ville qui devenait féerique la nuit sous les multiples éclairages roses, bleutés, jaunâtres, avec des centaines de fenêtres allumées derrière lesquelles il imaginait des drames, des meurtres, des disputes ou des amours épouvantables.
Jérôme avait une forte imagination comme sa grand-mère la duchesse qui passait des heures à gribouiller des cahiers sur le bureau de son salon, près de son mari qui était son premier lecteur.
Jérôme après ses études effectua, boulevard de Sébastopol à Paris, un stage au cabinet de l’avocat Pluvier, homme de haute taille et de large carrure, spécialiste d’affaires pénales, très malin, mordant, pas impressionné par les magistrats à qui il en remontrait en matière de règles de procédure, ce qui lui permettait de faire passer certains clients à travers les mailles du filet judiciaire. Jérôme apprit beaucoup et notamment que les maîtres du barreau se détestent tous cordialement. Il noua avec son maître de stage d’amicales relations qui aboutirent à une participation comme associé dans le cabinet Pluvier.
Trois mois plus tard, sa mère, la comtesse de Lorgeron, contente d’avoir vu son fils prêter serment et revêtir la robe d’avocat, fut attaquée dans le Jardin des Tuileries par des voyous qui lui prirent la vie en même temps que son sac et ses bagues.
C’est quelques temps plus tard que Jérôme disparut sans laisser de traces. De même que les assassins de sa mère ne furent pas retrouvés, le fils ne donna plus signe de vie.
On comprend les interrogations douloureuses du comte de Lorgeron et son besoin de changer d’air.
(A SUIVRE, chapitre 3).
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lun.
29
mai
2023
Poèmes
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Viendras-Tu ?
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J’aurais voulu te dire mon secret plus tôt
Avant que les nuages s’estompent
Et disparaissent.
Je tiens ta main pour le voyage
Si long, si lent, de la vie
Je ne Te demande rien
Sinon mille espiègleries
Dès le matin et parfois dans la nuit noire.
Ta douce voix me ravit
Se pose sur les mots
De l’Amour.
J’attends le passage de ta Seigneurie
Qui fait s’incliner les dos raidis
Puis lever les yeux tant éblouis.
Mon amour créateur, ne reste pas dans l’ombre
Il ne faut pas que je m’éloigne
Au risque de te perdre.
Gloire à tes anges qui me désaltèrent
M’entourent du parfum de ta présence
Je n’ai que Toi maître de l’univers,
Nos mains chaudes nouées l’une à l’autre
Je voudrais T’aimer davantage
Détailler les traits de ta face
Qui pourra m’en empêcher ?
Je n’ai que Toi, rien que Toi,
Ton absence me remplit
Personne n’égale ta beauté
Nous avons l’éternité pour nous aimer.
Des pigeons roucoulent dans l’arbre du jardin.
Ce sont les mêmes à chaque printemps.
Je t’attends, tout est calme
Viendras-Tu ?
Henri de Meeûs ,avril 2023
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A l’ermite
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Reviens, reviens de tes lointains séjours
Perdu trop jeune dans les méditations
Tu connais les ermitages qui surplombent la mer
Tu as quitté les villes et ton cœur est en feu.
Aux fêtes riches mondaines, tu as préféré le soleil
Tu as choisi le pur amour
Fuyant les rencontres d’un jour et la volupté menteuse
Pour les saintes douleurs.
Bel ermite tu refuses le vagabondage
Ta sagesse sans détour ranime mon âme,
Qui se plaint dans l’attente du baiser divin.
H de Meeûs avril 2023
L’amour n’insiste pas
___________________
L’amour n’insiste pas
Il passe son chemin
N’entend pas les appels
Ne regarde pas en arrière
Ne change pas le tracé de sa route.
Il faut l’attraper au vol
Il est sourd
Si tu pleures, si tu cries, il ne s’arrête pas
Il ne répond pas aux prières
Il est divin et susceptible
Il faut lui barrer le passage
Le regarder en face
Yeux dans les yeux.
Il faut une douce violence pour qu’il ne s’échappe pas
De tes bras, de tes mains.
Et prisonnier, l’entrer enfin dans ton cœur.
L’amour est comédien
Il aime qu’on l’affronte.
Crie dans ses oreilles et souffle dans sa bouche
Bouscule-le.
Sors toutes les cartes de son jeu
Attends qu’il te saisisse de la tête aux pieds
Ton âme se remplira d’une chaleur délectable.
A toi d’entretenir le feu de l’amour.
Négligé, il reprendra la route et te laissera sur le chemin.
Adieu mon bel amour, mon tendre amour
Ta course est infinie.
Henri de Meeûs, Avril 2023
******
Ils sont tous malades. Certains le savent, d’autres l’ignorent encore, mais ils ne perdent rien pour attendre. Personne n’échappera. Ceux qui vont mourir se traînent déjà dans les rues. On a caché la vérité. Les plus hypocrites sont les médias qui se taisent. Les médecins n’ont pas d’explications.
******
Changement dans les restaurants de la ville. De plus en plus de fermetures. Le prix des plats
et des menus a augmenté. La cuisine privée de bons chefs cuisiniers n’ouvre pas l’appétit des clients. Les serveurs se font rares. Depuis le Covid, beaucoup ont quitté le métier.
******
Les populations occidentales assistent tétanisées à cette guerre d’Ukraine déjà longue et meurtrière. Les pays européens membres de l’Otan sont très contents de ne pas être en première ligne et ils ont laissé durant 15 mois, hypocritement, les Ukrainiens encaisser tous les coups et les dévastations.
Les arsenaux de l’Occident sont vides vu que cette guerre ne fut pas prévue par les puissances occidentales endormies durant 20 ans par Poutine.
Poutine a trompé le monde.
En cas de confrontation Otan-Russie, certains pays membres de l’Otan lâcheront l’Ukraine.
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A la radio Europe 1, chaque soir, Olivier Delacroix de 23 h à 1h du matin, écoute des personnes qui, par téléphone, lui racontent leur vie, les drames vécus actuels ou passés.
Le journaliste montre beaucoup d’empathie ; il encourage les désespérés, sa voix chaude pose les bonnes questions. Il apporte les réponses qui donnent du courage. Cette émission rencontre un important succès. Delacroix mérite d’être reconnu pour son aide aux souffrants.
Je salue Philippe Sollers. Sa mort prive la littérature française d’un passionné qui se fichait des honneurs.
Les deux livres parus chez Gallimard, récemment de L-F Céline, Guerre et Londres, ressemblent à des brouillons plus qu’à des livres importants et risquent de ternir la prétendue gloire de celui qui fut considéré, avant cette publication, comme un des plus grands écrivains français du XXème siècle, Mais ces deux posthumes inédits n’augmenteront pas sa célébrité. Cette hâte de l’éditeur et des deux héritiers à publier, dans les plus courts délais, les manuscrits qu’on croyait perdus, n’ajouteront rien à la glorification de l’écrivain. Au contraire, c’est peut-être le début d’une remise à sa juste place.
Montherlant avait écrit que la littérature de Céline était artificielle. Je crois qu’il avait raison. Bientôt, on ne le lira plus. Sauf peut-être Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et D’un château l’autre. Mais les jeunes francophones sont classés parmi les plus mauvais lecteurs européens. Dans trente ans, qui lira encore Céline ?
Qui, au XXIème siècle, lit encore Rabelais ?
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jeu.
20
avril
2023
Poèmes
°°°°°°°°°°°
Dernier silence
________________
Que te dire si tu te tais
Dans le noir crépuscule
De la fenêtre ouverte ?
Trop d’ombres sont méchantes.
J’entends les battements de ton cœur
Et ta respiration sèche
Tu as dit Je vais mourir
Ne t’occupe plus de moi
Tu as assez donné.
Ce n’est pas facile de tout quitter
Je n’ai pas les ailes d’un ange
Ni celles du moineau
Je n’ai plus le temps d’attendre la visite du prêtre
Il faudra que Dieu ouvre grandes les portes
Pour le dernier passage.
Notre Père céleste n’aime pas le bla-bla-bla
Il veut ton cœur
Toi qui as aimé les plus pauvres
Les malheureux, les malades et les abandonnés
Le Christ t’a nourri de sa chair
Quel mystère, mon Dieu, cet échange !
Mon chien est entré dans la chambre.
Avec la mort si douce
Disparaissent les souvenirs.
Mars 2023
°°°°°
Retour
____________
Les mots sont des papillons noirs
Faut-il bouger, te serrer les mains sur le drap
Qui fut la nappe des derniers repas ?
Tes yeux sont fermés.
Me regardes-tu sous les cils
Joues-tu la comédie ?
Qui me dira si tu es là ?
La bonne hôtesse monte la garde.
Je me souviens de ta dernière visite
La meilleure, l’inattendue
A dix heures du matin
Je sortais respirer l’air de ma rue
Quand tu as crié mon nom
Impossible de quitter Bruxelles sans nous revoir
As-tu dit sortant d’un taxi jaune et noir
Mon chien heureux comme moi
Une longue absence se fête
Nous rentrons dans l’appartement que tu connais
Célébration du retour
J’allume les bougies.
Merci mon Dieu pour ce cadeau matinal
Rayon de soleil
Lumière de ma vieillesse.
Mars 2023
°°°°°
Dieu caché, ton silence me peine
__________________________
Dieu caché, ton silence me peine
Malgré les prières et les invocations,
Malgré l’appel aux puissances du Bien
Pour contrer celles du Mal, et la peur de mourir,
Que dois-je faire, quelle mise à genoux
Chaque soir pour te montrer mon humilité ?
Ah ! cher Dieu Amour secret
Créateur de tous les univers,
Ecoute-moi quelques secondes, Père céleste.
Mon cœur bat dans ta main,
Tu me connais mieux que je me connais
Certains disent que tu as gagné la partie.
Tes créatures souffrent
Océan de souffrances infinies
Qui échouent sur les plages divines.
Les vagues de la douleur chantent ta gloire, ô mon Dieu
°°°°°
Qui me dira ?
_____________
Tout est superflu, mieux vaut se taire.
Quand tout se désagrège
Il faut rester immobile
Attendre que les nuages s’éloignent
Les gris, les noirs, le soleil est absent.
Ma distraction ce sont les oiseaux qui passent
Plus discrets que ceux qui demeurent dans l’arbre du jardin
A lancer leurs cris d’amour répétitifs
Tout le printemps et l’été
Me réveillent trop tôt.
Je préfère les oiseaux voyageurs
Les noirs aux pattes blanches et du rouge sur le bec
Allez-y mes belles bêtes
Traversez l’espace, vite, vite
On vous attend.
L’amour et la beauté
Ô spectacle inégalable
Ô éternelle Majesté.
°°°°°
Mars 2023
______________________________________________
mar.
21
mars
2023
Sören Kierkegaard, immense génie, écrivain danois, philosophe et théologien protestant (1813-1855), m’a toujours fort touché, intéressé, encouragé dans le maintien de ma foi religieuse.
Je propose ici quelques textes de Kierkegaard qui font du bien et pourront aider ceux qui cherchent Dieu. Sources : Wikipedia Prières Kierkegaard, Site-catholique.fr et chez Gallimard 1961, Journal par Kierkegaard.
1) Prière sur le silence :
« Père céleste, Tu parles à l’homme de bien des manières. Toi à qui seul appartiennent la sagesse et l’entendement, Tu veux pourtant Te faire comprendre de lui. Et même quand Tu gardes le silence, Tu lui parles encore. Bénis donc ce silence comme chacune de tes Paroles à l’homme ; veuille qu’il n’oublie jamais que Tu parles alors que Tu Te tais ; donne-lui cette consolation, s’il s’attend à Toi, de savoir que Tu Te tais par Amour comme Tu parles par Amour, de sorte que, dans ton Silence comme dans ta Parole, Tu es cependant le même Père, le même Amour paternel, soit que Tu guides par ta Voix ou que Tu instruises par ton Silence. Amen. »
2) La Prière de Sören Kierkegaard « Père céleste, qu'est-ce donc que l'homme sans Toi ! » :
« Père céleste, qu'est-ce donc que l'homme sans Toi ! Qu'est-ce que toute sa science, fût - elle multitude de connaissances, sinon un misérable oripeau s'il ne Te connaît; qu'est-ce que
son effort entier, même embrassant un monde, sinon vaine entreprise, s'il ne Te connaît pas, Toi l'unique, l'un et le tout ! Donne donc à la raison la sagesse nécessaire pour concevoir l'un,
au cœur la droiture nécessaire pour en recevoir l'intelligence, à la volonté la pureté par l'unique volonté de l'un ; aux jours de prospérité, donne la persévérance, dans les distractions le
recueillement et dans les souffrances, la patience nécessaire pour vouloir l'un. Toi qui permets d'entreprendre et d'achever, donne à l'aube de la vie la jeune résolution de vouloir l'un ;
et quand le jour décline, donne au vieillard un souvenir renouvelé de sa résolution première, de sorte que la fin soit signe du début, et le début semblable à la fin dans une vie passée à ne
vouloir que l'un.
Toi qui donnes d'entreprendre et d'achever, donne de triompher au jour de la détresse, pour que l'échec subi dans l'ardeur du désir et les fermes desseins se transforme en victoire pour le cœur repentant : donne la volonté de l'un uniquement. Ainsi soit-il. »
3) La Prière de Sören Kierkegaard « Ô Esprit-Saint, habite-moi à demeure ! »
« Esprit-Saint ! C'est dans un vase d'argile frêle que nous autres hommes portons le Très Saint ; mais Toi, ô Saint-Esprit ! quand Tu habites un homme, Tu habites bien alors
dans ce qui est infiniment inférieur : Toi, Esprit de sainteté, Tu habites l'impureté et la souillure ; Toi, Esprit de sagesse, Tu habites la sottise ; Toi, Esprit de vérité, Tu
habites la tromperie ! Ô habite-moi à demeure ! Et Toi qui ne recherches point les aises d'un logis désirable, qu'en vain certes Tu chercherais, Toi qui crées et régénères et Te fais
Toi-même Ta demeure, ô habite-moi à demeure ! Pour qu'un jour Tu finisses par Te complaire à cette demeure que Tu T'es préparée Toi-même dans les souillures, les méchancetés et les
tromperies de mon cœur. Ainsi soit-il. »
(Journal Kierkegaard, Gallimard, p. 305, 1961)
4) La Prière de Sören Kierkegaard « Ô Seigneur, nous Te prions d'attirer à Toi les égarés de leur fausse voie » :
« Ô Seigneur, nous Te prions pour l'heureux de ce monde qui, dans sa joie, sait à peine où il doit aller, afin que Tu l'attires à Toi et lui fasses comprendre qu'il doit aller à Toi ;
nous Te prions pour celui qui souffre et ne sait dans sa misère où aller, afin que Tu l'attires à Toi. Veuille que l'heureux et le malheureux, si différents par leur sort, soient unis dans une
même pensée où ils ne sachent pas d'autre que Toi à qui aller. Nous Te prions pour ceux qui ont besoin de conversion afin que, du chemin de la perdition, Tu les attires à Toi sur le chemin de la
vérité; pour ceux qui sont tournés vers Toi et ont trouvé le chemin, nous Te prions de leur accorder d'avancer sur le chemin, attirés par Toi. Et comme la Vérité est « le chemin » qui
« peut être perdu de trois manières en se trompant de voie, en trébuchant sur la route, en s'écartant de la bonne direction ». Nous Te prions d'attirer à Toi les égarés de leur fausse voie,
de fortifier ceux qui chancellent sur la route, et de ramener les désorientés dans la bonne direction. Ainsi, nous Te prions pour tous ; mais on ne peut nommer chaque individu ; et qui
pourrait seulement dénombrer toutes nos différences ! Nous n'en évoquerons qu'une seule. Nous Te prions pour les serviteurs de la Parole, pour ceux dont la mission est d'attirer les hommes à
Toi, pour autant qu'un homme en est capable, nous Te prions de bénir leur travail ; mais veuille qu'en l'accomplissant, ils soient eux-mêmes attirés à Toi, afin que dans leur zèle à attirer
les autres à Toi, ils ne soient point retenus loin de Toi. Et nous Te prions pour les Chrétiens de la communauté, afin qu'attirés à Toi ils n'aient point d'eux-mêmes une idée mesquine, comme s'il
ne leur était pas aussi donné d'en attirer d'autres à Toi, dans la mesure de leurs moyens.
Dans la mesure de leurs moyens, car Toi seul peux attirer à Toi, bien que Tu puisses Te servir de tout et de tous - pour attirer tous les hommes à Toi. Amen. »
Dieu est amour
5) C’est cela, travesti et cliché et cuisiné en bêtise enfantine, qui a achevé d’embrouiller le christianisme et fait de la chrétienté un galimatias.
La loi de l’amour est tout simplement celle qu’on connaît bien : aimer c’est se changer à la ressemblance de l’être qu’on aime.
Mais, mais, mais cette loi ne vaut bien entendu que pour s’élever, et non pas pour descendre. Exemple : entre deux personnes, si l’une l’emporte en raison et sagesse, la loi de son amour envers l’autre, son inférieur et de loin, n’est tout de même pas de se changer à la ressemblance de cet autre. Cette manière d’aimer serait de l’absurdité, et quand l’un est réellement supérieur à l’autre, c’est donc exclu. Non, la loi est de vouloir tout faire pour élever à soi l’aimé, et si l’aimé y consent, la loi alors de son amour, c’est de se changer à la ressemblance de celui qu’il aime.
Cette loi est respectée aussi dans tous les cas possibles, elle est partout en vigueur.
On n’y a fait dans la chrétienté qu’une seule et unique exception : Dieu n’exigerait qu’on ne le dérange pas dans les cieux ; il doit, lui, au sens absurdement puéril, être l’amour pur, autrement dit le pur non-sens, ici on prend pour loi ce qu’on dénonce comme égoïsme, comme une tromperie, quand le supérieur ne se transforme pas pour ressembler au moins raisonnable, voilà ce qu’on prend pour loi, en d’autres termes on croit qu’il y a exception, car Dieu est amour pur, c’est-à-dire pur non- sens. » (p. 188, Journal Kierkegaard, Gallimard tome 5, 1961)
PRIERE
O Dieu !
6) Oui, ô Dieu ! tu ne récoltes vraiment que peines de nous autres humains ! Hélas ! quand, à la pensée de tous tes bienfaits envers moi, je veux recueillir mon esprit pour te rendre vraiment grâce… hélas ! souvent je me trouve alors si distrait, les pensées les plus disparates se croisent dans ma tête, et pour finir il faut que je te prie de m’aider à te remercier… mais quel bienfaiteur n’exigerait qu’on ne le dérange pas une fois de plus en lui réclamant de nous aider même à le remercier.
Oh! et quand le péché un moment reprend pouvoir sur moi dans un nouveau péché… et qu’alors, l’âme devienne inconsolable, je ne sais à la fin rien d’autre que te dire : « Tu le dois, aide-moi, console-moi, trouve un joint par où je trouve consolation, de sorte que mon péché même se transfigure en aide pour aller plus loin que je n’eusse été sans lui. » Quel toupet! C’était bien contre toi que j’ai péché! Et maintenant te réclamer que tu m’en consoles !
Et pourtant je le sais, cela ne te déplaît pas, toi l’infini amour, car en un sens c’est tout de même un signe de progrès! Un homme, que le péché tient tout en son pouvoir, n’ose nullement penser à toi ; s’il lutte contre le péché, mais non de toutes ses forces, tout au plus ose-t-il s’accuser devant toi et te demander pardon. Mais s’il met toutes ses forces à lutter, honnêtement… il se peut, mais alors seulement, que l’idée lui vienne à l’esprit que tu as tellement lié partie avec lui ou te tiens tellement de son côté que c’est à toi de le consoler, et qu’il ose, au lieu de ne faire que s’accuser, se plaindre à toi, presque comme si c’était un accident à lui arrivé. (XI I A 578,Journal extraits 1854-1855 Essais Gallimard p. 183- 184 tome V).
PRIERE
7) Père aux cieux ! O Toi qui prend soin du moineau, et sans exiger de lui qu’il soit comme toi, oh non ! toi qui tendrement prends soin du moineau en te mettant à sa place avec une inquiétude de père : tu prends bien soin aussi de l’homme. Et même si tu exiges de lui un effort à ton image que tu ne peux exiger du moineau : c’est sans cruauté cependant que tu l’exiges de lui. Non, mais inquiet comme un père, tu te mets à sa place, et c’est toi qui lui donnes la force pour s’efforcer. (Journal Kierkegaard, tome 3, p. 304, Gallimard 1961).
PRIERE5
8) Seigneur Jésus-Christ ! Toute une vie, tu as enduré de souffrir pour me sauver moi aussi : hélas ! et pourtant le temps de la souffrance n’est point passé ; mais n’est-ce pas cette souffrance aussi tu veux l’endurer en sauveur et rédempteur, cette passion de patience d’avoir affaire à moi qui si souvent ai dévié du droit chemin ou, encore que resté sur la bonne voie, y ai pourtant si souvent bronché ou du moins n’y ai avancé qu’avec tant de lenteur et si rampant. Infinie patience, infinie passion de patience ! Que de fois ne suis-je tombé en impatience, n’ai-je voulu renoncer, lâcher tout, prendre le raccourci affreusement facile du désespoir ! Mais tu ne perdais pas patience. (Journal Kierkegaard, tome 3, p. 304, Gallimard 1961).
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jeu.
09
févr.
2023
Poèmes
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Ténèbres
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Le temps passe vite, vite
Comme des oiseaux noirs lancés dans le vent
On entend les sifflements, les cris, les appels des mères
Mon enfant, mon enfant, où es-tu ?
Qui me consolera, qui m’aimera ?
Effondrements, maisons bombardées, champs troués
Cruauté des assassins qui s’enfuient loin des meurtres
Les bébés vivants ou morts sont rangés dans les caves
On attend la grande offensive, la guerre ne fait que commencer
Après une année de chipotages, de massacres
D’hommes jeunes qui voulaient plus de lumière
Sur leur visage tant embrassé.
Ils attendent la masse celle qui tue
Pauvres crétins à l’abri dans vos salons
Qui ne portez pas secours aux innocents
Qui calculez vos derniers gains
Qui vous gargarisez de commentaires à n’en plus finir.
Votre vie ne sera pas épargnée, prochains cadavres
Qu’on ramassera dès que le soleil se couche.
Pauvres chéris
Qui tiendra votre main pour le dernier souffle ?
On attend le Saint Esprit promis par Jésus
Pour gagner la partie
Et la troupe des anges pour vaincre les démons.
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A l’abri du feuillage
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Je voudrais vous dire quelques mots
A l’abri du feuillage
Il fait si calme mon cher Dieu
Qu’on ne peut croire que vous restiez insensible
Aux nouvelles de l’Est qui meurt et qui perd
Par milliers ses guerriers chaque jour.
C’est ma prière du soir quand les oiseaux se taisent
Où sont les courageux qui prendront la place des morts ?
Les jeunes, les moins vieux, les vieillards
Ceux qui dorment dans le fracas des bombes
Qui n’ont personne dans la bataille
Pour leur dire courage mon amour, Dieu te regarde.
Qu’ils saisissent leurs armes
Et fauchent de traits de feu les tranchées ennemies
La Vierge accueille les âmes désemparées
Qui montent en larmes vers la Reine des cieux
Mère du Christ, je vous invoque
Pour les tués, les blessés, les perdus,
Chaque soir
Nous souffrons trop.
Quand on criera tout est perdu,
C’est alors que Dieu donne la victoire
Aux armées innocentes.
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Henri de Meeûs
Janvier 2023
mar.
17
janv.
2023
Poèmes
COVID
Si tu savais, si tu savais, reclus malade du Covid
Après deux mois dans le sommeil sans t’éveiller jamais
Au lit les yeux fermés, dormant, dormant,
Aux mains des infirmiers, hommes, femmes,
Et tous ces tuyaux qui te traversent
Pour que tu vives
Ton réveil fut pénible
Ils durent s’y reprendre à plusieurs reprises
La trachéotomie de ta gorge ouverte pour aspirer l’air
T’avait rendu inaudible, ta voix sans force
Pendant ces deux mois de coma provoqué,
Les visites furent interdites
Puis réveillé tu as demandé ma présence.
Je parcourais les couloirs de la clinique
Entrais dans ta chambre celle du fond
Il y avait peu de passage après quatre heures
Pour te comprendre, j’approchais mon oreille
De ta bouche sans rien comprendre
De ce que tu voulais dire.
Puis la gorge percée fut refermée
Et très doucement tu repris tes esprits
Pendant deux autres mois où les appareils
Continuaient d’observer toutes tes coutures
Pauvre martyr, tension trop haute puis trop basse,
Petit infarctus, pneumonie, et d’autres morbidités.
Je te donnais à boire.
Il ne fut jamais possible de connaitre le détail de tes tourments
Le personnel médical renseignait peu les proches
Trop de malades
Ou bien, ils disaient la situation est stationnaire
Sans qu’on sache si tu allais mourir.
Plusieurs fois, on a cru que tu ne te remettrais pas.
Ta mort, insupportable hypothèse.
On restait une demi-heure près de ton lit
Sans parler pour ne pas te fatiguer
Puis au revoir, au revoir, à demain
Ne veux-tu pas que je t’apporte quelque chose
Ta tête répondait non.
°°°°°°°°
HIVER
La lumière s’est enfuie, les oiseaux se sont tus,
Les rues sont désertes, il faut le dire
La guerre approche, les gens ne sortent plus
Sauf quelques courses, vite, vite.
On annonce une épidémie, la sixième en trois ans
Venant de Chine et d’Amérique.
Qui calculera le nombre des morts ?
Tabou ce sujet, on ne rit plus, les fêtes sont finies
Protégeons les enfants, les vieux, les malades.
Revient le temps des provisions, des files sans patience
Les masques sont de sortie.
Entendez-vous le bruit des canons
Aux frontières de l’Ukraine où s’entassent les morts ?
°°°°
H de Meeûs, décembre 2022
dim.
11
déc.
2022
Dieu caché
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Le Dieu caché (Deus absconditus) est un des plus grands mystères. Comment comprendre que l’Etre infini, trinitaire, éternel, Père, Fils, Esprit, reste non dévoilé, et n’apparaisse pas dans son infinie splendeur, décourageant les croyants par sa discrétion totale et infinie. Personne n’a jamais vu Dieu. Certains mystiques ont goûté son approche, sa proximité, mais n’ont peut-être jamais pu atteindre de leur vivant l’ineffable vision de l’Amour créateur.
C’est une des plus grandes souffrances des mystiques de sentir que Dieu est parfois proche d’eux, malgré son invisibilité ; cette proximité est, pour la plupart, de courte durée et s’évanouit, laissant le mystique seul, désemparé, en manque de cet amour prodigieux qu’il a ressenti « comme un souffle léger ».
Deus absconditus (expression latine signifiant « dieu caché », du verbe abscondere, « cacher ») est un concept de la théologie chrétienne issu de l'Ancien Testament. Il désigne Dieu en tant qu'inconnaissable par la seule raison humaine.
Pour Pascal, le Deus absconditus est moins un « Dieu caché » qu'un « Dieu qui se cache » en raison de l'aveuglement des hommes, dû au péché originel, et dont seul le Christ peut les délivrer. De surcroît, rejoignant en cela l'enseignement des jansénistes, Pascal récuse l'aptitude de la raison à pénétrer les mystères de la foi tout comme il se méfie des « preuves métaphysiques » de l'existence de Dieu. En ce sens, le Deus absconditus est nécessaire à la foi : « Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n'y aurait point de mérite à le croire ; et s'il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. »
Les prières que nous adressons au Dieu caché sont humaines et donc limitées dans leurs expressions Ces prières ne sont pas perdues car le Dieu caché les reçoit, s’en nourrit et y répond de façon divine qui est celle du Créateur de celui qui le prie. Rien n’est perdu pour Dieu. S’Il nous a créés par milliards d’êtres avec un corps et un esprit, Il reçoit en retour les invocations et les prières (pensées) de ceux qui se tournent vers Lui et l’appellent à l’aide.
Dieu me connait totalement, vu qu’Il m’a créé, et me connait mieux que je ne puis me connaitre.
Chaque être est un morceau minuscule de la Création, miroir dans lequel la divinité de Dieu se reflète et se multiplie à l’infini.
Ainsi cette prière : O mon Jésus, face adorable, seul amour qui ravit mon cœur, daigne imprimer en mon âme ta divine ressemblance, afin que lorsque tu la regardes, tu puisses te contempler toi-même.
Dieu est le Créateur qui se contemple dans ses créatures. Tout vient de Lui. Dieu peut tout, sait tout, voit tout. Au même instant, il connait tous les univers créés par Lui.
On ne peut mesurer Dieu, ni le définir dans son existence qui n’a ni origine, ni début ni fin.
Il connait la plus petite fourmi vivant sur notre planète, comme en même temps, le moindre animalcule rampant dans une planète située dans une autre galaxie, à des milliards de kilomètres de la nôtre.
Pourquoi Dieu a-t-il choisi de rester caché ?
Est-il resté invisible depuis le début de l’existence humaine ?
A cause du péché originel commis par les premiers humains qui, selon la Bible, furent punis par Dieu et chassés du Paradis terrestre ? Leur désobéissance eut pour conséquence que Dieu ne voulut plus se montrer et resta caché. Le péché éloigne de Dieu.
Mais la puissance infinie du Créateur, bonté infinie, qui châtie une intelligence humaine pour son péché ? Il y a là un déséquilibre des forces entre créateur et créé. Est-ce crédible ?
Dieu n’avait-il pas prévu cette punition en renvoyant du Paradis terrestre les êtres humains pécheurs ? Dieu qui sait tout, devait avoir programmé qu’Il resterait caché de ses créatures après leur création. Cela fait partie du plan divin et notre raison ne peut le comprendre.
Dieu est caché : sa divine volonté l’a voulu. Pour les chrétiens, Il se révèle par son fils, le Christ, mort sur la croix pour nos péchés mais ressuscité ensuite par le Dieu caché.
Le Christ qui est l’incarnation de Dieu dans son fils (Dieu fait Homme) éclaire le Dieu caché, qui est le Père.
La puissance de Dieu est infinie. Il peut tout. Il n’a ni origine ni fin. Il est dans les siècles des siècles pour toujours. En conséquence, s’Il a créé l’univers (le Big Bang ?), sa puissance infinie lui permettrait de créer d’autres dieux. C’est sans doute ce qu’il a voulu en créant les êtres humains. « Vous êtes des dieux ». Ce sont des dieux qui n’ont pas une divinité identique à celle de notre Dieu créateur. C’est pourquoi, Dieu est entouré d’une myriade d’anges. Les Anges sont des dieux qui n’ont pas les qualités infinies du Dieu créateur.
Et les Humains peuvent être classés comme des dieux qui se construisent durant leur existence avant de rejoindre Dieu après leur mort, (et devenir des Dieux), pour l’éternité en Dieu.
Dieu ne peut commettre aucun mal. Toutes les catastrophes qui frappent la Terre, tuent ou blessent les créatures ne sont pas le fait de Dieu. Rien ne se produit sans sa permission, mais il ne sera jamais coupable, incapable de commettre le mal. Ces évènements destructeurs pour ses créatures, sont des passages afin de hausser ses créatures à un niveau supérieur : les morts passent dans un autre monde pour leur plus grand bien. Si les survivants pleurent la mort de leurs disparus, les morts abandonnent leur enveloppe charnelle, et découvrent un autre paysage, sublime, divin, qui fait chanter leur joie d’avoir découvert le monde du Dieu caché. Les morts ne souffrent plus. Ils sont entrés dans une union éternelle, une fusion, une contemplation de l’amour infini du Dieu créateur.
Dieu punit-il certains morts ? S’il punit les êtres créés par Lui, c’est qu’il n’est pas parvenu à les garder près de Lui. Je crois plus logique que Dieu place les êtres mauvais dans un espace spirituel gardé par des Anges, - le Purgatoire ? -, pour les purifier, les convertir, les rendre propres et sans souillures, avant de les ramener ensuite dans le Paradis et rejoindre la joie de ceux qui furent récompensés pour leur fidélité au Dieu caché. Les morts ne meurent jamais. C’est leur enveloppe corporelle qui est détruite. L’esprit ou leur âme, fruits de la Divinité, sont éternels.
Après la mort, commencera pour les créatures une vie éternelle en fusion avec Dieu, une vie mystique organisée par des travaux mystiques, où chacun aura des activités d’une infinie diversité, dans une extase permanente. L’ennui n’existera pas. Chacun sera placé au centre de joies les plus intenses jamais connues. Il n’y aura plus de larmes, plus d’infirmités, plus de maladies ni de destructions. Chaque être sera au sommet de la beauté, un délice pour la vue de tous les bienheureux, dans des paysages ou des villes édifiés par la divinité éternelle. La lumière de Dieu sortira resplendissante de chaque être, humain, animal et végétal.
Il faudra une éternité pour inventorier la Beauté infinie de Dieu.
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lun.
14
nov.
2022
Ukraine (encore et toujours) :
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Depuis le 24 février 2022, le monde vit avec les menaces d’une guerre nucléaire, tant les Russes rappellent chaque jour à tous les habitants de la terre qu’ils possèdent des armes terrifiantes, nombreuses et diverses, capables d’anéantir une ville, un pays et tous leurs habitants, s’ils lancent leurs fusées plus rapides que l’éclair, pour préserver leurs intérêts vitaux
Poutine est un dément, un esprit de petite envergure, complexé, qui règlera ses comptes jusqu’à en mourir, en nous entraînant tous dans la mort. Il a créé la machine infernale nouée à son corps et qu’il est incapable d’arrêter
Poutine est entouré d’une bande de gangsters, issus de la lie du peuple : il suffit de voir la tête de ses proches (Prigogine, Kadirov, âmes damnées, complices criminels génocidaires) pour comprendre qu’il ne nous faut rien espérer s’ils se maintiennent au pouvoir : ridicules créatures couvertes du sang de leurs victimes innombrables.
Le goût affreux de la décoration des salles de réunion gigantesques où Poutine reçoit ses visiteurs. Ses origines modestes dominent son obsession impériale et l’enlaidissent.
La lâcheté inouïe de Poutine et de ses généraux responsables de la destruction des villes et des villages, même les plus minuscules, et celle des infrastructures électriques, de chauffage et de distribution d’eau, plongeront les Ukrainiens survivants dans la nuit la plus profonde et le froid le plus intense, de jour comme de nuit.
Les Russes seront punis affreusement pour les atrocités commises contre les Ukrainiens. Le sang des innocents retombera sur eux.
L’hiver des Ukrainiens sera atroce si les Russes ne sont pas arrêtés dans leurs bombardements tout azimut.
L’Occident va devoir envoyer par milliers aux Ukrainiens des systèmes de chauffage de petite taille. Angoisse des vieillards, angoisse des mères avec leurs petits face à cet hiver qui vient.
La population russe qui subit et accepte Poutine et ses sbires sans se révolter sont les complices des crimes les plus affreux de cette époque maudite.
Il faut considérer comme des saints, ou des héros, ceux qui résistent par les armes aux destructeurs russes qui n’ont aucune pitié des innombrables innocents, adultes et enfants qu’ils assassinent par leurs bombardements insensés, leur chantage aux céréales, la suppression de l’eau potable et de l’électricité. Pauvres mères avec leurs petits ! Quelle angoisse de chaque jour ! Les habitants des pays (Pologne, Pays Baltes, Roumanie, Moldavie, Allemagne) non encore atteints par les démons russes ne doivent pas se rassurer. Leur tour viendra.
La plus grande bêtise de cette guerre fut les premiers mots du Président américain Biden qui voulait rassurer Poutine et s’engageait dès le jour de l’invasion (24 février 2022) à ne jamais placer aucun soldat américain sur le sol ukrainien pour aider la résistance de l’Ukraine. Ce Président trop âgé, ivre de son ambition, vieillard dépassé, n’est pas un cadeau pour l’Amérique. Jusqu’où le conflit ira -t-il ? Si Poutine ne cède pas, l’Occident devra choisir entre s’engager ouvertement dans une guerre devenue mondiale, plus terrifiante que les deux précédentes, ou devenir esclave des Russes.
Depuis le début de l’attaque russe sur l’Ukraine, est ahurissante et méprisable l’attitude timorée du Pape François qui prend garde de condamner clairement Poutine et ceux qui lui obéissent.
Chaque jour, ce Pape Ponce-Pilate devrait au balcon de Saint-Pierre hurler son indignation et ses excommunications face aux démons qui essaient de détruire par cette guerre une Europe fatiguée, dépendant entièrement des Etats-Unis pour se défendre face aux Russes.
L, très croyant, n’est pas content : Il prie, rappelle chaque soir à Dieu que le Christ a promis d’exaucer les prières qu’on Lui adresse (« Frappez et on vous ouvrira »), et cet ami s’étonne, malgré ses prières, du silence de Dieu face à tant de drames, de dévastations, de victimes. Si Dieu est bon, d’une bonté infinie, pourquoi n’intervient-Il pas pour faire cesser ces horreurs ? Pourquoi Dieu permet-Il tant de douleurs, de souffrances ? Pourquoi tant d’innocents massacrés ? Pourquoi ce silence de Dieu qui affaiblit la croyance en Lui ?
Il n’est pas permis de s’amuser dans ce temps d’horreurs quotidiennes. Ceux qui s’amusent encore sont des imbéciles. Il faut prendre déjà le deuil des temps qui s’annoncent plus terribles encore, inarrêtables. Tempora perdita.
En Occident, les gens sont tétanisés, essaient de vivre au jour le jour. Minés par l’angoisse, les soucis d’argent, et le cauchemar ukrainien, ils ne connaissent plus de joies. Finis les rires, finies les fêtes, les humains encore lucides doivent réfléchir sur la violence russe, barbare, brutale, qui s’étendra bientôt au reste de l’Europe, et emportera tout. Les démons sans pitié sont lâchés.
Les USA, dirigés par le vieux démocrate Biden, manifestement dépassé par la situation, doivent passer bientôt par les élections qui vont modifier la composition de la Chambre et du Sénat. Les Républicains sont annoncés comme gagnants, emportant la majorité partout. Vont-ils poursuivre la politique très généreuse des Démocrates qui à juste titre ont arrosé l’Ukraine de milliards de dollars pour lui fournir des armes de tous calibres, essentielles à la défense du pays martyr. Les Républicains américains vont-ils continuer à secourir les Ukrainiens ? Si les Républicains diminuent leur aide, ce sera la victoire certaine de Poutine et avec certitude une troisième guerre mondiale.
Dieu Bonté et Puissance infinie, qu’on prie de nous épargner une apocalypse poutinienne, doit peut-être se lasser des créatures humaines jamais converties par les guerres qui ont précédé celle d’Ukraine. L’homme naturellement pécheur connait une guerre à chaque nouvelle génération. Illusion mortelle que la Paix perpétuelle. Les Européens se sont enfoncés depuis 1946 dans la consommation, les achats, les voyages, le foot, le plaisir, et tout ce qui dégrade, gouvernés par des dirigeants pour qui le pouvoir importait d’abord, quitte à trahir l’intérêt général : tels certains hommes et femmes politiques allemands. L’Allemagne piégée par son égoïsme et le gaz russe dont elle ne pourra pas se passer.
Il ne restera rien de l’Europe. On entend déjà sa dislocation. Celle la Tour de Babel : même destin.
Si Poutine ne trouve pas de porte de sortie, ou si ses ennemis ne lui en offrent pas, ce sera la guerre mondiale avec des armes terrifiantes qui détruiront les nations occidentales. Fin de partie !
dim.
09
oct.
2022
Dans cette guerre en Ukraine, chaque jour qui passe est plus terrible que celui de la veille. La folie poutinienne n’a pas trouvé ce qui l’arrêtera. Le dictateur règne par la terreur, les assassinats, les emprisonnements pour longue durée. Les hauts gradés et les membres de la police secrète lui semblent entièrement dévoués et pas prêts à le démettre. Poutine, qui se croit chef de guerre, fait valser les généraux qui le déçoivent.
L’armée russe va d’échecs en échecs dus, entre autres, à une très mauvaise logistique qui éreinte les soldats manquant d’armes, de munitions et de nourritures. Faute d’une réserve de soldats aguerris ou d’une riposte par un tir nucléaire tactique, la Russie s’effondrera.
La mobilisation partielle est chaotique et semble non préparée. Les jeunes hommes enrôlés découvrent que beaucoup d’armes qu’ils reçoivent, ne sont pas en ordre de marche, qu’il n’y a pas de pansements ni de produits pharmaceutiques. Pas de lits dans les camps de regroupement qui ressemblent à des baraquements de prisonniers.
Enrôlés de force, ces jeunes vont à l’abattoir. S’ils refusent de marcher, ce sera la prison. Dix à quinze années. Beaucoup fuient vers la Finlande, la Georgie, l’Arménie, le Kazakhstan.
Avec les referendums fabriqués en toute hâte, Poutine obtient des votes avec des majorités de plus de 90% en vue de rattacher les quatre régions ukrainiennes à la Russie. Le Kremlin accueillera donc ce vendredi 30 septembre une cérémonie lors de laquelle l’annexion des régions ukrainiennes de Donetsk et Lougansk (est) et Kherson et Zaporijjia (sud) sera formalisée.
Tout cela est fabriqué en toute hâte, et ne sera pas reconnu par les règles du droit international, ni par d’innombrables états. Mais Poutine essaie de donner une apparence de consultation, à forme juridique, des habitants russophones, afin de pouvoir clamer haut et fort à la Douma que ces quatre régions, avec l’accord quasi unanime de leur population, font désormais partie intégrante de la Russie. Elles seront défendues par des armes nucléaires tactiques si nécessaire. On va vers la guerre mondiale. Les USA s’expriment peu, et ne semblent pas faire peur à Poutine. Les USA se méfient et demandent à l’Inde et à la Chine de raisonner Poutine et de ne pas utiliser les armes nucléaires tactiques . Vains efforts ?
Si la Troisième Guerre mondiale éclate, après 8 mois de guerre en Ukraine attaquée par les Russes, ce sera la fin de l’Europe non armée, - dépendante de l’OTAN, donc des USA - avec ses chefs d’Etat mondialistes, pourris par le clientélisme et les partis, qui ont accepté de désarmer leur pays en économisant sur le budget de leur armée systématiquement, et durant des dizaines d’années.
L’Europe depuis sa fondation n’a pas voulu se doter d’une armée puissante et structurée, préférant les contrats juteux du commerce mondial et des règles multiples pour brider les nations dans leur liberté souveraine. Réactions de défense des Polonais et des Hongrois. D’autres pays suivront et refuseront la tutelle européenne. Il y a eu la Grande-Bretagne, il y aura bientôt l’Italie. Chassez le naturel, il revient au galop quand la guerre s’approche.
L’Europe est incapable de défendre ses habitants. Elle récoltera ce qu’elle a semé.
Les sacrifices et les morts de la Seconde Guerre mondiale n’auront servi à rien, vu que c’est toute l’Europe qui va passer prochainement dans la moulinette poutinesque sans avoir les défenses nécessaires. Comme en 40 ? En pire.
Les peuples aveugles continuent de vivre sans trop s’attarder sur les menaces des Russes. Poutine veut appliquer ses plans mais rencontre beaucoup d’obstacles, même si son armée a tué des milliers d’Ukrainiens civils et militaires et démoli l’immobilier de l’Ukraine ravagée par des bombardements fous. Que de villes et de villages détruits, que de morts ! Les Occidentaux n’osent pas faire entrer leurs soldats pour venir à l’aide de l’Ukraine ; ils livrent des armes, surtout les USA, la Grande-Bretagne, les pays baltes. La France, à part les canons Caesar, n’est pas très généreuse dans ses secours. Lors de son déplacement à Kiev, Emmanuel Macron a annoncé que la France allait livrer « six Caesar additionnels », des canons automoteur réputés pour leur précision. Douze ont déjà été livrés.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la France a livré 18 canons Caesar à l’Ukraine, dont six supplémentaires annoncés le 16 juin à Kiev par le président Macron. Ces canons sont d’une extrême précision. Cette nouvelle livraison ampute de près du quart le stock de l’armée française de ce type de matériel. En février, la France possédait 76 Caesar. « Le choix de donner six Caesar supplémentaires (à l’Ukraine), soit 18 au total répond à une nécessité immédiate de survie des Ukrainiens face aux Russes », justifie-t-on au ministère des Armées, précisant que ceux-ci étaient prélevés sur « les réserves de l’armée de terre ».
Le Canon Caesar
Comme le président ukrainien Zelensky l’a dit, « le Caesar fait la différence sur le terrain, par la précision de ses tirs et par sa capacité à échapper aux ripostes adverses ».
C'est un canon de 155 mm , long de 52 calibres (soit un peu plus de huit mètres) conçu et fabriqué par Nexter Systems à Bourges.
Vitesse tout terrain : 50 km/h en tout-terrain
Armement principal : Canon de 155 mm/52 cal.
Vitesse sur route : 100 km/h sur route
Moteur : Diesel
Leur portée est d'environ 40 km avec une capacité de tir de 6 coups en 1 minute (mise en batterie et sortie de batterie en 2 minutes). Ils possèdent une grande mobilité tactique et stratégique (autonomie 600 km et vitesse sur route plane >80 km/h). Les Caesar sont aérotransportables en C130 et A400M
Les canons Caesar ont rendu la défense ukrainienne plus agile, moins prévisible. Ce système est principalement très maniable et mobile. C’est un facteur très important dans une guerre contemporaine comme celle-ci , opposant les Caesar aux vieux systèmes ukrainiens non mobiles . « Grâce à cette arme, nous gagnons beaucoup de temps, de sorte que l’ennemi ne peut pas nous attaquer ni riposter rapidement », (Wikipedia)
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mer.
07
sept.
2022
Dieu et le Mal
Essayons d’avancer dans une compréhension. Sans orgueil. Avec simplicité
Dieu est un esprit invisible, qui ne fut pas créé, qui n’a ni origine, ni fin car Il est l’incréé. Il existe depuis toujours, immortel.
Il a créé l’univers visible et invisible, et qui est défini entre autres par le qualificatif d’infini, mais qui peut se loger dans l’infini de Dieu, comme un enfant dans le sein de sa mère. On peut dire que l’Univers a une origine et aura une fin, vu qu’il n’est pas Dieu, mais il est né de l’infini de Dieu qui l’a lancé dans un espace qui semble infini.
Dieu ne s’est pas créé lui-même. Il existe depuis la nuit des temps. Avant la création de l’univers, Il était.
Il peut avoir créé un ou plusieurs ou une infinité d’univers différents car il n’y a pas de limites à sa puissance infinie.
Oui, infini quelle que soit la définition qu’on essaie d’avancer : Infinie bonté, infinie sagesse, infinie majesté, infinie justice, infinie puissance, infini amour, etc.
Toutes les qualifications négatives ne concernent pas Dieu : ainsi infinie méchanceté, infinie haine, infinie injustice, etc. Tout ce qui n’est pas parfait anéantit le qualificatif d’infini. C’est le fini qui reçoit les défauts, les caractères négatifs, le mal. Dieu seul est bon. Le Mal n’est pas infini.
Dans les êtres créés par Dieu, il y a du mauvais qui ne vient pas de Dieu. Ces êtres ne sont pas divins. Etant autres que Dieu, ils n’ont pas sa divinité. Mais issus du divin, ils ont une présence de divin en eux.
Le mal fini qui atteint toujours une limite où il s’anéantit, est en opposition partielle avec le Dieu parfait infini qui est sans limites et ne peut s’anéantir.
Le mal qui est fini, est donc toujours dominé par le Dieu infini.
Le mal est toujours finalement dominé par le Bien, même si parfois il faut attendre longtemps avant de voir le Bien dominer le Mal. Mais même quand le mal semble dominer le Bien, c’est le Bien qui permet au mal de subsister tant que le Bien (Dieu) l’accepte, le tolère.
Le Mal peut disparaitre d’un seul coup ou lentement dans l’espace que lui accorde le Bien (Dieu).
Dieu seul est bon. Les Saints sont des mauvais qui se sont orientés vers le Bien, tout en restant des pécheurs touchés par le Mal. Le divin en eux brille avec plus d’éclat sans qu’ils s’en rendent compte. Il y a l’ombre et la lumière dans la création des êtres. Dieu n’est que pure lumière.
L’amour doit être examiné dans l’infini de Dieu. L’amour ne peut jamais devenir le mal. S’il devient toxique, il n’est plus l’amour.
Vu que tout être créé l’est par Dieu, il a en lui une parcelle de Dieu, mais il n’est pas Dieu. Le corps matériel est animé d’un souffle divin. Même celui du criminel ou celui de la panthère. L’être créé doit réussir sa vie en freinant au maximum toutes ses tensions négatives (passions, instincts), qui l’orientent vers le Mal, et qui souvent ne parviennent plus à l’en détacher. Pourtant, il ne peut perdre le souffle divin reçu de sa création par Dieu.
Un être créé par Dieu ne peut être anéanti vu son origine qui le protège même s’il nie cette origine. Son enveloppe matérielle, son corps, son esprit peuvent être détruits. Mais pas l’étincelle divine qu’il a reçue de Dieu en apparaissant dans le monde fini. L’être créé par Dieu est donc éternel. En mourant, il retourne à sa source divine. Pour d’autres parcours dans l’infini ?
Le Mal est très présent dans le monde, depuis l’origine.
Exemple : Dieu a permis que durant des millions d’années sur la planète Terre, règnent des animaux gigantesques et cruels. L’homme n’existait pas. Ces monstres créés par Dieu avaient aussi une étincelle de divin qui les rendait immortels.
La notion de durée a-t-elle de l’importance pour Dieu ? Mille ans est comme un jour pour Lui, dit l’Ecriture sainte. Mais les jours du prisonnier torturé actuellement dans sa cellule comptent essentiellement même si la durée du supplice est courte. Dieu participe totalement à chaque attaque du Mal contre le Bien, car il voit tout, sait tout.
Donc, Dieu pendant des millions d’années a pu voir les carnassiers monstrueux se battre en se dévorant les uns les autres. Ces êtres créés par Dieu ressentaient des souffrances terribles comme les prisonniers humains découvrent la douleur dans les salles de torture actuelles.
Il y a donc le Mal qui règne sur terre depuis des siècles et des siècles, et le Bien très discret mais qui à chaque confrontation face au Mal, parvient après un combat de plus ou moins longue durée à l’emporter sur le Mal.
Dans la prière du Notre Père, on demande que le règne de Dieu vienne. Cela veut dire que Dieu maître de l’univers infini, ne règne pas encore sur la Terre. Son royaume est proche mais non encore dominant.
Faudra-t-il attendre l’Apocalypse pour que le royaume de Dieu soit enfin installé sur la Terre, le Bien ayant récupéré toutes les créatures, après la disparition du Mal ?
Pourquoi Dieu permet-Il le Mal ? Dieu puissance infinie pourrait d’un souffle faire disparaitre le Mal de la surface de la Terre. Ce n’est pas le cas. Dieu tolère le Mal et ses effets horribles qu’on voit partout, de plus en plus. Cette attitude passive de Dieu peut être jugée scandaleuse. La religion catholique et les Evangiles indiquent que Dieu a permis la crucifixion et la mort de Jésus son fils bien aimé, Dieu fait Homme, seconde personne de la sainte Trinité.
Dieu a donc montré par son incarnation en Jésus, Dieu fait Homme, sa volonté de se diminuer jusqu’à descendre au niveau humain, mêlant sa divinité à son humanité. Dieu fait Homme, était totalement Dieu et totalement Homme.
Il a donc permis que le Mal agresse Dieu fait Homme, acceptant une provisoire réussite du Mal dans le supplice de Jésus et dans sa mort. Le Bien était vaincu. Trois jours plus tard, Jésus le fils bien aimé, le Dieu fait Homme, ressuscitait. Son corps était vu et touché par ses disciples.
La résurrection est-elle historique ou n’est-elle qu’un mythe ? La résurrection met un point final dans le combat entre le Bien et le Mal. C’est le Bien qui sera vainqueur jusqu’à la nuit des temps malgré les essais du Mal de reprendre sans cesse le combat contre le Bien, mais il sera toujours vaincu à la fin par le Bien.
Dieu puissance infinie est le maître de la vie et de la mort. Il peut ressusciter les morts, ce qui se fera à la fin des temps. Dieu permet que chaque jour par milliers des enfants naissent et sortent des entrailles maternelles. Dieu tisse les bébés dans le ventre de leur mère, et il peut faire naître comme il permet la fin de ses créatures en les laissant mourir. Mais ce n’est pas parce que les créatures disparaissent de ce monde qu’elles ne passent pas dans un autre état, soit la survie dans un autre espace visible ou invisible, car ce que Dieu crée est immortel, n’a pas de fin.
Tout reproche fait à Dieu au sujet de la présence du Mal dans le monde créé, se heurte à la puissance infinie de Dieu qui tolère ce Mal, l’ombre dans laquelle les créatures se meuvent avec le Bien.
Les créatures participent au combat du Bien contre le Mal. Ce combat est un des caractères les plus puissants de la Création. Les créatures peuvent choisir le camp du Bien ou le camp du Mal, et au cours de leur vie plus ou moins longue, changer de camp. S’ils meurent dans le camp du Mal, l’étincelle divine présente en eux du fait de leur origine divine, peut les sauver vu que l’Amour infini de Dieu ne rejettera pas ses créatures.
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Le petit magasin, par Henri de Meeûs
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J’avais ouvert un petit magasin, me dit X, en approchant sa tête de la mienne car je suis devenu un peu sourd avec l’âge. Il continua car il avait envie de me parler : « Je m’ennuyais comme employé de banque à effectuer durant vingt années des opérations sur titres dans le même département dirigé par la même personne, la directrice Félice, amie du grand patron.
J’ai lutté durant ces vingt années afin de garder avec elle une relation équilibrée entre la politesse, le sourire et la froideur. Mais la politesse fatigue les nerfs à la longue. Cette directrice surveillait principalement ses contacts avec le grand chef et n’avait que peu de soucis avec moi qui exécutais parfaitement ses instructions. Nous n’avions jamais une conversation détendue. Avec elle, c’était vite, vite, et moi, c’était oui, oui, parfaitement Madame, comptez sur moi
Vingt années, c’est long. J’avais des économies. Je vivais seul. Pas de famille, pas d’enfants, pas de maîtresse ou de passions repréhensibles.
Donc un matin, vers huit heures trente, alors que les employés étaient tous à leur poste dans la petite salle des opérations sur titres que je dirigeais, je me suis levé derrière mon bureau quand la Directrice est apparue pour saluer chacun des membres du personnel, et quand elle est arrivée devant mon bureau, je lui ai dit à voix suffisamment forte pour que les employés assis aux bureaux voisins et proches, entendent ces quelques mots : « Madame la Directrice, j’ai l’honneur de vous remettre ce jour ma démission car ma santé ne me permet plus d’effectuer les tâches quotidiennes pour lesquelles je suis payé dans votre entreprise. »
Je lui tendis l’enveloppe qui contenait ma démission, et je me remis au travail.
Je suis parti après le préavis de trois mois en usage à l’époque. On ne fit rien pour me retenir. J’étais content. Je ne tardai pas à découvrir un petit rez-de-chaussée à louer à bail commercial pour installer mon magasin. Peu de frais, une table, trois chaises, pas de travaux de peinture ou de menuiserie. Un petit local sanitaire. J’étais heureux que tout se déroulait sans problème. »
Et ensuite, dis-je ? Quel était votre activité commerciale ?
« Je vendais des consultations psychologiques sous forme de petits carnets dans lesquels les clients notaient ma réponse à leurs questions souvent nourries de leurs soucis et anxiétés. L’époque était très pénible, il y avait des guerres qui s’allumaient sur la planète. Mon magasin portait le nom : « Au havre de paix ». Les clients étaient rares au début, mais petit à petit, ils s’inscrivaient en rendez-vous, jamais plus de dix minutes par client. Certains clients satisfaits revenaient. J’avais imaginé un abonnement pour dix consultations. J’aimais cette occupation, je rendais service, heureux de les voir quitter le magasin avec un large sourire. »
Ce monsieur avait décidé de me parler, il habitait dans le quartier un petit appartement, son magasin était situé dans une autre commune. Nous nous croisions de temps en temps quand je promenais mon chien, mais nos échanges se limitaient à un bonjour et à une inclinaison de la tête, je ne me doutais pas de ses activités professionnelles ni de ses consultations qui semblaient apporter du réconfort.
Je vous félicite, dis-je, d’avoir trouvé une activité bienfaisante qui vient en aide aux angoissés.
N’est-ce pas, me répondit-il. Je serais vraiment heureux d’avoir l’honneur de vous recevoir à l’heure qui vous conviendra dans mon Havre de paix.
Et nous nous séparâmes, lui promettant d’y réfléchir.
Henri de Meeûs
Août 2022
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ven.
05
août
2022
Nous vivons une période de l’humanité où le mal, le mensonge et la destruction sont déchaînés. La Nature souffre avec un climat de plus en plus brûlant qui anéantit des forêts en quelques jours. Les pompiers sont dépassés, la faune et la flore sont détruites.
Qui sauvera les animaux prisonniers dans les brasiers ? Personne.
On repère maintenant que plusieurs feux ont une origine criminelle.
Des incendiaires multiplient leurs crimes le jour, la nuit. Mais le pouvoir judiciaire s’il trouve un coupable, le condamnera légèrement.
Dans leurs appartements surchauffés, ceux qui ne prennent pas de vacances, se claquemurent derrière leurs rideaux ou leurs volets fermés, regardant le thermomètre monter de 30° à 40°. C’est trop. On n’en peut plus. Les vieillards, dans leur séniorie, boivent des litres d’eau.
Les étés deviennent redoutables, font peur autant que les hivers rudes des temps plus anciens.
On sait que les étés caniculaires sont suivis, souvent, par des inondations, des tempêtes, des orages parfois effrayants. Comment se protéger ? L’être humain de plus en plus fragile devient nerveux. Son agressivité augmente car il ne peut supporter calmement la montée des périls.
Les peurs sont augmentées par les médias et les images dramatiques, qui passent en boucles. C’est à qui publiera la plus terrifiante.
La guerre en Ukraine décidée par le prince des démons multiplie les états de stress. On vit dans la pensée qu’après avoir réglé son compte à l’Ukraine, Poutine continuera ses destructions avec d’autres Etats qui ont osé fournir des armes aux Ukrainiens. Les nations occidentales sont tétanisées et les impulsives sanctions décrétées par elles contre la Russie, sans trop de réflexion, leur reviennent en boomerang, mal calculées, mal ajustées mal appliquées, comme le gaz que Poutine utilise en armes de guerre anti-occidentales, en fermant de semaine en semaine les robinets.
Pourquoi les Occidentaux n’interrompent – ils pas eux-mêmes les flux du gaz qui traverse sous terre leur pays et sous les flots de la Baltique ? Poutine serait incapable alors de vendre le gaz qui ne peut plus passer dans les canalisations situées hors de la Russie.
Je la vois souvent dehors, marchant à pas lents sur le trottoir. Elle traîne derrière elle une laisse. Au bout de celle-ci, un petit collier blanc accroché à la laisse. Le collier tressaute sur les pavés. Mais il n’y a ni chien ni chat au bout de celui-ci. Je me permets de l’arrêter. Elle me regarde en clignant des yeux. Je dis : « Madame, pourquoi cette laisse que vous tirez derrière vous ? » « Je promène mon chien, trois fois par jour chaque jour vingt minutes. Il faut qu’il sorte. » Elle ajoute : « C’est un chien de haute race. Il est invisible. Vous ne l’avez pas encore vu. Il s’appelle Brésil. » Et elle poursuit sa promenade.
Je rêve beaucoup. Je remercie le Seigneur de ne pas m’exposer à des cauchemars. Ces rêves sont vite oubliés.
Mes amis connus à l’université - nous avons le même âge – et moi, nous souffrions des mêmes problèmes dans la vie sociale :
1°) la dégradation des services bancaires où les clients qui étaient les rois, ont perdu le respect du monde bancaire, obligés de se plier aux folies de l’informatisation toujours plus poussée sous peine de n’être plus servis correctement.
2°) La fermeture des églises, c’est la déchristianisation partout.
3°) Les deux années de Covid ont abîmé la vie sociale : moins de réunions, d’invitations, de concerts, d’activités culturelles. On voit moins d’amis. Quelque chose est cassé. Et la guerre d’Ukraine n’améliore rien.
Elle est très âgée. 95 ans. A encore toute sa tête. Mais vivant seule dans un petit appartement, elle reçoit les visites quotidiennes d’un de ses fils. L’autre fils sort d’un long covid et doit se ménager et vivre au grand repos. Elle n’a plus le moral, et cherche à convaincre ses deux enfants de signer les documents l’autorisant à se faire euthanasier.. Elle est têtue et insiste. Une trop longue vie n’est pas un cadeau.
Les caractères innés de la petite fille de quatre ou cinq ans, jouant déjà à la petite dame.
M d’0 m’écrit à propos des aphorismes de Montherlant :
« Je goûte aux aphorismes de MONTHERLANT avec grand plaisir, ses aphorismes qui sont les plus vrais que je connaisse (avec ceux de Paul Valéry). (On peut le dire sans trembler, en attente de la fin de son purgatoire, qui s’éternise, Montherlant est bien le plus grand penseur au monde) ». L’aphorisme qui suit me ressemble, ajoute mon correspondant :
« Un, c’est possible ;
Deux, cela peut encore aller ;
Trois, c’est presque la foule ;
Quatre, cela devient dément. »
(Même chose pour moi. Je déteste le groupe et la foule.)
Joie de rencontrer un jeune Français qui goûte à la beauté des textes de Montherlant !
On fait un foin du dernier Louis-Ferdinand Céline, Guerre, un inédit publié il y a quelques mois par Gallimard. Ce livre assez grossier n’est pas un chef d’œuvre. Vendredi 29 juillet 2022, sur deux pages, le journal Libération sort un article de philologues pour mettre en doute le classement chronologique de Guerre établi par l’éditeur par rapport à deux œuvres de Céline, Voyage au bout de la nuit et Casse-Pipe. Les philologues aiment se perdre dans les détails minuscules et passent souvent à côté de l’essentiel. Ils veulent montrer que l’éditeur et les ayants-droits de la succession donnent une représentation inexacte des dates de création de Guerre ! Mais qu’est- ce que cela change ?
Extrait du Journal de Kafka : 14 février 1914 (Pléiade, Gallimard Journaux et lettres, 1897-1914, p. 390) :
« S’il m’arrivait de me tuer, personne, à coup sûr, n’en serait responsable, quand bien même le premier motif manifeste serait le comportement de F. Dans un demi-sommeil je me suis déjà imaginé la scène qui se produirait si, en prévision de la fin, j’arrivais à son appartement, une lettre d’adieu dans la poche, me faisais éconduire en tant que prétendant, posais la lettre sur la table, me dirigeait vers le balcon en écartant vivement tous ceux qui se précipiteraient pour me retenir, et sautais par-dessus la balustrade, obligeant leurs mains à me lâcher tour à tour. Or dans la lettre, il y aurait écrit que si je me jette par la fenêtre, c’est à cause de F., mais que, même si elle avait accepté ma demande, ça n’aurait pas changé grand-chose pour moi. Ma place est en bas, je ne vois aucun autre arrangement, il se trouve que F. est par hasard la personne à même laquelle s’affiche ma destinée, je ne suis pas capable de vivre sans elle et je n’ai plus qu’à sauter par la fenêtre, mais je ne serais pas capable non plus, et F. le devine, de vivre avec elle. Pourquoi ne pas y employer cette nuit ? Déjà m’apparaissent les orateurs de la soirée parentale d’aujourd’hui, qui ont parlé de la vie et des conditions à créer pour elle, mais je m’accroche à des idées, je vis complètement embarqué dans la vie, je ne le ferai pas, je suis froid comme tout, triste d’avoir une chemise qui me serre au cou, je suis maudit, je happe l’air dans le brouillard. »
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L’extrême discrétion du Pape François dans la guerre de Poutine à l’Ukraine ! Pourquoi ? On a reproché le silence de Pie XII lors du massacre des Juifs. Qui connait et dira le pourquoi de cette réserve face aux crimes de Poutine ?
On parle souvent des valeurs à défendre envers et contre tout. Nos valeurs européennes ! Nos valeurs de civilisation ou des démocraties !
Grande escroquerie qui se cache derrière des mots vides de sens et de contenu. Les valeurs du monde sont le fric, le pouvoir, la jouissance avec les multiples plaisirs. En le chacun pour soi.
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ven.
01
juil.
2022
Cette guerre d’Ukraine n’en finit pas. La Russie attaque systématiquement les villes et les villages avec son énorme artillerie, détruisant tout, immeubles, palais, églises, hôpitaux, écoles, avec des milliers de morts civils et militaires et des milliers de blessés. Cette entreprise, méthodique, n’oublie rien. C’est le rouleau compresseur, lent, qui écrase à fond. Il ne restera rien de l’Ukraine sinon des ruines.
On perçoit le recul des Ukrainiens malgré leur courage immense. Ils supplient qu’on vienne les aider, qu’on leur procure au plus vite des armes lourdes et modernes pour riposter à la puissante artillerie russe, dix fois plus nombreuse que celle des Ukrainiens.
Les Européens ont promis beaucoup, mais ces armes arrivent au compte-gouttes. Les Européens qu’on croyait unis pour aider l’Ukraine sont en réalité divisés. Les Allemands, dépendant pour 60/100 du gaz russe, livrent peu d’armement. Les Russes menacent ceux qui veulent fournir des armes à l’Ukraine de les traiter de co-belligérants.
Les Russes s’amusent à sortir les menaces nucléaires, tactiques et même stratégiques, pour faire rentrer les lapins occidentaux dans leurs terriers.
Poutine est un être complexé. Il est petit de taille. Il a des origines modestes. Il a le pouvoir. Peut-être est-il malade et n’a plus beaucoup de temps à vivre. Mais il s’est construit une histoire glorieuse de l’Empire russe depuis les premiers tsars, et il se prend pour un nouveau Pierre le Grand chargé de reconstruire un nouvel Empire russe après la chute des Soviétiques (Eltsine, Gorbatchev) qui ont permis le morcellement des républiques ex-soviétiques, dont certaines se sont empressées de se rapprocher de l’Europe, de l’Otan, et pour lesquelles Poutine est le diable qui veut les récupérer sous prétexte de les protéger des nazis, c’est-à-dire de l’Europe occidentale, libre mais dépourvue d’une armée européenne de taille à résister aux Russes..
La population russe nourrie de propagande réagit peu. La crainte des emprisonnements et des camps la fait taire. Poutine continue. L’armée lui obéit. Pas de rebelles jusqu’à maintenant et d’autant moins que l’armée russe qui avait mal commencé sa campagne en février et mars 2022, s’est ressaisie et fait actuellement reculer l’armée Ukrainienne moins lourdement armée.
L’Europe, au début unie, a promis monts et merveilles aux Ukrainiens, afin de leur donner une plus forte résistance ; on allait leur procurer des armes modernes qui allaient rivaliser avec celles des Russes. Mais les armes promises arrivent trop lentement. Et l’Ukraine qui a 100 à 200 tués militaires chaque jour est en train de se décourager et d’abandonner certaines villes ou villages pour essayer de résister sur d’autres points du territoire devenus cruciaux.
Le moral baisse. Les médias s’intéressent moins à cette guerre. Il faut du neuf ! Les Usa ont abondamment promis des milliards de dollars et de nombreuses armes de guerre à condition qu’elles ne seront pas tirées sur la Russie, elles ne peuvent pas toucher le sol russe, c’est l’ordre de Biden qui à 78 ans ne semble pas dans la meilleure forme pour commander l’armée des Etats-Unis lors d’une crise mondiale.
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Un bijou littéraire est apparu en juin 2022, édité par le Musée René Magritte, 135 rue Esseghem à 1090 Jette-Bruxelles, tél : 00 32 2 428.26.26. ou info@magrittemuseum.be
Il s’agit d’un livre de 113 pages rassemblant plus de 500 aphorismes de Henry de Montherlant, choisis par le directeur de ce musée, Monsieur André Garitte.
Titre du livre : Montherlant le plus grand penseur au monde.
Prix du livre = 12 eur (plus 4 eur frais postal Belgique, et 13 eur frais postal Europe).
Compte bancaire = BE 22.0682.1674.8547
Livre remarquable par son contenu et sa présentation.
Voici de courts extraits de l’introduction d’André Garitte :
« Ce livre contient plus de 500 sagesses ou idées réussies. Après des années de recherche en littérature (de Platon à Schopenhauer et de Nietzsche à Sartre), il s’est avéré qu’aucun autre philosophe ou moraliste ait jamais été à même de concevoir autant de sagesses. Ce tour de force fait donc d’Henry de Montherlant (1895-1972) « le plus grand penseur au monde ». Ses atouts sont : une grande lucidité, un génie logique, une sensibilité pour l’essentiel, la profondeur d’esprit et un style limpide. Qui croit qu’un autre écrivain atteint le même niveau peut proposer un ensemble aussi valable. Nous n’en avons en tout cas jamais trouvé. (…)
« Cela commence déjà avec le nom : Montherlant. Il est si beau, si noble, si relevé à l’oreille. Le simple fait de prononcer son nom est un plaisir. Il avait aussi une tête expressive, une vraie tête de caractère avec des yeux pénétrants. Avec par-dessus une étendue de cheveux droits, dressés et combatifs, comme on en voit rarement. (…)
Est bien inhabituel et remarquable le fait qu’un homme qui atteint un si haut niveau voulût absolument faire ses preuves physiquement aussi. Course à pied, football, tauromachie, un peu de boxe, volontaire pour son pays pendant la Première Guerre, c’est vraisemblablement sans fin. Heureusement son cerveau est resté intact malgré tout. (…)
Personne n’a jamais tutoyé Montherlant et on ne pouvait pas non plus l’appeler par son prénom. Il donnait l’impression d’être hautain à bon nombre de personnes, mais par ailleurs il repoussait les snobs et les hommes de pouvoir. Et il côtoyait volontiers des êtres simples d’extraction modeste. (…)
Le vrai Montherlant ne correspondait donc pas toujours à la figure publique. Comme lorsque vers 1959, le journaliste anversois Georges Krakowsky, qui admirait l’écrivain, partit à Paris avec son amie Nadia Donckerwolcke pour aller à la recherche de son idole et le rencontrer. Ils sonnèrent chez lui Quai Voltaire, le long de la Seine. Montherlant lui-même apparut à la porte en peignoir et dit : « Monsieur de Montherlant n’est pas à la maison » (témoignage de Nadia Donckerwolcke, 2019).
André Garitte
Directeur du Musée René Magritte
ven.
03
juin
2022
Cette guerre d’Ukraine va nous emporter bientôt dans un conflit généralisé entre Poutine et les pays démocratiques occidentaux (les trente membres de l’Otan, notamment).
Nos villes seront détruites comme celles de l’Ukraine, car nous sommes trop lâches, trop effrayés par l’attitude inattendue et criminelle de Poutine, qui a tétanisé les chefs d’Etat de l’Ouest. Même Biden, trop âgé, aurait mieux fait de se taire plutôt que d’annoncer dès le début de l’attaque russe, qu’aucun soldat américain ne sera confronté aux Russes en Ukraine. Fuite éperdue, et dès le 22 février, des conseillers Américains comme ceux fuyant Kaboul.
A nouveau, Poutine est rassuré, lui qui détruit ville après ville du territoire ukrainien. Il a le champ libre.
Etonnement de Biden de constater ensuite la résistance des Ukrainiens et revirement de sa stratégie : il appuie maintenant les Ukrainiens avec des milliards de dollars pour les armer et il leur envoie un matériel militaire très performant des arsenaux américains.
Mais la livraison des nouvelles armes aux Ukrainiens, pour répondre à l’artillerie russe, est très lente, et les Ukrainiens en demandent chaque jour davantage, et crient chaque jour plus fort car le temps travaille contre eux ; l’armée russe a compris ses erreurs tactiques et concentre le gros de ses forces, une artillerie variée et destructrice, sur certaines villes, prises une par une, vidées pour la plupart de leurs habitants en fuite, et elles seront complètement détruites.
Poutine cherche à dominer d’abord le Donbass.
Le Donbass est un bassin houiller, de l'est de l'Ukraine et frontalier de la Russie, situé entre la mer d'Azov et le fleuve Don. C'est une région économique et culturelle importante de l'Ukraine, qui comprend deux oblasts de l'est du pays : l'oblast de Donetsk et l'oblast de Louhansk. C’est là, durant ces derniers jours de mai 2022, que les combats entre Russes et Ukrainiens ont atteint une très forte intensité.
Et maintenant le président américain Joe Biden a exclu ce lundi 30 mai la livraison à l'Ukraine des systèmes de lance-roquettes (MLRS) à très longue portée et très performants, qui auraient pu renverser le sort de la bataille. En cause : leur capacité à atteindre la Russie. Biden ne veut pas attaquer le territoire russe. Mais il n’interviendra pas avec ses troupes, avions et chars en première ligne, pour stopper les dévastations russes en Ukraine.
Les Ukrainiens s’estiment trahis par cette promesse non tenue par Biden, qui les met en difficulté dans le Donbass, où l’artillerie russe domine de loin l’artillerie adverse.
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Aucun chef d’état membre de l’Otan n’a pris le risque d’engager des troupes, dès le début de cette guerre, pour défendre l’Ukraine, ni même de menacer Poutine d’une intervention quand les bombardements russes se sont multipliés, dévastant villes et villages de ce beau pays, grenier de l’Europe.
Poutine rassuré par Biden le gaffeur du retrait américain voyait toute l’Ukraine offerte, territoire immense à ajouter à son immense pays.
Poutine nous a fait croire que ses revendications se limiteraient aux territoires russophones du Donbass sis le long de la frontière russe. En réalité, depuis le début, il voulait l’Ukraine toute entière et la Mer Noire et la Mer d’Azov, bientôt entièrement russes.
Et ensuite il s’attaquera à la petite Moldavie, aux trois états baltes, et ensuite il démembrera la Pologne déjà martyrisée par les Allemands et les Russes qui se la partagèrent en 1939.
Poutine est rancunier et Il ne pardonnera jamais aux Ukrainiens leur résistance ; il détruira chacune des villes, chacun des villages. Il s’emparera des récoltes abondantes pour les envoyer en Russie ou vers certains pays vassaux comme la Biélorussie. Il pillera l’Ukraine de ses richesses céréalières, de ses métaux, de ses terres rares. Il la privera de ses ports, il déportera, jugera, condamnera.
Il y aura des milliers de morts qui s’ajouteront aux cadavres innombrables déjà comptés pour les quatre premiers mois de cette guerre scandaleuse.
La guerre mondiale va donc éclater emportant les états endormis de l’Europe, peu armés, persuadés d’être protégés par l’Otan et les USA. Pauvres naïfs…
Oui, penser que cette opération spéciale invasion-guerre se limitera à l’Ukraine est naïf.
Poutine ne va pas risquer son sort ni celui de ses forces militaires, dans son rêve de reconstitution d’un nouvel empire russe, s’il n’est pas convaincu de gagner. Il risquera tout, comme le joueur au casino. Ses mouvements et progressions sont lents et implacables, précédés par les tirs d’une immense artillerie qui tue, par milliers, les militaires et les civils ;
il détruit et rase les immeubles des villes, les beaux monuments, les bâtiments historiques, les écoles, hôpitaux et théâtres, les maisons et fermes campagnardes. Aucune fin pour arrêter la destruction systématique par celui qui a annoncé depuis le début que ses buts seront atteints. Son opinion publique gavée de communications mensongères est muette, et les rarissimes opposants sont emprisonnés dans les délais les plus courts.
Qu’attend notre Dieu pour manifester sa colère contre les démons ? Il est temps, Seigneur, que votre Justice infinie se manifeste..
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En 1945, notre population belge était persuadée que la paix règnerait très longtemps, malgré la période soviétique et la guerre froide qui ont suivi la seconde guerre mondiale.
« La dislocation de l'URSS se produisit le 26 décembre 1991 lorsque le Soviet suprême de l'Union soviétique et le Soviet des Républiques du Soviet suprême de l'Union soviétique, par la déclaration n° 142-N (N = Н en russe) créèrent la Communauté des États indépendants (CEI) et reconnurent officiellement la séparation, intervenue dans les mois précédents, des républiques de l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), reconnaissant ainsi formellement la disparition de l'Union soviétique en tant qu'État et sujet du droit international.
La veille, le 25 décembre, le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, huitième et dernier dirigeant de l'URSS, avait démissionné, déclarant son poste supprimé et transférant ses pouvoirs, y compris le contrôle des codes de lancement de missiles nucléaires, au président de la fédération de Russie, Boris Eltsine. Ce soir-là, à 19 h 32, le drapeau soviétique fut abaissé pour la dernière fois du Kremlin et fut, le lendemain à l'aube, remplacé par le drapeau russe pré-révolutionnaire.
Auparavant, d'août à décembre, les quinze républiques soviétiques, Russie comprise, avaient fait sécession de l’Union soviétique et aussi dénoncé le Traité sur la création de l'URSS. La semaine précédant la dissolution officielle, onze républiques signèrent les accords d'Alma-Ata établissant officiellement la CEI et déclarant que l'URSS avait cessé d'exister. Les révolutions de 1989 et la dissolution de l'URSS marquèrent également, pour plus de vingt ans, la fin de la guerre froide.
Plusieurs des anciennes républiques soviétiques, comme la Biélorussie, l'Ukraine, la Moldavie, l'Arménie et les cinq d'Asie centrale maintinrent des liens étroits avec la Fédération de Russie et formèrent des organisations multilatérales telles que la CEI, la Communauté économique eurasienne, l'union de la Russie et de la Biélorussie, l'Union douanière de l'Union eurasiatique et l'Union économique eurasienne afin de renforcer la coopération économique et en matière de sécurité. En revanche, les pays baltes rejoignirent l'OTAN et l'Union européenne.
Lorsque l’Etat soviétique s’est effondré et que les républiques de la Fédération de Russie ont pris leur indépendance, les démocraties européennes toujours rassurées, n’ont pas vu venir le danger malgré plusieurs signes, que la guerre s’annoncerait avec les premiers combats en Georgie, et les destructions en Tchétchénie, déclenchées par la stratégie de Poutine.
L’erreur de l’Europe est de n’avoir pas compris que Poutine haïssait les démocraties et leur richesse, lui qui, ne parvient pas à atteindre, pour son immense Etat, le plus grand de la planère, un produit national brut plus élevé que celui de l’Epagne ou celui des Pays-Bas.
Poutine est un complexé qui n’oublie aucune humiliation, aucune offense. Il déteste les occidentaux et leur vie relâchée, même s’il n’est pas un ange mais plutôt un chef de gang immensément riche, régnant par la terreur, les assassinats et la corruption. Il méprise Macron, Brigitte et leur fort de Brégançon où il fut invité. Il humilie Macron lors de leur entretien à Moscou au début de la guerre d’Ukraine, démontrant l’inutilité du Président des Français, ivre de paroles mais qui n’obtient aucune concession, chacun assis à l’extrémité d’une table digne d’Alice au pays des merveilles.
Poutine ne reculera pas car il ne veut pas perdre la face, s’étant déjà trompé dans sa stratégie du début de la guerre d’Ukraine, ce qui a causé la mort de milliers de soldats russes, mal commandés malgré un armement abondant et meurtrier, fusées, missiles, chars, avions, répandant terreur et destruction.
Henry Kissinger a appelé l'Ukraine à céder une partie de son territoire pour arrêter la guerre. Il estime que l'Occident devrait forcer le pays à négocier. C’est vite dit !
L'ancien secrétaire d'État américain Henry Kissinger a déclaré au Forum de Davos que l'Ukraine devait céder du territoire à la Russie pour aider à mettre fin à l'invasion, suggérant une position contre laquelle la grande majorité des Ukrainiens s'opposent, selon le Washington Post/Daily Telegraph.
Kissinger a également appelé les États-Unis et l'Occident à ne pas rechercher une défaite honteuse pour la Russie en Ukraine, avertissant que cela pourrait saper la stabilité à long terme de l'Europe.
Soulignant que les pays occidentaux ne doivent pas oublier l'importance de la Russie pour l'Europe et ne pas être "emportés" par les sentiments actuels, Kissinger a également exhorté l'Occident à forcer l'Ukraine à accepter des négociations avec le statu quo ante ou l'état antérieur des relations.
C’est vite dit !
« Les négociations devraient commencer dans les deux prochains mois avant de créer des remous et des tensions qui ne seront pas facilement surmontées. Idéalement, la ligne de démarcation devrait être un retour au statu quo précédent », a déclaré l'ancien secrétaire d'État américain.
Selon lui, la poursuite des hostilités ne signifiera pas la liberté pour l'Ukraine, mais une nouvelle guerre contre la Russie elle-même.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a souligné que certaines de ses conditions pour entamer des pourparlers de paix avec la Russie incluraient la restauration des frontières avant l'invasion.
Les commentaires de Kissinger interviennent alors que les dirigeants mondiaux affirment que la guerre de la Russie en Ukraine a remis en question "l'ensemble de l'ordre international".
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré aux dirigeants mondiaux à Davos que la guerre n'était pas seulement "une question de survie de l'Ukraine" ou "une question de sécurité européenne", mais aussi "une tâche pour l'ensemble de la communauté mondiale".
Elle a condamné la « rage destructrice » du président russe Vladimir Poutine, mais a déclaré que la Russie pourrait un jour retrouver sa place en Europe si elle « retrouvait le chemin de la démocratie, de l'État de droit et du respect d'un ordre international fondé sur des règles ». « Parce que la Russie est notre voisin. » Bla-bla européen ?
Madame von der Leyen est très optimiste. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a fermement rejeté la possibilité que son pays cède une partie de son territoire au nom d'un accord de paix avec la Russie. Dans son traditionnel discours vidéo du soir, Zelensky a critiqué les propositions de certains politiciens occidentaux demandant à l'Ukraine de faire des concessions à Moscou, notamment en renonçant à son territoire, a rapporté l'agence de presse ukrainienne UNIAN.
Ces "grands géopoliticiens" qui proposent de telles solutions ignorent "les intérêts des Ukrainiens ordinaires, les millions qui vivent réellement dans les territoires qu'ils proposent d'échanger contre l'illusion de la paix", a déclaré Zelensky cité par l'Associated Press. Nous devons toujours penser aux intérêts du peuple et nous rappeler que les valeurs ne sont pas que des mots, a déclaré le dirigeant ukrainien.
Il a exprimé sa perplexité face aux « missiles russes… malgré les dizaines de milliers d'Ukrainiens tués… malgré Bucha et Marioupol. Malgré les villes ukrainiennes détruites », à Davos, par exemple, M. Kissinger a sauté du passé profond et a dit donner à la Russie un morceau de l'Ukraine ». Afin de ne pas aliéner la Russie de l'Europe. J'ai le sentiment que pour M. Kissinger, l'année n'est pas 2022, mais 1938. Et il pensait qu'il ne parlait pas au public de Davos, mais de ce qui était alors Munich, a déclaré Zelenski.
(Sources Wikipedia)
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lun.
02
mai
2022
POEMES
Sur la destruction de l’Ukraine (2022)
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Mon bel amour, mon tendre amour,
Que dis-tu de ces monstres qui envahissent nos terres
Qui réduisent en miettes nos palais, nos demeures,
Qui tuent nos enfants, nos bébés et nos chiens ?
Nous vivons en enfer
Les grand-mères s’épuisent nuit et jour
Dans les caves étouffantes
A soigner ceux dont les mères sont mortes
Enterrées vite, vite, quand les mugissements des sirènes
Se taisent.
Nos hommes sont loin en avant
Sur le front
Courageux maris, soldats, fils intrépides,
O mes tendres virils avec vos longues armes
Vous explosez les tanks, incendiez les hélicoptères
Qui rasant les terres neigeuses laissent derrière eux
Des flammes rouges orangées
Avant de s’écraser près de nos fermes.
Coup au but ! Vive celui qui a bien visé la cible !
Chers Ukrainiens, mon esprit ne vous abandonne pas,
Je vous parle à l’oreille doucement
A vous réfugiés en longues files sur les routes
Marchant vers les gares et les stations de cars,
Les attentes s’allongent dans les couloirs
Ou dehors dans le froid
Vos vies ne comptent pas sous les bombes
Explosant sur vos têtes.
Les tirs sont suspendus pour une heure ou deux
On leur a dit, mais qui l’a dit
Le temps de rassembler quelques affaires
Du linge, des lainages, sans oublier des photographies
Et courir, marcher, fuir
Si fatigués de ne plus dormir
S’entasser dans les gares
Des heures et des heures.
Dans l’attente du train sauveur
Quais de départ, quais d’arrivée
Aidez-nous par pitié, nous n’en pouvons plus.
Vous avez cru les démons harnachés de noir
Qui vous crient en avant, vite, vite.
Où sont mes petits, et ma fille, et mon mari
Elle a dit je n’ai plus mangé depuis deux jours
Et j’ai soif, je suis malade, mes jambes sont de l’ouate.
Je vais mourir de tant vous regarder
Du matin au soir et la nuit
Je ne puis vous serrer dans mes bras
Ni sécher vos larmes sur vos joues grises, sales,
Pauvres grandes dames courageuses
Héroïnes paysannes, ouvrières saintes
Je prie à vos genoux.
Ils sont pressés comme des citrons
Tant la mort les enserre
De partout
Ils ne peuvent respirer, ils n’ont plus de maisons
On ne respecte pas les domiciles
Façades béantes
Comment est-il permis de tant détruire ?
Seigneur, Créateur, Puissance infinie,
Vos chéris sont mis à mort
Qu’attendez-vous pour les protéger ?
Cela devient insupportable, les mots sont inutiles.
Et les prières ? Etes-vous sourd ou aveugle
Petit Seigneur des causes ardues ?
°°°°°
Hurlements dans les villes dévastées,
Femmes violées puis abattues
Dans les caves ou sur les routes.
Enfants déportés dans la noire Russie
On voit quelques chiens, les habitants sont morts.
Des ponts sont cassés, interdiction de passage
Les grands immeubles, les maisons simplettes
Sont comme des boites d’allumettes
Tous les efforts des bâtisseurs durant des siècles
Anéantis en quelques jours
Ils étaient fiers de leur travail
Mais c’est fini
Tout est détruit
Le démon a tout saccagé avec ses fusées,
Ses bombes, ses missiles
Le mal ne s’économise pas
On rit en enfer
Malheur à Poutine et malheur aux vivants qui l’ont suivi.
Le Ciel est-il vide ?
Le démon a créé un missile le plus puissant du monde
Et le plus destructeur,
Il bat tous les records et se nomme Satan.
C’est son nom, je n’invente pas.
Dieu puissant Créateur encore combien de temps
Avant que votre justice fasse trembler le criminel
Qui laisse sa trace partout où il passe.
Bave de limace
Pauvres corps abandonnés sans sépulture
Assassinés.
Les oiseaux se sont tus.
Les Ukrainiens seuls à se défendre
Répondent coups pour coups
Aux tueurs grimaçant dans leurs tanks
Semeurs de ruines
Votre tour viendra Européens
Ivres de mots, de commentaires,
Ravis de n’être pas sous les feux du démon
Gazés, violés,
Tirés comme des lapins,
Pulvérisés sous les bombes.
Cela n’arrivera pas, disent-ils, il n’osera pas nous attaquer.
L’Otan est notre armure
Se rassurent les naïfs sans armée
Ce sera trop tard méchants bavards
Le démon viendra chez vous
Cheval noir de l’Apocalypse
Ses brides sont lâchées
Courageux Ukrainiens, vous criez au secours,
Hommes et femmes dans les caves
Ou le métro durant des mois
Qui vous répondra parmi les beaux parleurs ?
Je pense à vous
Militaires voltigeurs assénant vos coups
Rares mais bien ajustés
Mortels
Dans vos souterrains de Marioupol
Cernés par les diables qui ne vous laisseront pas sortir
De votre usine géante aux mille dédales
Il vous a traités de mouches
Vous tuera si vous quittez vos catacombes
Gloire à la Pologne
Mère accueillante aux enfants, femmes, vieillards
Trois millions de réfugiés
A Varsovie on parle tant de langues depuis la guerre
De 2022.
Le démon a coupé le gaz à la Pologne
Merci pour le cadeau, Vladimir Poutine
Qui se signe de la Croix dans les églises orthodoxes
Où les popes russes se rengorgent
Encensant le Maitre du Kremlin.
H de M.
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mar.
05
avril
2022
Un démon est sorti de l’enfer pour envahir le 24 février 2022, avec ses troupes de fer et de feu, l’Ukraine de vieille civilisation, peuplée d’habitants pacifiques unis dans une jeune démocratie.
Maintenant, chaque jour et chaque nuit, ce pays est dévasté par les bombardements d’avions et de centaines de missiles russes.
Ville après ville, chacune est détruite. Certaines rasées. Plus un immeuble debout. Dans les caves, des Ukrainiens qui n'ont pas voulu fuir, tandis que plus de cinq millions, surtout les femmes et leurs enfants, se sont réfugiés en Pologne, en Moldavie, en Roumanie, et dans d’autres pays proches qui les accueillent chaleureusement, quoique ces pays voisins eux-mêmes sont sous la menace d’être attaqués à leur tour par l’envahisseur démoniaque.
Chaque jour, chaque nuit, des milliers d’êtres humains, y compris des femmes, des enfants, des bébés, sont écrasés sous les décombres d’immeubles innombrables ; ceux qui survivent, se terrent dans les caves, des jours et des nuits, parfois des semaines, sans sortir.
Dieu devrait hurler dans l’espace infini et renvoyer les êtres diaboliques dans leur géhenne. Non, Poutine est le seul maître qui commande, le président Biden des USA ayant, dès le début de l’invasion, déclaré stupidement qu’aucun militaire américain ne viendrait porter secours aux Ukrainiens attaqués. Débrouillez-vous ! Les Américains sont au spectacle télévisuel. Et l’ennemi poutinien sait qu’il a le champ libre pour ravager et tuer.
Ces quarante millions habitants d’Ukraine ont une petite armée d’active et de réserve, avec peu de blindés et quasi pas de marine ; les militaires d’active sont 60.000 face aux 200.000 soldats russes équipés d’une formidable artillerie et de centaines de tanks et des milliers de missiles. Les Ukrainiens ne peuvent compter que sur leur courage, sur leur connaissance du terrain et sur leur mobilité. Ils ont des armes légères air-sol, et les munitions que leur envoient par camions les pays de l’OTAN. Impossibilité, en effet, d’enfreindre l’interdiction du démon de survoler l’espace aérien de l’Ukraine.
Etonnamment, et malgré la disproportion des forces, les Ukrainiens se battent comme des lions. Ils ont été formés par l’armée américaine depuis une dizaine d’années. Mais les quelques Américains diplomates ou militaires encore en mission en Ukraine ont dû la quitter huit jours avant le 24 février suite à l’ordre du président Biden, de rentrer au pays, informé par ses services d’espionnage de l’imminence de l’invasion russe.
Biden le Démocrate refuse le moindre contact entre l’armée russe et l’armée américaine. Trop dangereux ! Risque de choc nucléaire et de troisième guerre mondiale.
Donc l’Ukraine non membre de l’Otan, ne sera pas défendue par l’Amérique même si elle donne aux Ukrainiens des milliards de dollars, et leur envoie des milliers d’armes légères, avec des missiles air-sol et des défenses anti aériennes.
Le silence du Pape comme chef de la chrétienté est assourdissant. Sauf quelques mots à son balcon le dimanche. Il est fâché, il déteste la guerre,
Il parle à juste titre de guerre sacrilège, mais il ne désigne ni ne condamne pas nommément le démon responsable de l’invasion qui dévaste l’Ukraine. Un nouveau Pie XII trop prudent ? Il serait temps qu’il renvoie les diables en Enfer. A moins qu’il n’intervienne via sa diplomatie secrète ?
Le pape jésuite ressemble à Ponce-Pilate.
Il lui faut sans doute ménager aussi les Eminences religieuses orthodoxes qui se déchirent entre Kiev et Moscou.
Chaque jour, chaque nuit, depuis le 22 février, c’est le spectacle continu, atroce, d’immeubles effondrés, hachés, perforés, incendiés, noircis, ruinés sous les coups des missiles ou des bombes aériennes russes, affreux spectacles de terribles destructions qui réduisent les villes et villages à un tas de matériaux éparpillés, déchiquetés, à des déchets et des cendres. Les façades sont éventrées, les toitures sont aplaties. En-dessous, les morts et les blessés.
Parfois dans les communes que les Russes ont quittées, des cadavres d’Ukrainiens en tenue de civils sont allongés sur le bas-côté des routes. Assassinés. Tirés comme des lapins. Certains ont les mains liées derrière le dos.
Mais dans les caves, il y a encore des Ukrainiens vivants, certains en treillis militaires, qui survivent pour défendre leur pays très aimé. Beaucoup ont mis à l’abri leur femme et leurs enfants dans les pays voisins. Surtout en Pologne. Courageuse Pologne toujours au premier rang, et victime sacrée en Europe. Pologne bouc émissaire dont on déchire les morceaux. Pologne civilisée voisine d’une nation devenue folle dont le chef Poutine a prévenu d’utiliser le feu nucléaire si on lui résiste.
Dans les ruines, on voit des centaines de cadavres ; les corps ne sont pas tous enterrés. Vu les tirs en surface, il est parfois impossible d’être fossoyeurs. Parfois les « services sanitaires ukrainiens » travaillent à creuser des fosses la nuit pour y placer les pauvres morts. Mais plus les combats sont intenses, plus il y a de morts qui jonchent les trottoirs et les rues, ou écrasés dans les ruines.
On dit maintenant que les Russes mal organisés, trop jeunes combattants, qui, dans certaines villes, reculent sous les contre-attaques ukrainiennes, abandonnent leurs morts sur place, laissant aux Ukrainiens la charge de ramasser, d’enterrer ou de brûler les cadavres russes
Quand je contemple durant des heures depuis tant de jours le spectacle abominable de cette guerre, je vois maintenant que le Mal n’arrête pas quand il se lance dans l’anéantissement de l’être humain. Rien ne résiste à ses avancées. Le diable tueur déteste l’être humain, il le méprise, le viole, le fait hurler de douleur.
Les généraux russes qui, sous les ordres du Démon, pilotent cette invasion poutinesque, ordonnent des milliers de tirs sur une population pacifique, sans défense importante, sauf le nombre de sa population (40 millions d’habitants), n’ont-ils aucun recul, aucun remords, d’avoir commis ces innombrables atrocités ?
Il faut interdire aux subordonnés d’exécuter les ordres supérieurs, et ne pas hésiter à risquer sa propre vie en désobéissant. Qui osera ?
Ce superbe pays avec ses belles villes anciennes, berceau de la Russie, ses grands espaces fertiles, grenier de l’Europe, est détruit jusqu’à la racine. Pertes immenses irréparables. Massacres entre frères et cousins, tant il y a de familles mixtes russo-ukrainiennes.
Viols des maisons, des appartements, mais viols aussi des esprits et des corps. Folie qui guette les habitants sans cesse stressés par le bruit des sirènes et des explosions qui percent de frissons les corps à toute heure du jour et de la nuit. Fracas assourdissant des missiles qui éclatent et ravagent d’un coup une rangée d’immeubles devenus des clapiers charbonneux, ouverts incendiés à tous les vents.
Cette guerre montre la bêtise du Démon que rien n’arrête, mais le Mal s’épuisera soudain sous la masse de ses crimes, avec la mort des responsables. Le Mal est toujours perdant à la fin, même si cela peut prendre du temps. Poutine finira mal. Le Bien triomphera.
Des familles entières sont bloquées durant des jours et des jours dans des caves sous leurs immeubles démolis, n’osant pas sortir, privées d’eau et de nourriture, mangeant leurs animaux de compagnie pour survivre, attendant de pouvoir intégrer des colonnes de cars organisées sur place par la Croix-Rouge, sans certitude que les routes seront à l’abri du feu ennemi, sans connaître d’avance la date de la mise en mouvement de ces colonnes.
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La ville martyre : MARIOUPOL (source Wikipedia)
Assiégée depuis la fin du mois de février, la ville portuaire de Marioupol à l'est de l'Ukraine sur la mer d'Azov est détruite à plus de 90%. Peuplée de 450.000 habitants avant la guerre, environ 160.000 personnes seraient toujours coincées sur place. La ville tient bon, mais l'armée russe ne relâche pas la pression.
Malgré les
bombardements incessants et les milliers de civils tués depuis le 24 février, Marioupol tient bon. Assiégée depuis le début de l’offensive russe, ce port situé au sud-est du pays sur la mer
d'Azov est au centre du conflit. Les habitants qui n’ont pas pu fuir la ville doivent vivre dans des conditions compliquées, sans eau potable ni électricité.
Malgré la résistance rencontrée, l’offensive se poursuit à Marioupol. Le 21 mars, Kiev a rejeté un ultimatum lancé par Moscou. Pourtant, une maternité a été frappée, des zones d’habitations ont été rasées et un théâtre, où des civils s’abritaient, a été bombardé, faisant environ 300 morts.
Une ville stratégique
Marioupol est une ville stratégique pour les Russes. « C’est même le seul port que les Russes ne maîtrisaient pas dans leur volonté de faire la jonction entre les
territoires de Crimée et le Donbass », détaille Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe. Depuis le début de l’offensive, les ports de Berdiansk
et Kherson sont tombés aux mains des Russes. Il ne leur manque que celui de Marioupol pour assurer la jonction entre les deux régions.
Si Marioupol tombe, la mer d’Azov sera contrôlée à 80% par les Russes. En effet, elle se trouve entre les régions du Donbass, la Crimée et la Russie. Économiquement parlant, Marioupol joue un rôle clé dans l’exportation du blé en provenance des terres noires ukrainiennes.
Une symbolique importante
« Pour Vladimir Poutine, dans sa façon de présenter son opération spéciale de paix, une prise de Marioupol serait une victoire », estime Emmanuel Dupuy. « C’est la seule ville du Donbass qui n’avait pas été conquise en 2014 », rappelle l’Institut Prospective et Sécurité en Europe. La chute de Marioupol serait une revanche du président Vladimir Poutine,
vu que cette ville avait résisté sans tomber en 2014 lors de la guerre entre Ukrainiens et séparatistes russophones.
La terreur russe
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Que faire devant ce désastre de civilisation, devant cette flambée d’un brasier immense au centre de l’Europe, avec les risques d’extension de la guerre, avec le chantage à la guerre mondiale et nucléaire ?
Il y a des êtres méchants qui dirigent le monde sans aucun souci de la vie des populations : arrestations nombreuses jour et nuit, manifestations interdites, censures et interdiction des media, dénonciations, juges à la solde du pouvoir, bombardements de villes, tortures, séjour dans les camps, mises à mort, mensonges permanents attisés par une propagande en perpétuel éveil.
L’homme terreur pour l’homme jusqu’à la destruction prochaine et totale de la planète.
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jeu.
03
mars
2022
Introduction au sujet de l’Ukraine pour bien comprendre la tragédie actuelle suite à l’attaque russe du 24 février 2022 :
C'est seulement vers 1989 que la libéralisation du régime soviétique et la libération des détenus politiques permettent aux Ukrainiens de s'organiser pour défendre leurs droits à la souveraineté. En 1989, le Mouvement national ukrainien, Roukh, est créé. Lors des élections de mars 1990, les partis ukrainiens du bloc démocratique obtiennent alors environ 25 % des sièges au Parlement. Sous l'influence des députés démocrates, le Parlement adopte, le 16 juillet 1990, la Déclaration sur la souveraineté politique de la République d'Ukraine. C'est le premier pas vers l'indépendance complète de l'Ukraine. Celle-ci est proclamée le 24 août 1991 et confirmée par le référendum du 1er décembre 1991 : 92 % des électeurs votent en faveur de l'indépendance.
Le 8 décembre 1991, la dislocation de l'URSS est actée par l'accord de Minsk, signé par les dirigeants russe, ukrainien et biélorusse.
L'Ukraine devient l'un des membres fondateurs de la Communauté des États indépendants.
Par le Mémorandum de Budapest sur les garanties de sécurité, signé le 5 décembre 1994, l'Ukraine abandonne son arsenal nucléaire en échange de la garantie par les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie de son intégrité territoriale.
Une situation entre Russie et Europe de plus en plus difficile depuis 2004 :
Révolution orange en décembre 2004.
La situation de l'Ukraine, coincée entre la Russie et l'Union européenne, devient difficile dès 2004 avec la Révolution orange, marquant l'opposition entre deux parties de la société, celle majoritairement pro-européenne et occidentale (surtout à l'ouest du pays) et celle russophile (surtout à l'est du pays). La difficile élection du candidat pro-européen Victor Iouchtchenko marque le début de relations tendues avec la Russie qui n'admet pas la prise de distance de l'ancienne république soviétique, jusqu'alors restée alliée de Moscou. Des tensions au niveau du gaz éclatent dès 2006.
En 2010 le pro-russe Victor Ianoukovytch est élu président, mais le courant pro-européen et occidental persiste. À la suite du refus du gouvernement de signer des accords de rapprochement avec l'Union européenne, le renforcement du mouvement Euromaïdan provoque un renversement du pouvoir. Très rapidement, une crise éclate entre les territoires majoritairement russophones du sud-est du pays et le nouveau pouvoir central de Kiev.
Le 11 mars 2014, la Crimée proclame son indépendance, puis à la suite d'un référendum est rattachée à la fédération de Russie le 18 mars. Ce référendum et le rattachement qui a suivi ont été condamnés par l'Ukraine et une large part de la communauté internationale. Ainsi, le 27 mars 2014, l'Assemblée générale de l'ONU a voté la résolution 68/262 sur « l'intégrité territoriale de l'Ukraine », la majorité des pays condamnant le rattachement de la Crimée à la Russie : 100 pays dont les États-Unis et l'UE.
Une guerre civile, dite guerre du Donbass, éclate ensuite dans l'est de l'Ukraine majoritairement russophone, qui entraîne plus de dix mille morts.
L'Ukraine est la cible de cyberattaques dont le but est de réduire la légitimité du pouvoir ukrainien et tester de nouvelles cyberarmes, perturbant également l'économie. Les cyberattaques ont pu notamment arrêter des centrales nucléaires et empêcher les distributeurs de billets de fonctionner. Parmi les attaques, NotPetya (un logiciel malveillant) aurait affecté 70 à 80 % des ordinateurs des grandes entreprises. Bien que NotPetya ait été utilisé par la suite pour créer des attaques mondiales, d'après Microsoft, la première infection a eu lieu en Ukraine. Lors de l'annonce des résultats de l'élection présidentielle en 2014, la principale chaine de télévision, victime d'un piratage, a annoncé des résultats erronés.
En 2016, l'OSCE, une organisation chargée notamment d’observer le cessez-le-feu en Ukraine a été la cible d’une attaque de grande ampleur attribuée à Moscou. L’OSCE est le seul acteur indépendant capable de documenter des exactions ou de vérifier si les promesses faites par Kiev, les prorusses ou le Kremlin sont mises en application. Alors que le conflit dans la région du Donbass semble se transformer en conflit de « basse intensité », depuis le début des combats près d'un million et demi de personnes ont été déplacées, 850 000 à l'intérieur de l'Ukraine, 600 000 en dehors dont 350 000 vers la Russie et 250 000 vers les pays de l'Union européenne.
Le 23 janvier 2022, Joe Biden, président des États-Unis, ordonne aux familles de diplomates américains de quitter le territoire ukrainien en raison des fortes tensions avec la Russie, évoquant « la menace persistante d'une opération militaire russe ».
Le 21 février, le président russe Vladimir Poutine reconnait l'indépendance des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk et ordonne à ses troupes de se rendre dans ces parties de l'est de l'Ukraine dans le cadre de ce que le Kremlin qualifie de « mission de maintien de la paix ».
Le 24 février, la Russie procède à des bombardements par missiles de croisière et balistiques sur plusieurs villes ukrainiennes, dont Kiev. Les troupes russes au sol pénètrent sur le territoire ukrainien, ce qui constitue le point de départ de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.(Wikipedia)
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Le président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky
Volodymyr Oleksandrovytch Zelensky, né le 25 janvier 1978, est un humoriste, producteur, acteur, scénariste, réalisateur et homme d'État ukrainien. Il est président de l'Ukraine depuis le 20 mai 2019.
Puissance de l’armée ukrainienne : L'armée ukrainienne se trouve sous les ordres du ministre de la Défense, celui-ci gère le financement de l'armée (estimé à 1,12 milliard d'euros en 2007), et la défense du territoire. Le commandant en chef est le président : il supervise les déploiements de l'armée, ainsi que les opérations de défense.
À 18 ans, chaque jeune homme est appelé à faire son service militaire, d'une durée de 12 mois pour l'armée de terre et l'armée de l'air, et 18 mois pour la marine. En 2009, les conscrits forment 47 % de l'armée ukrainienne. Cependant, les étudiants qui ont fait une préparation militaire dans leur université sont dispensés de service.
Effectifs : En 2015, l'armée ukrainienne professionnelle compte 280 000 soldats, dont 43 000 travailleurs civils (mécaniciens, techniciens, ingénieurs, et médecins). De même, il y a aussi 700 000 réservistes. La structure de l'armée est la suivante :
145 000 militaires en 2016 (dont 2 brigades blindées, 8 brigades mécanisées, 2 brigades aériennes, 1 brigade aéroportée, 3 brigades d'artilleries, et 1 brigade anti-char.
Armée de l'air ukrainienne : 20 000 militaires en 2016 (dont 247 aéronefs).
Marine ukrainienne : 15 470 militaires en 2016 (dont 2 corvettes, 1 frégate, 1 embarcation de débarquement, 2 navires de soutien).
Paramilitaires :
o Troupes internes du ministère de l'Intérieur (en) : 33 330 militaires (dont 600 travailleurs civils) selon une loi de 2002.
o Service national des gardes-frontières d'Ukraine : 48 000 militaires (dont 6 000 travailleurs civils) selon une loi de 2003.
o Forces de la défense civile (Ministère des Situations d'urgence) : 10 218 militaires (dont 668 travailleurs civils) selon une loi de 1998.
o Garde nationale de l'Ukraine (sous le commandement du ministère de l'Intérieur) : création décidée lors de la crise de Crimée le 14 mars 2014, effectif annoncé de 60 000 hommes8. À l'origine, celle-ci avait été créée le 4 novembre 1991 après l'indépendance du pays sous la supervision directe de la Rada mais avait été démantelée le 11 janvier 2000 dans le cadre d'économies par l'ancien président Leonid Koutchma.
En 2013, les effectifs sont d'environ 180 000 personnes et il est alors prévu qu'ils baissent à 122 000 en 2017. À partir de 2014, les forces armées seront recrutées sur une base contractuelle9. En mars 2014, lors de crise de Crimée, le ministère de la Défense estime que seuls 6 000 hommes des 41 000 soldats d'infanterie étaient « en état de combattre ».
En 1997, l'Ukraine et la Pologne ont signé un accord qui prévoit la formation d'un bataillon commun de maintien de la paix. Depuis 1999, ce bataillon se trouve au Kosovo. (Extraits Wikipedia)
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Après la calamité non encore terminée de la Covid durant les deux dernières années, qui aura fait mourir plus de 30.000 Belges en deux ans et trois mois, nous voilà repartis avec une nouvelle horreur, une guerre à l’est de l’Europe lancée le 24 février à 4 heures du matin, par le président Poutine de Russie et dirigée contre l’Ukraine démocratique, pays immense aux frontières de la Russie et de la Pologne. L’Ukraine ne sera pas protégée, ni par l’Amérique, ni par l’Otan (elle n’est pas membre), ni par aucuns voisins. Le président des USA, Biden, a proclamé très vite que les Etats-Unis n’interviendraient pas sur le terrain. Poutine est maître de tout l’espace air-terre-mer, et du numérique.
L’Ukraine sans alliés, peu armée, avec une aviation réduite, attaquée par une Russie avec ses tanks les plus modernes, une artillerie de masse, maîtresse du ciel, et 180.000 hommes équipés de pieds en cap, est incapable de résister longtemps. Si Poutine le décide, la capitale Kiev sera neutralisée en quelques jours. La stratégie russe est d’encercler l’Ukraine et d’attaquer tout azimut.
On ne trouvera personne parmi les Occidentaux à accepter de mourir pour Kiev. Que de massacres en perspective et quelle fuite éperdue de réfugiés ukrainiens vers la Pologne, la Roumanie, et ensuite les côtes occidentales et l’Amérique, si on le leur permet.
Poutine, le nouveau César, persuadé que les Occidentaux ont berné les Russes au moment de la dislocation du bloc soviétique, en permettant l’indépendance de plusieurs républiques soviétiques de plus en plus tentées de se tourner vers l’Occident, et en intégrant dans l’Union européenne et l’Otan les pays baltes et la Pologne, veut reprendre, petits morceaux par petits morceaux, et faire tomber dans l’escarcelle russe telles la Crimée, la Georgie, et maintenant l’Ukraine pour essayer de recomposer au moins une partie de l’ancien empire russo-soviétique.
Les Occidentaux sont terrorisés. Ils n’iront pas combattre Poutine, mais ils dressent une liste très importante de sanctions notamment économiques pour faire reculer la Russie. La Russie sera déconnectée du système de paiement international Swift, ce qui devrait gêner son commerce international et ses transactions financières . Les capitaux des milliardaires russes, de Poutine et de ses proches seront gelés. Cela suffira-t-il pour arrêter l’attaque de Poutine sur l’Ukraine ?
La réponse de Poutine ne s’est pas fait attendre : il place en alerte sa force de dissuasion nucléaire, sous le prétexte que la Russie risque d’être attaquée par l’OTAN.
Les trente pays membres de l’Otan (organisation du traité de l’Atlantique nord) sont énumérés ci-dessous, avec dates d’entrée dans l’Otan. Sans la présence des Etats-Unis fondateurs en 1949, l’Otan serait incapable de défendre les pays européens.
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Mais après quatre jours de combats, les troupes russes, si elles ont encerclé plusieurs grandes villes d’Ukraine, n’ont pas réussi encore à faire tomber les dirigeants de l’Ukraine. Les Ukrainiens avec des moyens limités résistent avec leur président Zelensky comédien élu à la tête de l’Etat, transformé en chef de guerre admiré par son peuple et par les pays occidentaux qui se sont décidés à fournir à l’Ukraine des moyens matériels, armements et munitions. L’Allemagne a décidé de se réarmer en vitesse et va y consacrer plusieurs milliards de dollars.
Grande nervosité du camp occidental vu que Poutine a prévenu que tous pays qui interféreraient entre la Russie et l’Ukraine, devront supporter un châtiment comme ils n’en auront jamais connu dans leur histoire. Il fait allusion au feu nucléaire.
Plusieurs pays ont déjà enfreint les interdictions furieuses.
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La lourdeur de la masse militaire russe est confrontée à un adversaire ukrainien léger et très mobile, discipliné, combattant le plus souvent de nuit, malgré les bombardements qui frappent les villes. Combien de temps encore avant que la capitale Kiev de près de trois millions d’habitants se rende avec les dirigeants détestés par Poutine ?
Au 1er mars, alors qu’on était quasi certain que Kiev serait attaquée et ne pourrait pas résister, on constate qu’une énorme colonne de 65 kilomètres de chars, engins, transporteurs de troupes, se dirigeant vers Kiev la capitale pour la réduire, se trouve à l’arrêt, faute de carburant et de nourriture suffisante. C’est annoncé ce soir du mardi 1 mars 2022 par le Pentagone américain. Info ou intox ?
Les médias se font l’écho de rumeurs décrivant un Poutine isolé au Kremlin, terrorisé par la Covid, paranoïaque, vivant dans un monde détaché des réalités, et donc devenu très dangereux. Le monde est-il au bord de l’apocalypse nucléaire ?
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mer.
02
févr.
2022
On nous annonce que la pandémie va bientôt disparaître, que le variant Omicron dix fois plus contagieux que le précédent variant Delta, mais beaucoup moins dangereux, jouera le rôle principal du dernier acte de cette calamité. Le rideau sera bientôt baissé. On revient aux grippettes. Mais ces grippettes sont innombrables. Fin du feu d’artifice ? On ose à peine le croire. Ce film d’horreur qui depuis plus de deux ans se joue sur la planète, va-t-il vraiment s’arrêter ?
Mais on ne signale pas qu’ à cette date du 25 janvier, on n’a jamais vu autant de contaminations, d’hospitalisations et de morts chaque jour. La consolation des médecins est que les soins intensifs ne sont pas débordés, qu’il n’y a pas encore une pénurie de lits, donc calmez-vous, bonnes gens, ce n’est pas si terrible. Soyez optimistes, faites-nous confiance, disent les médecins, spécialistes infectiologues, virologues, épidémiologistes et autres dompteurs sur graphiques des petites bêtes diaboliques qui nous tuent.
Cette pandémie ne m’a pas incité à la lecture de romans. Je lis davantage les journaux. Et je regarde des films sur des chaînes, je zappe beaucoup.
Récemment, je me suis plongé dans le Journal de Kafka et dans anéantir de Houellebecq. La profondeur des écrits de Kafka n’a d’égale que la vacuité des écrits de Houellebecq. Ce dernier raconte de la façon la plus plate une histoire de cadres de sociétés financières, il dresse le portrait d’un ministre macronien qui dans la vraie vie se rengorge, dit-on, d’être un des modèles du livre. Pauvre gloire.
Les vieillards malades ont le cerveau occupé par la certitude de leur mort prochaine. Elle est au centre de leurs idées noires. Plus rien n’importe que les rares consolations matérielles qu’on veut bien leur accorder.
On découvre maintenant de nombreuses maltraitances dans certaines maisons de repos. Vieillards martyrs et sous alimentés malgré le coût de ces séjours de fin de vie.
Un ami très cher, polonais, parlant avec perfection la langue française m’envoie de Varsovie son premier roman dans une édition soignée avec en exergue une pensée de Montherlant qu’il révère. Hélas pour moi qui voudrais tellement lire son roman encensé en Pologne, je ne comprends pas un mot, pas une ligne, car la langue polonaise est à des années lumières du français pour le francophone limité que je suis.
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Extraits choisis du Journal de
Franz Kafka (1883-1924)
Portrait de Madame Tschissik, actrice, par Kafka :
Madame Tchissik (j’ai tant de plaisir à écrire son nom) incline volontiers la tête à table même en mangeant de l’oie rôtie, on croit parvenir du regard sous ses paupières quand on commence par regarder avec précaution en longeant les joues et puis on glisse à l’intérieur en se rapetissant, mais sans être d’abord obligé pour autant de hausser les paupières car elles sont haussées et laissent justement passer une lueur bleuâtre qui invite à tenter l’expérience. De la profusion de son jeu plein de vérité émergent ici et là le geste de brandir le poing, celui de tourner le bras pour envelopper le corps dans les plis d’invisible traînes, de poser les doigts écartés contre la poitrine parce que le cri sans art ne suffit pas. Son jeu manque de variété : les regards effrayés sur son partenaire, la recherche d’une issue sur la petite scène, la douceur de la voix avec de brèves montées droites qui se font héroïques sans forcer simplement par l’ampleur de l’écho intérieur, la joie qui pénètre en elle par un visage qui s’ouvre et se répand sur le haut du front jusqu’aux cheveux, son autosuffisance dans les solos sans s’adjoindre de nouveaux moyens, le geste de se redresser pour résister en forçant le spectateur à s’inquiéter pour la totalité de son corps ; et pas beaucoup plus. Mais tout y est dans sa vérité et par conséquent la certitude que ne peut lui être retiré le plus petit de ses effets.
(Kafka, Journal 1909-1923, premier cahier, p. 95, inédit essais folio Galli
mard).
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Un texte sur sa mère, par Kafka :
24 octobre 1911 : Notre mère travaille toute la journée, elle est joyeuse ou triste, c’est selon, sans revendiquer la moindre attention pour son existence personnelle, sa voix est claire, trop forte pour la conversation ordinaire, mais bienfaisante quand on est triste et qu’on l’entend subitement au bout d’un certain temps. Voilà déjà longtemps que je me plains d’être certes toujours malade mais sans jamais avoir une maladie particulière qui me contraindrait à m’aliter. Si j’ai ce désir c’est surtout parce que je sais comment notre mère sait consoler, p. ex. quand elle quitte la lumière du salon pour entrer dans la pénombre de la chambre du malade ou bien le soir, quand elle revient du magasin à l’heure où le jour commence à passer uniformément à la nuit et qu’avec ses soins et ses rapides instructions elle fait renaître le jour déjà si avancé et encourage le malade à l’aider dans cette tâche. Cette chose j’aimerais qu’elle m’arrive de nouveau car alors je serais faible et donc convaincu par tout ce que ma mère ferait et la sensibilité plus aigüe de l’âge ne m’empêcherait pas de connaître des joies d’enfant. Hier l’idée m’est brusquement venue que si je n’ai pas toujours aimé notre mère comme elle le méritait et comme je le pourrais, c’est uniquement parce que la langue allemande m’en a empêché. La mère juive n’est pas une « Mutter » ; le terme de Mutter la rend un peu comique (non pour elle-même puisque nous sommes en Allemagne) nous donnons à une femme juive le nom de Mutter allemande, oubliant la contradiction qui pèse d’ autant plus lourd dans le sentiment, « Mutter » est particulièrement allemand pour le Juif, inconsciemment, outre la splendeur chrétienne, il contient la froideur chrétienne, si bien qu’une femme juive appelée Mutter ne devient pas seulement comique mais aussi étrangère. Mama serait un nom préférable si seulement on n’imaginait pas « Mutter » derrière. Je crois qu’il n’y a plus que les souvenirs du ghetto pour conserver la famille juive, car même le mot Vater est très loin de désigner le père juif. (Journal de Kafka, p.98 et.99, Folio Gallimard 2021)
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Aujourd’hui je me suis retrouvé devant le conseiller Lederer, qui est venu à l’improviste, sans y être invité, avec puérilité, mensonges et ridicule jusqu’à me faire perdre patience, s’enquérir de ma maladie. Il y avait longtemps, à moins que ce ne soit finalement la toute première fois, que nous n’avions pas eu de conversation aussi intime, et j’ai senti que mon visage, qu’il n’avait jamais observé avec autant de précision, s’ouvrait pour lui dans des parties fausses, mal considérées mais qui en tout cas le surprenaient. Pour moi-même, j’étais méconnaissable. Lui, je le connais dans tous les détails. (Journal de Kafka, Folio Gallimard,p.99)
Kafka et son père :
Il est désagréable d’écouter mon père quand il ne cesse d’assaisonner de remarques désobligeantes sur la bonne situation de ses contemporains et surtout de ses enfants le récit des maux qu’il a dû endurer dans sa jeunesse. Personne ne nie que pendant des années, suite à l’insuffisance de ses vêtements d’hiver, il ait eu des plaies aux jambes, qu’il ait souvent souffert de la faim, que dès l’âge de dix ans il ait été obligé de courir les villages en poussant une petite voiture y compris l’hiver et très tôt le matin, mais ce qu’il ne veut pas comprendre c’est que ces faits exacts au regard du fait non moins exact que je n’ai souffert d’aucun de ces maux ne l’autorisent aucunement à en déduire que j’ai été plus heureux que lui, qu’il a le droit de se prévaloir de ces plaies aux jambes, qu’il suppose et soutient depuis le tout début que je suis incapable d’apprécier comme il le faudrait les maux dont il a souffert à cette époque et que tout compte fait, justement parce que je n’ai pas souffert de maux équivalents, je lui dois une reconnaissance illimitée. Comme je l’écouterais volontiers s’il parlait sans interruption de sa jeunesse et de ses parents, écouter tout ça sur le ton de la vantardise ou de la dispute, c’est de la torture. Il ne cesse de battre des mains : « Qui sait ça de nos jours ! El les enfants ils savent quoi ! De ça personne n’a souffert ! Quel enfant comprend ça de nos jours ! » La même chose aujourd’hui avec la tante Julie qui est venue nous voir. Elle a d’ailleurs le visage énorme de tous les parents du côté de mon père. Il y a juste une petite nuance fâcheuse qui fausse la position ou la coloration des yeux. Elle a été placée comme cuisinière à l’âge de 10 ans. Là elle a dû aller faire des courses dans une petite jupe mouillée, la peau de ses jambes se crevassait, la petite jupe gelait et ne séchait pas avant le soir au lit. ( Journal de Kafka, p. 264, Folio Gallimard )
Texte du Journal de Kafka du 27.XII 11
Un homme malheureux, qui n’aura pas d’enfants, est affreusement enfermé dans son malheur. Aucun espoir de renouvellement, d’aide
de constellations plus heureuses. Il lui faut suivre sa route lesté de son malheur s’estimer heureux quand son cycle est achevé et ne plus chercher à se lier pour voir si le malheur qu’il a subi en empruntant une voie plus longue, dans d’autres circonstances physiques ou temporelles, pourrait se perdre ou même produire du bien. (Journal, Folio, p.264)
Hier à l’usine, extrait du Journal de Kafka :
Hier à l’usine. Les filles dans leurs vêtements en eux-mêmes d’une saleté insupportable et chiffonnés, les cheveux hirsutes comme au réveil, la physionomie figée par le bruit continu des transmissions et celui de chaque machine qui fonctionne certes automatiquement mais s’arrête inopinément, ces filles ne sont pas des êtres humains, on ne les salue pas, on ne s’excuse pas quand on les heurte, si on leur demande un petit de travail, elles l’exécutent, mais retournent immédiatement après à leur machine, on leur indique d’un signe de tête où elles doivent intervenir, elles sont là en jupon, livrées au moindre pouvoir et n’ont même pas assez d’intelligence tranquille pour gratifier ce petit pouvoir de regards et de courbettes susceptibles de se le concilier. Mais qu’il soit six heures et qu’elles s’appellent pour se le dire, elles détachent les mouchoirs qu’elles ont au cou et sur les cheveux, se dépoussièrent avec une brosse qui fait le tour de la salle, réclamée par les impatientes, passent leurs robes par-dessus la tête et arrivent tant bien que mal à avoir les mains propres, finalement ce sont bien des femmes, que leur pâleur et de mauvaises dents n’empêchent pas de sourire, qui secouent leur corps engourdi, on ne peut plus les pousser, les dévisager ou les ignorer, on se serre contre les caisses poisseuses pour leur libérer le passage, on garde son chapeau à la main quand elles disent bonsoir et on ne sait pas très bien comment le prendre quand l’une d’elles nous tend notre manteau pour que nous le mettions.(Journal de Kafka, Folio, p. 302)
dim.
02
janv.
2022
Ces innombrables virus mutants du Coronavirus (variant anglais Alpha, variant sud-africain Beta, variant brésilien Gamma, variant indien Delta, variant Omicron d’Afrique du Sud et ceux qui les remplaceront sans doute), montrent une intelligence redoutable. Ils s’attaquent depuis deux années, jour et nuit, aux créatures humaines. traversent les résistances, balaient les vaccins multiples et insuffisants créés par l’homme pour se protéger. Ils me font penser aux nuées innombrables de sauterelles voraces, ou à celles d’autres insectes calamiteux, qui s’étendant en nuages gigantesques, s’abattent sur la terre pour tout dévorer sans que l’homme ne puisse les arrêter. Quelle est l’intelligence qui les meut ?
Les virus existaient avant l’humanité et lui survivront comme des poisons éternels.
Créatures de Dieu, sont-ils une punition que Dieu invisible envoie à ses créatures humaines pour les réveiller, pour qu’elles modifient le chemin de perdition, de destruction, où elles se sont engagées. On oublie Dieu qui attend qu’on se tourne vers Lui. Dieu permet cette calamité qui atteint la planète entière.
Sodome et Gomorrhe furent punis à force de persister dans le mal. C’est à notre tour, et cela ne fait que commencer.
Ceux qui pensent qu’il faut faire la fête dès le moindre assouplissement des mesures de protection, n’essaient pas de comprendre pourquoi nous vivons dans cet essaim de virus depuis deux ans.
Il est terrible de voir certains médecins persuadés que les enfants, brebis innocentes, doivent subir des vaccins mal préparés, peu efficaces, affaiblis avec le temps qui passe. Ces enfants, la plupart en bonne santé, sont poussés vers la piqûre par leurs parents, indécis, déchirés sur la décision à prendre : vacciner leurs chéris ou les laisser exposés au virus qui manquant de chair fraîche, se résignera à plonger maintenant sur les enfants.
Les informations sur les vaccins sont contradictoires, peu claires quand il faut les administrer aux enfants.
Le covid long anéantit sa victime, tourmentée jour et nuit par des malaises innombrables se nichant partout dans l’organisme : respiration, dépression, sommeil, peau, épuisement, digestion, etc. etc.
Après deux années sous le masque, malgré le lavage des mains, les gestes barrières, on revient à la case départ vu que les vaccins n’ont pas mis fin à la pandémie, contrairement à ce que certains politiques faisaient espérer en proclamant leurs certitudes dans tous les micros. On administre la troisième piqûre celle du rappel, dont on ignore encore la durée de protection. On se prépare sans doute à la quatrième injection, puis la 5ème, la 6ème, la 7ème ?
Comment l’être humain pourra- t-il résister à ces cadences toujours plus rapprochées des seringues déchaînées par les laboratoires ivres de profits ? Des vaccins, dont la validité a une durée de 3 ou 4 mois, peuvent-ils encore être appelés des vaccins ? Qui suis-je pour émettre un avis autorisé, moi qui suis vacciné, comme d’innombrables multitudes de résignés.
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Depuis deux ans, les humains portent le masque du carnaval des débuts de fin du monde.
Dans quelle mesure, cette épidémie a-t-elle des effets sur la sexualité humaine ? On ne parle guère de cette question.
Sommes-nous loin du point de rupture où les populations crieront : « Y en a
marre » et commenceront de tout casser ?
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Comment l'Église s'est-elle organisée pour protéger ses fidèles lors des grandes épidémies ?
« Les premières connaissances sur les mécanismes de contagion datent du XIXe siècle. Avant cela, l'idée que rassembler des fidèles dans un lieu clos revenait à ouvrir la porte à la maladie n'existait pas. Au moment de la "grande peste" ou "peste noire" (1348-1352), il y a même une recrudescence du culte. On organisait de nombreuses manifestations religieuses, des processions destinées à conjurer le fléau. Des premières mesures commencent à apparaître à la Renaissance, comme lorsque l'archevêque Ambroise de Moscou, décide en 1771, en pleine épidémie de peste frappant la Russie de supprimer une grande prière collective qui devait être faite devant une célèbre icône. Il y a eu une émeute. L'archevêque a même été tué.
Plus près de nous, lors de l'épidémie de grippe espagnole en 1918-1919, alors que les mécanismes de contagion sont déjà bien connus, la France restreint fortement les services religieux. Mais dans le très pieux canton suisse du Valais, les curés refusent de répondre à la demande des autorités civiles de plutôt célébrer des messes en plein air, et ils rassemblent les fidèles dans leurs églises.
Quels sont, historiquement, les rituels de conjuration en temps d'épidémie ?
Il existe de nombreuses mentions de prières, formules et messes dédiées à repousser le fléau. Il existe aussi des saints spécialisés de la chose. Saint Sébastien, saint antique du IIIe siècle, devient au Moyen-Age, un des premiers saint antipesteux. Plus récemment, un autre saint plutôt secondaire à l'origine, saint Roch, est devenu à partir du XIVe siècle un grand saint invoqué contre la peste, dont les reliques et les images sont censées conjurer le fléau.
A Rome, il existe une icône, conservée dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, représentant la Vierge et qui a fait l'objet d'une légende élaborée au Moyen-âge. On lui prêtait alors d'avoir sauvé la ville lors d'une peste aux alentours de 600, lors de la pandémie de la peste dite "de Justinien" (541-767), qui frappa le bassin méditerranéen sur deux siècles. Elle est ainsi régulièrement portée en procession dans les rues de Rome, et la ville lui attribue sa sauvegarde en cas d'épidémie.
L'intensification du phénomène religieux accompagne toujours les grandes crises. Pour la grande peste de 1720 à Marseille, les historiens ont constaté qu'il y avait une flambée de dévotion la même année, retombée aussi vite qu'elle était apparue, comme c'est souvent le cas.
L'idée que ces fléaux étaient des châtiment divins a-t-elle complètement disparu de la doctrine chrétienne ?
Pendant la grande peste, un mouvement a frappé les imaginaires, celui des "Flagellants", ces processions de fidèles qui se fouettaient pour expier leurs péchés, avec l'idée que l'épidémie est une punition de Dieu. La papauté, qui y voyait un élément de désordre, s'est empressée de condamner. Et d'ailleurs aujourd'hui, il n'y a à peu près aucune chance pour qu'on entende cette semaine le pape François dire que le coronavirus a été envoyé sur la Terre pour punir le péché des Hommes. Ce genre de discours- là ne fait plus partie de l'arsenal des plus hautes autorités de l'Eglise.
En revanche rien n'empêche des prêtres ou des pasteurs, souvent de tendances plus conservatrices, de tenir localement ce genre de discours. On peut les entendre, par exemple aux Etats-Unis, du côté des évangéliques, qui peuvent lier l'épidémie actuelle à des phénomènes de société qu'ils récusent, par exemple le mariage pour tous. »
Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille) par Michel Serre © Wikimedia Commons
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Fin des temps
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Tout se défait, tout s’efface
La fin de vie s’approche
Rendre des comptes
C’est le dernier travail
Je n’ai plus de forces
On oublie le rossignol
Le cheval rouge dans la prairie
Les galops dans les chaumes de Villers.
En été le refuge sous les arbres
Fraîcheur, silence, mouches qui s’envolent
Papillons blancs dansant sur les pelouses
Tout cela fut un rêve
Je n’ai rien compris
Ni le temps suspendu ni le baiser furtif
Ni l’amour qui se jette à mon cou.
Les soirs d’été sur la terrasse
A bavarder longtemps
Une servante passe
On dit merci Hortense, c’est la grenadine fraîche
Il fait si calme. Ma jeunesse est éternelle
J’ai encore tant de travail. A cinquante ans je serai mort
Quelle erreur je suis nul en mathématique.
Je suis pris à la gorge par la vie qui s’écoule
Il n’y a pas de passage secret ni de sauveur
Contre toute attente, il faudra lutter
Dans quel état, mon Dieu,
Pitié pour moi désespéré
Rendez mon âme joyeuse sous la cendre.
Henri de Meeûs
Décembre 2021
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ven.
03
déc.
2021
Nous voilà repartis pour affronter le quatrième ou la cinquième vague de ce maudit virus qui colle sur l’Europe toute entière, à l’exception peut-être provisoire de pays plus avantagés par la météo comme le Portugal et l’Espagne. Mais ces virus innombrables comme les sauterelles d’Egypte, ont décidé de ne pas nous laisser tranquilles. Le cirque sanitaire recommence. Sauvez les hôpitaux ! Il n’y aura pas assez de lits pour accueillir les victimes de la Covid qui se moque des vaccins, car certains malades sont pourtant vaccinés. On pensait que les vaccins nous sauveraient. Non.
Les autorités n’ont rien fait depuis deux ans pour augmenter, comme la Chine, le nombre des espaces sanitaires équipés de lits et de respirateurs pour accueillir les malades. En Chine, dès que les gardiens du Pouvoir découvrent un cas positif, ils isolent la ville, décrètent un confinement. La manière forte toujours pour colmater la pandémie. Ici en Belgique, on attend qu’il y ait 15.000 contaminations par jour, pour commencer à se réveiller, à organiser des sommets entre politiciens de nos nombreux partis, avec les virologues, infectiologues et autres diplômés du virus.
On est en automne, il fait déjà froid. Le virus réapparait à toute vitesse plus méchant que ceux des vagues précédentes. Donc plus le temps passe, plus cela devient périlleux, et plus les morts augmentent chaque jour : 27 morts le 18 novembre, 30 morts le 21 novembre, 40 morts le 30 novembre.
La Belgique avec une forte densité de population est un des pays le plus contaminé, malgré le taux élevé de vaccinations de 73%. Maintenant on dit que les vaccins ne sont pas une solution miracle, qu’on peut tout en étant vacciné, être porteur et contagieux. Du coup, on commence à nouveau à interdire les visites aux patients, malades pourtant vaccinés, enfermés à nouveau dans des maisons de retraite ou hospitalisés. Le virus est partout, à l’intérieur des maisons, à l’extérieur, dans les rues, les magasins. Il faut porter des masques ! Et ne pas croire à l’invincibilité des vaccins. J’en suis à ma troisième dose, faveur due à mon âge. Mais ces vaccins trop vites affaiblis, ont la vie courte. Faudra- t-il se faire vacciner deux fois par an ? Ou plus encore. Mourir sous le coup de vaccins répétés ? Fûmes-nous trompés ?
Les restaurants vont perdre à nouveau ceux qui y avaient renoué des contacts et retrouvé une distraction sociale, en dégustant un repas et du vin, avec des amis. Fini de rire. On va droit vers de nouveaux confinements si les misérables gestes barrières ne stoppent pas la diffusion de la covid.
Beaucoup de médecins ont déçu, inapprochables ou peu loquaces, avec des explications confuses aussitôt contredites par des collègues. La médecine n’est pas une science, dit-on. C’est sans doute vrai.
Je m’occupe d’un ami, âgé, atteint d’un covid long. Il a un extraordinaire courage malgré 5 mois de clinique dont deux mois endormi dans un coma respiratoire ininterrompu.
Il dit parfois : « Je me sens cassé intérieurement ». Mais petit à petit, on dirait que le corps qui doit encore subir les conséquences de la maladie, se répare imperceptiblement. Il se soumet à la radiographie des poumons pour faire le point des dégâts. Pour lui, l’essentiel est le repos : fuir le stress et les problèmes qui assaillent toute personne en bonne santé. Se lever vers midi.
L’épidémie est destructrice si elle se vit dans la solitude.
Des scientifiques sud-africains ont annoncé jeudi 25 novembre qu’un nouveau variant du Covid-19 présentant un nombre extrêmement élevé de mutations et avec un potentiel de propagation très rapide, avait été détecté. Grands cris médiatiques car, disent les « spécialistes », ce nouveau variant serait plus dangereux et plus contagieux que le virus Delta.
Issu d’Afrique du Sud, nommé l’Omicron, il est déjà repéré en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Israël, en France. Les « spécialistes » ne cachent pas leur inquiétude. Toute l’Europe sera touchée.
Selon Santé Publique France, Omicron présente en effet « 32 mutations, insertions ou délétions de la protéine Spike dont notamment la mutation N501Y qui a été associée à l’augmentation de la transmissibilité des variants alpha, beta et gamma. » À titre de comparaison, Delta présentait seulement deux mutations.
On n’arrête pas le progrès !
« Le souci, c’est que lorsque vous avez autant de mutations, cela peut avoir un impact sur la façon dont le virus se comporte », a déclaré à Sud-Ouest Maria Van Kerkhove, responsable technique de l’OMS pour le Covid-19. Surprise, surprise …
Le nombre élevé de mutations de ce nouveau variant pourrait l'aider à éviter les défenses immunitaires de l'organisme. Il pourrait par définition être plus transmissible. « Nous pouvons voir qu'il a un potentiel de propagation très rapide » a affirmé le virologue Tulio de Oliveira, lors d'une conférence de presse du ministère de la Santé.
Ce virus prendra-t-il le dessus sur le virus Delta son prédécesseur dans la liste de ces calamités virales combattues avec des vaccins qui perdent trop vite leur force car, après six mois, ils doivent être soutenus par une troisième dose pour les booster sur la durée. On nous a fait croire que la vaccination à deux doses suffiraient pour nous préserver ; il n’en est rien. Pauvres de nous obligés de voir arriver d’autres vagues tant que la population mondiale toute entière ne sera pas vaccinée.
C’est l’humanité dans son ensemble qui est attaquée par ces sauterelles invisibles et démoniaques.
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Il faut être jeune pour lire sans se lasser Louis-Ferdinand Céline.
Je l’ai beaucoup lu entre 18 et 30 ans. Il a écrit trois chefs d’œuvre : Le Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et D’un château l’autre. Par contre Féeries pour une autre fois, est pour moi illisible, répétitif, ennuyeux.
Un vieillard ne peut être qu’irrité par le caractère forcené de ce génie qui cherche avant tout à étonner avec un vocabulaire grossier, brutal, injurieux, argotique, peu compatissant pour les faiblesses humaines, et obsédé par sa création qui a quelque chose de sale. Sale comme à Meudon Céline vêtu en SDF. Il croit son écriture raffinée, mais elle est parfois triviale. Ses pamphlets antisémites sont insupportables et illisibles.
Céline fatigue maintenant. Il sera bientôt oublié comme des milliers d’autres avant lui. Il est hors mode, n’a pas de famille littéraire dans laquelle le raccrocher, il n’a ni disciples ni suiveurs. Ceux qui ont voulu écrire comme lui, se sont cassé les dents et sont oubliés. Les imitateurs ne parviennent pas à retrouver sa petite musique.
Mais chez Céline, les grands textes ne sonnent pas faux. Le reste de sa littérature ne survivra pas. C’est mon avis, je puis me tromper sur lui, sa littérature ne semble pas naturelle, elle est souvent forcée et artificielle. De plus en plus, avec le temps, la prose de Céline deviendra une langue morte. L’excès de son style nuit. Tout ce qui est excessif est insignifiant.(Talleyrand).
Céline est un aérolithe qui a traversé le XXème siècle, a pris feu, mais son français qui n’est plus du français, sera un jour périmé. Maintenant c’est encore la gloire avec les milliers de pages manuscrites inédites découvertes en 2021. Effet de surprise inouï. Son retour éditorial est assuré. Tant mieux pour ses fervents et pour l’éditeur.
Il faudra reprendre alors l’examen de son œuvre à la lumière de ces découvertes. Peut-être les critiques négatives seront effacées, peut-être je me trompe. Ce génie solitaire qui aura déconstruit la langue française et bousculé les Classiques, sera soumis à de nouveaux examens.
En l’enterrant trop vite, Montherlant s’est trompé qui, en 1950, avait écrit : « La littérature de Céline est aussi artificielle que désuète, et ne sera plus lue dans cinquante ans. ». Il reconnaissait qu’il n’avait pas lu de Céline plus de trois pages. Ces deux écrivains ne se ressemblent en aucun cas pour le style. Et Céline ne ménageait pas Montherlant, mais l’avait-il lu ?
Louis-Ferdinand Céline
Henry de Montherlant
Je déteste lire Sade, être diabolique. Mais Céline occupe sans doute un cachot voisin.
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Il ne faut pas m’aimer
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Je voudrais bien t’aimer
Mais je n’ose
M’avancer t’indispose
Il ne faut pas m’aimer
Restons en là
Eteignons la lumière.
A trop vieillir
On attend le bras secourable
Pour entrer dans le jardin des roses.
Il ne faut pas m’aimer,
La fuite du temps me décourage.
Le soleil se couche
Mon âme se désole
De triste solitude, d’amère sagesse.
Pourquoi tant de regrets ? C’est le temps
Qui dévaste par les deuils et les chagrins.
L’armure s’est refermée.
Sans doute n’ai-je pas assez pleuré.
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H de M.
(novembre 2021)
ven.
05
nov.
2021
Madame Bollaert
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(Suite et fin de la Nouvelle inédite Madame Bollaert de Henri de Meeûs. Lire les Carnets de juin, juillet, août et septembre 2021)
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Ma réponse à leur lettre servait à gagner du temps, mais les deux femmes ne réagissaient pas, laissant les jours s’écouler.
Elles étaient décidées à déménager dans la maison, propriété de Greta, pour donner plus d’espace aux souris, source de leurs revenus. Je compris qu’il ne servait à rien de protester, d’engager un avocat pour faire traîner les choses, même si le délai trop court d’un mois pourrait sans doute être prolongé par un juge de paix défenseur des locataires. Il existe des juges de paix compréhensifs. Mais je devrai sortir de l’argent : les honoraires d’un juriste, les frais d’un procès seront élevés. Ce sera perte de temps et d’argent de résister.
Je me résignais à réintégrer la maison de mes parents décédés.
Voilà ce que je me disais le soir, mais le lendemain j’échafaudais d’autres hypothèses. Je dormais mal. Mon anxiété monta au point de consulter le médecin généraliste installé dans le quartier, en lui expliquant un divorce difficile.
Il prescrivit un anxiolytique, en disant je vous comprends.
Je décidai de garder le silence et d’attendre quinze jours avant de donner mon accord de quitter la maison confortable de Greta Bollaert pour vivre dans celle héritée de mes parents. Tel est mon destin.
Je ne comprenais pas pourquoi Greta Bollaert se désintéressait de moi.
Pourquoi ne m’avait-t-elle pas contacté en me proposant, dans une conversation souriante, une solution moins brutale ? Qui tirait les ficelles ? Georgette Tamisard mon ex ? Mais je n’en étais pas certain, car Georgette n’aimait pas les conflits.
Bref, je tournais mes pensées dans tous les sens depuis leur lettre de préavis.
Greta Bollaert avait toujours été généreuse pour moi ; je vivais dans sa maison, sans reconnaissance de dettes. Il ne fallait pas lui résister en refusant de quitter les lieux qui étaient sa propriété de riche retraitée. Elle était par son passé professionnel à l’aise avec des règles juridiques dont j’ignorais tout. Elle avait trouvé une solution pour l’organisation de mon mariage avec Georgette, choisi le menu de l’excellent déjeuner des noces entièrement payé par elle, dans le meilleur restaurant de la région, et plus tard elle dirigera parfaitement la manœuvre pour notre divorce.
J’étais son préféré, comme un fils adoptif.
Je n’avais pas évalué son attachement pour Georgette mon ex-épouse avec qui elle s’était installée après la mort de mes parents. Je crois qu’elle admirait Georgette pour son dévouement à ma mère et pour son énergie à gérer l’élevage des souris de mon père. Georgette aimait mes parents. Et Greta aimait Georgette.
Les deux amies me demandaient maintenant d’aller vivre dans la petite maison familiale, ma propriété, mon unique héritage, tandis qu’elles regagneraient l’immeuble aux trois étages de ma bienfaitrice décidée soudainement d’arrêter les frais en ma faveur. A moi de me débrouiller maintenant ! Je ne plaisais plus, je ne comptais plus. Pour Greta Bollaert, Georgette et les souris rosées passaient avant moi. Orphelin, je perdais ma protectrice.
L’impossibilité de vivre correctement avec les indemnités de chômage, me déprimait. Améliorer mes finances avec un travail « en noir », mais lequel ? C’était prendre des risques avec les lois, m’exposer à des punitions financières et perdre le chômage. Toutes ces hypothèses m’angoissaient. Je n’étais pas de taille à jouer au plus fort. Je devrai économiser et dépenser le moins possible pour l’entretien de ma maison. Si je n’en sors pas, si je ne reçois plus d’aide de Greta, il faudra vendre la maison, vivre avec le petit capital car cette maison ne dépassait pas cent mètres carrés de surfaces construites. Quelques années suffiront à dépenser le prix de la vente. Qu’allais-je devenir ?
J’espérais encore un coup de téléphone suite à ma lettre, afin d’être averti de la date précise de mon déménagement. Quand je sortais, je ne les rencontrais jamais. J’observais le matin, vers neuf heures, la camionnette conduite par Georgette qui partait livrer des souris aux animaleries clientes.
J’eus la tentation de sonner à leur porte, profitant du fait que Greta Bollaert, seule dans la maison, me donnerait plus d’explications, qu’elle continuerait à m’aider financièrement, mais non, je ne poussais pas sur le bouton de la sonnette. J’avais ma fierté.
°°°
Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’envoi de ma réponse, quand un soir le téléphone retentit. On me téléphonait rarement. Un célibataire intéresse peu de monde s’il n’a pas de métier ni de vie sociale.
- Allo, c’est toi ? c’est Greta Bollaert ici.
- Oui c’est moi, bonsoir Greta.
- Nous avons mis du temps à te répondre. Ta lettre exprime tes craintes de quitter ma maison.
- Oui, oui, tu sais, Greta, tu m’as fort gâté depuis que je te connais, mais je n’ai pas d’économies, à part la maison de mes parents, mon seul héritage, que vous demandez que je réintègre.
- Ecoute mon Coco, Georgette et moi, nous ne voulons pas te faire souffrir inutilement. Nous avons longuement réfléchi. Il est inutile de penser que tu pourras rester dans ma maison plus longtemps. Nous avons besoin d’espace pour l’élevage des souris vu le don extraordinaire de ton ex-femme comme éleveuse. Elle a un succès fou dans le monde des animaux d’appartements nourris par les souris : serpents, chats et d’autres bêtes rares souvent exotiques raffolent de nos bestioles.
- Je suis content pour vous que l’entreprise marche.
- Nous voulons te faire une proposition. Tu es toujours chômeur ?
- Oui, hélas. Je cherche mais les sociétés contactées ne répondent même plus. Je suis découragé. Et réoccuper la maison familiale m’a donné un choc. Je ne m’y attendais pas.
- Voici ce que Georgette et moi, nous te proposons. Nous sommes prêtes à t’engager dans la nouvelle société que nous avons créée et à te donner le poste de chauffeur-transporteur pour livrer, dans toute la Belgique, les souris bien vivantes, achetées par notre clientèle qui s’est étendue. Tu recevras un salaire fixe, nettement plus élevé que ton indemnité de chômage. Nous signerons avec toi un contrat à durée indéterminée. Cela permettra à Georgette de rester concentrée sur son élevage, car les transports lui prennent du temps et elle n’aime pas conduire la camionnette.
J’étais surpris par cette offre inattendue. Le combat était évité. Je trouvais enfin une activité professionnelle. Je dis : « Je ne demande pas mieux de vous aider et d’avoir enfin un travail fixe et rémunéré. Pouvons-nous en parler ensemble ? Envoie-moi le projet du contrat d’emploi. Je te remercie Greta de ne pas me laisser tomber. »
Je pus enfin m’endormir sans avaler un tranquillisant et me réveiller à sept heures du matin plus léger, plus confiant. L’oisiveté est la mère de tous les vices, dit-on. Je n’étais pas arrivé à ce stade de loque humaine privée de travail vu l’impossibilité d’en trouver, comme tant d’êtres humains piégés, et bientôt sans ressources, vivant dans la dépendance financière peu généreuse d’organismes sociaux gérant une population malheureuse.
Deux jours plus tard, la lettre d’engagement était déposée dans ma boite aux lettres : Greta confirmait ce qu’elle avait proposé. Elle signait comme Administratrice-Directrice. Je gagnerai une rémunération mensuelle nette d’un tiers plus élevé que le chômage. Mon contrat de travail débute le mois prochain et il est d’une durée indéterminée. Je recevrai une avance de trois mois de salaire pour m’équiper.
Du lundi au samedi, je disposerai de la camionnette Renault uniquement pour la livraison des souris; le véhicule devra être garé chaque soir devant la porte de la maison de Greta avant vingt heures sauf en cas de transport en dehors des heures pour certains clients privilégiés.
Je verrai du pays, les petits villages et les villes où des animaleries sont plus nombreuses depuis que la mode des animaux exotiques s’est développée. Mon ex avait eu du flair de continuer l’élevage que mon père avait créé et géré pendant vingt ans sans penser devenir le spécialiste renommé que Georgette était maintenant.
Bien conscient de ne pouvoir vivre sans l’apport d’un salaire, je ferai tout pour satisfaire Greta et Georgette qui dirigent la nouvelle société.
Finis ma paresse et mon manque d’ambition ! La vraie vie commençait.
Je signai « pour accord » le contrat d’emploi et répondis par écrit que je quitterai la maison de Greta à la date qu’elle proposera. Je retrouverai les meubles de mes parents et mon petit lit de camp ; je ne comptais pas rafraîchir la maison par des peintures intérieures ou par de nouveaux rideaux, tout sera nettoyé, m’avaient-elles précisé. Il n’y aura pas d’odeurs.
Une nouvelle vie allait commencer pour moi. Celle de responsable des transports de la société « Les Souris Bollaert ».
Deux jours après avoir renvoyé à Greta ma lettre et le contrat signé pour accord, je fus à mon réveil saisi par un malaise. Le plafond de la chambre et les murs tournaient comme un carrousel. Incapable de sortir du lit, j’attendis que cela passe, mon corps mouillé d’une sueur froide. Nausées. Ma vie était mal engagée depuis ma naissance. J’allais devoir expliquer à Greta que ma santé n’était pas à même d’exercer ce job, ni mes forces de déménager.
FIN
Henri de Meeûs
Réflexions après avoir côtoyé durant avril 2021 à fin septembre 2021 un malade du Covid long.
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Vers 16 heures, le 14 avril 2021, bientôt septuagénaire, il fut transporté par une ambulance des Urgences à la clinique XZ, car il avait, depuis quelques mois, de plus en plus de difficultés respiratoires, principalement la nuit, expliquées selon lui par une apnée très forte qui l’épuisait.
Comme cette apnée avait commencé plusieurs mois auparavant, on ne pensait pas au covid, d’autant plus qu’il ne voulait pas se faire tester ni passer un examen médical approfondi à cause des risques de contagion en clinique.
Les deux médecins consultés en leur cabinet particulier ne semblaient pas trouver la solution pour diminuer l’apnée.
Il se méfiait de la médecine et n’était pas vacciné.
J’ignorais le contenu des entretiens qu’il eut avec les deux docteurs, car il évitait de s’épancher sur sa santé.
Mais le 14 avril, je dus appeler les urgences vu sa détresse et le transfert en clinique eut finalement lieu. Il me dit qu’il se sentait mourir.
Il avait peu de famille.
Il reçut une chambre particulière dans la clinique, fit savoir qu’il s’y sentait bien, qu’on allait s’occuper de lui.
Deux jours plus tard, sa famille apprit qu’il était atteint du covid et qu’il avait fait un petit infarctus. Ensuite tout s’aggrava. Pneumonie, cœur fragile, Isolé, fiévreux, respirant de plus en plus difficilement, il fut endormi, et intubé. L’intubation pénétrait sa gorge apportant l’oxygène directement dans les poumons. Ce sommeil comateux avec respirateur artificiel dura deux mois, jour et nuit sans réveil. Soigné par l’équipe médicale des soins intensifs. Nourri par sondes et une quantité de médicaments censés répondre aux multiples attaques du Covid.
La première semaine, une nuit, sans doute victime d’un arrêt respiratoire, il subit une trachéotomie, c’est-à-dire l’ouverture chirurgicale de la trachée au niveau du cou pour permettre une respiration assistée en urgence. Il est vraisemblable qu’il fut aussi victime d’un arrêt cardiaque et que le cœur fut relancé par électrochoc. Mais on nous le dira pas.
Les médecins des soins intensifs donnaient peu de détails. Chaque matin, son frère téléphonait pour s’entendre dire le plus souvent : l’état est stable. On ne recevait jamais d’explications détaillées ; patientez était le mot d’ordre. Les médecins renseignaient le moins possible. Quand il ne fut plus contagieux, je reçus la permission de le visiter vingt minutes chaque jour aux soins intensifs. Visites courtes pour ne pas le fatiguer.
Après deux mois de sommeil-coma, et l’enlèvement de l’intubation, les médecins tentèrent de le sortir du sommeil. Il ne se réveillait pas. Stress. Ce n’est qu’après trois tentatives de réveil étalées sur deux semaines qu’il ouvrit les yeux. Joie.
S’il avait repris conscience, la trachée restait ouverte pour garantir, en cas d’urgence, le complément d’oxygène nécessaire aux poumons, mais la trachéotomie rendait sa parole inaudible; il ouvrait la bouche, formait des mots, mais on ne comprenait rien. Seules certaines infirmières, lisant sur les lèvres, devinaient ce qu’il essayait d’exprimer.
Lors de mes visites les après-midis, je ne vis jamais un médecin, c’était des infirmières ou des assistants d’infirmiers qui surveillaient le patient, les machines, et les ordinateurs gardiens de sa survie.
On le faisait beaucoup dormir à coups de calmants.
A la fin du troisième mois, toujours aux soins intensifs, les médecins mirent fin à la trachéotomie, assurés que l’ouverture de la gorge pouvait être refermée sans risques, l’oxygène de la sonde nasale, toujours présente, suffisant comme appoint. Il parlait à nouveau et on le comprenait. Immense soulagement.
Les sondes demeurèrent pour l’alimentation, les liquides et l’évacuation des urines.
C’est alors que le cœur et la tension furent suivis particulièrement car on passait d’une hypertension à une hypotension et vice-versa. Il dut subir une opération pour calmer l’arythmie cardiaque.
Durant des mois, un escarre au cratère profond au bas du dos le fit souffrir jour et nuit intensément, nécessitant un pansement renouvelé deux fois par jour, puis après des semaines, on ne soigna plus qu’une fois par jour cette blessure. Il ne trouvait pas la position confortable pour s’asseoir ou se coucher. « Cette douleur ne me quitte jamais, cela me mine », disait-il.
A la mi-octobre, rentré dans son logis, sorti de clinique depuis trois semaines, un infirmier passe encore chez lui tous les deux jours pour refaire un nouveau pansement. L’escarre est sur le point d’être guéri maintenant.
Il a réintégré son logement après six mois de clinique ; il se sent intérieurement cassé en mille morceaux. Mais son esprit et sa mémoire sont intacts. Il marche sans avoir besoin d’aide. Chaque effort le fatigue, il est vite à court de souffle. Je le considère comme un martyr tant cette maladie vicieuse dévaste tout l’organisme
Les médecins ont dit qu’il était un miraculé. C’est vrai, il vit toujours.
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sam.
02
oct.
2021
Madame Bollaert
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(Suite de la Nouvelle inédite de Henri de Meeûs, MADAME BOLLAERT, première partie publiée dans les Carnets de juin 2021, deuxième partie dans les Carnets de Juillet 2021, troisième partie dans les Carnets de Août 2021).
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Une fin d’après-midi, on sonna. Greta et moi, nous dînions. Nous allâmes ouvrir la porte de rue. C’était Georgette mon ex-épouse presque divorcée. Elle pleurait.
« Que se passe-t-il ? », dit Greta.
– Ta maman est tombée dans l’escalier, il y a une heure. Elle a glissé. Elle est morte sur le coup. Ton père a appelé immédiatement le docteur Thomas qui n’a rien pu faire. La nuque est cassée, a-t-il dit. Il est encore dans la maison pour signer les papiers et le permis d’inhumer. Si vous voulez la voir, on l’a installée sur le lit de la chambre de tes parents.
– Oui, oui, nous venons, a dit Greta.
Et nous avons suivi Georgette.
J’ai embrassé mon père qui avait les yeux rouges, et nous sommes montés dans l’escalier étroit où ma mère à la jambe raide avait trébuché. Nous sommes entrés dans la chambre. Le docteur repliait les papiers qu’il remit à mon père, salua tout le monde, et dit : « Je vous présente mes sincères condoléances, madame était une femme courageuse. » Et il quitta la maison raccompagné jusqu’à l’entrée par Georgette.
Ma mère était allongée sous un drap immaculé, avec la tête aux cheveux décoiffés sur l’oreiller. Je m’inclinai et baisai son front déjà froid. Je ne ressentais pas grand-chose. Ai-je aimé ma mère ? Elle était plus douce que mon père mais sans autorité et gérant la douleur chronique qui la faisait souffrir jour et nuit, sa pauvre jambe abîmée par sa fuite éperdue de Pologne avec l’oncle chef de la police juive à Varsovie. Elle avait renoncé à bien s’occuper de moi, son unique enfant.
Une personne effacée mais pas méchante. Toujours fatiguée, toujours assise ou couchée.
Greta Bollaert s’approcha du corps de ma mère ; elle traça dans l’air un signe de croix au-dessus du drap qui recouvrait le cadavre, puis baissant la tête, donna un bisou sur la joue de ma mère morte. C’est à ce moment que mes larmes coulèrent. J’étais sec en entrant, mais en larmes en sortant.
***
Le divorce avec Georgette fut prononcé rapidement. Nous vivions une période où un couple sur deux divorçait en Belgique. Magistrats et notaires avaient accéléré les procédures, les avocats ne perdaient plus de temps dans les dossiers, leurs honoraires étaient forfaitisés selon un barème favorable aux couples à faibles revenus.
Georgette s’était domiciliée dans la maison de mon père, et moi dans celle de Greta.
Qu’en pensaient les voisins ? Rien de bien, à mon avis. On ne leur parlait pas. Peut-être faisions-nous scandale pour ces retraités, âgés, avides d’histoires minuscules à croquer chaque jour, qui nous guettaient, Greta et moi, derrière leurs rideaux quand allongés sur nos transats, nous lisions au jardin des revues de mode.
***
Il n’y avait pas de jardin derrière la maison de mon père veuf et de sa seconde épouse Georgette, devenue la nouvelle Madame Vansmet et automatiquement, ma belle-mère, car mon père et mon ex s’étaient mariés dans la plus stricte intimité. Cela faisait rire Greta qui disait : « On se croirait dans une tragédie de Sophocle ! »
Elle ne croyait pas si bien dire.
Deux années après le divorce, ce fut au tour de mon père de mourir. Proprement, sans chichis, tombé de vélo sur la piste cyclable, en rentrant du café où il descendait depuis son veuvage, chaque après-midi vers seize heures pour retrouver d’autres solitaires attablés devant leur bière quotidienne. Une chute à vélo, c’est classique. Un instant de distraction, un cycliste qui l’aurait gêné, on ne le saura jamais. Il fut conduit directement à la morgue des Pompes Funèbres de La Louvière, Au bon repos, toilette, maquillage, petit embaumement, vite couché dans un cercueil blanc capitonné de rose, le choix de Georgette qui n’avait pas demandé mon avis.
Avec Georgette, mon ex devenue la veuve de mon père, le soir, nous nous sommes recueillis, Greta et moi, devant mon père aux yeux fermés, bien coiffé, moustache noircie, avec sur l’estomac un bouquet de fleurs multicolores acheté chez la fleuriste de la Grand-Place de La Louvière.
Mon père du temps de ma mère n’osait pas aller seul dans les cafés. Mon ex, Georgette, sa seconde épouse ne le lui interdisait pas. Ma mère ne permettait pas ces écarts. Mon père n’a pas profité longtemps de sa liberté.
°°°
Mon ex-épouse continua l’élevage des souris non seulement dans la cave mais aussi au rez-de-chaussée de la maison de mes parents décédés. Cette maison m’appartenait maintenant. Greta Bollaert m’avait avancé les droits de succession à payer au fisc. Georgette jouissait de l’usufruit. Je ne voulais pas de dispute et lui promis de lui laisser la maison tant qu’elle ne se remariait pas.
Georgette avait installé les souris dans de petites caisses en bois tapissées de pailles, avec un grillage serré qui empêchait qu’elles s’échappent. Son élevage marchait bien, disait Greta qui l’avait rencontrée dans le grand magasin Traffic avant qu’elle donne son préavis vu le petit héritage, du cash, que lui avaient laissé mes parents. J’ignorais l’existence de sa cagnotte. Mes parents ne m’en avaient pas parlé. Tant mieux pour Georgette de qui je n’étais pas jaloux. Elle avait aidé durant trois années ma mère qui, avec l’âge et la jambe raide, se fatiguait de plus en plus. La présence de Georgette auprès de mes père et mère avait soulagé leurs dernières années. Cela me convenait. Il est toujours pénible de s’occuper de parents âgés.
°°°
Greta allait de plus en plus souvent visiter Georgette dans la maison voisine, disant qu’elle réconfortait Georgette qui se fatiguait avec l’élevage de souris de plus en plus nombreuses. Les caisses en bois où vivaient les petites bêtes occupaient maintenant la cave, le rez-de-chaussée et tout le premier étage.
Georgette dormait toujours sur le lit de camp du salon. Elle décida de vider l’unique chambre, celle de mes parents, de tout le mobilier pour y installer d’autres caissons à souris, celles de la nursery, c’est-à-dire les souris pleines, une centaine, avec un éclairage rosé qui chauffait des casiers séparés par de petites cloisons de verre. L’élevage de souris prospérait.
De l’étranger arrivaient, nombreux, les bons de commandes de firmes spécialisées dans la vente de serpents à l’appétit vorace. Mon ex-femme n’avait pas de soucis d’argent. Dire que les parents Tamisard étaient ravis, j’en doute. Ce qui comptait pour eux, c’est que leur fille ne soit pas à leur charge et qu’ils aient la paix.
Rien n’est plus odieux pour des parents que les soucis causés par les enfants.
Greta Bollaert se partageait entre les deux maisons, dormant une nuit sur deux dans l’une puis dans l’autre. Je m’habituai à cuisiner lors des absences de Greta. J’avais la maison pour moi tout seul Je n’entretenais plus le jardin, les herbes hautes y poussaient, sauvages. Plus de pelouse, plus de chemins ratissés.
La Nature reprenait toute son énergie, ramenant sur le terrain les limaces, les papillons, les taupes, et dans le pommier quelques pies et choucas qui jacassaient sans contrainte.
J’avais acheté un nouveau poste de TV Samsung à large écran ; je passais des heures à regarder des programmes parmi les cent chaînes de mon abonnement Belgacom. Les films de guerre, surtout les combats navals de la seconde guerre mondiale, étaient mes préférés. Je vibrais devant le spectacle de la bataille de Midway au cours de laquelle le Japon perdit en une journée quatre porte-avions ; ou bien je vivais le quotidien des U Boot nazis dans l’Atlantique, avec les torpilles tirées sur les navires de guerre et les cargos alliés sombrant en quelques minutes dans les profondeurs de l’océan, malgré les destroyers, chiens de garde incapables de prévenir les coups mortels.
Je commençai à voir de moins en moins Greta quand elle décida de loger chaque soir avec mon ex-épouse dans la maison de mes parents. Surprise, surprise, comme on dit. Je décidai de ne pas accuser le coup.
Je ne suis pas jaloux. Si elles sont heureuses, tant mieux. Si Greta aime vivre avec mon ex et les souris, grand bien lui fasse. Un matin, je vis qu’un transporteur livrait un lit pour deux personnes, pour remplacer le lit de camp.
Tant que Greta règle les dépenses de son immeuble que j’occupe, qu’elle accepte de payer les notes de chauffage, d’eau, d’électricité et le précompte immobilier, je ne m’en fais pas. Je dois plus souvent pomper dans mon compte à vue pour ma nourriture que je prépare et mange seul, ou pour les pizzas de chez Mario, l’Italien à catogan installé depuis trente ans au Sole Mio de La Louvière avec sa fille célibataire, qui vendent des repas à emporter vite faits, bien faits, pas chers.
Il y a dans ce rez-de-chaussée commercial à la gloire des pizzas, une table minuscule et une chaise, dans l’angle près du four. C’est pour moi. Au mur, un miroir dans lequel je peux me voir mâcher les pâtes siciliennes à la sauce tomate. Ensuite un café serré Stromboli et une petite addition. C’est mon repas chaud quotidien J’emporte avec moi l’odeur de graillon du boui-boui.
°°°
Je vis un matin une enveloppe dans la boite aux lettres, avec mon nom tracé de l’écriture de Greta Bollaert. J’ouvris la lettre dactylographiée : « Nous avons le regret de te demander de quitter ma maison que tu occupes depuis ton mariage.
Nous avons besoin d’espace car l’élevage des souris marche fort et Georgette est d’accord de déménager chez moi avec les bêtes. Elle remet à ta disposition la maison de tes parents où tu as vécu depuis ta naissance. Je ne pourrai plus dorénavant intervenir dans tes frais. Il faudra que tu assumes. Les meubles de tes parents te restent acquis ainsi que le lit de camp. Nous nettoierons la maison de façon que tu la retrouves rafraîchie. Il n’y aura pas d’odeurs car nous demanderons à une firme spécialisée de tout bien désodoriser. Merci de libérer ma maison dans un délai d’un mois au plus tard, svp. Nous te remercions.» C’était signé Greta Bollaert. Et en petit, je lus : « Amitiés, Georgette ».
Je ne m’attendais pas à devoir déménager. C’est stressant. Et que Greta ne finance plus rien pour moi, cela m’inquiète. Il faudra faire face à toutes les dépenses avec la seule indemnité de chômage. Il devient urgent de trouver un emploi. A moins que je demande à une agence immobilière une estimation de la valeur vénale de la maison de mes parents, puis la vendre, et me loger dans un petit appartement ou un flat. Ne plus vivre à La Louvière à côté de mon ex qui a bien manœuvré Greta, vu leur « association ». Chercher un logement à Bruxelles, mais les loyers y sont élevés. Je me sentais menacé par la décision de mes deux voisines qui ne semblaient pas se soucier de mon avenir. Tout change vite dans la vie.
Le fait d’être au chômage, d’avoir renoncé à chercher un job parce que Greta Bollaert payait mes dépenses, c’est ok, mais si elle renonce maintenant à m’entretenir, c’est angoissant : à ma charge la nourriture, les vêtements, le chauffage, l’eau, l’électricité, le précompte immobilier, l’entretien et les réparations, je suis tout seul. Georgette mon ex a réussi à développer l’élevage des souris, elle est contente, a beaucoup de clients, plus qu’en avait mon père. Pour les livraisons elle a acheté une camionnette qui roule dans toute la Belgique, m’a dit Madame Bollaert, quel succès, mon père serait heureux, mais moi je ne le suis pas. Je dois les empêcher de mettre leur plan en exécution, je veux être respecté, elles profitent de ce que leur a laissé ma mère en remerciement pour les soins reçus avant sa mort.
J’ai décidé de leur écrire : « Greta, Georgette, votre décision de réoccuper la maison de Greta où je vis depuis des mois tout seul, et me demander de vivre à nouveau dans la maison de mon enfance, celle de mes parents, me stresse au-delà de tout. D’accord, cette maison m’appartient et j’ai accepté que vous y résidiez à deux avec l’élevage des souris. Je n’ai pas voulu me mêler de vos vies d’autant plus que je suis bien conscient de l’aide que m’a apportée durant des mois et des mois Greta. Je suis bien dans sa maison. Je suis tranquille et sans soucis. Je ne souffre pas de solitude. Je vais manger à midi dans la pizzeria de La Louvière. Cela me suffit un repas par jour. Et l’après-midi, je me repose devant la TV. Déménager va me coûter de l’argent. L’indemnité de chômage est faible. Sans l’aide de Greta, cela n’ira pas. Ne m’obligez pas, svp. Signé …. ». Je postai la lettre avec un timbre sur l’enveloppe alors que j’aurais pu la glisser non timbrée dans la boite de la maison voisine. Je voulais officialiser ma protestation.
(A suivre)
Henri de Meeûs
jeu.
02
sept.
2021
Madame Bollaert
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(Suite de la Nouvelle inédite de Henri de Meeûs, première partie publiée dans les Carnets de juin 2021, et la deuxième partie dans les Carnets de Juillet 2021).
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Je suis marié depuis un an avec Georgette Tamisard.
J’ai obtenu un droit à des allocations de chômage dans l’attente d’une insertion professionnelle. J’attends le premier versement. On ne dit pas à quelle date.
Nous sommes installés au troisième étage de la maison de ma bienfaitrice, un petit salon aux rideaux verts, un canapé deux places, deux fauteuils, une cuisine toute blanche avec four, frigo et une table, quatre chaises, une TV Samsung, une chambre à coucher à rideaux jaunes, un grand lit, une salle de douche avec un lavabo, et un petit w-c. Les sanitaires sont carrelés de faïences blanches et noires.
Nous avons été gâtés. Mes parents ne sont pas intervenus.
Je ne comprends pas pourquoi ma femme est agressive, Fiancée, elle était douceur, câlins, bisous, me défendant auprès de sa mère, madame Tamisard, qui la mettait en garde « Ne l’épouse pas, il est paresseux et sans travail. »
Depuis mon mariage, je cherche un job que je ne trouve pas. Je suis diplômé gestionnaire informatique et cela ne m’aide pas. Les responsables des ressources humaines des sociétés à qui j’adresse mon c-v, ne répondent pas, ou m’écrivent qu’ils n’engagent pas pour l’instant. Soit ils disent garder ma candidature en réserve, soit ils fixent un rendez-vous dans leur département du personnel ; je dois résoudre alors des questions programmées sur ordinateur ; ensuite, il y a de brefs entretiens, mais cela ne donne rien malgré mon pull bleu offert par Greta Bollaert et le pantalon de flanelle gris acheté avec ma mère chez Lézar de La Louvière.
Aucune lettre de candidature n’a abouti jusqu’ici.
Je reste dans l’appartement toute la journée ; mes sorties, ce sont les courses avec Greta qui conduit sa Toyota 1300 ; je me sens obligé de faire quelque chose, de porter les paquets ou les bouteilles d’eau, vu le loyer gratuit ; mon seul revenu sera l’indemnité de chômage, je l’attends.
Jusqu’à présent, mes parents n’ont pas offert de nous aider. Les Tamisard ne sont pas contents. A cause d’eux, ma femme est de mauvaise humeur, mais elle n’explique pas pourquoi. C’est une taiseuse.
Nous n’avons rien dépensé pour les meubles. Le lit conjugal de la chambre, les deux fauteuils du salon, le tapis, le canapé deux places, la TV Samsung, les deux armoires à vêtements, les ustensiles de cuisine, furent achetés par madame Bollaert. Les parents Tamisard ont offert les draps, les couvertures, et le linge de maison. Mes parents ont donné deux vélos (d’occasion) pour nos déplacements et promenades.
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Ma Georgette, chère épouse, ma jeunette, mon poussin de vingt-deux ans, n’est pas contente.
Cela empire de jour en jour. Georgette m’ignore, refuse que je l’approche. Je ne peux plus l’embrasser ni la câliner. Au lit, elle se détourne.
J’en ai parlé à Greta. Je me confie à elle plus qu’à ma mère. Elle n’a pas semblé surprise. Elle a dit : « Le début d’un mariage, d’une vie conjugale, est parfois problématique. Il faut trouver le terrain d’entente. Ta femme devrait patienter. Ce n’est pas gentil de te mettre la pression. Je ne puis vous gâter davantage car j’ai déjà beaucoup donné. Tiens-moi au courant. Mais je ne veux pas qu’elle soit malheureuse. Si nécessaire pour votre harmonie, vous pouvez déménager, chercher un autre logement. Elle est peut-être jalouse de moi. »
J’ignorais ce que ma Georgette pensait de Greta Bollaert car elle n’en parlait jamais. Elle préférait le silence à la plainte. Je me disais, cela passera même si Georgette n’est pas très portée sur l’amour physique. Au début, il fallait toujours lui demander, elle se crispait, fermait les yeux, restait inerte, ne m’aidait pas dans les préliminaires. Je n’osais aucun reproche, mais je suis jeune, chaud, et je ne m’attendais pas à ces débuts laborieux.
Georgette frigide ? Pourquoi pas ? Il faut que je m’informe sur la sexualité féminine en empruntant un ou deux livres à la Bibliothèque communale de La Louvière. Pour voir clair. Les lire avec elle si nécessaire. Cela nous aidera. Ma mère m’a posé la question : « Georgette n’est-elle pas enceinte ? J’ai l’impression que son caractère devient plus difficile. » Je répondais : « Tu le sauras le moment venu. »
Les parents toujours à se mêler des affaires du couple, qui ne les regardent pas. Est-ce que je pose des questions sur leur vie sexuelle, à supposer qu’ils en aient une ? Tout cela me fatigue. Je passe plus de temps chez Greta Bollaert, non seulement parce que nous occupons le petit appartement qu’elle a mis à notre disposition sous le toit de sa maison, mais tout y est gratuit ou presque, pas de chauffage à payer ni de taxes, Chez Greta, je suis plus heureux que dans la maison exigüe de mes parents. Je ne veux plus reprendre la vie commune avec papa-maman.
Chez Greta, je suis bien dans ma peau. Ma femme, elle, c’est le contraire, elle reste le minimum de temps dans notre petit appartement, elle préfère s’asseoir chez mes parents, elle cause avec ma mère, c’est vrai qu’elles s’entendent bien, je ne l’aurais pas cru. Mon père ne se plaint pas car ma femme s’occupe de leur repas de midi ou de la lessive. La jambe de ma mère est un handicap de plus en plus gênant. Elle est obligée de s’étendre maintenant plusieurs heures par jour sur le canapé-lit du salon où j’ai dormi tant d’années. « Souvenirs de la guerre », dit ma mère quand elle masse sa jambe raide.
***
« Il y a eu un gag l’autre jour avec tes parents », m’a raconté Georgette ma femme. « Ta mère et moi, nous causions dans le salon et grignotions des biscuits en buvant du café après le déjeuner. Ton père était dans la cave à nourrir les souris. Tout à coup, nous l’avons entendu crier derrière la porte de la cave : « Venez m’aider, je suis tombé. » J’ai couru lui ouvrir. Il était à moitié couché sur une boite en carton où il avait placé des souris pour une livraison à une animalerie, mais sa chute avait ouvert le carton, et des dizaines, si pas des centaines de souris s’échappaient de l’emballage.
Elles filaient à toute vitesse dans toutes les directions, c’est-à-dire qu’elles redescendaient dans la cave ou se faufilaient dans le corridor du rez-de-chaussée et dans le salon où ta mère poussait des hurlements dans le canapé. « J’ai interdit qu’elles viennent ici ». Il y en avait partout.
Ton père, groggy de sa chute, saignait du cuir chevelu.
Ta mère criait : « Où est mon fils, où est mon fils ?»
Ma femme Georgette qui n’a pas peur des souris, dit qu’elle courait partout pour essayer de les rattraper. Ma mère exigeait de mon père de les faire disparaître par tous les moyens. Dieu sait si les petites bêtes n’avaient pas grimpé à l’étage jusqu’à la chambre de mes parents pour sauver leur vie innocente et se cacher dans les coins sombres.
Je n’ai pas assisté au spectacle décrit par ma femme.
Quand j’ai raconté à Greta Bollaert ce qui était arrivé avec la chute de mon père, elle a dit : « Ton pauvre père, il est plus heureux dans sa cave avec ses souris roses qu’avec ta mère ! »
Je partageais son avis. Chacun s’amuse comme il peut. Mon père aimait ma mère, j’en suis certain. Ils ne se quittaient jamais. Mon père n’avait ni amis ni amies. Rien que ma mère. Je ne les ai jamais vu s’embrasser, ni se tenir la main. Mais si ma mère devait mourir, je pense qu’il n’aurait pas survécu longtemps. Mon père avait toujours mauvaise mine. Jaune comme s’il souffrait du foie. Son peu d’appétit n’améliorait pas sa condition physique.
Mes parents se disputaient rarement. Malgré sa répulsion, ma mère était consciente que l’élevage des souris permettait de lui offrir des petits cadeaux qu’elle ne refusait pas.
***
Le temps passait. Deux ans après le mariage, toujours pas de bébé. Et pas reçu encore l’indemnité de chômage à laquelle j’avais droit. Le Centre régional de l’emploi s’occupe du dossier mais me renvoie d’un employé à l’autre, et je ne reçois pas d’explications pour le retard du paiement. Il manque des pièces, disent-ils, sans préciser. Patientez, jeune homme.
Je m’enracinais chez Greta Bollaert et ma femme passait beaucoup de temps chez mes parents. Cela plaisait à chacun, les habitants des deux maisons se rencontraient rarement et se parlaient peu. Ma femme logeait maintenant trois nuits par semaine dans le salon de mes parents sur le canapé ou sur mon ancien lit de camp. Et moi toujours au troisième étage de la maison de Madame Bollaert, j’avais renoncé à chercher un job, mes lettres de candidature, une centaine environ, envoyées dans toute la Belgique et principalement dans le Hainaut et le Brabant wallon, étaient restées sans réponse et en cas de réponse, c’était un refus pré-imprimé !
Madame Bollaert voulait me dicter d’autres lettres plus « dynamiques » car elle avait été responsable de la gestion des ressources humaines chez Solvay, à La Louvière, mais je refusais son aide car je commençais à comprendre l’inutilité et l’ennui du travail sur un plateau de bureau, bruyant, de 8 heures à 17 heures trente, du lundi au vendredi. Et après le repos du week-end, tout recommence. Non, pas pour moi. Il fallait trouver autre chose.
°°°
Il est agréable d’être seul allongé nu entre les draps du grand lit de la chambre à coucher, la nuit, quand Georgette dort chez mes parents. Je ne me plains pas. J’ai de la place pour mes jambes.
J’avais constaté que Madame Bollaert avait soif de câlins ; elle m’approchait plus souvent pour me caresser la joue ou me toucher les cheveux. Au début, je la laissais faire, elle était la propriétaire avec un loyer gratuit et sans charges pour son jeune ménage protégé.
***
Un soir, avant le coucher, ma femme et moi nous nous disputâmes violemment dans notre chambre. Nous allions nous mettre au lit quand elle me dit : « Je ne suis pas heureuse avec toi, je n’aurais pas dû t’épouser. Depuis notre mariage, tu cherches un job, mais personne ne veut de toi. C’est moi qui paie les notes d’épicerie avec mon salaire, Tu attends toujours de recevoir l’indemnité de chômage. Tu traînes dans l’appartement, tu parles beaucoup avec Greta Bollaert, je ne suis pas jalouse mais je ne suis pas idiote. C’est désagréable. Tes parents l’ont remarqué aussi. »
Je répondis qu’elle se trompait, que je ne pouvais risquer de me brouiller avec la propriétaire. Nous n’aurions trouvé nulle part un appartement à notre disposition gratuite.
Sur ce, Georgette se mit à crier, renverse les bibelots de la commode, piétine mon
cadeau de fiançailles, – je n’avais pas eu assez d’argent pour lui offrir une bague –, trois petits éléphants en porcelaine de Copenhague achetés rue Haute à Bruxelles. Avant de quitter la chambre, elle m’inflige une gifle sur la joue droite, claque la porte derrière elle, et crie : « Je loge chez tes parents, je te quitte. »
Il était presque minuit. Derrière le rideau, je la vis qui sortait, rentrant dans la maison voisine, celle de mes parents, où une lampe était allumée dans le salon.
Le bruit avait réveillé Madame Bollaert qui vint frapper à ma porte : « C’est moi, tu vas bien, je peux entrer ? ». Elle portait une robe de chambre couleur pistache sur une chemise de nuit rose dont le nylon recouvrait les deux pantoufles.
Elle vit la trace des doigts de ma femme sur ma joue, y posa un instant les lèvres, « Mon pauvre petit, les femmes sont méchantes », dit-elle.
***
La décision de ma femme Georgette de s’installer chez mes parents, me laissant seul avec Greta, ne me dérangeait pas. Question d’habitude. Greta préparait chaque jour le repas de midi et le souper du soir. Nous mangions face à face à la table de la salle à manger du premier étage. Nappe jaune à rayures vertes, verre d’eau, verre de vin, un bordeaux toujours le même, agréable mais je n’y connaissais rien. Quand le repas était prêt, si je m’occupais au troisième étage de tout et de rien, par exemple voir des jeux à la TV, elle criait en bas de l’escalier : « C’est prêt, tu peux descendre ! » Je la rejoignais. Elle n’oubliait pas de me présenter sa joue avant que je puisse m’asseoir. Je ne refusais pas.
– Cela va ? disait-elle.
– Oui, oui, ne vous en faites pas, je ne m’ennuie pas.
Nous mangions en silence la plupart du temps. Je la félicitais pour sa cuisine car elle aimait que j’apprécie et le lui dise. Sinon, je ne cherchais pas de sujet de conversation, je répondais à ses questions, pas plus. J’avais dit, ne me parlez pas d’une recherche de job, j’attends l’indemnité du chômage, c’est la crise, je n’ai pas un diplôme qui intéresse les hommes d’affaires, je serai un chômeur comme mon père, et basta.
***
Je ne visitais plus mes parents dans la maison voisine où mon épouse avait pris ses quartiers. Elle aidait ma mère de plus en plus immobilisée par sa jambe raide. Après le bureau au Traffic, elle rentrait chaque fin d’après-midi dans la maison de mes parents où j’avais vécu jusqu’à notre rencontre. Je ne la voyais plus. Je ne la désirais plus.
Mes parents ne cherchaient pas à me contacter.
« Laissons passer l’orage » avait dit mon père à Madame Bollaert rencontrée dans un magasin, « les jeunes ménages actuels, c’est très compliqué. »
Elle me le répéta sans dire ce qu’elle avait répondu à mon père.
Je commençais à songer au divorce. Georgette avait quitté le domicile conjugal, et refusait de le regagner et d’intervenir encore dans mes dépenses.
Greta me conseillait la patience. Elle acceptait de renoncer au loyer aussi longtemps que je resterais chez elle.
Je discutai avec Greta de l’opportunité d’un divorce avec Georgette. Pas question de verser à Georgette une pension alimentaire : abandon du domicile conjugal. Notre couple n’avait pas d’enfant.
Ne pas travailler me convenait, même si cela impliquait de vivre aux crochets de Greta.
Un matin, le facteur me remit le premier chèque des services du chômage de La Louvière et les formulaires pour l’ouverture d’un compte à La Poste afin d’être crédité le premier de chaque mois. Cet argent permettrait de me distraire, d’aller de temps en temps à Bruxelles faire du shopping, de boire une bière dans un estaminet de la Grand-Place, d’acheter un hebdomadaire sportif, ou un vêtement. Greta insistait pour que je sois bien habillé. Pas de jeans ni de chaussures de basket où les pieds transpirent. Greta me souhaitait plus classique.
Je dis à Greta : « Je pourrais dans quelques mois acheter une VW Polo d’occasion pour nos déplacements. »
« Pas question », répondit-elle. « Dès que tu obtiendras un permis de conduire, je t’achèterai une voiture neuve, celle que tu aimeras. Nous pourrions descendre plus souvent dans les Ardennes, dans les petits restaurants renseignés par le Guide Lemaire. Ce sera agréable. »
C’est Greta Bollaert qui entreprit les démarches pour lancer la procédure du divorce ; elle eut un soir, dans la maison de mes parents en dehors de ma présence, un entretien avec Georgette; elles se mirent d’accord pour choisir l’avocat que Greta proposait et pour introduire en justice une demande en divorce par consentement mutuel.
Comme notre couple n’avait pas d’économies, le partage du petit mobilier cadeau fut réglé par Greta qui signa un chèque accepté par Georgette. J’étais libre à nouveau. Chez Greta.
°°°
Quelques mois passèrent. Je vivais toujours au troisième étage de la maison de Madame Bollaert qui m’avait proposé à plusieurs reprises d’habiter dans les appartements du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. J’aurais une chambre plus spacieuse pour moi seul. Une belle salle de bain. Un bureau. Mais je dis, il est inutile de modifier mon installation, vivre au troisième détend mes nerfs. J’étais heureux de partager mes repas avec Greta, je la remerciais de s’occuper de mon linge, lessive et couture, de repasser les belles chemises qu’elle me conseillait d’acheter à Bruxelles, de laver mes chaussettes et caleçons que je changeais chaque jour, et tout cela gratuit.
(A suivre)
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Henri de Meeûs
mar.
03
août
2021
Madame Bollaert
(suite du texte de la Nouvelle d’Henri de Meeûs publié dans les Carnets de Juin 2021)
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Mes parents dînent le soir à deux, et sans moi si Greta m’invite à partager son repas du soir, celui du mercredi uniquement, de 19 heures à 20 heures, ni plus ni moins : macaronis au gratin, salades, et tartelette aux cerises. Mes parents sont d’accord pour que je mange chez la voisine chaque mercredi soir vu que je leur apporte les fraises et souvent des salades ou des tomates. En principe, ils refusent que j’y aille les autres soirs.
Madame Bollaert ne me dérange pas, elle est silencieuse quand j’étudie mes leçons. Elle est intelligente, a été cadre chez Solvay. Une bonne retraite lui permet de vivre sans soucis.
Une fois par semaine, elle me tend deux plaques de chocolat Callebaut en même temps que l’argent pour le jardinage. Elle ne se trompe pas dans le calcul des heures notées dans un petit carnet à spirales.
Les autres soirs, je reste chez mes parents et nous soupons à trois dans la cuisine, mon père parle peu, ma mère pousse des soupirs et moi je sers les plats préparés par ma mère qui, une fois qu’elle s’assied, ne se lève plus, car se lever, s’asseoir, et se relever, la fatigue.
Depuis très jeune, fils unique, je m’occupe du repas du soir, des plats, du service, puis je reprends les assiettes, et à moi de laver la vaisselle. Eponger, essuyer, le tour est joué. Ma mère apprécie ma rapidité et mon souci de propreté. Elle préfère s’asseoir dans le canapé, sa jambe étendue sur un strapontin de velours vert.
Ensuite une demi-heure relax à regarder à trois la TV, le programme est choisi par mon père qui garde sur les genoux la télé-commande, puis retour au petit bureau contre le mur, essayant de mémoriser une leçon ou de chercher la solution d’un problème d’algèbre. Parfois je crie : « Un peu moins fort la TV ! » mais sitôt le son baissé, quelques minutes plus tard, mon père hausse la tonalité sous prétexte qu’une chanteuse a une belle voix ou que le match de foot est palpitant.
Contrairement à la voisine, ils ne respectent pas mon travail. Je l’ai signalé à madame Bollaert. Elle a dit: « Mon pauvre petit, tes parents ne sont pas instruits, ils ignorent la difficulté d’apprendre dans les livres, tu as bien du mérite ». Et sa main légère effleure mes cheveux.
Un jour, j’ai découvert les boules Quies, cire molle que j’enfonce dans l’orifice de chaque oreille. Un conseil de Greta Bollaert. Je n’entends plus rien, silence total sauf les battements du sang dans les conduits auditifs. Je peux enfin me concentrer sur mes études et, très vite, les résultats scolaires se sont améliorés.
Vive les boules de cire, vive madame Bollaert. Parfois j’éprouve un saisissement quand mon père me touche l’épaule pour m’avertir de préparer le repas du soir. Je ne l’entends jamais arriver près de moi, je suis concentré dans mes études, et tout à coup sa main sur mon épaule me fait sursauter. Les boules Quies ne sont pas bonnes si on est cardiaque.
°°°
En dernière année d’études secondaires chez les Maristes, est arrivée dans ma classe à la rentrée de septembre, une fille, grande, à peau blanche et taches de rousseur, qui s’appelle Georgette Tamisard. Elle était la seule fille de la classe. Elle a dit venir d’une école dans les Ardennes près d’Arlon. Quand les parents de Georgette se sont installés à La Louvière, elle a dû changer d’école. Son père ingénieur est le nouveau responsable de la distribution et des ventes du grand magasin Traffic.
Elle prend un bus chaque matin qui part de la rue des Anges pour la déposer non loin du collège des Frères Maristes de La Louvière.
Belle fille souriante, en jeans bleuâtre et pull-over jaune, avec des cheveux roux. Je ne suis pas sensible aux charmes des élèves filles souvent boutonneuses, bavardes, mal lavées, rarement peignées, pas coquettes Je préfère les femmes de plus de 25 ans, avec un peu de poitrine, mais pas trop, légèrement maquillées et bien coiffées. Surtout qu’elles soient féminines et ne ressemblent pas à des hommes. Je n’ai jamais fait l’amour, je ne cherche pas de rencontres, je me trouve moche. De rester entre papa maman, cela n’ouvre pas la porte aux grandes aventures. Je découpe parfois des photos de blondes dans les revues de mode que ma mère jette après lecture à la poubelle, et je classe et colle ces illustrations un peu dénudées dans un cahier classé géométrie parmi d’autres cahiers que mes parents n’ouvrent pas ; mes études ne les intéressent pas.
Les premiers jours, de septembre à novembre, j’ai cru être amoureux de Georgette Tamisard. Je pensais souvent à elle, je la regardais car elle était assise non loin de moi, au premier rang, dans la classe. Son profil et ses cheveux rouges. Elle lève souvent la main pour répondre rapide aux profs. Ce qui m’émeut, ce sont ses jambes, ses mollets, parfois ses cuisses quand elle s’assied sur le banc et que sa jupe remonte un instant. Elle ne voit pas mes regards. Du moins je le pense. On ne se serre pas la main et nous ne nous parlons pas. Un matin, cependant, le prof de français, monsieur Frison, – nous le nommions Frisette car il avait de petits cheveux bouclés dans le cou et une fine moustache blonde – eut l’idée de mettre en scène des lectures publiques de grands écrivains de théâtre. Il avait formé dix équipes de deux élèves, avec pour chaque duo, un texte dont la lecture ne dure pas plus de dix minutes. Il voulait améliorer nos intonations et notre accent qui sentaient la province, disait-il en pinçant son français. Il avait fait du théâtre à Paris. Il disait qu’il jouait les rôles de jeune premier. Les élèves filles de l’école le trouvaient charmant.
Je dus lire avec Georgette une scène de Tartuffe, dans Molière. J’étais Tartuffe et elle était la fille d’Orgon qui veut épouser Valère. J’ignore si les élèves ont bien compris le texte car ils n’avaient jamais entendu parler de Molière. Georgette Tamisard eut du succès, il y eut des rires. A moins que notre couple ne fasse rire ?
Après notre lecture, Monsieur Frisette me conseilla de parler plus fort et de prendre un air douloureux. Il nous expliqua la conduite de Tartuffe. Ce qui fut moins drôle pour moi, c’est qu’après ces lectures, les élèves m’ont appelé Tartuffe et non plus Vansmet. Mon équipe avec Georgette m’avait permis de mieux la connaître.
°°°°
Georgette et moi, nous terminâmes nos études avec le diplôme d’humanités modernes. Elle avait trouvé, grâce à son père, un job au Traffic de La Louvière comme caissière, et moi, je m’étais inscrit à la seule école d’informatique de la ville, le Wizz, non loin de l’église saint Antoine aux deux clochers. Je déteste l’informatique mais si on réussit, on reçoit le diplôme de gestionnaire informatique. Cela plaisait à mes parents qui disaient : « Un an, c’est assez, et le diplôme te permettra de trouver un bon métier. Nous n’avons pas l’argent pour dépenser plus pour tes études ».
Madame Bollaert regrettait que je ne tente pas l’université, elle me voyait bien devenir professeur au collège des Maristes, mais quand elle comprit que mes parents ne supporteraient pas le coût de quatre ou cinq années universitaires, elle se tut, me regarda et dit : « Si je t’offrais ces années d’études à l’université catholique de Louvain-la-Neuve ? »
J’en parlai à mes parents. Mon père réagit vite : « Pas question, nous ne sommes pas des mendiants. Elle peut garder son argent. » Ma mère pinçait les lèvres et fermait les yeux. Mon père ajouta : « Tu diras à la Poularde que c’est bien gentil, que tu la remercies, que tu essayes une année au Wizz informatique, c’est mieux pour trouver un emploi. »
Je n’étais pas sorti encore de la maison familiale, Georgette devenue caissière au Traffic logeait encore chez ses parents, mais elle espérait de l’avancement. Son rêve ? Devenir gestionnaire du personnel du grand magasin.
Devenir GRH, disait-elle. Les Ressources humaines ! C’était le mot à la mode chez les dirigeants.
Je me dis, il est temps de sortir avec Georgette vu que nos caractères s’étaient plu dans la lecture de Tartuffe. Je le dis à mes parents : « Je voudrais rencontrer plus souvent Georgette Tamisard, et passer quelques heures avec elle en promenade le samedi ou le dimanche. » Ils ne firent aucune objection. Si cela te distrait, dit ma mère, et nous serions heureux de faire sa connaissance un de ces jours.
C’est à la fin de notre dernière année chez les Maristes, classe de rhétorique, que nous nous sommes parlé vraiment, en la reconduisant à l’arrêt du bus qui la ramène chez ses parents. Au début, conversations courtes, puis de plus en plus longues. Elle aimait lire des livres et avait de l’humour. Contrairement à ma mère qui n’en a pas.
***
Bref, le mariage fut décidé malgré la mauvaise humeur de la mère Tamisard. Mes parents me prévinrent de suite : « Vous êtes trop jeunes, nous n’avons pas d’argent, ce sera très simple : un déjeuner au Trois Lapins, un plat, un dessert, bière et vin, pas plus.»
Les parents Tamisard, plus riches, restèrent silencieux mais n’offrirent pas de recevoir chez eux, ni de choisir un restaurant plus extra que celui de La Louvière. Ils ont de l’argent mais ils ont dit à Georgette, ce mariage ne nous convient pas, tu seras malheureuse, donc nous n’allons pas fêter cela.
Quand j’ai raconté cela à madame Bollaert, j’étais assis sur l’herbe dans le jardinet à côté de son transat. Elle murmura : « Mon pauvre garçon, tu n’es pas gâté ! ». Puis, elle se leva nerveuse, rassembla ses journaux et revues, et dit à haute voix : « J’en ai assez de te voir victime de ta famille et des Tamisard qui ont de l’argent et ne gâtent pas leur fille. Tu diras à tes parents que j’offre le déjeuner du mariage au restaurant Le Canard boiteux, un étoilé au Michelin, je connais bien le patron, je paierai tout, des zakouskis aux pousse-café, que ça plaise ou non aux parents, beaux-parents, et à ta chérie. A toi de décider. Ils peuvent être contents. Je suis ta tantie, non ? »
Elle rit, et d’une main baguée d’un saphir que je ne lui avais jamais vu. cacha sa bouche ouverte.
« Tu leur diras aussi que je prends à ma charge le coût du voyage de noces, et vous aurez une chambre au troisième étage de ma maison, avec petit salon, cuisine et un local douche-sanitaire. Location gratuite. J’ai de l’affection pour toi. »
Quand j’annonçai à mes parents l’offre généreuse de Greta Bollaert, ils ne firent aucune objection.
***
Le mariage fut conclu dans la Maison communale de La Louvière un samedi matin du mois de Mai. Temps froid malgré soleil et ciel bleu. Mon père et ma mère avaient revêtu les meilleurs vêtements de leur garde-robe. Mon père en costume gris, chemise blanche et cravate rouge, ma mère en longue robe grise s’arrêtant aux mollets et sur les épaules une écharpe de laine noire; le père Tamisard en blazer bleu, œillet blanc à la boutonnière et pantalon rouge, et sa femme en robe mauve moins longue que celle portée par ma mère, et un collier doré autour du cou.
Tout le monde souriait ou faisait semblant.
Georgette et moi, nous n’avions pas d’invités n’ayant ni amis ni amies assez proches.
C’est Madame Bollaert qui fit sensation. Elle est arrivée à la maison communale dans une Mercédès grise 280S conduite par un chauffeur de location. Une robe de couleur bleu nuit, avec un décolleté convenable et un chapeau noir en paille sur lequel étaient accrochés des muguets en satin aux feuilles vert émeraude.
A son bras, une sacoche de la marque Hermès. Monsieur Tamisard lui fit un baisemain.
Il y eut des rires quand le bourgmestre raconta une blague qu’il sortait sans doute chaque fois aux mariés, et quand Georgette ne parvint pas à glisser l’alliance à mon doigt. J’étais rouge, j’ai dû aider ma femme à l’enfoncer. On avait essayé deux semaines avant l’achat. Mes doigts avaient gonflé. Le stress sans doute.
Dans le restaurant, un bon déjeuner, un potage aux écrevisses, un poulet aux morilles et avant le dessert et le champagne, surprise, surprise, un jeune homme à mèche blonde apparut dans la petite salle, se dirigea vers madame Bollaert, lui baisa la main, et la mena à côté du piano. Elle nous fit une révérence et dit : « Je vais vous chanter une chanson en l’honneur des jeunes mariés chéris. » Le pianiste blond s’assit devant le piano droit, et madame Bollaert ajouta : « Voici les Roses blanches. »
Elle se lança, – on voyait qu’elle avait répété – tout d’un trait sans s’interrompre, portée par la musique :
C'était
un gamin, un gosse de Paris,
Pour famille il n'avait qu' sa mère
Une pauvre fille aux grands yeux flétris,
Par les chagrins et la misère
Elle aimait les fleurs, les roses surtout,
Et le cher bambin tous les dimanches
Lui apportait de belles roses blanches,
Au lieu d'acheter des joujoux
La câlinant bien tendrement,
Il disait en les lui donnant :
"C'est aujourd'hui dimanche, tiens ma jolie maman
Voici des roses blanches, toi qui les aime tant
Va quand je serai grand, j'achèterai au marchand
Toutes ses roses blanches, pour toi jolie maman"
Au printemps dernier, le destin brutal,
Vint frapper la blonde ouvrière
Elle tomba malade et pour l'hôpital,
Le gamin vit partir sa mère
Un matin d'avril parmi les promeneurs
N'ayant plus un sous dans sa poche
Sur un marché tout tremblant le pauvre mioche,
Furtivement vola des fleurs
La marchande l'ayant surpris,
En baissant la tête, il lui dit :
"C'est aujourd'hui dimanche et j'allais voir maman
J'ai pris ces roses blanches elle les aime tant
Sur son petit lit blanc, là-bas elle m'attend
J'ai pris ces roses blanches, pour ma jolie maman"
La marchande émue, doucement lui dit,
"Emporte-les je te les donne"
Elle l'embrassa et l'enfant partit,
Tout rayonnant qu'on le pardonne
Puis à l'hôpital il vint en courant,
Pour offrir les fleurs à sa mère
Mais en le voyant, une infirmière,
Tout bas lui dit "Tu n'as plus de maman"
Et le gamin s'agenouillant dit,
Devant le petit lit blanc :
"C'est aujourd'hui dimanche, tiens ma jolie maman
Voici des roses blanches, toi qui les aimais tant
Et quand tu t'en iras, au grand jardin là-bas
Toutes ces roses blanches, tu les emporteras"
On l’écouta jusqu’au bout. Madame Bollaert m’avait regardé du début à la fin. Je ne connaissais pas cette chanson si triste. Frissons partout sur ma peau.
Mes parents, d’abord étonnés, s’efforçaient de garder le sourire, puis à la fin du morceau, ils applaudirent poliment tandis que Monsieur Tamisard, enthousiaste, se leva, et alla embrasser madame Bollaert. Madame Tamisard fut prise d’un fou rire. Georgette, mon épouse ne riait pas. Elle vit que j’avais les larmes aux yeux. Me prenant la main, c’était beau, dit-elle.
Mais le clou du spectacle fut quand le patron du Canard boiteux apparut avec un grand bouquet de roses blanches qu’il remit à madame Bollaert. Et tout le monde de se réjouir y compris les serveurs qui préparaient le café et les biscuits. Je crois que le bouquet fut payé par Greta.
(A suivre)
Henri de Meeûs
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ven.
02
juil.
2021
Au moment où les courbes du Covid atteignent un bas niveau, en avril, AM est transporté aux urgences de la Clinique. En 3 jours, il est atteint d’un petit infarctus, d’une pneumonie, on découvre qu’il est contaminé par le Covid et que ses poumons sont en mauvais état. Après l’intubation, qui ne suffit pas, il sera trachéotomisé une nuit et restera plongé dans un sommeil provoqué durant 45 jours.
Après ce délai et plusieurs tentatives infructueuses de réveil, il ouvre les yeux, et il ne pourra parler tant que l’ouverture pratiquée dans la gorge pour lui donner de l’air ne sera pas refermée.
J’ai assisté impuissant à sa plongée dans le coma de 45 jours. Son frère m’informait de son état chaque jour, à 14 heures quinze, par l’envoi d’un mail court.
AM ne prenait guère de précautions, du type « gestes barrières », se moquait des obsédés du lavage des mains à l’alcool, mais il portait toujours le masque dans les magasins. Rattrapé par le Covid et son cortège de nuisances tout azimut, il est actuellement encore dans sa chambre de clinique, dans la division des soins intensifs, nourri et oxygéné par sonde, (les machines de l’intubation ont été ôtées un peu avant le réveil). Ses progrès sont minuscules mais s’additionnent. Etat critique, me dit une doctoresse au téléphone un matin.
Après 15 jours de réveil, on m’annonce qu’il n’est plus contaminant Covid et que je puis le visiter dans sa chambre. Il me réclame. Je n’hésite pas. Le poste de garde de la clinique a mon nom, je puis descendre dans les étages inférieurs et le rejoindre.
Il est allongé dans un lit, avec de nombreux tuyaux qui partent dans tous les sens.
Ses lèvres bougent, il me parle, je n’entends rien, aucun son ne sort de sa gorge ouverte suite à la trachéotomie, et toujours non obturée. Il est isolé, seul dans une chambre, dont les vitres permettent de voir les allées et venues dans le couloir central et dont la porte reste ouverte pour faciliter le passage du personnel infirmier.
Il s’exprime par des mouvements de la tête, des clins d’yeux appuyés plusieurs fois pour me montrer qu’il ne faut pas croire ce que dit l’infirmière. Il n’a pas perdu son caractère rebelle.
Lors des fortes chaleurs, il transpire recouvert d’une légère chemise qui descend jusqu’aux genoux. Je puis voir l’état de ses pieds, dont la peau a une couleur cacao, c’est la circulation de l’endormi si longtemps, ses mains sont gonflées, ses doigts ne plient pas, restent horizontaux. Il est encore incapable de saisir un objet, d’effectuer un n° d’appel sur son GSM. Il faut attendre, patienter... que ce corps reprenne ses esprits, essaie de se mettre en ordre de marche.
Mais après huit jours, sa circulation veineuse s’améliore, s’éclaircit. C’est le temps des progrès. Un médecin a dit : « Il est un miraculé ».
On parle maintenant d’obturer la trachée vu que l’état de ses poumons s’améliore. Il pourra parler enfin. Mais aucune date n’est avancée, ni pour la gorge à refermer, ni pour la sortie des « soins intensifs » vers un autre département de la clinique afin de poursuivre la résurrection. De la patience, c’est ce qu’ils disent.
Chaque fois que je le quitte, je remercie les infirmières et médecins rencontrés pour leurs soins qui l’ont maintenu en vie.
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Pourquoi cette abondance infinie d’astres, de planètes, de galaxies, d’amas de galaxies, et pourquoi cette course vers on ne sait où ? Pourquoi l’expansion infinie de l’univers, et les trous noirs, et l’énergie noire ? Pourquoi un tel spectacle, dans quel but et pour quelle utilité, l’Intelligence infinie a-t-elle créé cet univers infini ? Création grandiose inutile ?
Notre existence est posée sur un grain de sable, la Terre, et nous ses habitants, créatures minuscules, arrogantes, nous nous y faisons la guerre sans possibilité de la quitter, tout en la détruisant, car nous devenons trop nombreux. Nous finirons par nous dévorer les uns les autres. Personne n’aime personne. Chacun pour soi.
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MADAME BOLLAERT
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(Nouvelle inédite de Henri de Meeûs)
La maison de mes parents est minuscule. Ils m’interdisent d’éteindre la TV allumée toute la journée. Mon père est chômeur depuis vingt ans. Ma mère est une handicapée qui préfère ne pas sortir, laissant à mon père la corvée des courses.
Ma mère a une jambe rigide.
Entre 10 ans et 16 ans, au retour de l’école, assis au petit bureau à gauche de la fenêtre du salon, je mémorise des leçons que je n’aime pas, je ferme les yeux, rêvant à d’autres paysages. Il faut le silence pour retenir des textes, préparer les examens. Les fils de riches sont incapables d’étudier dans un living bruyant. Obtenir mon diplôme d’humanités modernes fut donc un exploit. Même après le redoublement d’une année. Personne ne m’a félicité.
Quand mes parents vers 23 heures gagnent l’unique chambre à l’étage à côté d’un espace douche et w-c, je déplie le lit rangé derrière le canapé du salon, je sors les draps et couvertures et m’endors jusqu’à six heures du matin.
Au réveil, après des mini-ablutions dans le petit vestiaire, eau chaude, eau froide, je revêts l’uniforme gris du collège, j’avale dans la cuisine deux tartines à la confiture d’orange et une tasse de café Jacqmotte. Mes parents dorment.
Ensuite dehors, vite, vite, attente du bus, rue de la Soude, à côté de l’usine Solvay, en hiver comme en été. Mon père m’oblige, en cas de grève des bus, de prendre mon vélo. Cinq kilomètres jusqu’à l’institut des Frères Maristes. Pluie, vent ou neige, débrouille-toi.
Pas d’amis, ni d’amies, et cloîtré chez papa-maman devant leur TV jusqu’à mes 16 ans.
J’ai une consolation: le terrain de dix mètres sur vingt derrière la maison.
Il appartient à Greta Bollaert la voisine, une veuve de 55 ans. Elle me confie l’entretien de son jardinet, mauvaise herbes, plantations et semis, – elle aime les fleurs et les légumes – sans dépasser deux heures par jour et pour trois euros l’heure. Interdiction d’y venir le week-end.
Si le temps est beau, Greta se repose dans un transatlantique devant un parterre de roses jaunes. A ses pieds, sur l’herbe, des coussins et des journaux. Quand il fait chaud, elle ouvre un parasol orangé, échancre son corsage, remonte sa jupe à mi-cuisses, de telle sorte qu’en se penchant vers moi, son petit jardinier comme elle me nomme, elle offre du spectacle. La peau de sa gorge est rouge avec d’innombrables taches brunes qui annoncent la vieillesse. Ce sont les fleurs du cimetière, dit-elle, en passant les doigts sur son cou.
Ma mère habillée long, corsage boutonné, dit qu’elle a mauvais genre. Pourtant, le maquillage de madame Bollaert est discret, son rimmel ne coule pas au soleil, ses lèvres sont teintes d’un léger rose et sur son front ne perle aucune sueur. Parfois à genoux dans les plates-bandes à sarcler les tiges herbues des carottes, je jette des regards vers Greta en bain de soleil.
Même chez moi, dans la chambre de mes parents, derrière les rideaux, je la regarde s’installer lourdement dans son transat; elle allonge les jambes et commence la lecture du Soir, de La Libre Belgique, ou d’une Marie-Claire. J’aime la surveiller sans qu’elle s’en aperçoive. Elle me fait rire quand elle s’endort la bouche ouverte. Son chapeau de paille tombe sur l’herbe. Mes parents se moquent d’elle.
Mon père déteste les corvées de jardinage, pas question pour lui de descendre dans le jardin de la voisine et d’admirer les plantations. Il me laisse respirer dans le jardinet de Greta.
Avec sa jambe raide, ma mère ne quitte pas notre maison ; elle m’observe peut-être derrière les rideaux de la chambre conjugale quand je travaille chez la voisine.
Ma mère, née en Pologne, s’appelle Wanda Zaleska. Sa famille fut décimée par les Allemands à Varsovie. Très jeune, elle échappa aux rafles de l’été 1942. Pendant huit semaines, les juifs furent déportés chaque jour hors de Varsovie vers Treblinka, a dit ma mère. Six mille à huit mille, précise-t-elle. De jour comme de nuit. C’est mon oncle, membre de la police juive, qui a réussi à sortir du ghetto ma mère, petite fille, cachée dans un sac de pommes de terre. Par l’unique tram, m’a-t-elle raconté. Elle et le frère de sa mère, ils ont fui dans les forêts. Elle a beaucoup marché et peu mangé. De là son handicap, sa jambe raide. Nous avons la photo de l’oncle dans notre salon, un moustachu en uniforme de la police juive. Il est mort en 1947 après avoir vécu à Charleroi deux années après la Libération. Il n’est pas rentré en Pologne. Je ne l’ai pas connu car ma mère a épousé mon père en 1954 et moi je suis né en 1960. Mon père était chômeur.
Nous habitons La Louvière à cinquante kilomètres de Bruxelles via l’autoroute.
Mon père fut un bel homme, mais de rester sans travail, de ne rien faire toute la journée, il s’est aigri. Il se rase deux fois par semaine, s’habille d’un même pantalon bleu et d’une veste de toile sur une chemise à carreaux. Jamais de cravate. S’il fait froid, un pull-over rouge en-dessous de la veste. Des gens croient qu’il est socialiste quand ils le rencontrent. Mais il déteste les syndicats et la politique.
Il n’aime que les souris blanches ou rosées élevées à la cave dans des aquariums dont le plancher est couvert de copeaux et de pailles. Il vend les souris à un laboratoire pharmaceutique de Wavre et à plusieurs animaleries de Wallonie. Cela lui fait des rentrées en plus du chômage.
Deux fortes lampes sont allumées jour et nuit dans la cave. Un vasistas est ouvert dans le mur pour l’aération des bêtes.
Ma mère a peur des souris. Elle ne descend jamais dans la cave. Mon père dit : « Tu es une grosse biesse ! Les souris ne vont pas te manger ! »
Oui, ce sont les serpents qui mangent les souris. Mon père m’a expliqué : « Un élevage de souris est facile et pas cher du tout, une fois que le coût d'achat du matériel et des reproducteurs est amorti. » Il m’a dit aussi que les souris ont une vie sociale très intéressante: il y a une hiérarchie, des conflits, une solidarité entre les femelles qui nourrissent et élèvent les bébés ensemble. En général, les souris vendues chez les commerçants sont parfois dans un triste état, mal nourries ou peut-être malades. Chez mon père, elles sont de première qualité et les clients, une fois qu’ils connaissent mon père, lui restent fidèles. Les souris que mon père élève n'ont rien à cacher, il les connait depuis leur naissance et elles sont bien soignées. Par contre, après une semaine sans nettoyer les cages, ça pue. Ma mère exige qu’aucune odeur ne monte du sous-sol.
Mon père a un acheteur, le magasin Aux jolis reptiles de chez Jolly à Ittre, près de Waterloo. Le commerçant a demandé à mon père une notice explicative sur les souris, un mode d’emploi destiné à la clientèle. Mon père a préféré que j’écrive le texte de la publicité car j’ai de l’orthographe:
LES JOLIS REPTILES de chez JOLLY
« La souris est aliment complet et bien équilibré qui peut servir de routine alimentaire du premier jusqu'au dernier jour de la vie de vos chers
serpents.
Malheureusement, son prix dans d’autres animaleries n'est pas négligeable et lorsque l'on a plusieurs serpents à nourrir cela finit par représenter une somme rondelette en fin d'année.
Chez Jolly, vous aurez le choix : les
souris les plus belles et les plus économiques ! Une souris fraîche est plus nourrissante qu'une souris congelée. La congélation détruit certains nutriments bénéfiques pour nos serpents.
Chez Jolly, il est très facile de trouver la
proie de bonne taille. Un serpent nouveau-né mangera plus volontiers un souriceau rosé d'un jour qu'un gros rosé de 5-6 jours. Un serpent de quelques mois se contentera d'un souriceau blanchon
plutôt que de plusieurs rosés... Dans le commerce on ne trouve généralement que des mélanges de rosés et des adultes. Il est très difficile de trouver des blanchons, des sauteuses.... Visitez
Jolly au Joli reptile ! »
Le commerçant a aimé le texte et a dit à mon père qu’il vendait davantage de serpents grâce à la notice sur les souris. Mon père n’a pas dit que je l’avais rédigée.
Je n’ai pas grand-chose à raconter sur la famille de mon père: des Flamands installés en Wallonie à l’époque où elle manquait d’ouvriers agricoles pour les arrachages de betteraves et de pommes de terre. Les Flamands ont aimé les paysages, la campagne autour de Namur. Mon père s’appelle Jules Vansmet. Il s’est brouillé avec ses frères et sœurs. On ne les voit jamais. J’ignore la raison de leur dispute. A cause de ma mère peut-être, mais elle ne raconte rien à ce sujet.
Mes parents sont des taiseux. Je ne les ai jamais vus s’embrasser. Parfois mon père enlace ma mère quand il est derrière elle, elle pousse de petits cris et cela finit toujours par la même phrase : « Jules, tu me fais mal ». Mon père soupire et s’éloigne, retombe dans le fauteuil ou quitte le living pour la cuisine; il mange un ou deux biscuits Delacre au chocolat, cela calme ses manques. Chaque soir, il descend dans la cave nourrir les souris. Parfois, je l’entends qu’il leur chante de petites chansons.
Mes parents n’ont pas d’amis, n’invitent personne, et moi, je ne puis recevoir de compagnon de classe qui verrait combien notre maison est petite avec une chambre unique à l’étage pour mes parents et moi qui dors dans le living sur un lit de camp. Ils craignent qu’on se moque de nous. Ils ne le disent pas mais j’ai compris cela quand ma mère un soir a crié à mon père : « Ce n’est pas avec ton chômage que nous pourrons recevoir dignement dans cette maison de nains ». Mon père est devenu très rouge, n’a rien dit, il s’est levé, est sorti en claquant la porte. On l’a vu prendre son vélo devant la maison et filer vers le café du Centre.
« Il décompresse », a dit ma mère pas malheureuse d’exprimer ce qu’elle pensait, pour une fois devant moi.
°°°
Madame Bollaert abrite les ustensiles de travail, les râteaux, pelles et bêches, sacs de semences et arrosoirs, dans un petit chalet en bois au fond du jardinet. Je fais pousser pour elle, du printemps à la fin de l’automne, des carottes, de la salade, des poireaux, du persil, des tomates, et en juin les fraises de Wépion, les plus réputées du monde, même si nous n’habitons pas dans cette commune. Elle m’autorise à emporter chaque vendredi quelques fraises que j’ai fait pousser sous les verdures. Elle cueille et les dépose dans une petite boite en carton. Elle compte les fraises. C’est pour tes parents, dit-elle.
La veuve est gentille, la bien gentille madame Bollaert, que mon père appelle parfois « la poularde », ce qui fait rire ma mère. Elle m’a connu enfant. Je jardine entre dix-sept et dix-neuf heures le mercredi et le vendredi. Ensuite, je reçois la permission d’étudier dans son living sur une longue table recouverte d’une nappe plastifiée, vite nettoyée. Un coup de lavette. Je peux étaler mes livres et mes cahiers. Je me concentre chez elle mieux que dans le living familial. Aucun bruit chez Greta. Jamais un coup de téléphone. Elle éteint la radio et la TV, elle respecte mon travail. Mes résultats scolaires sont meilleurs.
Parfois, elle reste assise en face de moi sans rien dire, elle me regarde, ou feuillette les pages d’un magazine de modes La belle Flora acheté à Waterloo chaque lundi. Elle commande par correspondance des pull-overs, des chemisiers ou des robes qui arrivent dans les huit jours avec le facteur. Elle paie par virements. Elle signe les reçus du facteur.
Madame Bollaert essaie devant moi certains vêtements face au miroir du living, elle se tourne et se retourne, ce qui me distrait un peu, mais j‘avoue que ces vêtements livrés par la poste lui vont bien. Elle renvoie rarement ce qu’elle a commandé ; elle est très précise dans les mesures des vêtements achetés par correspondance. Ces achats la mettent de bonne humeur. Je l’aperçois parfois en soutien-gorge quand elle essaie un chemisier. Elle rit de voir que je la regarde.
« Veux-tu que je te tricote un pull en laine d’Ecosse ? », me dit un soir madame Bollaert. Je n’osai refuser. Je répondis : « Oui, mais je devrai avertir ma mère. »
– Pourquoi ta mère ? Tu es encore le fils de maman, le fils de ta Mamy ?
– Non, non, mais je ne veux pas qu’elle soit jalouse.
Madame Bollaert éclata de rire. Je vis ses dents entre les lèvres rouges. Une canine en or. Elle a une canine en or ! Jamais vu ça.
– Ta mère sera contente d’avoir un fils bien habillé, au chaud en hiver. Ce sera un pull à longues manches. J’ai le modèle. On le nomme l’Antonin. Ce sera chic. Je ne t’oblige pas, c’est si tu veux et comme tu veux. Tu n’es pas tenu d’entretenir mon jardinet non plus. Tu es libre.
Elle ne riait pas. Je sentis comme une menace dans sa voix.
Je dis : « De quelle couleur sera le pull ? »
– Bleu foncé avec une bande jaune aux poignets et une ligne rouge à l’encolure. Tu seras bien.
– Ok, dis-je.
Je n’avertis pas ma mère. Pas de complications. Il sera temps plus tard.
Je ne voyais pas Greta en train de tricoter. Elle devait être à son ouvrage quand je n’étais pas dans sa maison à étudier les leçons des Frères Maristes.
Un mois après l’annonce du cadeau, elle me tendit le pull bleu marine aux manches bordées de jaune. Il me plut. Je la remerciai et l’embrassai sur les deux joues.
– Tu aimes ? Je suis bien contente.
Elle posa une main sur ma tête, caressa mes cheveux et dit : « Essaie-le, je verrai s’il y a des corrections ».
La laine sentait bon. Je passai le pull facilement malgré ma grosse tête. Je me regardai dans le miroir accroché au-dessus du feu ouvert.
– Cette couleur va bien avec tes cheveux blonds, dit-elle. Les filles vont te courir après.
Je n’avais pas de succès auprès des filles, mais inutile de le lui dire.
J’étais timide, je n’avais jamais caressé personne.
°°°
Henri de Meeûs
(A suivre)
dim.
30
mai
2021
Extraits de Maîtres anciens de Thomas Bernhard : il s’agit d’une méditation sur la littérature, les arts, anéantis face à la mort de l’être aimé. Bernhard et Kafka sont les plus grands écrivains de langue allemande du XXème siècle.
« Je n’ai tout de même rien à cacher et rien à taire, a-t-il dit, avec mes quatre-vingt-deux ans, je n’ai plus la moindre chose à cacher ou à taire, a dit Reger, je n’ai donc pas à taire, non plus, que tout d’un coup j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et toujours à nouveau pleuré toutes les larmes de mon corps, pendant des jours j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, voilà ce qu’a dit Reger. J’étais assis là et je regardais les lettres que ma femme m’a écrites au long des années, et je lisais les notes qu’elle avait prises au long des années et je pleurais toutes les larmes de mon corps. Au cours des décennies, nous nous habituons naturellement à quelqu’un et nous l’aimons pendant des décennies et pour finir nous l’aimons plus que tout et nous nous enchaînons à lui et, quand nous le perdons, c’est effectivement comme si nous avions tout perdu. J’ai toujours cru, c’est la musique qui représente tout pour moi, et parfois aussi, c’est la philosophie, la grande et la très grande et la toute grande littérature, tout comme j’ai cru que c’était l’art, tout simplement, mais tout cela, tout l’art, quel qu’il soit, n’est rien comparé à ce seul et unique être aimé. Que n’avons-nous pas fait à ce seul et unique être aimé, a dit Reger, dans combien de milliers et de centaines de milliers de souffrances n’avons-nous pas précipité cet être que nous avons aimé plus que tout autre, comme nous avons tourmenté cet être, et nous l’avons pourtant aimé plus que tout autre a dit Reger. Quand l’être aimé par nous plus que tout autre au monde est mort, il nous laisse une terrible mauvaise conscience, a dit Reger, avec une mauvaise conscience atroce, avec laquelle il nous faut exister après sa mort, et qui, un beau jour nous étouffera, a dit Reger. Tous ces livres et ces écrits que j’ai rassemblés au cours de ma vie et que j’ai apportés dans l’appartement de la Singerstrasse pour en bourrer toutes ces étagères n’ont finalement servi à rien, j’étais abandonné par ma femme et tous ces livres et ces écrits étaient ridicules. Nous croyons alors que nous pouvons nous raccrocher à Shakespeare ou à Kant, mais c’est une illusion, Shakespeare et Kant et tous les autres qu’au cours de notre vie nous avons élevés au rang de ceux que nous appelons les grands, nous laissent en plan au moment précis où nous aurions eu tellement besoin d’eux, voilà ce qu’a dit Reger, ils ne sont pas une solution pour nous et ils ne nous sont d’aucune consolation, tout d’un coup ils ne nous paraissent plus que répugnants et étrangers, tout ce que ces soi-disant grands hommes, ce que ces hommes remarquables ont pensé, et aussi ce qu’ils ont écrit par-dessus le marché, nous laisse froids, voilà ce qu’a dit Reger. Nous croyons toujours que ces hommes remarquables et ces grands hommes, comme on dit, peu importe, au moment décisif, c’est-à-dire au moment qui décide de la vie , nous pouvons nous reposer sur eux, mais c’est une erreur, juste au moment qui décide de la vie, nous sommes abandonnés par tous ces hommes remarquables, ces grands hommes et ces hommes soi-disant Immortels, dans cet instant qui décide de la vie ils ne nous donnent rien de plus que le fait que parmi eux aussi nous sommes seuls, livrés à nous-mêmes dans un sens tout à fait effroyable, voilà ce que ma dit Reger. Uniquement Schopenhauer m’a aidé, parce que j’ai tout bonnement abusé de lui dans le but de survivre, voilà ce que m’a dit Reger à l’Ambassador. Si, plus que tous les autres, Goethe, Shakespeare, Kant, par exemple m’ont dégoûté, dans mon désespoir, je me suis tout bonnement jeté sur Schopenhauer et je me suis assis avec Schopenhauer sur le tabouret tourné vers la Singerstrasse pour pouvoir survivre, car tout à coup j’ai tout de même voulu survivre et ne pas mourir, ne pas suivre ma femme dans la mort, mais rester là, rester au monde, vous entendez, Atzbacher, voilà ce qu’a dit Reger à l’Ambassador. Mais naturellement aussi, je n’ai eu une chance de survivre avec Schopenhauer que parce que j’ai abusé de lui à mes propres fins, et que je l’ai effectivement falsifié de la façon la plus infecte, voilà ce qu’a dit Reger, en faisant tout bonnement de lui un médicament de survie, ce qu’il n’est pas du tout en réalité, tout comme ceux que j’ai déjà nommés. Toute notre vie nous nous reposons sur les grands esprits, sur les soi-disant maîtres anciens, voilà ce qu’a dit Reger, et alors nous sommes mortellement déçus par eux, parce qu’ils ne remplissent pas leur office au moment décisif. Nous thésaurisons les grands esprits et les maîtres anciens et nous croyons qu’ensuite, au moment décisif pour la survie, nous pouvons les utiliser à nos fins, ce qui ne signifie d’ailleurs rien d’autre qu’en abuser à nos fins, ce qui se révèle une funeste erreur.
Nous remplissons de ces grands esprits et de ces maîtres anciens le coffre-fort de notre esprit, et nous revenons à eux au moment décisif de la vie ; mais lorsque nous ouvrons ce coffre-fort de l’esprit, il est vide, voilà la vérité, nous sommes là devant ce coffre-fort de l’esprit, vide, et nous savons que nous sommes seuls et, en vérité, dans un dénuement complet, voilà ce qu’a dit Reger. Sa vie durant l’homme thésaurise dans tous les domaines et à la fin il se retrouve tout de même vide, voilà ce qu’a dit Reger, même en ce qui concerne ses capacités d’esprit. Quelles immenses capacités d’esprit n’ai-je pas thésaurisées, voilà ce qu’a dit Reger à l’Ambassador, et à la fin je me retrouve tout de même complètement vide. Ce n’est que grâce à une ruse grossière que j’ai réussi à abuser de Schopenhauer à mes fins, à savoir aux fins de survivre, voilà ce qu’a dit Reger. Tout à coup vous savez ce que c’est, le vide lorsque vous êtes là, parmi des milliers et des milliers de livres et d’écrits, qui vous ont complètement abandonné, qui, tout d’un coup, ne sont rien pour vous sinon justement ce vide affreux, voilà ce qu’a dit Reger. Lorsque vous avez perdu l’être qui vous était le plus proche, tout vous paraît vide, vous pouvez regarder où vous voulez, tout est vide, et vous regardez et regardez et vous voyez que tout est vraiment vide, et cela pour toujours, voilà ce qu’a dit Reger. Et vous reconnaissez que ce ne sont pas ces grands esprits et pas ces maîtres anciens qui vous ont maintenu en vie pendant des décennies, mais que ce n’a été que ce seul être que vous avez aimé plus que tout autre ».
(Extraits de Maîtres anciens, de Thomas Bernard, p. 232 à 235, Gallimard 1988))
Biographie tirée de Wikipedia :
L'enfance de Thomas Bernhard est marquée par de multiples déménagements et par une maladie pulmonaire dont il souffrira jusqu'à sa mort. Au cours de sa vie, l'écrivain a plusieurs fois « pris la direction opposée », le contre-pied de ce qu'on attendait de lui, ou s'est mis à détester ses goûts et ses relations antérieures. Pur Autrichien, Thomas Bernhard n'a jamais eu de mots trop durs envers son pays, tout en enracinant une partie de sa vie dans la campagne autrichienne la plus profonde.
Thomas Bernhard naît le 9 février 1931 à Heerlen aux Pays-Bas. Sa mère Herta, Autrichienne qui y travaillait comme gouvernante, revient à Vienne en 1932, et le confie d'abord à ses grands-parents. Elle se marie en 1936. Thomas Bernhard passe ses premières années à Seekirchen, dans la campagne près de Salzbourg. L'influence de son grand-père, l'écrivain Johannes Freumbichler, récompensé en 1937 par le prix d'État pour la littérature pour son roman Philomena Ellenhub, le marquera toute sa vie. Ce sont des années heureuses. En 1938, il part vivre en Bavière avec sa mère, mais garde la nostalgie de Seerkirchen. Ses résultats scolaires deviennent catastrophiques, il vit l'école comme un cauchemar. Ses grands-parents s'installent dans la région en 1939.
En 1942, il fait un séjour dans un centre d'éducation national-socialiste pour enfants en Thuringe, où il est maltraité et humilié. Placé dans un internat nazi à Salzbourg en 1943, il revient en Bavière en 1944 à cause des bombardements alliés, puis retourne au même internat salzbourgeois en 1945. Il raconte dans L'Origine comment l'éducation après-guerre y est la même que sous le nazisme. En 1947, Thomas Bernhard arrête ses études au lycée. Il décide « de prendre la direction opposée » et commence un apprentissage dans une épicerie. Quand, début 1949, il est hospitalisé pour une grave pleurésie purulente, son état est si désespéré que les médecins le considèrent comme condamné1. Son grand-père meurt brusquement en 1949, sa mère l'année suivante, et il apprend ces deux décès par hasard dans le journal. Il ne quitte l'hôpital qu'en 1951, mais reste malade.
La période 1949-1952 marque un tournant dans la vie de Bernhard. Il profite de ses hospitalisations pour écrire de la poésie. Il tente aussi de devenir chanteur professionnel. En 1950, il rencontre au sanatorium Hedwig Stavianicek, de 35 ans son aînée, qui devient sa compagne et amie, son être vital, dont il partage désormais la tombe. Hedwig est, jusqu'à sa mort en 1984, son soutien moral et financier. Elle est la première lectrice de ses manuscrits et sans doute la seule se permettant une vive critique du travail de Bernhard.
De 1952 à 1954, Bernhard travaille comme collaborateur indépendant au journal Demokratisches Volksblatt, y écrivant surtout des chroniques judiciaires et culturelles. Il y publie ses premiers poèmes. Parallèlement, il étudie au conservatoire de musique et d'art dramatique de Vienne ainsi qu'au Mozarteum de Salzbourg. Il se lie à la société intellectuelle de Vienne, dont il fera plus tard un portrait féroce dans Des arbres à abattre. Jusqu'en 1961, il écrit essentiellement de la poésie. Il publie, en 1963, son premier roman, Gel. Il rencontre en 1964 l'éditeur Siegfried Unseld, qui dirige les éditions Suhrkamp, où la quasi-totalité de ses textes seront publiés (à l'exception notable des cinq volumes autobiographiques).
En 1965, il achète, grâce en partie au succès de Gel, une ferme à Ohlsdorf en Haute-Autriche qu'il s'attache à remettre en état. Il fait l'acquisition de deux autres maisons dans la même région en 1971 et 1972. Jusque dans les années 1980, il partage son temps entre Ohlsdorf, Vienne, et des voyages, avec une prédilection pour les pays méditerranéens (Italie, Espagne, Yougoslavie, Turquie, ainsi que le Portugal). Opéré des poumons en 1967, il séjourne de nouveau à l'hôpital en 1978, et apprend que son état est incurable. Thomas Bernhard est toute sa vie un personnage exigeant, presque maniaque. Il demande à son entourage des soins constants et, s'il est un bon vivant et d'une compagnie cordiale quand il se sent en sécurité, il suffit d'un mot pour qu'il se ferme complètement et définitivement.
La première grande pièce de Bernhard, Une fête pour Boris, est créée à Hambourg en 1970. En 1971, le téléfilm L'Italien (Der Italiener, de Ferry Radax), dont le scénario est de Bernhard, est tourné au château de Wolfsegg. Ce château est le décor de son grand roman Extinction, publié en 1986. En 1988 la création de sa pièce Place des Héros au Burgtheater de Vienne, « repaire du mensonge » comme il le dit dans sa pièce, déchaîne, dans son pays, huées, insultes, boycott et même jets de pierres de la part des nationalistes. La pièce représentée cent fois reçoit pourtant un grand succès. Elle entre au répertoire de la Comédie-Française le 22 décembre 2004.
Thomas Bernhard meurt des suites de sa maladie pulmonaire en février 1989. Dans son testament il demande que rien de son travail ne soit représenté ou publié en Autriche durant la durée légale.
Œuvre
· Gel (Frost) - 1962
· Amras - 1964 - Paris, Gallimard, 1987 (Contient Marcher (Gehen) initialement paru en 1971, repris dans l'édition de 1987.)
· Perturbation (Verstörung), 1967 (ISBN 978-2-07-070907-6)
· La Plâtrière (Das Kalkwerk), 1970
· Trois jours (Drei Tage), 1971 in Récits 1971-1982 - Paris, Gallimard, 2007, coll. « Quarto » (ISBN 2-07-078372-3).
· La Force de l'habitude (Die Macht der Gewohnheit), 1974 / Paris, L'Arche 1983 (ISBN 978-2851810304)
· Corrections (Korrektur), 1975 / Paris, Gallimard, 1978 (ISBN 2-07-077352-3)
· L'Origine (Die Ursache), 1975 / Paris, Gallimard, 1981.
· La Cave (Der Keller), 1976 / Paris, Gallimard, 1982.
· Oui (Ja), 1978 / Paris, Gallimard, 1980.
· Le Souffle (Der Atem), 1978 / Paris, Gallimard, 1983.
· L'Imitateur (Der Stimmenimitator), 1978.
· Emmanuel Kant (Immanuel Kant), 1978 / Paris, L'Arche, 1989 (ISBN 2-85181-234-3).
· Avant la retraite (Vor dem Ruhestand), 1979 / Paris, L'Arche, 1987 (ISBN 2-85181-066-9)
· Maître (Über allen Gipfeln ist Ruh), 1980 / Paris, L'Arche, 1994 (ISBN 2-85181-334-X).
· Les Mange-pas-cher (Die Billigesser), 1980 / Paris, Gallimard, 2005, coll. "Folio", n°4628, (ISBN 2-07-034802-4)
· Au but (Am Ziel, théâtre) - 1981 / Paris, L'Arche, 1997.
· Le Froid (Die Kälte), 1981 / Paris, Gallimard, 1984.
· Béton (Beton), 1982 / Paris, Gallimard, 1985 (ISBN 2-07-070388-6).
· Le Neveu de Wittgenstein (Wittgensteins Neffe), 1982 / Paris, Gallimard, 1992, coll. "Folio" n° 2323.
· Un enfant (Ein Kind), 1982.
· Le Naufragé (Der Untergeher), 1983.
· Des arbres à abattre : Une irritation (Holzfällen), 1984, (ISBN 2-07-071063-7).
· Déjeuner chez Wittgenstein (Ritter, Dene, Voss, théâtre), 1984.
· Le Faiseur de théâtre (Der Theatermacher, théâtre), 1984.
· Maîtres anciens (Alte Meister), 1985 / Paris, Gallimard, 1988 (ISBN 2-07-038390-3).
· Extinction (Auslöschung), 1986.
· Dramuscules, 1988 - Paris, L'Arche, 1991, (ISBN 2-85181-280-7).
· L'Origine : Simple indication - Paris, Gallimard, 2007, (ISBN 2-07-078384-7).
· Récits 1971-1982 - Paris, Gallimard, 2007, coll. "Quarto", (ISBN 2-07-078372-3).
· Simplement compliqué (Einfach kompliziert, théâtre), 1986, Paris, L'Arche, 1988, (ISBN 2-85-181-082-0).
· Place des Héros (Heldenplatz, théâtre), 1988 / Paris, L'Arche, 1990, (ISBN 978-2-85181-257-5).
· Mes prix littéraires (Meine Preise) - Paris, Gallimard, 2010, coll. "Du monde entier", (ISBN 978-2-07-012551-7).
· Sur la terre comme en enfer (Gesammelte Gedichte), recueil de poèmes traduit de l'allemand et présenté par Susanne Hommel, Paris, La Différence, coll. "Orphée", 2012.
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mar.
04
mai
2021
Le Fils
______________ (récit inédit de Henri de Meeûs)
Il y a des jours où c’en est assez d’être poursuivi, contrarié, après tant de dévouement à ma mère malade, je n’en puis plus. Mes deux sœurs, qui viennent rarement la voir, ont estimé que je la soignais mal. Elles m’ont dit de quitter la maison, qu’elles s’occuperont de notre maman octogénaire qui passe ses journées, ses nuits, au lit, à qui je donne tous les remèdes sur les ordonnances du docteur Poep.
Il faut être attentif pour déchiffrer l’écriture du médecin. Toutes les deux heures, entre huit heures du matin et minuit, un remède différent de la pharmacie de la rue des Tongres, proche de notre maison : pilules, comprimés, collyre et autres médicaments aux noms impossibles.
J’habite seul avec ma mère. Mon nom est Didier Donet. J’ai quarante-cinq ans, je suis célibataire.
Tout était supportable jusqu’au jour où mes deux sœurs ont téléphoné : « Nous te demandons de ne plus soigner maman, elle ne va pas bien, tu lui donnes trop de médicaments. Il faut la placer dans une maison pour ceux qui souffrent de démence. »
Je n’ai pas répondu, j’attends leur visite.
Elles ne prendront jamais maman, elles veulent la placer, leur mari ne s’encombrera pas de la belle-mère. C’est un combat : les deux sœurs contre le frère. Ma mère n’est plus à même d’arbitrer, elle ne nous reconnaît plus. Elle ne parle plus.
Tout est une question d’argent, je gère les économies de ma mère, je paie les honoraires du docteur, le coût des analyses du labo. Je me demande d’ailleurs si toutes ces analyses sont utiles, s’il est nécessaire qu’une infirmière pompe le sang de maman pour le centre médical de Linthout – elle prend du temps à trouver la bonne veine, les bras de maman sont couverts de bleus – elle n’est pas adroite cette infirmière, elle tâtonne, je reste poli, sinon on ne la verra plus.
Il ne faut pas trop dépenser. Il y a une garde qui vient deux fois par jour pour les soins, eau tiède, gants de toilette, serviettes, pampers pour adultes, talc pour les fesses, pommades pour la peau. Maman n’a pas d’escarres. J’en suis fier, on me félicite.
Je paie les notes une fois par mois; l’infirmière est gentille, ma mère ne crie pas, même si les prises de sang sont pénibles. Ma mère est une femme qui ne s’est jamais plainte.
Je prépare seul la nourriture du midi et du soir. Ma mère mange peu, je lui donne, à la cuillère, une purée de pommes de terre, de carottes et d’épinards, mélangée à de minuscules morceaux de viande ou de poisson que ma mère, qui a perdu ses dents et refuse un dentier, avale sans mastiquer. Parfois un petit potage aux tomates ou aux asperges – du Royco en poudre le plus souvent – dans lequel je verse de l’eau pas trop chaude, et je tourne, tourne, tourne la cuillère, pour refroidir la soupe et ne pas brûler la langue de maman.
Chaque repas dure une demi-heure, moi assis à côté du lit ; j’ai aidé à redresser son torse pour ne pas salir les draps. Elle a une grande serviette autour du cou.
Ses yeux sont très bleus quand elle les ouvre et la peau de son visage est sillonnée de tant de rides qu’il est impossible de les compter.
La garde et l’infirmière sont contentes. Quand je leur dis que mes deux sœurs veulent placer maman, elles s’écrient : « Mais comme c’est méchant ! Elles sont égoïstes ! »
Je n’ai jamais travaillé, j’ai vécu avec ma mère depuis ma naissance, c’est-à-dire depuis quarante-cinq ans. Mon père a quitté maman deux ans après mon arrivée sur terre. Il est mort peu après. Je n’ai jamais connu les détails de leur séparation ni de son décès. Maman ne parlait pas de lui, elle avait déchiré les photos de mon père prises depuis les fiançailles jusqu’au départ définitif. Je n’ai aucun souvenir de papa. Vivre en couple, c’est difficile. Les enfants obligent les parents à ne pas se fuir. Maintenant on parle de burn-out causés par les enfants. Cela me fait rire. Moi, c’est ma mère qui m’épuise.
Je dois me préparer à l’arrivée de mes sœurs, elles n’ont pas annoncé la date de leur venue, elles ont la clé de la maison, elles peuvent venir la nuit, je ne vais pas me barricader, mais il serait désagréable de les recevoir en pyjama à une heure du matin dans le petit salon du rez-de-chaussée.
Ma sœur aînée, soixante ans, s’appelle Bernadette ; l’autre sœur, c’est Myriam, elle a cinquante-huit ans. Elles s’entendent bien, leur mari se supportent, ils aiment le football et les variétés à la télévision. Elles ont chacune un enfant, une fille chez Bernadette, un fils chez Myriam, à l’université déjà, qui se débrouillent bien, disent-elles, dans des études de biologie ou de chimie, je ne sais plus. Ils ne viennent pas saluer leur grand-mère depuis sa maladie ; elle est incapable de les reconnaître, de se souvenir de leur visite. Elle est démente, et toujours au lit.
Quand je me plains dans les magasins, à la caisse, disant : « Les célibataires se sacrifient toujours pour leurs vieux parents », je vois les regards de la vendeuse ou de la patronne qui s’attardent sur moi, se demandant si je ne suis pas un bizarre, un fils à sa maman ; elles ont connu ma mère avant qu’elle ne sombre, elle m’envoyait faire du shopping pour nous deux au Carrefour.
Cela m’amuse de paraître la victime, cela donne de l’importance, ma vie n’est pas inutile. Ma mère m’a toujours défendu, moi le chéri, l’unique, l’abandonné par papa. C’est maman la gentille m’entourant de sa protection, qui m’aidait à avancer dans les années primaires, mon esprit perdu dans les devoirs, les leçons à connaître par cœur, les calculs et l’orthographe. Misère de ces années de jeunesse. A la récréation, peu d’amis, j’étais seul à marcher le long des murs. Personne pour jouer avec moi aux billes sur la partie sablée de la cour de l’école.
Ma mère, chaque fin d’après-midi, s’installait à la table de la cuisine pour m’aider à comprendre, à retenir, à réciter. Elle souffrait de ma laide écriture, impossible à améliorer, des fautes qu’elle refusait de corriger ; c’était moi l’auteur du travail, même si les professeurs émettaient des doutes sur mes capacités.
Quand ma mère est tombée malade, si une de mes sœurs téléphonait pour demander des nouvelles de maman, je ne parvenais jamais à reconnaître la voix de l’une ou de l’autre de mes soeurs. Je me trompais, j’entendais leur rire moqueur. Cela me contrariait et je bégayais.
Je disais : « Maman va bien, elle a de l’appétit, elle est constipée, l’infirmière a administré la piqûre », et toutes des choses comme celles-là. Bernadette et Myriam répondaient par des cris. La conversation ne se prolongeait pas tandis que notre mère dans la chambre, la porte ouverte, pouvait entendre ce que je disais, si elle écoutait, mais notre mère rapidement n’a plus prononcé un mot. Savait-elle que ses filles existaient ?
Mes sœurs n’ont jamais demandé si j’allais bien, si je n’étais pas fatigué.
Le docteur disait : « Votre mère est mutique. » Quel mot ! J’avais compris d’abord que maman devenait un moustique.
Arrêt de mes études à la fin des primaires. Ma mère me fit passer entre les mains de plusieurs docteurs en blouse blanche, dont certains psychiatres, qui décidèrent que je serais toujours un ralenti, que le scolaire était trop difficile pour moi, qu’ils conseillaient de rester avec maman, qu’elle aura la patience de m’instruire petit à petit.
Nu ou habillé, que d’examens et d’interrogatoires je dus subir de la part de ces hommes en blanc, à lunettes ou sans, stéthoscope au cou, yeux froids, me tripotant parfois pour vérifier mes réflexes, disaient-ils.
Je fus déclaré handicapé mental avec le versement mensuel d’une invalidité indexée, basse au début. Actuellement, elle est de mille euros versés par la Mutualité et tombe sur mon compte à chaque quinze du mois.
On me conseilla d’avoir un chien pour compagnon de vie. Ma mère ne dit pas non, à condition que je me charge de le nourrir, que je le sorte, qu’il ne salisse pas la maison. Un bichon blanc, mouton minuscule. Le jour, il couchait dans un des fauteuils du salon, en face de moi. Je lui achetai une laisse rouge. Je le sortais trois fois par jour, chaque fois une demi-heure, après avoir vérifié que maman avait les yeux fermés, que je pouvais fermer à clé la porte de sa chambre. Précaution superflue vu qu’elle est incapable de sortir de son lit. Mes promenades avec le bichon toujours entre les visites de la garde ou de l’infirmière aux piqûres. Je devais noter sur un carnet de poche les heures de leur venue qui changeaient parfois.
Le chien s’appelle Johnny.
La nuit, Johnny dormait dans un panier au bout de mon lit. Ma chambre au premier étage à côté de celle de ma mère, la porte toujours ouverte afin d’entendre les gémissements même la nuit, si elle réclamait ma présence. Je dormais mal avec beaucoup de rêves agités.
Il est scandaleux, je me dis, que Bernadette et Myriam veuillent me retirer la garde de notre mère que je soigne depuis trois ans. Mes sœurs ne m’ont jamais aimé, elles sont plus âgées que moi, je suis le fils unique, le chéri. Il est difficile pour elles d’accepter que, des trois enfants, je sois le préféré de maman.
***
Notre maison de la rue Braffort est une haute maison blanche de trois étages, étroite, avec un jardin entouré de murs de briques rouges, qui descend vers l’avenue de Tervuren : pelouse, buissons, des fleurs et un pommier. Un homme du quartier vient chaque semaine entretenir le jardin. C’est ma mère qui a voulu cela car elle aime les fleurs. Depuis sa maladie, mes deux sœurs se plaignent de cette dépense d’un jardinier, disent-elles, mais je leur réponds qu’il ne faut pas être mal vu des voisins, avec des plaintes si le jardin devient une brousse ou une jungle.
Mes sœurs se fichent du jugement des voisins. Pour elles, tout est toujours trop cher. Je pense qu’elles limiteraient aussi les dépenses pour les soins à ma mère si elles le décidaient ; elles sont capables de prendre un avocat et de courir au greffe pour m’assigner, afin qu’un juge fixe une limite des coûts et décide la mise sous tutelle de maman. Je crains toujours que mes sœurs ne me placent dans un institut psychiatrique quand maman sera morte, bien morte. Qui me défendra ? Elles connaissent une quantité de médecins car l’une comme l’autre au moindre bobo prennent des rendez-vous, se soumettent aux hommes en cache-poussière blanc et stéthoscope au cou, alignent les séances de radiographies, de kinésithérapie, d’examens oculaires, mesurent leur ostéoporose, palpent leurs seins, cherchent les fibromes, etc. Elles vivent des angoisses horribles, persuadées qu’elles vont mourir dans l’année. Bernadette comme Myriam, l’une comme l’autre, et parfois ensemble, ne croient qu’aux dires médicaux. Elles ignorent les miracles de Jésus.
Elles ne m’ont jamais aimé et c’est réciproque. Leur mari idem. Ils ne s’intéressent pas à moi, qu’ils jugent simplet ou inadapté. Je le sais, on me l’a dit. « Ils t’appellent le benêt », m’a dit une cousine qui venait saluer maman au Nouvel-An.
Depuis la maladie de maman, on ne voit plus la cousine.
Que deviendrai-je si mes deux sœurs réussissent à placer notre mère dans un institut pour vieillards en bout de course, obligés de rester au lit jour et nuit, qu’il faut nourrir, laver de A à Z, surveillés par des infirmières, sous-infirmières ou ouvrières de santé non diplômées qui, sans frapper à la porte, entrent dans les chambres, tutoient les vieux, les vieilles, leur reprochent les gémissements ou forcent les bouches aux dents serrées par le refus de la nourriture, pas chaude et sans goût, à ouvrir les lèvres, pour les purées du midi et du soir, et ensuite les déshabillent pour changer les couches ?
Il faut les changer sinon pipi caca partout, leur parler même s’ils n’ont pas l’air de comprendre, leur dire : « Il faut manger, une cuillerée pour Fifi, – c’est le canari en cage de l’Institution –, une cuillerée pour Myriam, une cuillerée pour Bernadette. » J’imagine, j’imagine. C’est la clinique du docteur Mengele. On y meurt sans un cri. Je deviens parano. Cela me fait peur de placer maman, elle est mieux dans sa chambre, avec moi qui la garde. Je refuse le projet de mes deux sœurs.
Maman n’a personne que son fils pour la garder, pour vivre avec elle, nuit et jour, été comme hiver, pour aérer la chambre juste comme il faut, ni trop chaude ni trop froide, éviter qu’elle s’enrhume, sinon c’est la bronchite, la toux et les glaires.
Tout cela me stresse. Pauvre de moi toujours enfant, victime, fils de ma mère.
***
Quand ma mère était en bonne santé, nous vivions au rez-de-chaussée où sont situés le salon, la salle à manger, la cuisine, un w-c, et au premier étage les trois chambres à coucher et le bureau de ma mère, nous allions chaque mercredi matin au second, dans la chambre à la fenêtre minuscule, pour la mise en marche de la machine à laver le linge. Ensuite séchage à la vapeur et le fer à repasser Philips.
Il suffit d’appliquer le fer sur les vêtements. En réalité il y a quelques subtilités, surtout quand il s’agit de repasser une chemise. On peut utiliser un peu de vapeur, varier la température en fonction du tissu. En cas de doute, maman jette un œil sur l’étiquette des vêtements où des conseils d’entretien sont lisibles.
Côté mouvement, du fer sur le linge, maman évite les circulaires et les aléatoires. Il faut aller du bas vers le haut, du plus large au plus étroit. Par exemple sur une jupe à plis, on part du bas et on remonte la pointe effilée du fer vers les plis. A la fin du repassage, maman laisse le fer refroidir un peu, puis nettoie la semelle avec un chiffon doux, voire avec un peu d’eau savonneuse et une éponge douce. Elle n’utilise jamais le côté vert de l’éponge ! Maman est très habile. A l’aise avec la blanchisserie. Elle aurait pu ouvrir un magasin. Moi, je suis maladroit. Elle m’explique mais je n’ose plus repasser car j’ai raté les essais en brûlant des chemises.
Cette chambre, dite du linge sale, est voisine de celle où j’ai installé une table pour mon train électrique Märklin miniature acquis pièce par pièce durant la période de mon âge entre mes 15 et 40 ans, qui reste un des plaisirs de ma vie.
Quand j’économise, je ne résiste pas à entrer, avenue des Celtes, dans le magasin de jouets « Au beau Tambour » qui a la représentation exclusive de Märklin.
Je passe des heures à feuilleter les pages de leur catalogue. Je choisis sur place les éléments de construction du circuit de mon train, les petites gares, les ponts, les montagnes en carton, les arbres, les garages et les maisons, les autos de couleurs variées, les postes de garde-barrière, mais surtout les locomotives et les wagons de taille et de couleurs différentes, anciens ou très modernes, TGV et autres monstres de vitesse ferroviaire. Personne n’a jamais vu mes beaux trains. Ni mes sœurs, personne.
J’avais commencé à dix-huit ans la construction d’un premier train électrique miniature grâce à un coffret-cadeau reçu de ma mère.
Bienvenue chez Märklin ! « Que vous plongiez dans le grand monde miniature de Märklin H0, que vous vous laissiez séduire par de nobles modèles de l’écartement 1 ou que vous souhaitiez profiter du charme exclusif du Z : cela commence toujours par un ovale de voie sur lequel circule le premier train. Les coffrets de départ Märklin contiennent tout pour un bon début », lisait-on sur un dépliant explicatif du premier coffret.
C’était leur publicité ! J’aimais les trains Märklin. J’étais occupé au second étage, tranquille, je ne dérangeais pas, j’étais assis sur une chaise au bord de la table et j’actionnais un petit tableau électrique pour faire démarrer le train, le stopper en gare, ou l’arrêter dans un tunnel de la montagne en carton. Je riais tout seul. Je m’imaginais assis dans un wagon que j’allais faire dérailler quelques minutes plus tard à un passage à niveau où une des voitures Dinky Toys posée sur la voie se serait arrêtée. Je n’étais ni triste ni blasé.
Ma mère avait fait installer, du temps de sa bonne santé, un petit téléphone qui reliait la chambre des trains du second étage à la cuisine au rez-de-chaussée. Inutile, pour elle, de monter et de descendre l’escalier sans nécessité.
Au troisième étage, quatre chambres vides, de même volume, tapissées de rouge, sauf la plus grande, aux murs gris, qui sert de grenier rarement visité, où ma mère a rangé les souvenirs de son passé, les meilleurs sans doute ; elle avait détruit les plus désagréables.
Quatre fois l’an, une femme de ménage s’activait pour le grand nettoyage de tous les étages : savon de Marseille, seaux d’eau, torchons, brosses et raclettes. Cela sentait bon. Ma mère inspectait la fin des travaux et se montrait généreuse envers celle qui avait mis du propre partout.
***
Ce que je craignais est arrivé. Rentrant du salon de coiffure de la rue Gérard, où j’avais dû attendre une demi-heure avant de m’asseoir dans un des fauteuils de cuir synthétique, et demandé la coupe « comme d’habitude », c’est - à - dire courte sur les côtés et à l’arrière du crâne, et demi longue sur le dessus de la tête, ce qui prit une demi-heure à l’apprenti qui hésitait entre les ciseaux et la tondeuse, je rentrais d’un pas rapide rejoindre ma mère, seule dans la maison, enfermée à clé dans sa chambre.
Je vois devant notre immeuble une ambulance à l’arrêt en double file, avec le feu tournant allumé. Je me précipite. La porte est ouverte. Je grimpe l’escalier. Je vois Myriam ma sœur aînée parler à deux infirmiers. Elle s’approche de moi et crie : « Nous avons été obligés de forcer la porte de la chambre de maman, tu n’étais pas là, nous n’avions pas la clé, c’est scandaleux. »
Les infirmiers se taisent, redescendent l’escalier, rassurés sans doute pour maman, nous laissant dans mes explications bégayantes : ma sœur était venue sans prévenir, même pas par téléphone.
Il fallait raccourcir mes cheveux devenus trop longs, elle aurait pu m’attendre ou contacter la garde qui venait de toute façon vers dix-huit heures pour les soins. Myriam a la clé de la porte de rue mais pas celle de la chambre de notre mère. Elle ignore que j’enferme Maman quand je sors et que j’emporte la clé dans ma poche.
J’étais essoufflé, mon cœur battait trop vite. J’eus le temps de voir que ma mère était dans l’état où je l’avais quittée avant de sortir, couchée sur le dos, le teint pâle, la bouche fermée, les bras allongés au-dessus des draps et couvertures. Elle ne semblait pas inquiète, faisait-elle semblant de dormir ?
Ma sœur, les sourcils froncés, les yeux méchants, redressait sa petite taille et criait : « Nous en avons assez de te voir ici avec maman, il est temps qu’elle entre dans une maison de soins, tu comprends, est-ce que tu comprends ? »
Je la repoussai car elle venait trop près de moi, je sentais son haleine. Je dis : « Il faut une réunion avec le notaire et le médecin avant de prendre une décision. Je m’oppose au départ de notre mère, elle ne résistera pas, on ne déracine pas les vieux arbres. Tu ne peux m’interdire d’aller, une fois tous les deux mois, chez le coiffeur. Mon absence fut de courte durée. Je ne mérite pas cette scène alors que je consacre ma vie à maman. » J’avais crié VIE !
Je ne disais pas qu’avant le coiffeur, j’étais passé Au beau Tambour admirer le nouveau modèle de locomotive Märklin SPK III que je désirais acheter.
L’ambulance avait quitté les lieux sans Maman. Myriam ne restait pas non plus, même pas dix minutes auprès de sa mère, ne lui tenant pas la main dans sa main de fille fâchée. Elle partait rejoindre son mari retraité, mon beau-frère qui ne m’aimait pas, un homme impatient et nerveux, un raté du travail, qui ne ménageait personne.
Aigrie, elle lui préparait chaque jour les repas qu’ils partageaient à deux dans leur petite salle à manger, sans se parler, le silence interrompu par le tic de ma sœur qui se raclait la gorge toutes les cinq minutes et lui, le mari, mon beau-frère, Emile, se demandant pourquoi il restait depuis vingt ans en face d’une épouse mal habillée, en pantalon, la plupart du temps, jamais maquillée, rarement coiffée. Avec elle, chaque nuit, la farce du lit conjugal, le grand matelas de la marque Désir d’amour sur lequel, depuis longtemps, les ébats avaient pris fin.
Myriam, ma sœur aînée, aimait la couleur rouge. On la voyait de loin. Je me disais souvent c’est Chaperon rouge, petite de taille, qui s’entendait bien avec ma sœur Bernadette toujours en jaune.
Quand elles sortaient en ville, mes deux sœurs ressemblaient aux oiseaux jacasseurs des îles, avec des crêtes et de longues plumes, se donnant des airs convenables.
Leur cœur était sec et des yeux de rapaces pour agripper l’argent devenu une obsession depuis que notre mère s’enfonçait dans l’Alzheimer.
Bernadette, ma seconde sœur, préférait les nuances du jaune. Mieux habillée que Myriam, plus coquette, parfumée, bien coiffée, maquillage et lèvres rouges, hauts talons, robes élégantes, elle avait épousé à trente ans un homme fils unique comme moi, à l’aise financièrement, orphelin très jeune qui, sans diplôme, avait été durant vingt ans le représentant d’articles de bureau, papiers à lettres, cachets, stencils, cartouches d’encre, cartes de visites, boîtes d’allumettes, bref tout le petit matériel qui avec le temps se modifiait sans cesse dans des catalogues de plus en plus épais, avec des prix bas de gamme, vu la nouvelle civilisation numérique des PC, les ordinateurs de toutes marques et de tous pays qui ruinaient les imprimeurs.
Mon beau-frère fut vite dépassé ; il renonça à travailler à quarante ans, vivant d’indemnités de chômage et du portefeuille d’actions de ses parents tués en vacances dans un accident d’autocar en Crète. Pour une fois, leur fils ne les accompagnait pas. Sa vie fut sauvée d’être resté à Bruxelles.
La visite de Myriam était une violence. Même si je n’avais reçu de sa part ni douceur ni baisers depuis mon plus jeune âge, ma sensibilité innocente, sans armure, encaissait de plein fouet ses mots acariâtres, sans pitié pour moi gardien de maman.
Ce qui m’effrayait le plus était la dureté de ses regards, les sourcils froncés et la bouche méchante. Le laisser-aller de sa tenue la faisait ressembler à une gardienne de prison.
Je ne comprenais pas l’entente de mes deux sœurs, sinon que l’aînée, Myriam dominait la plus jeune, Bernadette.
Quand Myriam sortit en claquant la porte, avec des cris, pour rentrer chez elle retrouver son mari, je dus me retirer dans ma chambre et m’allonger sur mon lit pour récupérer. J’avais ouvert le col de ma chemise et ôté mes souliers pour m’étendre le mieux possible sur l’édredon. C’était le moment d’écouter un opéra d’Haendel. De la musique, oui, mais uniquement dans ma chambre solitaire. Maman n’aimait pas la musique, qui la fatiguait, disait-elle.
Ô gloire de Haendel, mon sauveur, cadeau du Ciel, ma consolation. Après un quart d’heure d’écoute, je m’endormais.
Je me réveillais vers dix-huit heures pour nourrir Maman.
***
Je vois le cercueil de ma mère allongé devant l’autel, avec quatre hauts cierges qui scintillent et, sur le cercueil, un drap noir cousu de fils d’argent. Je puis lire A Madame Lucie Donet, mère de Myriam, de Bernadette et de Didier, regrets éternels.
Didier était mon prénom, même si jusqu’à quinze ans, on m’appelait Didi, ce que je finis par refuser. Les diminutifs sont grotesques.
Il y a des glaïeuls blancs, à terre, tout autour du cercueil. A l’offrande, les personnes qui défilent devant la photo encadrée de Maman rajeunie, écrasent les fleurs blanches. Ô ma chère mère, toute seule enfermée entre quatre planches, comme tu dois t’ennuyer, comme c’est triste, où es-tu ? Penses-tu à nous, à moi, ton fils ralenti ?
Je suis assis au premier rang entre mes deux sœurs. Mes beaux souliers et mon manteau de deuil ; mes sœurs ont renoncé au rouge, au jaune, et vêtues en gris, un petit chapeau noir sur la tête, elles regardent du coin de l’œil les personnes qui défilent pour l’offrande devant le prêtre ; certaines baisent la croix qu’il leur tend, d’autres se contentent d’y poser un doigt, puis retournent à leur place après avoir laissé dans le panier de l’enfant de chœur quelques cents ou un billet.
Un prêtre africain inconnu, qui comblait les vides dans les rangs ecclésiastiques décimés par les crises d’après le Concile, prononça une courte homélie, d’autant plus abrégée que maman n’allait pas à l’église depuis sa maladie et qu’il ne l’avait jamais vue.
Au moment où l’assistance se mit debout, on entendit un craquement. Le cercueil avait dévissé ; mal accroché sur le support horizontal à six pieds, il avait glissé à terre. Je me précipite avec le personnel des pompes funèbres pour le remettre à l’horizontale, mais j’ignore ce qui s’est passé, j’entends mes deux sœurs pousser un cri. Le cercueil s’est ouvert ; on voit un bras de maman se dresser tout droit vers le Ciel.
Je m’éveille tout en sueur. Maudit rêve. Il est temps de préparer le frichti de ma mère à la cuisine.
***
Je suis seul dans la cuisine. Maman a mangé. Elle est couchée. Je ne sais pas si elle dort ou si elle est éveillée. J’ai lavé son visage et ses mains avec un gant de toilette trempé dans de l’eau tiède. Une petite sainte Vierge, veilleuse bleuâtre, est allumée sur sa table de nuit.
Je fais cuire pour moi un morceau de poulet avec des morilles et des pommes de terre rissolées. C’est bon. J’aime le poulet, je déteste la viande rouge. Comme ton père, disait ma mère.
Un verre de vin, un Côte de Blaye. Boire du vin me donne des forces, je n’exagère pas. Ensuite j’irai au salon et allumerai la TV pour écouter les nouvelles du soir. Ensuite, vers 21 heures, je remonterai au premier étage vérifier que maman va bien, qu’elle n’a besoin de rien, que ses protections urinaires ne sont pas relâchées. Ensuite, je l’embrasse, lui caresse du bout des doigts les tempes. Elle a les yeux fermés. Elle respire doucement. Sait - elle que je suis là ? Que son fils la protège de ses filles rapaces, qui ne pensent qu’à la placer dans une clinique pour personnes démentes en fin de vie ?
Si j’ai quarante-cinq ans, j’en fais soixante, car je ne suis pas soigné de ma personne. Tant que Maman allait bien, habile couturière, elle entretenait mes vêtements ; jamais un bouton ne manquait à mes vestes ni à mon manteau.
Je me rase une fois tous les deux jours, ce qui fait dire à ma mère : ne te néglige pas, tes joues piquent. En réalité, je suis paresseux, je n’aime pas la corvée du rasoir. Je me lave dans la baignoire une fois par semaine, le vendredi matin, toilette complète, des pieds à la tête, avec un savon Cadum qui sent bon. Les autres jours, je me lave vite, nu devant le lavabo ; je change de linge tous les deux jours vu que maman s’occupe du linge sale qui, après le passage dans la bruyante machine, est repassé par elle, pas encore démente ; elle le dépose frais et sentant bon dans mon armoire. Depuis que maman a cessé de s’occuper du linge, des chemises, et de nos effets personnels, j’ai pris le relai sans atteindre la perfection, car je ne repasse pas. Cela m’ennuie. Ma mère ne fait aucune remarque.
Avant l’Alzheimer de ma mère, elle acceptait que je me promène chaque après-midi toujours selon un même circuit : je descends la rue des Tongres, je marche sur le trottoir de l’avenue de Tervuren jusqu’au Parc du Cinquantenaire. Là, il y a des bancs où je m’assieds quand le temps est agréable. Il y a un bassin central avec des fontaines ; leurs jets retombent dans l’eau verdâtre où s’ébattent des canards.
Je regarde devant moi. En semaine, à cette heure, on voit des mères poussant des voitures à bébés, ou tenant par la main des mioches criards, qui parfois leur échappent. Je ris de voir ces jeunes mères pousser des cris pour rattraper les enfantelets courant droit vers l’avenue avec le risque d’être écrasés par les voitures qui ne freinent pas tant les conducteurs sont pressés d’arriver je ne sais où, toujours en mission pour le patron ou pour l’épouse qui a remis une liste de courses, tu n’oublieras pas, c’est ennuyeux de te le rappeler, je t’ai donné un papier, écarquille les yeux, je t’en prie, je suis fatiguée par ta petite mémoire ! Il oublie toujours quelque chose, il invente, il dira que l’article manque.
Je regarde les oiseaux, il y en a de moins en moins, qui picorent les miettes de pain répandues par des âmes sensibles. Les moineaux ont disparu. Ce sont les croassements des choucas qui les ont remplacés. Ils sont les chefs noirs. Il y a aussi un ou deux hérons, aristos à longues pattes, qui observent, à l’écart, perchés sur les branches des saules pleureurs.
Il y a des couples d’amoureux qui apparaissent à la sortie des bureaux ; notre quartier est situé près du Rond-Point Schuman, le centre des bureaux occupés par les services européens. La moitié des travailleurs sont de riches fonctionnaires en dépression, m’a-t-on dit, ils rédigent à longueur de journée des notes que personne ne lit. Ils sont payés généreusement mais cela ne fait pas leur bonheur. On dit aussi que beaucoup sont terriblement endettés. Riches et malheureux.
Mes promenades me font remarquer, ma démarche est lente, à petits pas, bras tendus le long du torse, doigts écartés sur mes cuisses. Je suis incapable de balancer les bras au rythme de la marche. Je préfère qu’ils restent raides, les mains en dessous des hanches. Quand le chien m’accompagne, il n’est pas facile de le tenir en laisse.
Depuis la maladie de maman, j’ai dû raccourcir la durée des promenades, me contentant du jardin de notre maison. Il y a un fauteuil de paille léger à transporter, que j’installe sous le tilleul s’il fait chaud. Assis, je lis le journal du matin, La Libre ou Le Soir, ou les catalogues de Märklin que j’annote d’un Bic à encre rouge.
Le bichon Johnny est couché dans l’herbe près de moi. Il dort ou regarde le ciel quand un oiseau passe trop bas à son goût ; dans ce cas, il pousse des aboiements que je dois faire cesser pour éviter les plaintes de voisins. Ma mère est dans un autre fauteuil à l’ombre, assise à deux mètres de moi, attachée au dossier de son fauteuil afin d’éviter qu’elle ne tombe en avant. Elle gémit parfois dans son sommeil, ce qui m’oblige à me lever pour voir si elle a un problème.
C’est une vie lente. Je ne pourrai jamais être rapide. J’espère rester en activité tant que vivra ma mère. J’ai assez de force pour la ramener dans sa chambre au premier étage. Nous avons installé sur la rampe de l’escalier un fauteuil électrique pour lui éviter tout effort. Elle a un peu maigri, ma mère, ces derniers mois, il n’est pas fatigant de la transporter jusqu’à son lit.
***
J’ai reçu hier une lettre d’un avocat, Maître Bontinckx, qui dit avoir reçu un mandat de mes deux sœurs pour exécuter le déménagement de maman vers la maison de soins Les Lilas rouges à Boitsfort. Il dit que je ne verrai pas mes sœurs pour éviter les discussions, qu’il essaie de trouver une solution sans disputes familiales. Il me propose de le rencontrer à son Cabinet sis avenue de Tervuren, à dix minutes de notre maison. Il ne donne pas de détails. Je lis que Bernadette et Myriam ont signé pour accord sa lettre. Que faire ? Consulter un avocat pour connaître mes droits et ceux de maman ? Les honoraires d’avocats sont élevés.
Il ne manquait plus que cela. Mes deux sœurs me déclarent la guerre. Je ne veux pas être séparé de maman. C’est deux contre un. Je suis le plus faible. S’il faut aller devant un juge, je suis incapable d’argumenter, de défendre ma mère, d’éviter la désignation d’un curateur, dévoué (certainement) à mes deux sœurs, qui gérera le petit patrimoine de maman, qui fera vendre la maison avec le mobilier, qui forcera mon déménagement, qui lancera une procédure pour me placer en psychiatrie, car mes sœurs sont capables de tout. Elles veulent de l’argent. Je n’ai pas dormi. A deux heures du matin, je suis entré dans la chambre de maman et je me suis accroupi près de la table de nuit éclairée par la veilleuse, j’ai dit à maman dont les yeux étaient fermés : « Tu sais, Bernadette et Myriam veulent te placer dans une maison de soins à Boitsfort. Elles ont un avocat. Je dois le voir bientôt. Elles finiront par vendre TA maison. »
Maman n’a pas bougé, mais j’ai entendu un petit gémissement. Je lui ai caressé la joue, j’ai touché sa main droite qui était chaude au-dessus du drap et je suis rentré dans ma chambre.
Je ne dors toujours pas, j’ai des palpitations, je me relève pour ouvrir un peu la fenêtre, de l’air, de l’air, je ne veux pas mourir, je me rallonge dans mon lit de célibataire à une personne, où personne d’autre que moi n’a jamais dormi, pauvre de moi sans amie, sans amour, sans sexe en vérité. Je suis vierge, a dit ma mère.
Mes deux sœurs, ces pestes, finiront par avoir ma peau. Depuis la dispute, j’ai l’impression de vaciller ; immobile, debout, j’ai le tournis.
J’utilise la canne de maman pour assurer mon équilibre quand je marche rue des Tongres, chaque matin, pour les courses. Parfois, je m’arrête, la main sur un mur, pour me reposer, puis je repars vers le grand magasin Carrefour à la recherche des produits (nourriture pour maman, Johnny et moi, drogueries, eaux minérales, etc.) dans les immenses rayons débordant de marchandises.
C’est stressant. Je heurte, avec mon sac, de nombreux clients impolis qui parfois m’insultent pour ma lenteur. Rentrer à la maison avec ces achats m’essouffle, mon cœur bat trop vite, je ne puis laisser maman longtemps seule. J’apporte les paquets, que je sors du sac de courses, à madame Latourière qui est la garde matinale de maman. Elle déballe, met au frigo, nous échangeons quelques mots avant que je monte avec elle pour sortir maman de son lit afin de la laver. Je les laisse seules, je ne veux pas regarder ma mère nue, c’est au-dessus de mes forces. Madame Latourière comprend cela. Quand maman est revêtue d’une chemise de nuit propre, la garde m’appelle pour l’aider à la remettre au lit. Je suis en sueur après tous ces efforts, et j’ai mal au dos. Madame Latourière est une femme énergique, elle a bien compris la méchanceté de mes sœurs, elle me plaint, je lui ai lu la lettre de maître Bontinckx, elle ne connaît pas d’avocats qui pourraient m’aider. Elle n’aime pas mes sœurs.
***
Je suis arrivé à quinze heures au cabinet de l’avocat Bontinckx, avenue de Tervuren. Je n’ai pas attendu longtemps dans la petite salle d’attente. J’étais seul. Il est apparu, assez costaud, trapu, à moitié chauve, rouge de teint, lunettes à montures épaisses. Un costume bleu à veste croisée. Il fume un cigarillo. Il m'a fait entrer dans son bureau où des piles de dossiers, aux couvertures de couleurs les plus diverses, grimpent le long des murs. Comment s’y retrouve-t-il ?
Il dit : « Assieds-toi, Didier, je suis content de te voir. Tes sœurs m’ont beaucoup parlé de toi et de tes problèmes avec ta mère. »
Détestant le tutoiement, je répondis : « Maître, j’ai quarante-cinq ans, nous ne nous connaissons pas, je ne vous permets pas de me tutoyer. »
– Ah bon ! Je croyais être gentil. Désolé. Excusez-moi.
– Vous m’avez demandé de me voir à la demande de mes sœurs. Je vous écoute.
– Oui, elles estiment qu’il est temps que ta mère, excuse-moi, votre mère ne devrait plus rester dans sa maison, qu’il est temps de la placer dans une maison de soins. Tes soeurs veulent que je sois désigné tuteur de votre mère. Il paraît que tu, ah zut ! vous souffrez d’un handicap, qu’il devient difficile de vous occuper d’elle jour et nuit.
– Mais il y a une garde qui vient le matin et une infirmière le soir pour la toilette et la préparer pour la nuit.
– Cela coûte. Vos sœurs voudraient vendre la maison.
– Cela ne m’étonne pas. L’argent compte plus pour elles que leur mère.
– Ah ! elles sont réalistes !
– Je refuse de donner mon accord.
– C’est très embêtant cela, mon petit Didier. Car si tu t’opposes à une solution raisonnable, tes sœurs sont décidées de te soumettre à une expertise psychiatrique et au besoin de te faire colloquer. Dans ce cas, on sait quand ça commence et jamais quand cela finit.
Il avait repris le ton familier qui me réduisait à l’image que mes sœurs lui avaient donnée de moi. Il ne perdait pas du temps dans les circonlocutions. Droit au but : « Ta mère dans une clinique spécialisée ou bien, si tu refuses, ce sera la bagarre et toi à l’asile ! »
Je me levai d’un coup et sans le regarder ni lui donner la main, je quittai son bureau. J’eus le temps d’entendre qu’il me lançait : « Pauvre con ».
Dans la rue, j’eus un étourdissement. Je m’assis sur le trottoir, ramenant les pans de mon manteau sur les genoux. Les piétons passaient sans s’arrêter. Certains jetaient un coup d’œil ou s’écartaient de moi. Une dame âgée enfin s’arrêta : « Vous n’êtes pas bien, Monsieur ? » « J’ai eu un malaise, cela va passer. » « Ah oui, vous avez bonne mine, ce n’est pas grave », et elle poursuivit sa marche.
***
C’est décidé. J’ai réfléchi. Nous allons quitter la maison, maman et moi, ce soir. J’ai loué une voiture pour quarante-huit heures. Le véhicule est stationné dans l’entrée du jardin entre les battants de la grille. J’ai bien regardé une carte routière. Nous partons pour le Danemark. Je roulerai toute la nuit. J’emporte mes économies retirées hier sur mon compte en banque, pour l’essence, l’hôtel, et les dépenses une fois arrivés au centre du Danemark. J’ai réservé une chambre à deux lits par téléphone. J’ai un permis de conduire qui fut peu utilisé mais je sais conduire. Je ne vais pas m’endormir en roulant la nuit. Ce n’est pas mon genre. D’abord l’autoroute Bruxelles vers Aix-la-Chapelle, puis monter en Allemagne vers Hambourg, puis le Danemark, rester sur l’autoroute jusqu’à Thisted, dans le Jutland, au bord d’un fjord magnifique où j’ai séjourné une semaine de vacances solitaires il y a dix ans. Un paradis. 1200 kilomètres de voyage. Arrivée vers midi, à mon avis. Il y aura des provisions dans la voiture, de l’eau, des pampers. Ma mère dormira.
Je ne réponds plus au téléphone, je fermerai les compteurs de gaz et d’électricité, et les portes. Je baisserai les volets. Je ne laisse pas de traces. Mes sœurs n’auront qu’à lancer des recherches qui seront trop tardives.
A dix-neuf heures, j’emporte maman bien emballée dans une couverture et la dépose doucement à l’arrière de la voiture louée, une Peugeot 4 portières. Maman a de la place pour étendre les jambes et un petit oreiller soutient sa tête.
J’emporte une valise avec nos effets que je place dans le coffre. Pour bien voyager, il faut voyager léger. J’enferme Johnny dans la cuisine avec des croquettes et de l’eau. Je regrette de n’avoir pas la place pour emporter les boîtes du train Märklin. Tant pis. Maman d’abord.
Voilà nous sommes partis. Je donne un peu d’air en ouvrant légèrement ma fenêtre. Je transpire beaucoup. Ma vue est bonne. Je distingue clairement, de loin, les panneaux indicateurs des villes repérées sur la carte routière pour mon voyage. La voiture roule bien. Elle est confortable. De temps en temps, je dis à Maman : « Tout va, tu n’as pas soif ? » Elle ne répond pas, elle dort ou parfois, elle pousse un gémissement.
Après la frontière, en Allemagne, je stoppe la voiture à une station-service pour un premier plein, puis pour désaltérer maman. Je lui lève la tête pour qu’elle ne s’étouffe pas. Je lui présente un biscuit Delacre devant les lèvres qu’elle garde fermées. Alors, c’est moi qui croque le biscuit. Je bois aussi cette bonne eau de Spa. Je change les pampers. Je vais vite vers les toilettes après avoir fermé les portières de la Peugeot. Cela dure cinq minutes.
Nous repartons vers Hambourg. Des voitures Mercedes, BMW, Audi nous dépassent à une allure folle, m’obligeant à garder un œil sur le rétroviseur car ces monstres, à peine aperçus derrière vous, très lointains, vous dépassent comme dans une course automobile et disparaissent. Tout cela m’excite. Je reste bien éveillé. De moins en moins de voitures au fur et à mesure que les heures passent.
Le jour se lève, il est six heures, je quitte l’Allemagne et roule sur l’autoroute du Jutland du sud, direction la ville de Kolding. J’accuse soudain la fatigue avec les paupières qui se ferment. Pas moyen de m’arrêter ici, il n’y a pas d’aire de repos ou de sorties. J’ouvre grandes les fenêtres. Je dis Maman, tu n’as pas froid ? Elle ne répond pas. Et ce qui devait arriver est arrivé. J’ai lâché prise. Je me suis endormi. Personne sur l’autoroute. La voiture a poursuivi une direction à l’aveugle, droit sur des rambardes métalliques du bas-côté. Je suis réveillé par le crissement aigu des taules déchirées. Quel choc ! Trop tard. La Peugeot a fait un cumulet. Toute neuve, elle est sur le toit maintenant. Je puis ouvrir ma portière. Je m’extirpe. Je n’ai pas mal. Maman a été éjectée, par la vitre arrière, à trois mètres sur le talus. Je la vois sur le dos, bras en croix. Sa couverture s’est ouverte. La chemise de nuit est relevée sur les cuisses. Il y a du sang. Je suis resté debout immobile à regarder.
Maman est morte au Danemark. C’est mieux pour elle. Elle n’a pas souffert, ont dit les secouristes de l’ambulance et la police danoise qui m’a fait monter dans leur Mercedes blanche.
****
J’écris ces notes dans une chambre aux murs roses à un lit de la clinique du Docteur Van Zeek au milieu de la Forêt de Soignes, tout près de Bruxelles, où je suis enfermé depuis six mois. La clinique « Claire Forêt » du docteur Van Zeek soigne les malades mentaux. Le Juge a suivi la demande de Maître Bontinckx nommé tuteur qui conseille mes sœurs. Notre maison de la rue Bâtonnier Braffort
sera mise en vente. Il faut payer mon traitement psychiatrique, disent-elles.
Le corps de Maman est enterré dans le petit cimetière de la commune où la Peugeot a fait sa cabriole. Mes sœurs ont refusé une cérémonie religieuse en Belgique.
Henri de Meeûs
Janvier-Avril 2019
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lun.
29
mars
2021
Jésus, Fils de Dieu, Dieu lui-même, seconde personne de la Trinité, a connu l’agonie solitaire au Jardin des Oliviers, - les disciples dormaient, le laissant seul à ses gémissements de terreur -, puis durant toute une nuit, jouet de la soldatesque qui riait de le torturer, de le salir, de l’humilier, de le flageller : supplices, crachats, insultes des gardiens des palais, qui le déguisèrent en le revêtant d’étoffes criardes, lui enfonçant à coups de marteau dans le crâne une couronne de longues épines.
Lui le plus beau et le plus intelligent des hommes et, face à Lui, l’abandon total de son Père qui ne bouge pas pour sauver son Fils.
Sur la Croix, quand on enfonça les clous dans les poignets et les racines des pieds, même détresse, même solitude.
Marie sa mère, Jean, et Marie-Madeleine furent les seuls à gravir le Calvaire derrière Lui, à pleurer et crier leur désespoir sous la Croix où ensanglanté, l’Agneau de Dieu, plus seul que seul, allait mourir en criant à son Père : « Pourquoi m’as-Tu abandonné ? »
Les souffrances de grande solitude vécue par des millions d’humains au cours de leur vie accompagnée de tortures physiques ou mentales, rejoignent l’abandon du Christ, victime de la Force des Mauvais. Celle qui règne sur le Monde.
Les états de souffrance vécus par les êtres humains peuvent être éclairés par le vécu du Christ dans son atroce abandon : les amis avaient fui, de crainte de subir un sort semblable.
Si c’est à notre tour de vivre dans la souffrance, approchons-nous de Notre Seigneur, et confions-nous à Lui, vu qu’Il est passé par les mêmes horreurs où l’âme se cabre, où les cris ne sont entendus de personne.
Lui seul peut nous comprendre. Il est Celui qui nous regarde avec tendresse dans ces moments où nous sommes face à la mort qui approche.
Lui, le roi de l’univers, devenu animal de boucherie écorché jusqu’à l’os, étalé sur le bois des supplices, Lui l’assoiffé sur la Croix, à qui on tend une éponge mouillée de vinaigre, ne hurla pas aux Anges de venir à son secours.
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L’incroyable chaos sanitaire dans toute l’Europe, avec la pagaille des vaccins commandés à des labos incapables de les livrer en temps et quantités prévus dans les contrats signés par des fonctionnaires européens trop lents, trop prudents, qui se sont fait dépasser par des pays plus pragmatiques, comme le Royaume-Uni, Israël, les USA. C’est la grande bagarre dans l’Europe divisée.
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Il compte changer d’emploi, il cherche, il trouve. Moins bien payé, mais l’ambiance lui semble plus agréable, il aura moins d’heures à prester. Tout est bien. Il doit donner son préavis là où il travaille depuis 15 ans. On ne le lâchera que s’il exerce durant trois mois encore son job avant de reprendre sa liberté et exercer son nouveau métier dans l’autre société. C’est le préavis légal.
Il n’est pas content et va essayer de raccourcir le délai des trois mois sans être certain d’y parvenir. La cheffe du personnel ne l’aime pas et ne veut pas transiger. Cette contrariété augmente son stress même s’il est certain d’avoir le nouveau poste car le contrat est signé et les nouveaux patrons sont d’accord qu’il preste le préavis de trois mois avant de venir chez eux. Le fait de demeurer trois mois encore dans son ancien métier, est insupportable. Sa joie d’avoir trouvé un autre emploi s’assombrit. Il s’inquiète maintenant : s’habituera-t-il dans la nouvelle société ? Il quitte un job détesté et pense maintenant que le nouveau métier sera plein de surprises dangereuses. Anxiété quand tu nous tiens !
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Johannes Scheffler, dit Angelus Silesius
né en décembre 1624 à Breslau (en Basse Silésie, alors sous domination de la dynastie autrichienne des Habsbourg) et mort le 9 juillet 1677 dans la même ville, est un poète, médecin, théologien, prêtre(franciscain) et mystique allemand.
Ses épigrammes profondément religieuses, d'un mysticisme très aigu et particulier, sont considérées comme l'une des œuvres lyriques les plus importantes de la littérature baroque. Il est à ce titre parfois surnommé « le Prophète de l'Ineffable ».
Élevé dans le luthéranisme, il découvre au cours de ses études les œuvres de certains mystiques du Moyen-Âge ainsi que celles de Jakob Böhme par l'intermédiaire d'Abraham von Franckenberg. Son mysticisme et ses critiques de la confession d'Augsbourg le placent dans une position difficile vis-à-vis des autorités luthériennes ; il entrera donc dans l'Église catholique en 1653. C'est alors qu'il prend le nom d’Angelus Silesius (en latin), soit en français : « le messager de Silésie ». Il choisit ce patronyme parce qu'il souhaite prendre comme référence Jean-Baptiste tel qu'il est présenté dans l'évangile selon Marc en Mc 1,2 : Ecce ego mitto angelum meum, ante faciem tuam, qui præparabit viam tuam ante te (« Voilà que j'envoie mon ange (messager) devant toi, qui préparera ton chemin avant toi »). On ne sait pas avec certitude pourquoi il ajoute Silesius (« le Silésien ») à son patronyme, peut-être pour honorer la mémoire du théosophe, silésien comme lui, Jakob Böhme, et pour se distinguer lui-même d'autres écrivains connus à son époque : peut-être le poète mystique franciscain Juan de los Ángeles ou encore le théologien luthérien de Darmstadt Johann Angelus, prénommé donc, comme lui, Johann. D'ailleurs, de 1653 jusqu'à sa mort, il n'utilisera plus que le nom d’Angelus Silesius, parfois en y adjoignant son prénom : sa signature complète est alors Johannes Angelus Silesius, soit en latin Iohannis Angelus.
Entré chez les franciscains conventuels, il est ordonné prêtre en 1661. Il se retire dix ans plus tard dans une maison jésuite, où il passe le reste de sa vie.
Converti enthousiaste, Angelus Silesius cherche à ramener au catholicisme les protestants de Silésie, écrivant au moins 55 tracts et pamphlets, publié en deux volumes sous le titre Ecclesiologia en 1677. Il est principalement connu aujourd'hui pour sa poésie religieuse, en particulier pour deux ouvrages publiés en 1657 : Les Saints Désirs de l'âme (Heilige Seelenlust), un recueil de 200 hymnes qui ont par la suite été utilisés aussi bien par les catholiques que par les protestants, et Le Pèlerin chérubinique (« Der Cherubinischer Wandersmann »), un recueil de 1 676 poèmes courts, principalement en alexandrins. Sa poésie explore les thèmes du mysticisme, du quiétisme et semblerait tendre dans une certaine mesure au panthéisme pour certains de ses lecteurs, ou plutôt au panenthéisme, un peu comme son contemporain Spinoza, tout en restant dans le cadre de l'orthodoxie catholique. En effet, il s'est lui-même défendu de tout penchant pour le panthéisme dans son introduction au « Cherubinischer Wandersmann », du fait des tensions créées avec les autorités protestantes locales par ses écrits et son parcours, mais aussi parce qu'une telle accusation pouvait le refouler à l'extérieur du dogme catholique. Il y entreprend donc d'expliquer tous les aspects de sa poésie, y compris son goût du paradoxe dans la mouvance de la théologie négative, à l'intérieur du cadre le plus strict de l'orthodoxie catholique. Mais les arguments d'Angelus Silesius devaient paraître suffisants aux autorités catholiques, puisqu'il a toujours obtenu l’imprimatur ecclésiastique pour la publication de l'ensemble de ses écrits. Néanmoins c'est peut-être aussi cette « expérience des limites » dans l’œuvre de Silesius qui fait une partie de son intérêt pour ses lecteurs d'aujourd'hui. (Extraits Wikipedia).
Angelus Silesius
1624-1677
D’Angelus Silesius : quelques citations extraites de son livre Le Pèlerin chérubinique :
« On n'apprécie rien si on ne le contemple pas ; ce qui manque au monde c'est la contemplation. Arrête, où cours-tu donc, le ciel est en toi : et chercher Dieu ailleurs, c'est le manquer toujours. Dieu est une grande merveille. Etant tout ce qu'Il veut, Il veut tout ce qu'Il est, sans mesure et sans but. »
« Tout bien n'est pas bon.
Homme, ne te fais pas d'illusions :
Ce qui ne brûle pas de l'huile d'amour est une fausse lumière. »
« La plus belle sagesse c'est de ne pas être sage. »
« Insensé l’être humain qui va boire à la mare
et oublie la fontaine qui jaillit chez lui ! »
« L'âme a deux yeux: l'un regarde le temps, et l'autre se tourne vers l'éternité. »
« Plus tu connaîtras Dieu, et plus tu sauras que tu es incapable de lui donner un nom. »
« La circonférence est dans le point, le fruit dans la graine,
Dieu, l'infini, dans la finitude : sage est celui qui Le cherche au-dedans de l'univers fini. »
« Nul grain de poussière n'est si mauvais, nul petit point si infime,
Que le sage n'y voie Dieu et toute sa Gloire. »
« L’œuf est dans la poule, la poule dans l’œuf,
Le deux dans l'Un, également l'Un dans le deux. »
« Celui qui s'est choisi le centre pour demeure
Circonscrit d'un seul regard la circonférence. »
« Le Très-Haut est démesurément au-delà de toute mesure, nous le savons.
Pourtant un cœur humain est capable de l'enclore entièrement. »
« Mon Dieu, si je n'existais pas, vous non plus n'existeriez pas puisque moi, c'est vous, avec ce besoin que vous avez de moi. »
« La rose que contemple ici-bas ton oeil extérieur a fleuri ainsi en Dieu, de toute éternité. »
« Je ne crois en nulle mort; je meurs à toute heure
Et chaque fois je n'ai trouvé qu'une vie meilleure. »
« L'âme est un cristal et la divinité sa lumière :
Le corps où tu vis est l'écrin de tous deux. »
Pour lire Silesius en français : Le Voyageur chérubinique (trad. de l'allemand par Maël Renouard et préface), Paris, Payot et Rivages, coll. « Rivages Poches », 2004, 508 p. (ISBN 2-7436-1274-6).
Et une nouvelle traduction en avril 2020 en collection de poche chez Lexio sous le titre Le Pèlerin chérubinique (ISBN 2-204-13853-3 et 978-2-204-13853-6).
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mar.
02
mars
2021
Le sens du devoir est inné. On l’acquiert par son éducation, par l’exemple de ses parents et grands-parents, par ceux qui sont morts à la guerre, dans les camps ou les prisons de l’ennemi. Durant toute notre vie, nous avons respecté nos héros, souvent morts jeunes, célibataires ou laissant une veuve et des enfants, et leur nom à jamais inscrits dans la mémoire des familles et des cimetières militaires. Leurs exemples sont mêlés à notre ADN.
Mais à un certain âge, il faut fuir le sens du devoir, car il détruira vos forces.
« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » est-il écrit dans les Evangiles. Peut-on choisir ? Qui aime au point de mourir pour l’autre ? Le Père Kolbe ?
Maximilien Kolbe (Rajmund Kolbe à l'état civil), né le 8 janvier 1894 à Zduńska Wola et mort (assassiné) le 14 août 1941 à Auschwitz, est un frère franciscain conventuel polonais, prêtre, fondateur de la Mission de l'Immaculée. Arrêté par la Gestapo, il est détenu dans le camp de concentration d'Auschwitz, où il s’offre de mourir à la place d'un père de famille, Franciszek Gajowniczek. Les nazis le font exécuter au moyen d’une injection de phénol. Canonisé en 1982 par le pape Jean-Paul II, il est vénéré dans l'Église catholique sous le nom de « saint Maximilien Kolbe » et liturgiquement commémoré le 14 août.
1894-1941 mort à Auschwitz
Autre exemple : la mère de famille qui use ses dernières forces pour ses enfants, le mari dévoué jour et nuit près de son épouse malade. Les exemples sont innombrables, discrets, mais la fin est toujours la même : aimer vraiment peut aller jusqu’à la destruction de son Moi.
Dans le règne animal, la femelle livre un combat incessant aux prédateurs pour essayer de sauver ses petits. De plus en plus nombreux, on projette sur les écrans de TV, des films où l’on voit ces combats désespérés, alors que le cinéaste d’un coup de carabine pouvait sauver la mère et les petits qu’elle défendait. On se repait d’agonies. Ils reçoivent de l’argent pour leurs films sadiques, et nous, voyeurs passifs, nous ne zappons pas immédiatement ces images de lutte pour la survie qui remplit le monde. Pourquoi tant de mises à mort ? Le silence des bêtes assassinées par ceux qui s’en nourrissent.
Dans le malheur, ces êtres rares qui viennent à votre rencontre, vous téléphonent quasi chaque jour avec la voix chaude de tueur d’idées noires, prêts à livrer beaucoup de leur plus intime pensée pour vous aider à vivre. Ils se fichent de la pensée unique, ils sont naturels, rien ne les choque, ils vous aiment. Ce sont les anges que Dieu vous envoie pour ne pas couler.
Dieu, infinie Bonté, ne nous ménage guère dans ces temps de pandémie qui s’est abattue depuis un an sur l’humanité entière. Pourquoi tant d’effroi ? Entendons-nous approcher les galops des derniers Cavaliers de l’Apocalypse avant l’ébranlement des Cieux ? Ces prédictions finales font rire les scientifiques qui, munis de la panoplie des vaccins, vont inoculer les produits sauveurs dans le corps des créatures de Dieu pour les aider à reprendre la vie normale d’avant la pandémie.
Libérez-vous ! On attend l’ouverture des portes. Si les peuples savaient quels évènements horribles succèderont encore dans ce XXI ème siècle si mal commencé.
Extrait d’une interview de Jean-Pierre Le Goff par Vincent Tremolet de Villers dans le Figaro du 24 février 2021, p.16 :
Question : Vous avez travaillé depuis longtemps sur les évolutions du management. En quoi ce qui s’est passé dans les hôpitaux est-il révélateur d’un management déshumanisant ?
Réponse de J-P Le Goff : La façon dont les personnels soignants ont su faire face à cette pandémie avec les moyens du bord est d’autant plus remarquable que depuis des années, ils subissaient une dégradation de leurs conditions de travail et la pression d’une technocratie gestionnaire et comptable. Celle-ci avait pris le pouvoir sur le personnel médical avec des discours et des outils faisant fi de la spécificité des activités de soins, réduisant ces dernières à une mécanique inhumaine, classant des malades dans des nomenclatures comme on le fait pour d’autres activités ou n’importe quel produit.
Ce management amorcé dès les années 1980 pour aboutir à la « tarification à l’activité » est une caricature, avec son jargon pour initiés, sa logomachie invraisemblable, ses « boîtes à outils » alambiquées, ses procédures ubuesques… Combien de temps, de réunions à n’en plus finir, d’argent dépensé pour construire une pareille machinerie dans une logique de rentabilité qui a dénaturé le sens que les soignants donnent à leur activité et déshumanisé les rapports de travail et les liens avec les patients ?
Ce qui s’est passé dans les hôpitaux constitue un cas limite qui peut se retrouver à différents degrés au sein de l’administration, des services publics et plus largement. Introduit au sein d’un système bureaucratisé, ce type de management renforce l’autoritarisme « des petits chefs » avec un vernis de langage moderniste et une pléthore de « boîtes à outils » qui produisent des effets de déstabilisation et de désarroi. La coupure de ces managers technocrates avec le sens commun et les réalités de terrain est elle aussi manifeste. (…)
Jean-Pierre Le Goff, né
le 22 mars 1949 à Équeurdreville (Manche),
est
un philosophe et sociologue français.
Rattaché au laboratoire Georges Friedmann (IDHE CNRS Paris I), il travaille sur l'évolution de la société, et notamment sur les paradoxes de Mai 68, sur la formation, sur les illusions du discours managérial en entreprise, sur le stress et la souffrance au travail.
Il privilégie l'analyse d'un certain « air du temps » qui ne se réduit pas pour lui à des « modes », mais qui lui semble significatif de mutations plus structurelles des idées, des modes de représentation, et des valeurs.
Ses ouvrages :
· Le Mythe de l’entreprise : critique de l’idéologie managériale, Paris, La Découverte, 1992 réédité en 1995
· Les Illusions du management. Pour le retour du bon sens, Paris, La Découverte, 1996 réédité en 2000 (ISBN 2-7071-3319-1)
· Le Tournant de décembre, avec Alain Caillé, Paris, La Découverte, 1996
· Mai 68. L’héritage impossible, Paris, La Découverte, 1998 réédité en 2002 et 2006 (ISBN 2-7071-3654-9)
· La Barbarie douce, Paris, La Découverte, 1999 réédité en 2003 (ISBN 2-7071-3032-X)
· La Démocratie post-totalitaire, Paris, La Découverte, 2002 réédité en 2003 (ISBN 2-7071-3618-2)
· La France morcelée, Paris, Gallimard, 2008 (ISBN 978-2-07-034975-3)
· La Gauche à l'épreuve 1968-2011, Perrin, 2011, 288 p. (ISBN 978-2-262-03335-4)
· En librairie le 3 mars = La Société malade, Stock, 280 pages, 18,50 eur.
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PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnets juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020 ; 6ème partie : Carnets août 2020 ; 7ème partie : Carnets septembre 2020 ; 8ème partie : Carnets octobre 2020 ; 9ème partie : carnets novembre 2020 ; 10ème partie : Carnets décembre 2020 ; 11ème partie : Carnets janvier 2021).
Rentré à Bruxelles, Yagi passa trois jours dans sa chambre, au lit. Un médecin était venu changer les pansements. Je logeais dans la chambre voisine. Les parents m’avaient permis de lui rendre visite pour que le temps lui soit moins long. Je le retrouvais chaque fois allongé sous les draps, le visage regardant la fenêtre, parfois ouverte, parfois fermée, rideaux tirés qui assombrissaient l’espace, qui m’empêchait de bien le voir, car il n’aimait pas qu’on allume la lampe de chevet. Les plats que la domestique lui apportait, ne lui plaisaient guère. Son silence prolongé nous inquiétait. Il n’avait pas parlé à son père quand celui-ci l’avait interrogé. J’essayais d’occuper son esprit par la rentrée imminente des classes à Saint-Michel. Je posais des questions. Il ne répondait pas. Le troisième jour, il y eut une visite d’un enquêteur de la police pour interroger Yagi. L’Ambassadeur aurait pu refuser vu le privilège diplomatique protégeant l’ambassade. Mais l’inspecteur ne put obtenir aucune réponse.
Yagi acceptait que je vienne le retrouver. Parfois, il se redressait, assis dans son lit, et m’écoutait sans dire un mot. Il comprenait ce que je disais car un court moment, il émit un petit rire quand je lui parlais de l’amie de sa mère, la gentille Violet, qui nous avait reçus et avait été bien malheureuse de ce qui lui était arrivé.
Soudain, devant moi, le troisième jour à huit heures du soir, Yagi se dressa debout sur le lit aux draps blancs bien tirés, et cria en levant les bras au ciel : « Je vais mieux, je vais mieux, je sens qu’il s’éloigne ! Donne-moi mes vêtements, j’ai faim, et je descends pour le dîner. Si tu savais combien j’ai souffert. Pas une minute de repos pour mon esprit. »
Je me précipitai sur ses vêtements bien rangés au bout du lit sur une chaise de velours bleu, les lui tendit un à un, il s’habillait très vite, souple comme un chat.
Je me disais « C’est sa mère qui sera surprise, et son père bien content. Quel type ce Yagi, il semble en pleine forme maintenant. »
Nous descendîmes le grand escalier et pénétrâmes avec lenteur dans la salle à manger où les parents dînaient. Je n’oublierai jamais le visage de l’Ambassadrice qui nous faisait face ; elle avait pâli d’un seul coup, j’ai pensé qu’elle défaillirait, elle cria : « Mais mon chéri, mon amour, te revoilà ! » Le père s’était levé, avait pris son fils contre lui, caressant ses cheveux. Joie de te voir mon Yagi, disait-il. Comme nous sommes contents, ta mère et moi que tu aies quitté ta chambre. J’ai promis à ta mère que nous ne parlerions plus jamais de ce qui t’est arrivé en Hollande. On va te laisser tranquille. Je remercie Daniel de t’avoir tenu compagnie par ses visites fréquentes dans ta chambre. Il m’embrassa aussi. Et la mère de même. Pauvres parents perturbés, les voilà soulagés, car ils retrouvaient leur fils délivré d’un cauchemar.
Yagi dit quelques mots cependant : « Excusez-moi tous de vous avoir fait de la peine et causé de l’inquiétude. Ce qui m’est arrivé n’est pas racontable. J’ai vécu l’horreur, l’anxiété, la peur, l’angoisse, sans arrêt, minute après minute, de jour comme de nuit. Transpirant sous les draps la nuit quand d’horribles visions s’emparaient de moi, et durant la journée, la présence dangereuse, invisible mais puante, de cet être diabolique qui a voulu me tuer. J’ai été possédé par un démon, voilà ce que je voulais vous dire. Tantôt, avec Daniel près de moi, les sensations maléfiques ont disparu, mon énergie et la paix de mon âme sont revenues soudainement. Je remercie Dieu. »
Yagi s’agenouilla aux pieds de ses père et mère, leur baisa les pieds. Il resta à genoux et fit de même pour moi en serrant des deux mains, très fort, mes chevilles. Ensuite il se mit debout, et vint s’asseoir à sa place habituelle à côté de sa mère radieuse. Elle avait retrouvé son enfant.
Yagi mangea de bon appétit, ne refusa ni le vin ni les desserts.
On parlait de tout et de rien, comment les parents avaient occupé les trois jours où Yagi gardait la chambre : réceptions de politiciens d’une province des Indes pour l’Ambassadeur, goûters dans la roseraie avec des amies bavardes pour l’Ambassadrice. On avait acheté un troisième paon, blanc comme la lune. Solitaire, il avait pris possession des jardins à l’arrière de l’ambassade tandis que les autres paons criards montaient la garde sur les devants de la propriété ou se perchaient dans les branches hautes des arbres face aux grilles.
Il n’y eut plus de rechute de Yagi qui avait retrouvé son équilibre. La rentrée des classes se passa bien ainsi que le suivi des cours avec les nouveaux professeurs.
En cinq années, nous terminâmes le cycle des humanités, car nos excellents résultats nous permirent de sauter une année.
Je vis à l’ambassade, mon domicile ; les parents de Yagi sont devenus les miens. Je suis leur fils adopté. Et Yagi me respecte, m’aime comme un frère, persuadé que ma présence avait fait fuir l’entité démoniaque.
Je porte leur nom. J’ai appris rapidement leur langue et les usages de l’élite indienne. Quand ils voyagent ou rentrent chez eux en Inde, je les accompagne.
J’ai pu admirer le palais familial destiné à Yagi.
A la fin de notre année de rhétorique, l’Ambassadeur fut rappelé en Inde avec sa famille et l’ensemble du personnel. La politique compliquait nos projets. Je ne voulus pas rester seul en Belgique, même muni d’un capital offert par les parents de Yagi.
Et je décidai de suivre ma nouvelle famille, pour le meilleur et le pire.
°°°°°°°°°°°°°
Fin de ce récit.
Henri de Meeûs
lun.
01
févr.
2021
On apprend hier qu’un médicament, la Colchicine, qui existe depuis très longtemps et qui soigne la goutte, serait un très bon remède à prescrire aux malades au début de leur Covid.
Effets remarquables, guérison accélérée. Les speakers citent rapidement le nom du
remède.
Cela rappelle l’épisode de la chloroquine préconisée par le professeur Didier Raoult qui dut subir la haine de ses confrères durant des mois.
Cette fois-ci, j’attends plus de détails sur cette ancienne molécule prometteuse. Naturellement, le personnel médical se tait, il faudra leur autorisation avant de recevoir une prescription. Depuis près d’un an, c’est aujourd’hui un des seuls remèdes dont le nom est cité dans les médias. Feu de paille ? Secret défense ? Ce vieux remède pour les goutteux ne coûte presque rien. Alors quel est son intérêt ? On finira par l’interdire sous prétexte du principe de précaution.
Le monde médical, froussard, corrompu ou terrorisé par les labos immenses en plein désordre logistique, est incapable de présenter d’anciens remèdes peut-être très efficaces, qui, ô horreur, ô scandale, sont au prix le plus bas, et on n’ose pas les évoquer, ni encourager leur l’administration.
Après le chaos des masques, des respirateurs, des tests, des confinements ratés, c’est maintenant le désordre en matière de vaccinations par défaut de logistique performante.
Les virus variant sont un magnifique prétexte pour excuser la désorganisation générale.
Voici ce qu’on nous raconte avec toutes les menaces sous-jacentes quant aux effets secondaires du médicament, afin que les moutons ne se réveillent pas et n’aillent piller les pharmacies :!
La colchicine, médicament contre la goutte, pourrait réduire les risques de complications liées au Covid-19.
Une vaste étude clinique montre que la colchicine, un puissant anti-inflammatoire utilisé pour le traitement de la goutte, réduit les risques de complications liées
au Covid-19, a annoncé l'Institut de Cardiologie de Montréal (ICM). Et moins de 44% de décès, selon cette étude canadienne.
Ce médicament est destiné aux personnes qui ont une crise de goutte. Donc ce n'est pas leur
traitement de fond, mais ça se vend occasionnellement chez des personnes qui en ont besoin et c'est prescrit par le médecin, a expliqué Zineb El Kharaj, pharmacienne titulaire à la
pharmacie des Chartreux.
La pharmacienne craint une pression de certains clients pour se procurer le produit sans
ordonnance. "On reste sur nos gardes. Pour le moment, c'est quelque chose qui est vendu sous prescription. Donc, jusqu'à preuve du contraire, les patients ne passeront
pas par la case pharmacie d'abord. Ils passeront d'abord chez leur médecin", a précisé Zineb El Kharaj.
Le médecin est libre de prescrire le médicament à un patient atteint du covid, mais le soignant en assume l'entière responsabilité. "Comme tout médicament en Belgique, le médecin peut décider de prescrire un médicament hors indication. La seule différence pour lui, c'est qu'il assume la pleine responsabilité des effets secondaires qui pourraient se développer", a précisé Philippe Devos, président du syndicat belge des médecins (Absym). Seule l'agence fédérale des médicaments peut valider l'utilisation de la colchicine contre le covid. Elle mobilise ses experts au sujet de ce médicament. Il faut encore attendre la publication officielle de l'étude canadienne. Sans quoi, il est déconseillé pour le moment de prescrire ce médicament aux patients covid.
Attendez, bonnes gens, et crevez en paix en attendant ! Plus de 20.000 morts en Belgique depuis le début de la pandémie, et ce n’est pas fini vu qu’on annonce l’arrivée des nouveaux virus tueurs, anglais, sud-africain, brésilien, etc. plus contagieux que le premier Covid, et plus mortels aussi, disent les initiés.
On répète les mêmes conseils primaires depuis 10 mois : la distanciation et le port du masque. Mais, maintenant il s’agit de porter le bon masque, l’officiel, le seul qui protège vraiment, car pendant dix mois, nous annonce-t-on, certains portaient des mauvais masques, inadaptés, improbables, fabriqués maison, ou par des couturières dévouées, sans la mise en garde, après une année d’épidémie, des Autorités toujours en défaut depuis le premier jour. On découvre maintenant que ces masques non conformes furent une des causes de contagion, car non hermétiques aux virus.
J’essaie de réduire au maximum mes sorties dans des quartiers à commerces, où le public fait la file dehors sur le trottoir, dans le froid de janvier, avant d’entrer dans le magasin, bien discipliné, masqué, lunettes embuées, et commander en vitesse tel ou tel plat à réchauffer au four, puis sortir, pardon monsieur, pardon madame, car ils (elles) ne respectent pas les distanciations depuis peu allongées à deux mètres entre chaque corps. Ces deux mètres sont impraticables dans les boutiques.
Mon chien a perdu son bel appétit, a des troubles de boyaux, boit énormément, car je lui ai acheté pour la guérir de ses coliques, des croquettes spéciales « gastro intestinales », qui sont trop salées ; elle dé-boit tout autant, j’achète des alèses pour protéger mon canapé qui est son lieu de repos jour et nuit. Je lui ai transmis mon stress, peut-être, j’irai consulter un autre vétérinaire. Ma chérie, créature innocente, a tout compris du quotidien de notre vie à virus multiples.
Quand l’amour ne peut plus s’exprimer par des gestes, des contacts, cela devient une mort lente. Les visages masqués sont des tue- l’-amour.
Des amis, après beaucoup d’hésitations, ont pris la décision de faire opérer leur chien de 14 ans d’un cancer qui se généralisait. Il leur a fallu bien du courage, car la chirurgie fit l’ablation des mamelles sur tout le côté gauche du ventre, et d’autres détails horribles que je ne précise pas.
Après une nuit de clinique, le chien est ramené chez lui par ses maîtres. Et là, il montre sa joie de se retrouver avec eux, de se promener doucement, l’anesthésie n’a pas obscurci son cerveau, il est joyeux, a de l’appétit. Miracle ?
Une Apocalypse lente ? Apocalypse veut dire « révélation » ». Quel message le Maître de la Création veut-il nous donner comme message à décrypter ? Message qui concerne l’humanité toute entière. Dieu est le souverain Bien, l’infiniment Bonté, l’infinie Justice, l’infinie Beauté.
Alors que veut-Il nous dire ? Pourquoi nous laisse-t-il mijoter dans un océan de virus ?
Il semble nous dire : « Vous êtes un ensemble, vous êtes tous semblables, vous êtes des êtres vivants créés par moi, les animaux ne sont pas concernés par cette pandémie. Ces virus vous obligent à lâcher prise, à vous rapprocher de l’idée d’une mort imminente, à ne plus agir comme des forcenés, toujours plus vite, avec l’argent et votre soif de jouissances et votre égoïsme qui ne mènera à rien, sinon à chercher d’autres plaisirs, d’autres buts inutiles, car vous passerez bientôt devant Moi et vous entrerez dans un autre espace, une autre vie. Vous êtes horrifiés, tous, à l’idée de la mort prochaine, les plus vieux d’abord, qui sont applaudis d’avoir à 100 ans guéri de la maladie si contagieuse.
Vous ne croyez plus en Moi, vous ne Me faites plus confiance, alors je vous secoue un peu comme on secoue un prunier, je lâche sur vous des milliards de virus qui ont envahi la Terre comme des sauterelles, s’attaquant à certaines de mes créatures pour les détruire et terroriser celles qui craignent d’être contaminées.
Vous êtes fâchés contre moi, car vous croyez que Je vous oublie. Mais mon Paradis est infiniment plus beau que cette pauvre Terre polluée, épuisée, que vous abîmez tous les jours. Vous avez détruit des milliards d’animaux par vos méthodes d’élevages imbéciles, par vos tueries de chasse, par vos expériences de laboratoire souvent inutiles. A votre tour, mes chers, de frôler la mort, de vivre resserrés, de ne plus vous amuser. Sachez que votre Créateur existe et qu’Il ne reste pas insensible à vos conduites criminelles. Les jours de la Punition viennent pour vous réveiller. »
°°°
Billet de l’ami ermite envoyé d’Arlon le 7 janvier :
Cher ami,
Ce qui se passe actuellement ressemble très fort au conte L’apprenti sorcier de Goethe. L’homme profite de sa science en l’absence du « maître ». Il perd la tête, se gave du pouvoir dont il s’enivre. Il perd le contrôle de toutes ses expériences. Sa frénésie du pouvoir scientifique l’a conduit à perdre le contrôle de la « grande machine », c’est la panique. Tout part en vrille. Peut-être que le « maître » va venir au cœur de l’ouragan, pour calmer les flots...
A.
Note sur l’Apprenti sorcier de Goethe : Un jeune apprenti sorcier fainéant tente d'animer un balai pour faire son travail pour lui : remplir une bassine d'eau en prenant des seaux et en les vidant, tout un trajet à parcourir, que le maître, parti faire une course, lui a assignée. Le balai accomplit la tâche, mais ne s'arrête pas une fois la bassine remplie. L'eau déborde et inonde la demeure du maître, qui devient une piscine géante. Le jeune apprenti, qui a oublié la formule magique pour arrêter le balai, décide de fendre ce dernier en deux à l'aide d'une hache. Rapidement, les deux morceaux s'animent et se remettent à la tâche. Le maître arrive enfin ; réparant les dégâts provoqués par l'apprenti, il est hors de lui, tout en restant calme.
Sources d'inspiration :
Ce scénario est en bonne partie inspiré d'un passage de Les Amis du mensonge ou l'incrédule de Lucien de Samosate, écrivain grec de l'Antiquité.
Le poème traite du progrès : dans quelles mesures les humains peuvent-ils être "débordés" par leurs propres créations ? Karl Marx et Friedrich Engels y font une allusion implicite mais évidente dans les premières pages du Manifeste du parti communiste (1848), écrivant : « Les rapports bourgeois de production et d'échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne qui a fait naître comme par enchantement des moyens de production et d'échange aussi puissants ressemble au sorcier qui ne peut plus maîtriser les puissances infernales qu'il a évoquées. »
PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnets juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020 ; 6ème partie : Carnets août 2020 ; 7ème partie : Carnets septembre 2020 ; 8ème partie : Carnets octobre 2020 ; 9ème partie : carnets novembre 2020 ; 10ème partie : Carnets décembre 2020).
°°°°°°°
La nuit ne fut pas heureuse, pour la première fois que je dormais avec Yagi dans la même chambre.
Une petite commode sur laquelle était posée une lampe à large abat-jour, que j’aurais pu allumer pour vérifier l’état du dormeur, séparait nos lits.
J’entendais sa respiration entrecoupée de gémissements, la blessure du bras sans doute. Je n’osais pas l’interroger. Je finis par m’endormir. J’avais chaud, je gardais un drap sur mon corps, la couverture rejetée sur le plancher.
Je fus gagné très vite par un cauchemar. J’avançais dans un souterrain à peine éclairé, me perdant dans des couloirs qui descendaient vers des profondeurs et d’autres branchements avec de nouveaux couloirs.
Le cri de Violet me réveilla. Le lustre allumé dissipa mon cauchemar. Revêtue d’un peignoir couleur lilas, elle était penchée sur le lit de Yagi. L’Ambassadrice nous rejoignit.
Les deux femmes s’efforçaient de soulever le torse du garçon pour l’asseoir dans le lit, mais Yagi, endormi ou évanoui, retombait sur le côté, les yeux fermés, les bras allongés sur la couverture..
Violet sortit pour chercher une serviette mouillée dans la salle de bains attenante. L’Ambassadrice s’en saisit, humecta le visage de son fils en lui passant le linge humide sur les tempes, la nuque et le cou. « Réveille-toi, mon chéri, nous sommes là, nous t’aimons » lui dit-elle.
Elle avait dénoué ses longs cheveux pour la nuit et la chevelure retombait sur le visage de son fils.
Elle ajouta : « Il a parfois des cauchemars nocturnes qui le terrorisent. Cette nuit, c’est le cas. La fraîcheur de l’eau va le réveiller. Il revient à lui petit à petit. »
Nous vîmes de petites taches de sang sur le drap car le pansement au bras avait glissé légèrement, mais le sang ne coulait plus.
« Je l’ai entendu crier il y a un quart d’heure, hurler plutôt, je me suis levée en vitesse. Vous dormiez quand je suis entrée dans la chambre, vous n’avez sans doute rien entendu. » me dit Violet.
« Non, répondis-je, j’étais moi-même plongé dans un autre cauchemar, celui qui se répète au moins deux fois par mois, que j’appelle le labyrinthe. »
Elle écoutait mais ne dit rien.
A trois, nous sortîmes Yagi du lit, pour le faire marcher vers la fenêtre qui fut grande ouverte afin qu’il put respirer et se réveiller.
Soutenu par les deux femmes, Yagi s’encadra dans l’espace de la fenêtre, face au noir du ciel et des dunes. Les nuages filaient. On entendait la mer qui poussait le vent vers la villa. « Il va prendre froid », dis-je. La chemise du pyjama était déboutonnée. « Respire profondément » dit la mère. « Détendez-vous » lui dit Violet.
J’ajoutai : « Il faut l’entourer d’une couverture. »
Affreuse journée inoubliable, anxiété extrême, peur, mystère de l’attaque. Le silence de Yagi n’aidait pas à retrouver la paix. Si seulement son père était là, Yagi aurait expliqué ce qui était arrivé. La terreur le rendait muet.
Je vis que ses yeux s’ouvraient. Très pâle, il me regarda, me sourit. « Tu es encore là ? Tu n’oublieras pas cette journée de vacances à la mer. La mer ne te porte pas chance décidément, mon pauvre ami. »
Il avait raison. La mer ne me réussissait pas. La mort y était menaçante pour moi.
L’Ambassadrice rassurée mena son fils à petits pas vers le lit, le fit asseoir.
Avant qu’il rentre sous le drap et la couverture, Violet lui fit boire un thé chaud, en tournant une petite cuillère d’argent dans le liquide pour le refroidir. »
Il dit « Je vous remercie, je me sens mieux, mais le bras me fait mal, vraiment mal. »
Je lui touchai légèrement le front comme le faisait ma mère quand elle pensait que j’étais fiévreux. Le front était brûlant. « Il a de la fièvre », dis-je.
Aussitôt, Violet Westwood retourna dans la salle de bains, et revint avec un comprimé de Dafalgan dans un verre d’eau. « Cela ne lui fera pas de mal, il va transpirer », dit-elle.
Je pensais qu’il serait utile d’avertir la clinique, de l’y ramener. Mais l’Ambassadrice et son amie n’y songeaient pas. Je me disais pourvu que cette blessure ne s’infecte pas.
Yagi se recoucha, allongea les jambes sous la couverture, et tournant la tête vers le mur, nous fit comprendre qu’il fallait regagner nos lits. Il était trois heures du matin.
Avant d’éteindre la lampe de chevet, je m’approchai de lui, et me penchant vers son oreille, je lui dis : « Ne puis-je pas t’aider si tu as si mal ? Veux-tu voir un médecin ? Qu’on te ramène à la clinique ? ».
« Non, laisse-moi tranquille, le Dafalgan fera son effet anti-fièvre, anti-douleurs, je te remercie pour ton aide, je suis désolé de t’avoir gâché cette journée. Dors maintenant. On verra bien dans quelques heures si je me sens mieux, ou non. »
Et le lendemain, à 9 heures, petit-déjeuner servi par Violet Westwood qui avait donné leur jour de congé à son personnel domestique : thé, toasts et confiture d’orange. Yagi s’était levé à sept heures. Je ne l’avais pas entendu prendre son bain, il n’avait pas demandé de l’aide vu son bras blessé, et maintenant, tous à table, l’entourant, on devait convenir que son visage avait repris des couleurs et qu’un petit sourire éclairait la beauté de ses traits. « Yagi est en pleine forme » assura sa mère. Nous ne voulions pas la détromper. On ferait le point à l’Ambassade. Vite rentré, vite soigné, vite guéri. La rentrée des classes à Saint Michel devenait imminente. Yagi pourra-t-il assister aux premières journées de cours ? A moins que je prenne toutes les notes de cours et que je les lui confie ensuite, vu que je logerai dorénavant à l’Ambassade : nourri, logé, blanchi, et ami du fils de l’Ambassadeur et de son épouse.
L’Ambassadrice, après mille mercis accompagnés de mille excuses adressés à son amie pour le dérangement et le logement nocturne, sans oublier les embrassades, nous embarqua dans la Rolls. Yagi était assis à l’arrière dans un profond siège de cuir rouge, moi à ses côtés, regardant chacun par la vitre des portières, les villas voisines, les rues aux magasins de luxe, la campagne plate et verte, et enfin l’autoroute jusqu’à Bruxelles, sans que l’Ambassadrice ne dise un seul mot, concentrée dans la conduite de la limousine, sauf de temps en temps : « Darling, tout va ? ». Rien de plus, rien de moins.
Quand nous arrivâmes à Bruxelles dans le quartier des belles ambassades avenue de Tervueren, j’entendis la mère dire clairement à son fils : « Il faudra parler à ton père, tu lui diras tout. Tu sais qu’il n’aime pas les complications. Je compte sur toi. »
Et la Rolls s’arrêta devant le perron où du personnel en sari blanc nous attendait pour aider Yagi à ouvrir la lourde portière, à l’extirper des coussins. Les visages étaient souriants, avec des voix comme des cris d’oiseaux pour souhaiter la bienvenue à la mère, à son fils et à l’ami du fils, et remercier le ciel d’avoir bien voulu sauver leur jeune maître, victime du démon rencontré dans un estaminet perché dans les dunes.
°°°°°°°°°°°
(A suivre)
Henri de Meeûs
jeu.
31
déc.
2020
Cela fera dix mois que le virus Corona, dit aussi Covid-19, a contaminé la Terre. Aucun endroit n’est préservé. 16.000 morts depuis mars 2020 rien que pour notre petit pays, champion des contaminés par cent mille habitants.
Le chiffre des morts augmente chaque jour dans le monde entier, et l’Europe annonce une troisième vague après la Noël.
Les efforts de discipline populaire exigés en Novembre, les fermetures de magasins non essentiels, celles de tous les restaurants, bars et cafés, des salles de sport, des théâtres et cinémas, des espaces culturels, ont fait baisser durant deux ou trois semaines les courbes graphiques, achevant de ruiner beaucoup de commerçants, d’indépendants, d’artistes.
Les coiffeurs qui gagnent déjà difficilement leur vie, sont interdits d’activité en permanence.
Aussitôt que les autorités dé-confinent pour donner un peu d’oxygène à l’économie, une hausse des contaminations suit, de plus en plus rapide, qui oblige à reconfiner de toute urgence. On resserre toujours plus d’autres boulons, on alarme les citoyens sur l’état des hôpitaux qui sont à nouveau surchargés, avec un personnel toujours plus épuisé. Beaucoup d’opérations chirurgicales sont reportées, faute de lits disponibles tous occupés par les Covid-19 ; les malades classiques retardent leurs demandes de diagnostic, on attend le vaccin qui nous sauvera, qui va venir, qui viendra.
Après les nombreux ratés de l’épisode masques, de l’épisode respirateurs, de l’épisode testing, on espère que ces vaccins créés en à peine une année nous sauveront. Ils nous sont présentés dans des caissons hermétiques soumis à une température nécessaire de – 80°.
Les politiques belges exigent que les patients aient l’accord préalable d’un médecin avant de recevoir le vaccin.
Pour le premier vaccin Pfizer, il faudra deux inoculations séparées l’une de l’autre de 20 jours. On espère qu’il y aura encore assez de vaccins pour la deuxième prise et que cette fois l’organisation sera efficace.
On raconte que 40% de la population est méfiante. « Passez d’abord, après vous, je vous en prie, je veux voir si cela fonctionne. »
Ce sont les vieillards des maisons de repos qui seront les premiers servis, car le vaccin ne sera pas obligatoire. Et s’ils refusent ? S’ils meurent du vaccin, ce seront des dégâts collatéraux.
On dit : « Chaque génération a connu une guerre. La nôtre c’est contre l’armée invisible des virus, moins cruelle que la bataille de Verdun (février à décembre 1916) ou Omaha Beach en Normandie (6 juin 1944) ». Exact. Pour ceux qui y réchappent. Mais la mort reste la mort quelle que soit la forme de l’attaque.
Le virus accentue les éloignements, rapetisse les contacts aux communications téléphoniques, enlaidit les rares dialogues « présentiels » avec les masques de zombies qu’on voit partout, même à la télévision, rendant la diction des journalistes et autres animateurs, peu audible, assourdie, déformée.
Il faut être reconnaissant à ceux qui n’oublient pas les vieillards, qui font leurs courses, qui leur téléphonent sans vouloir tâter leur pouls.
Beaucoup de magasins ont compris que pour survivre, il doivent avoir un service livraison apportant à domicile repas, livres, vêtements, etc. commandés par mails ou par téléphone, et payés très vite aussi.
Un jeune ménage : le mari est traiteur, cuisine dès 3 heures du matin, et son épouse vient livrer en auto avec une petite remorque, chaque jour, à la clientèle entre 10 heures et midi les commandes cuisinées par l’époux. Un potage, un plat, un dessert. C’est bon. C’est le menu du jour, identique pour chacun. Et il faut faire moins d’achats dans les magasins. Et c’est pas trop cher.
Y a-t-il de la gentillesse entre tous ces humains masqués ? A les voir s’écarter vivement des passants qui les frôlent de trop près, j’en doute. C’est du chacun pour soi et personne n’aime personne. Sauf dans les cliniques et hôpitaux où des hommes et des femmes s’épuisent à garder en vie les victimes du Covid.
Une troisième vague ? Et pourquoi pas dans x temps, une quinzième vague plus meurtrière, si le vaccin rate la cible, ou protège insuffisamment, ou si faute d’être obligatoire, il ne stoppe pas les contaminations.
Le spectacle des écoles à moitié ouvertes, puis fermées, puis réouvertes, est affligeant, tant pour les élèves de tout âge, privés des bases les plus essentielles de leurs études, que pour les parents incapables d’intervenir, rongés par leurs soucis, et pour le corps professoral et leur direction, soumis aux ordres des ministères et à des stop and go perpétuels, courageux et dépressifs, démissionnaires ou malades chroniques.
On découvre maintenant que les petits enfants peuvent être tout aussi contaminants que les adolescents et les adultes. Ce virus est complexe, disent les virologues, infectiologues, et autres épidémiologistes, qui n’ont pas réponse à tout.
Le clergé catholique se soumet aux prescriptions sanitaires : 15 personnes pas plus à la messe, même si l’église est immense. Les fidèles prendront l’habitude de ne plus s’y rendre. Il y a déjà si peu de monde en temps normal. Les laïcs anti-religieux remportent une victoire facile avec ce virus, les jeunes générations étant de plus en plus indifférentes à l’égard de l’Eglise, de sa morale, de sa discipline. Ce sont les personnes âgées qui ne reviendront plus. Travail réussi du démon.
°°°
Voici les mesures relatives au culte : Depuis le 2 novembre, plus aucune cérémonie religieuse ne peut avoir lieu à travers tout le pays, à l'exception des funérailles, avec maximum 15 personnes, et de l'enregistrement et la diffusion d'une messe par Internet, avec la seule présence des personnes nécessaires d'un point de vue technique.
Pour les mariages, seuls les conjoints, leurs enfants jusqu’à l’âge de 12 ans accomplis, leurs témoins et l’officier de l’état civil ou le ministre du culte peuvent assister à la cérémonie. Un maximum de 15 personnes, les enfants jusqu’à l’âge de 12 ans accomplis non-compris, peut assister aux enterrements et aux crémations, sans possibilité d’exposition du corps.
Les lieux de culte restent ouverts, avec des groupements de maximum 4 personnes avec port du masque. Aucun service religieux n’est permis.
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Grande panique le 18 décembre 2020 : un virus mutant du Corona a envahi à toute vitesse le sud-est de l’Angleterre et la ville de Londres. Il serait soixante fois plus contagieux que le covid-19 classique. Du coup, les frontières avec l’Angleterre sont fermées par la France, la Belgique, la Hollande, le Danemark, l’Allemagne. Des milliers de Français, qui souhaitaient fêter la Noël en France, sont immobilisés en Angleterre. On ajoute du drame au drame, plaisir médiatique. Ils disent : c’est plus contagieux, mais ce mutant serait moins dangereux, on se rassure comme on peut mais on ne se fie à personne. On vient de le signaler en France, à Tours. Il court, il court le furet du Bois-Joli ….
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Qui a vu l’horrible crèche installée sur la Place St Pierre à Rome ? Le haut clergé vaticanesque a perdu la tête, en tolérant ce blasphème « artistique » qui se moque de la naissance du Christ.
Selon la presse : Une crèche de Noël et son sapin haut de 28 mètres ont été inaugurés vendredi 11 décembre à Rome sur la place Saint-Pierre. Une crèche bien trop excentrique, s'indignent certains fidèles. L’installation de "santons cylindriques" a provoqué la colère de certains internautes sur les réseaux sociaux. Ils voient dans ce projet inspiré de l’art contemporain une véritable "honte". D’autres espèrent même qu'il s'agisse d'un "canular". Qui proteste ? Personne … et silence du Pape.
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Lettre d’un ami ermite reçue pour la Noël de 2020 :
Cher ami,
Une chose importante, je suis persuadé que Dieu n’attend pas de l’homme qu’il corresponde à une religion, quelle qu’elle soit. Une religion est une manière de correspondre à une croyance collective établie au moyen d’un cahier de charges. Jésus est venu démontrer que l’homme ne peut correspondre à un cahier de charges, que chacun de ses enfant a une nature unique, individuelle, mystérieuse et elle ne peut correspondre à des règles préétablies. La religion qui est, au départ, une institution servant de base de référence pour établir les règles de civisme d’une société, n’est pas du tout ce que Dieu attend. Cela, les hommes l’ont déjà bien adopté.
Au contraire, Jésus est venu s’opposer au fanatisme du règlement. En cela, il s’oppose à l’uniformisation de l’être humain, qui oppresse sa nature individuelle. Jésus démonte le pharisianisme et tout autre obsession de l’ordre sur base de règles uniformisantes. Il en appelle à un regard neuf comme celui d’un enfant qui ignore les lois et qui découvre chaque situation comme nouvelle, comme un enfant qui découvre le monde.
Le regard religieux est un regard qui exige une uniformisation du groupe, Jésus ne veut plus de cette attitude téléphonée, il ne veut pas de fonctionnaires rigides. Il vient demander au gens d’oublier ce qu’on leur a appris pour laisser toute la place à la spontanéité du regard de l’enfant qui découvre le monde au fur et à mesure. C’est la nouveauté de toute situation qui prime sur toute règle préétablie.
Il vient accomplir la finalité de toute l’histoire humaine : être capable de regarder avec le regard neuf de l’amour. De plus, Jésus ne se fâche que dans la maison de son Père, là où règne l’institution religieuse avec des hypocrites, des bandits, une engeance de vipères, etc. Il ne se met en colère nulle part ailleurs que dans le monde dit “religieux”. C’est aussi par les institutions religieuses qu’il est condamné à mort. Par contre, il pose un regard tendre sur les gens qui ne sont pas téléguidés par des règlements. Il regarde chaque personne comme une personnalité unique qui ne peut, en aucun cas, correspondre à un cahier d’uniformisation. Il considère les religieux comme des gens qui ne peuvent être sincères, vu leur choix de vie. Dès lors, je ne vois vraiment pas comment on peut encore, de nos jours, parler de religion avec le Christ. Lui qui a osé pointer du doigt toute l’institution religieuse, au prix de terribles souffrances et de sa vie, on ose encore dire qu’il est venu pour établir une religion. C’est un scandale et de
la récupération par escamotage !
Il n’est pas venu refaire ce qui existe déjà et il ne reconnaît pas les religieux de son temps comme ses véritables disciples, mais bien comme ses véritables ennemis ! Devrait-il changer d’attitude aujourd’hui. Vous connaissez la réponse.
Le Dieu de Jésus n’attend pas du tout que ses disciples entrent en religion, il est bien clair sur le sujet, il ne veut plus d’attitude préformée, appuyée sur un règlement, il attend tout autre chose : la foi intime, spontanée, non-structurée, improvisée dans la confiance, c’est tout.
Le mot religion est accolé à Dieu par les médias, parce que la société n’accepte que ce qu’elle reconnaît. En parlant de religion dès qu’on parle de Dieu, on récupère la foi pour l’intégrer aux lois de la société. Jésus est parfaitement non-instituable. Dieu est parfaitement non-instituable.
L’amalgame de Jésus dans une institution, une religion, résout (neutralise, affadit) la nuance dangereuse de la marginalité de Jésus.
En récupérant les disciples de la foi en Jésus et en les regroupant dans une religion, on les met au pas de la société, et le tour est joué! Et dès qu’on parle de Dieu, il n’y a plus qu’à s’adresser à ses représentants officiels reconnus par la société des hommes.
On se fiche de qui ? On met Dieu dans le bac religions, on pose une étiquette par religion, et le tour est joué, rien ne va plus. Dieu est classé, contenu, Lui l’Infini.
Dieu = les différentes religions comme dans un magasin où on peut choisir ce qui est proposé. Dieu, c’est dans les religions, là-bas, deuxième bac à gauche ! Et quand on parle de Dieu, on convoque les différents représentants des différentes religions !
C’est téléphoné, emballé, étiqueté, et cela convient à l’ensemble des intellectuels, des spécialistes, qui adorent correspondre à ce type de classement bien clair et établi. On se fiche de qui ? Pauvre Jésus qui, justement, ne veut plus de religion, mais vient mettre en valeur la foi spontanée et jamais forcée. Une foi intime, individuelle, qui met en valeur les particularités spécifiques de chaque être humain comme un aspect très précieux pour celui qui les a créés. La foi d’un enfant plutôt que la religion des adultes.
Ne pas écraser les gens en les uniformisant est le message de Jésus. C’est bien évidemment, un message qui devait être, au plus vite, récupéré et dissous par l’amalgame Dieu = religion !
Bien joué, le Christ a été placé dans une boîte avec, sur elle, l’étiquette: religion. Cette entourloupe permet, entre autres, de comparer la “religion” du Christ (qui n’en veut pas!) et les autres religions, comme on compare Citroën avec Peugeot, comme on compare tout dans un monde où le “moutonisme” fait foi.
La société ne veut pas de gens qui redeviennent comme des enfants au comportement imprévisible, il faut se comporter en adulte et le montrer, il n’y a qu’a choisir parmi ce que les institutions proposent, et rester dans ce cadre. On a bien résolu ce problème depuis longtemps, “Dieu = religion et ses représentants”, et “Jésus = une religion parmi les autres ! » Merci aux camoufleurs, aux escamoteurs, pour cette très adroite entourloupe que personne ne dénonce jamais, tant les penseurs, les nombreux intellectuels, spécialistes, théologiens, exégètes ont succombé à l’uniformisation de leur propre pensée. A croire que cette corruption du langage et de la pensée, finalement, arrange bien les “affaires” de chacun d’eux, c’est tellement plus facile comme cela ! Car ce qui échappe à leur classement et à leurs lois, fait peur et dérange. Ils ont même corrompu la manière de penser et de parler de Dieu dans le monde entier ! Ils ont UNIFORMISÉ la manière de parler de Dieu. Mais Dieu ne se laissera pas mettre en boîte !
Bien à toi,
A.
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PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnet juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020 ; 6ème partie : Carnets Août 2020 ; 7ème partie : Carnets septembre 2020 ; 8ème partie : Carnets octobre 2020 ; 9ème partie : Carnets novembre 2020.)
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A vingt heures, Yagi n’était pas encore rentré, et l’Ambassadrice malgré trois appels téléphoniques à la clinique du Zoute, ne recevait aucune information, sauf, « Patientez Madame, le médecin est très occupé, il vous appellera. »
Violet Westwood avait décidé que nous logerions chez elle car Yagi sortirait de l’institut médical peut-être cette nuit.
L’Ambassadrice dit qu’elle ne supportait plus d’attendre, qu’elle verrait le médecin, ou toute personne au courant de l’état de santé de son fils. Elle était fâchée d’être traitée avec désinvolture, et son émotion grandissait avec le silence qui se prolongeait.
L’Ambassadrice nerveuse, crispait ses doigts sur un mouchoir rose. Elle avait rempli un verre d’eau gazeuse et buvait fréquemment, se levant, s’asseyant, se relevant du canapé, ou marchant sur les tapis du salon, pour finalement se rasseoir en soupirant. Elle avait téléphoné quelques minutes à l’Ambassade de l’Inde, expliqué la situation à son mari qui lui conseillait de loger la nuit chez Violet.
Elle alluma les phares de la Rolls dont elle claqua la portière, et démarra. Elle avait refusé que je l’accompagne. « Non, Daniel, vous avez été choqué, cela suffit, attendez le retour de mon fils, j’espère que je pourrai le récupérer. N’hésitez pas à vous mettre au lit comme le propose Violet, et reposez-vous. »
Celle-ci me conduisit à une chambre au premier étage. Une servante ordonnait le large lit recouvert de couvertures jaunes et d’un drap blanc éclatant. « Vous avez à côté le cabinet de toilettes pour vous rafraîchir » dit Violet.. Elle sortit d’une armoire un pyjama bleu à lignes rouges. « C’est celui que je prête à mon neveu quand il passe quelques jours au Zoute. Il est amateur de golf et réussit des championnats. » Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à pousser sur le bouton de la table de nuit. Ma bonne Léa ne quitte pas la maison cette nuit vu toutes les emmerditudes qui nous tombent dessus. Je vous avoue que je suis dépassée, et je vous assure de toute mon amitié après ce que vous avez vécu cet après-midi avec Yagi couvert de sang. Cette attaque est ahurissante. Heureusement que vous avez échappé à temps. »
Et là-dessus, elle quitta la pièce. Je me fis couler un bain . Rien de tel pour me détendre.
Je me réveillai en sursaut, on frappait fort à la porte, il était dix heures sur le cadran du réveil phosphorescent, la nuit était sombre, je tâtai le cliquet de la lampe de chevet. Le temps de crier qui est là, c’est Violet qui entrait, criant Yagi est revenu, il est en bas avec sa mère, descendez vite, ils vous attendent. Elle me tendit un long peignoir et je la suivis, descendant un escalier de bois clair avec aux murs des tableaux de paysages écossais.
L’Ambassadrice s’était versé un whisky, et debout, regardait son fils, allongé sur le grand canapé du salon, Yagi son chéri, revêtu d’un polo bien propre et d’un pantalon de toile, qui remplaçaient les vêtements souillés de l’après-midi, mais hélas trois fois hélas pour son cœur de mère, son Yagi unique très aimé, avait le bras « en écharpe » collé au torse et emballé d’un épais pansement.
« Il a eu l’épaule déchirée par un couteau ou un poignard », dit la mère. « L’os ne fut pas atteint. Mais il a beaucoup saigné. Un chirurgien du Zoute a désinfecté et recousu la plaie. Il ne peut pas bouger le bras. Son pansement sera enlevé à Bruxelles, et on verra s’il faut encore des soins. C’est très malheureux pour sa rentrée des classes dans deux jours au Collège Saint Michel. Tout ira bien, j’espère, n’est-ce pas mon chéri ? »
Yagi gardait les yeux fermés, son visage était pâle, je crus qu’il allait pleurer. Je m’approchai de lui, et d’un geste rapide, sans réfléchir, je lui posai un baiser sur la joue. Je dis : « Je suis content que tu sois revenu. J’ai eu très peur quand tu es sorti couvert de sang de cet estaminet. » Il sourit. Comme le soleil chasse les lourds nuages. Eclair de vie dans la nuit.
« J’ai apprécié la vitesse de ta course pour me suivre et échapper à cette horreur. Merci Daniel, tu m’as aidé, c’est certain ».
Ce fut le tour de l’Ambassadrice et de Violet de me serrer contre elles.
Tout à coup, les pelouses de la villa Westwood s’éclairèrent des phares d’une voiture de police, une Volvo blanche. Des portières claquent. Deux agents débarquent et sans sonner entrent dans le hall où l’Ambassadrice venait à leur rencontre.
– Avez-vous des nouvelles ? dit-elle.
– Oui mais pas celles que nous espérions. On ignore par qui votre fils fut agressé. Dans le café, le personnel prétend qu’il n’y a eu aucune bagarre, que votre fils est sorti brusquement en criant. La jeune serveuse a déclaré qu’elle l’avait à peine observé après qu’il eût payé les consommations. Il s’est rendu ensuite au lavatory, pour en sortir comme le diable d’une boîte, son polo couvert de sang, et fuir l’établissement. Le personnel certifie qu’il n’y avait personne dans les toilettes. Ils l’ont vu déguerpir avec son ami tous les deux à vélo, sans demander de secours, pour regagner votre villa.
– Celle de Miss Westwood, précisa l’Ambassadrice.
– Je suis obligé de prendre la déposition de votre fils. Il peut rester allongé sur la divan. Je vous demande seulement de quitter le salon.
Nous nous exécutâmes. Mon ami avait fermé les yeux. Qu’allait raconter Yagi ? Je n’étais pas dans l’estaminet lors de l’attaque. Ces Hollandais disaient-ils la vérité ? Protégeaient-ils quelqu’un ? Ce n’est pas Yagi qui s’était tailladé l’épaule. Sa mère ne disait rien mais semblait douter de la version recueillie par la police.
– Curieuse histoire, Daniel, ne trouvez-vous pas. Yagi sur le chemin du retour ne vous a donc rien dit pour expliquer ce qui était arrivé ? dit Violet.
– Non, il était terrifié, et nous avons pédalé le plus vite possible pour qu’il puisse être soigné. Il a crié à plusieurs reprises : « C’est horrible, horrible ».
– Attendons sa déclaration à la police, ajouta l’Ambassadrice. Mon fils n’est pas un menteur. Si vous n’aviez pas placé le garrot, chère Violet, il serait peut-être mort. Il a perdu beaucoup de sang, selon l’urgentiste. Mais les médecins n’ont pas donné plus de détails.
Un quart d’heure passa. Nous ne disions presque rien, attendant le retour des policiers afin de savoir enfin ce que dirait Yagi.
Et quand ils ouvrirent la porte de la salle à manger, nous vîmes que Yagi n’avait pas quitté le canapé, toujours allongé de tout son long. Les policiers debout nous regardèrent en silence, prenant un peu de temps pour nous observer, puis le plus âgé, un moustachu à chemise bleue, cravaté, et les cheveux coupés en brosse, nous dit : « C’est toujours aussi mystérieux. Votre fils ne nous a dit que quelques mots. Nous avons pensé qu’il allait s’évanouir. Il est encore sous le choc. C’est un fragile, votre fils, madame. Il nous a dit une seule phrase : « J’ai été attaqué dans les sanitaires de cet estaminet par un monstre armé d’une longue griffe ou d’un poignard. Je me suis débattu et j’ai fui ». Votre fils n’a pas voulu parler davantage. Il frissonne encore. Nous allons le laisser tranquille. Il faut qu’il se repose. Nous enquêterons demain dans ce café hollandais. Il y a peut-être des traces de sang, si elles n’ont pas été effacées. Au revoir, Mesdames, au revoir jeune homme, soyez prudent. »
Et la Volvo repartit dans la nuit silencieusement.
Je regardais le ciel d’un bleu noir qui se répandait au-dessus de la mer. Les mouettes avaient disparu. Une pleine lune éclairait les dunes. Un peu de vent frais glissait sur la terrasse. J’entendais le bruit des vagues. Que s’était-l passé ?
– Les deux garçons dormiront dans la même chambre, annonça Violet, afin que Yagi puisse avoir de l’aide s’il se sent mal. Daniel viendra nous avertir si nécessaire, n’est-ce pas, cher Daniel ? Ma chambre est en face de la vôtre.
Nous installâmes Yagi dans l’autre lit de ma chambre. Il fut revêtu d’un autre pyjama du neveu de Violet. On lui servit de l’eau de Spa reine pour rafraîchir sa bouche sèche. Il était décidé de ne plus parler. Nous n’insistâmes pas.
Je me couchai dans le lit jumeau. L’Ambassadrice éteignit les lampes. J’entendis bientôt que mon ami dormait et je ne tarderai pas à l’imiter tandis que, dans le corridor à l’étage où nous dormions, la lumière était encore allumée. J’entendais un vague murmure de la conversation des deux femmes qui descendaient lentement l’escalier vers le salon. Pauvres amies ! Je les plaignais. Je me plaignais aussi, ne comprenant rien de ce qu’il s’était passé.
(à suivre)
Henri de Meeûs
mar.
01
déc.
2020
PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnet juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020 ; 6ème partie : Carnets Août 2020 ; 7ème partie : Carnets septembre 2020 ; 8ème partie : Carnets octobre 2020.)
(suite)
°°°
Yagi avait décidé de découvrir les paysages en bordure de la Hollande dont la frontière était proche. On pédalait ferme, avec le vent de face. A gauche et à droite de la piste cyclable, des remblais de sable où poussaient des chardons. Le chemin réservé aux vélos était couvert d’un béton gris, étroit, qui rendait difficile le croisement de cyclistes arrivant dans l’autre sens. Yagi menait. Je l’entendais chanter mais sans le comprendre.
Nos vélos empruntés à Miss Westwood étaient anciens, démodés, selle haute, guidon large, de couleur noire, avec des pneus épais bien gonflés. Je n’imaginais pas notre amie se promener souvent à vélo, et moins encore avec son amie l’Ambassadrice habituée aux limousines.
Mon vélo avait un compteur de vitesse qui marquait 20 km à l’heure sur terrain plat.
Je suivais facilement Yagi. On ne voyait personne. Des dunes, rien que des dunes, et parfois, sur un promontoire de planches pour la pause pipi-sandwich des touristes, avec cabines w-c, tables et bancs de bois, et les papiers gras qui débordent des hautes poubelles, on voyait la mer si belle, échevelée, d’une pureté grise, avec ses vagues crème fraîche roulant les unes après les autres, folâtres, coquines.
De loin la mer ne me faisait pas peur. Mais de l’approcher, je n’étais pas prêt.
L’expérience de ma quasi noyade à Zandvoort était trop récente ; je ne l’avais jamais racontée à Yagi.
De loin, on voyait un village aux maisons rouges autour d’ une église blanche. « C’est la Hollande », cria Yagi. « On va boire un café. »
J’étais content de m’arrêter après une demi-heure de pédalage. Nous rangeâmes les deux vélos à côté de la terrasse d’un café, et nous nous assîmes à une table de fer. Pas d’autres clients.
Une jeune fille blonde aux cheveux mi-longs apparut pour la commande que j’exprimai dans mon meilleur néerlandais. « Een koffie en een Cola, alstublieft ».
« Il n’y a personne ici » dit Yagi, « et nous sommes en pleines vacances. »
La plage vue de la digue était déserte aussi.
– Je suis content d’être avec toi , dis-je. Il était temps de nous revoir.
– Moi aussi, je suis content. Rien de tel que de faire un peu d’exercice.
– Tu m’as beaucoup manqué durant ces vacances après la mort de ma mère.
– Je suis désolé, mais revenir des Indes en Belgique sans le feu vert de mon grand-père était impossible.
Je le vois si peu.
Soudain, il se leva, se dirigea dans l’estaminet. « Attends-moi un instant », dit-il.
J’étendis bras et jambes pour assouplir les muscles. Quel calme ! De grands oiseaux blancs passent haut dans le ciel, pour un voyage surplombant la mer. Vont-ils en Angleterre ? me dis-je. Ce ne sont pas les canards qui filent en formation de triangle, non, ces oiseaux-ci volent plus haut, j’entends leurs cris, ils me saluent sans doute.
Mais je n’eus pas le temps d’admirer le ciel, tant la sortie hurlante de Yagi, hors de la salle du café, courbé, se tenant le bras droit ensanglanté, me stupéfia.
Je me précipitai. «Fuyons, dit Yagi, une chose que j’ai vue, m’a attaqué, je crois qu’il y a des morts dans la salle. » Il enfourcha son vélo et cria « Viens vite, dépêche-toi, ne reste pas ici, c’est horrible. »
Sur son vélo, debout sur les pédales, il avait pris 20 mètres tandis que je démarrais le cœur bouleversé sans rien comprendre. Le sang coulait de son biceps sur son polo.
Arrivant à sa hauteur, je vis sa pâleur, son visage cerné. « Ne veux-tu pas t’arrêter, dis-je, pour examiner ta blessure ? »
– Non répondit-il, d’abord rentrer chez Miss Westwood. On demandera un médecin. Courage. Ne traîne pas !
– Tu crois que tu auras assez de forces ?
Je parlais d’une petite voix que je ne reconnaissais pas.
Il roulait très vite, je l’entendais geindre, le sang descendait sur son pantalon, s’élargissant en tache rosée sur les cuisses.
Le vent était tombé, le retour à toute allure nous prit quinze minutes et nous débouchâmes dans le garage de Miss Westwood, jetant nos vélos à terre. Courant à l’intérieur, je criais « Yagi est blessé, il a été attaqué, au secours, un médecin vite ! ».
Les deux amies qui n’avaient pas quitté les canapés du salon et qui buvaient tranquillement un café, se levèrent d’un bond. Je revins soutenant mon ami.
Miss Westwood alerta SOS Urgences tandis que l’Ambassadrice allongeait son fils sur un des canapés, entourant le bras blessé d’un linge qui se teinta vite de rouge.
En attendant les secours, Miss Westwood décida d’appliquer un garrot au-dessus du coude pour arrêter le sang,
Dans les cinq minutes, une ambulance arriva sous la véranda, tous feux et sirènes allumés. Deux hommes en blanc entrèrent dans la villa avec un brancard, vérifièrent le lien noué par Miss Westwood entre l’épaule et le coude, le sang avait cessé de couler. Ils embarquèrent Yagi vers la clinique du Zoute non loin de la villa. « Avez-vous prévenu la police ? » furent les derniers mots des infirmiers, tandis que Yagi muet semblait terrorisé.
J’avais eu le temps de lui saisir la main quand le brancard fut déposé dans l’ambulance.
L’Ambassadrice n’avait pas perdu son calme. Elle téléphona à la police, me demandant d’être présent pour une déposition. Elle avait vaguement compris que Yagi avait subi une agression dans l’estaminet hollandais, qu’il y avait des morts. Mais l’essentiel pour elle était que son chéri ait pu s’échapper, avait repris son vélo malgré sa blessure, qu’elle l’avait récupéré, et que j’étais indemne.
– Il n’a pas décrit qui l’avait attaqué, une seule personne ou plusieurs ?
– Madame, j’ignore comment cela s’est passé. J’étais assis sur la terrasse quand il a voulu entrer dans le café, pour payer ou pour aller aux toilettes. Il m’a dit avoir vu une chose horrible et peut-être des gens assassinés. Il n’a rien voulu dire de plus. Il a mis toute son énergie dans le retour à vélo, nous étions seuls sur la piste cyclable, nous n’avons vu personne ni à l’aller ni au retour. Sauf la serveuse dans le café qui avait pris nos commandes. »
J’avais envie de pleurer, je frissonnais.
L’Ambassadrice m’attira vers elle : « Vous avez froid, Daniel, prenez ce châle bien chaud, étendez-vous sur le canapé, la police va venir. »
Les policiers du Zoute s’étaient installés dans le salon, recevaient des ordres sur leur talkie-walkie, informaient les collègues belges et néerlandais en poste sur la frontière afin qu’ils se hâtent de sécuriser les lieux de l’agression. Ils leur recommandaient la prudence. « Soyez armés » conseillaient-ils. Ils téléphonèrent ensuite au Parquet de Gand pour signaler l’affaire au magistrat de garde.
Violet Westwood une fois les policiers remontés dans leur Volvo blanche à ruban bleu central, vint s’asseoir au bout du canapé où, entouré du châle et d’une couverture écossaise, je réprimais difficilement un tremblement nerveux et des frissons grimpant dans le dos jusqu’au sommet du crâne.
Le domestique arriva avec une théière fumante et me versa une tasse bien remplie, Il dit : « Vous n’avez pas de chance pour vos vacances, Monsieur Daniel, mais vous avez sauvé votre vie. Monsieur Yagi est blessé, j’espère qu’il sera bien soigné à la clinique et qu’il pourra rentrer dès ce soir. Le monde est devenu dangereux même ici.La vie à la mer n’est pas toujours de tout repos. On n’est plus protégé nulle part. Des gens sans instruction envahissent les plages.»
Il se tut et repartit dans la cuisine où je l’entendais remuer des assiettes.
J’avalai trois gorgées de thé, croquai un biscuit au chocolat, et fermai les yeux.
J’entendis l’Ambassadrice dire à Violet : « C’est une affreuse histoire. Pourvu que mon fils n’ait pas perdu trop de sang. Je vous remercie, ma chère Violet, d’avoir posé un garrot. »
– Oui dit Violet, le garrot peut être réalisé avec n'importe quel lien capable d'entourer le membre à partir duquel se produit une hémorragie. J’ai utilisé une ceinture et serré assez fort pour que la veine soit comprimée au point de ne plus laisser sortir le sang.
Les infirmiers semblent avoir apprécié mon travail. Yagi rentrera peut-être ce soir. Attendons jusqu’à vingt heures. S’il peut revenir avec vous et Daniel à Bruxelles, ce sera l’idéal. Je vais promener mon chien. J’ai besoin d’air. Ce fut un choc de voir Yagi, le sang sur ses vêtements, et la blessure ouverte. Pauvre garçon. Je l’aime bien. Vous avez vu sa mine ? Un fromage blanc. Viens Peter, on sort ! »
(à suivre)
Henri de Meeûs
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De Simone Weil, extraits d’Ecrits de New-York et de Londres, 1942-1943, NRF, Gallimard, Novembre 2019
« Il n’y a pas d’espérance pour le vagabond debout devant le magistrat. Si à travers ses balbutiements, sort quelque chose de déchirant, qui perce l’âme, cela ne sera pas entendu ni du magistrat ni des spectateurs. C’est un cri muet. Et les malheureux entre eux sont presque toujours aussi sourds les uns aux autres. Et chaque malheureux, sous la contrainte de l’indifférence générale, essaie par le mensonge ou l’inconscience de se rendre sourd à lui-même. » (p.231)
« La beauté est le mystère suprême d’ici-bas. C’est un éclat qui sollicite l’attention, mais ne lui fournit aucun mobile pour durer. La beauté promet toujours et ne donne jamais rien ; elle suscite une faim, mais il n’y a pas en elle de nourriture pour la partie de l’âme qui essaie ici-bas de se rassasier ; elle n’a de nourriture que pour la partie de l’âme qui regarde. Elle suscite le désir, et elle fait sentir clairement qu’il n’y a en elle rien à désirer, car on tient avant tout à ce que rien d’elle ne change.
Si on ne cherche pas d’expédients pour sortir du tourment délicieux qu’elle inflige, le désir peu à peu se transforme en amour, et il se forme un germe de la faculté d’attention gratuite et pure. » (p. 231)
« Tout ce qui procède de l’amour pur est illuminé par l’éclat de la beauté » (p. 232)
« Quelqu’un à qui on fait du mal, il pénètre vraiment du mal en lui ; non pas seulement la douleur, la souffrance, mais l’horreur même du mal. Comme les hommes ont le pouvoir de se transmettre du bien les uns aux autres, ils ont aussi le pouvoir de se transmettre du mal. On peut transmettre du mal à un être humain en le flattant, en lui fournissant du bien-être, des plaisirs ; mais le plus souvent les hommes transmettent du mal aux hommes en leur faisant du mal. » p. 233
Notice biographique sur Simone Weil
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Simone Adolphine Weil est une philosophe née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943.
Sans élaborer de système nouveau, elle souhaite faire de la philosophie une manière de vivre, non pour acquérir des connaissances, mais pour être dans la vérité. Dès 1931, elle enseigne la philosophie et s'intéresse aux courants marxistes antistaliniens. Elle est l'une des rares philosophes à avoir partagé la « condition ouvrière ». Successivement militante syndicale, proche ou sympathisante des groupes révolutionnaires trotskystes et anarchistes et des formations d'extrême-gauche, mais sans toutefois adhérer à aucun parti politique, écrivant notamment dans les revues La Révolution prolétarienne et La Critique sociale, puis engagée dans la Résistance au sein des milieux gaullistes de Londres, Simone Weil prend ouvertement position à plusieurs reprises dans ses écrits contre le nazisme, et n’a cessé de vivre dans une quête de la justice et de la charité. S'intéressant à la question du sens du travail et de la dignité des travailleurs, elle postule un régime politique qui « ne serait ni capitaliste ni socialiste ».
Née dans une famille alsacienne d'origine juive et agnostique, elle se convertit à partir de 1936 à ce qu'elle nomme l'« amour du Christ », et ne cesse d’approfondir sa quête de la spiritualité chrétienne. Bien qu'elle n'ait jamais adhéré par le baptême au catholicisme, elle se considérait, et est aujourd'hui reconnue comme une mystique chrétienne. Elle est aussi parfois vue comme une « anarchiste chrétienne ». Elle propose une lecture nouvelle de la pensée grecque ; elle commente la philosophie de Platon, en qui elle voit « le père de la mystique occidentale » ; elle traduit et interprète aussi les grands textes littéraires, philosophiques et religieux grecs, dans lesquels elle découvre des « intuitions préchrétiennes », qu’elle met en parallèle avec les écritures sacrées hindoues et avec le catharisme. Ses écrits, où la raison se mêle aux intuitions religieuses et aux éléments scientifiques et politiques, malgré leur caractère apparemment disparate, forment un tout dont le fil directeur est à chercher dans son amour impérieux de la vérité, qu'elle a définie comme le besoin de l'âme humaine le plus sacré. À bout de forces, elle meurt d’épuisement moral et physique et de tuberculose dans un sanatorium anglais le 24 août 1943.
(sources Wikipedia)
lun.
02
nov.
2020
C’est reparti pour un second tour de carrousel. Certains disaient, ce sera une vaguelette. Non, en octobre c’est un tsunami qui vient sur nous, comme sur toute l’Europe, et les hospitalisés vont bientôt remplir les cliniques et empêcher, faute de lits, les médecins et les infirmiers d’effectuer leur travail. Certains médicaux menacent, il faudra bientôt choisir entre les arrivants : les soigner ou les refuser.
Malheur aux vieux !
Chaque fois que je sors de chez moi avec mon chien pour seule compagnie, j’entends des sirènes d’ambulances. Cela ne rate pas. Qui aurait cru qu’après une vie de travail, la retraite, période bénie de repos et de récupération, se passe maintenant dans l’isolement, le masque sur le visage dès qu’on met le nez dehors, l’éloignement des autres corps dangers potentiels ; on s’écarte de vous comme je m’éloigne aussi des personnes que je croise sur les trottoirs, au cours de promenades stressantes, irrespirables sous la chaleur du masque.
Cette fois, ce sont les jeunes les plus contaminés, surtout la génération de 20 à 30 ans, sur les campus universitaires notamment, où on a beaucoup fait la fête et donné des milliers de bisous en juin et juillet pour la fin des examens et la proclamation des résultats.
Leur chance est pour la plupart de ne pas être tous encore hospitalisés.
Si lors de la première vague, ce furent les villes et villages flamands les plus contaminés, cette fois ce sont les communes francophones et wallonnes qui sont touchées, même celles qui furent épargnées durant les 6 premiers mois de l’épidémie. Je pense au Brabant wallon et à la commune de Lasne, par exemple, à 20 kilomètres de la Capitale et commune la plus riche du pays, maintenant terrifiée par le nombre inattendu de ses malades.
Comme si le virus était programmé sur l’algorithme: Je dois entrer dans tous les corps et ne pas en manquer un seul.
Nous finirons tous par y passer.
Comment douter qu’après une seconde vague plus meurtrière que la première, il n’y en aura pas une troisième. Car le virus qui n’est pas idiot, arme diabolique, attend dehors, devant les portes fermées du confinement. Il a l’éternité pour lui, il est d’une patience satanique. Après plusieurs semaines de confinement, les autorités décideront de libérer un peu la population et d’ouvrir les portes, et permettre un semblant de vie sociale. Les jeunes sont les premiers à se relâcher. Retrouver les copains, copines, se donner des bisous, et les parlottes qui n’en finissent pas dans les groupes et autres maisons communautaires.
Tous ensemble ! Tous ensemble ! est leur devise.
Le virus n’attend que cela ; il fonce sur les créatures fraîches, offertes appétissantes, tandis que dans les maisons pour vieillards, on sortira les derniers cadavres morts de triste solitude.
Ce sera, alors, la troisième vague, pire que les deux précédentes. Les créatures humaines tomberont comme des mouches, chez eux, en rue, n’arriveront plus à l’hôpital vu que le personnel médical aura disparu, faute de combattants en fuite ou décédés.
On n’entendra plus la sirène des ambulances.
Les autorités ont eu sept mois pour prévoir cette seconde vague plus terrible que prévue. Qu’ont-ils fait ? Rien. Pas de nouveaux lits supplémentaires dans les hôpitaux, les assistants infirmiers ou médecins malades, épuisés, ne furent pas remplacés. Ceux qui ont tenu le premier choc et qui réclamaient une augmentation de traitement, et un engagement de personnel supplémentaire pour suppléer aux absents, n’ont pas encore reçu de réponses concrètes. « Pensez donc, on ne décide pas cela en une nuit », répond le nouveau Ministre fédéral de la Santé. Ils ont eu 7 mois, et ils n’ont rien prévu !
Malheur à ces chefs incapables, jamais coupables, jamais responsables !
Les médias et la presse sont fautifs de n’avoir pas averti de suite qu’il fallait se préparer au rebond. Non, les médias se sont contentés de terroriser la population en citant chaque jour la litanie des chiffres toujours plus dramatiques, ceux des contaminés, des hospitalisés, des soignés aux soins intensifs et des morts.
L’incroyable impudeur des TV qui osent montrer le spectacle des pauvres corps allongés sur le ventre dans leur lit, aux soins intensifs, corps désarmés, perforés par des tuyaux reliés à des machines de la Guerre des Mondes vue par Wells. Les responsables médicaux jouent là des rôles de film d’horreur. Leur but ne serait-il pas de terroriser la population qui ne reçoit jamais la moindre parole d’espoir, sauf celle d’attendre un vaccin sauveur dont la date est sans cesse reportée, cette fois à l’été 2021.
Sauveur dites-vous ? La moitié des Belges refusent déjà le vaccin. On les a trompés depuis le début avec la pénurie inouïe des masques, avec les respirateurs inadéquats et en trop petit nombre. Que de temps avant que les commandes effectuées dans l’urgence ne soient exécutées.
Les faibles sans défense sont très souvent accusés de fautes qu’ils n’ont pas commises.
En période de pandémie et de confinement tout azimut, il reste d’exprimer l’amour par des paroles, des écrits, des actes. L’amour doit se dresser dans sa plénitude à tous les étages de la société, entre époux, amants, enfants grands et petits, amis, vieux et jeunes. Une marée d’amour pour noyer les nuages de virus que nous traversons depuis des mois.
Sauterelles innombrables et sans fatigue, fléau d’Apocalypse, fichez-nous la paix !
Les bonnes intentions n’ont plus cours dans ce temps d’épidémies où la mort nous encercle. Seuls comptent les actes d’amour. Rien d’autre.
Comment les corps peuvent-ils se rejoindre dans l’amour vu les exigences obsessionnelles de la « distanciation » et des « gestes barrières » ? On va inventer un érotisme à distance et masqué ?
On ne dit jamais assez à un être beau, garçon ou fille, qu’il est beau. D’entendre cela, le remplit d’énergie, d’assurance, d’optimisme. Mais derrière le masque, qui voit leur beauté ?
Y a-t-il une limite d’âge pour cesser de tomber amoureux ? Non, si l’amour est un cadeau du Ciel. Dieu ne s’intéresse pas à l’âge pour gâter de temps en temps sa créature.
PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnet juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020 ; 6ème partie : Carnets Août 2020 ; 7ème partie : Carnets septembre 2020.)
(suite)
Dans la Rolls conduite par l’Ambassadrice, Yagi m’avait expliqué qui était Miss Violet Westwood.
Miss Westwood connaissait depuis longtemps l’Ambassadrice car, au temps de leur jeunesse, elles avaient été élèves, plusieurs années, en Angleterre dans une pension chic du Surrey. Elles se voyaient ou s’écrivaient régulièrement. Violet avait décidé de s’installer en Belgique quand son amie lui annonça que son mari était nommé Ambassadeur de l’Inde à Bruxelles.
Violet, fille unique, toujours célibataire et sans enfant, mais à la tête d’une jolie fortune, quitta les beaux quartiers de Londres, celui des ambassades de Mayfair, et acheta au Zoute, en Belgique, une grande maison dont les terrasses avaient vue sur la mer.
Elle pouvait respirer l’air vif, se promener chaque matin sur la plage avec son caniche blanc Peter, améliorer la pratique du golf, et jouer au bridge dans un cercle de dames où elle retrouvait son amie deux fois par mois soit à Bruxelles soit à Knokke-le-Zoute. Violet, ne sachant pas conduire, utilisait les services d’un chauffeur pour ses déplacements en Belgique.
Elle connaissait bien Yagi pour l’avoir rencontré à de nombreuses reprises à l’ambassade.
Violet, par sa mère, descendait du clan écossais Colville, des vicomtes Colville of Culross, situé dans la région des Lowlands, avec pour devise Oublier ne puis !
Le père de Miss Westwood avait terminé sa carrière comme haut magistrat à la division criminelle de la Cour d’Appel d’Angleterre et du Pays de Galles.
On comprend, interrompit l’Ambassadrice, que Violet fille unique d’un père sévère, déteste le désordre, les retards, même si dans l’intimité, elle raconte à son amie des souvenirs de jeune fille rebelle et montre un esprit d’indépendance.
Connaissant mal à cette époque les clans écossais jamais étudiés au Collège St Michel, je fis semblant de m’intéresser au discours de Yagi toujours parfaitement documenté, et j’ouvris de grands yeux pour montrer mon vif intérêt.
Yagi me dit encore : « Les hommes écossais portent des jupes, des tartans aux couleurs différentes pour chaque clan, et en dessous des jupes …. ». Il ne put achever.
– N’exagère pas Yagi, et ne te moque pas de leurs traditions, dit sa mère.
°°°
L’Ambassadrice amena dans l’allée la lourde Rolls jusqu’à l’escalier qui montait vers les terrasses. Nous sortîmes de la voiture en claquant les portières.
Miss Westwood nous attendait, petite dame en tailleur aux couleurs du clan maternel, vert, rouge et noir. Ses cheveux courts étaient blonds, teints sans doute. Le visage encore jeune s’éclairait de fréquents sourires. Elle me plut de suite. Cette Miss est bien sympathique, me dis-je.
Notre hôtesse et l’Ambassadrice s’étreignirent. « Comme je suis contente de vous voir ! Quelle aventure ces garçons ont vécu ce matin avec votre chauffeur malade ! Venez, entrez, nous allons commencer par un apéritif maison. », dit Miss Westwood.
Elle embrassa Yagi qui lui baisa la main.
L’Ambassadrice me présenta : « Voici Daniel Baetens, un ami de collège de Yagi, ils sont dans la même classe et finissent leurs vacances à l’Ambassade. »
Je baisai la main de Violet en inclinant la tête comme Yagi.
Elle nous fit entrer dans la véranda de la maison, et nous invita à nous asseoir dans des fauteuils de toile rouge qui entouraient une table basse où s’éparpillaient des revues de mode.
La grande baie ouverte, le bruit des vagues, le gris et le bleu de l’horizon, le cri de quelques mouettes pressées, montraient combien cette maison où nous étions accueillis, respirait la paix.
Peter le caniche, bondissant de je ne sais où, des cuisines sans doute, vint nous saluer joyeusement et sans aboyer.
– Un déjeuner léger sera servi pour vous remettre de vos émotions. J’ai été avertie par l’Ambassade que vous viendriez vous reposer chez moi après les incidents de ce matin. J’espère que cela ne gâchera pas votre journée de vacances, dit Miss Westwood.
Se tournant vers Yagi, elle ajouta : « Vous pourrez quitter la villa quand vous le voudrez pour vous amuser. Il y a des vélos dans le garage. Mais d’abord, buvons ce Pineau des Charentes qui nous attend, dit Miss Westwood. Cela vous ravigotera avant de passer à table. Elle agita une clochette qui tinta.
Un domestique en veste blanche, cravate et pantalons noirs, apporta l’apéritif, la bouteille et les verres, sur un plateau d’argent.
– A la santé de ceux que j’aime, trinqua notre hôtesse.
Je n’avais jamais bu une liqueur plus exquise, dorée, fraîche, aux goûts de raisin.
– Je vois que vous l’appréciez, observa-t-elle en riant et fermant les yeux tandis que le divin liquide coulait dans la gorge écossaise.
Elle ajouta dans un parfait français : «Le Pineau des Charentes est toujours obtenu après un assemblage en fûts de chêne avec un 3/4 de volume de jus de raisin et 1/4 de Cognac distillé l’année précédente. Après il prend de l'âge ! C'est un mélange de moût, obtenu par pressurage du raisin, et d’eau de vie de cognac, de la même exploitation viticole et du même terroir. Mes parents en buvaient avant chaque déjeuner. Je continue la tradition.
Fermant les yeux, elle se mit à rire toute seule, et l’Ambassadrice heureuse l’imita.
A ce moment, la mère de Yagi compléta le portrait de son amie : « Ce que vous ignorez tous les deux, nous dit-elle, c’est que Miss Westwood fut à plusieurs reprises choisie par la reine pour être sa dame d’honneur lors de galas, inaugurations et fêtes officielles. »
- « Ce fut une belle époque » dit Violet à Yagi qui écoutait avec attention. « La reine, née Elisabeth Bowes-Lyon, le 4 août 1900 à Londres, était la neuvième des dix enfants et la quatrième fille de Claude Bowes-Lyon, un noble écossais, alors lord Glamis, puis 14e comte de Strathmore et Kinghorne, et de son épouse, lady Cecilia Nina Cavendish-Bentinck. Le roi Georges VI, le roi bègue, fut son époux bien-aimé. »
- Pourquoi, Miss Westwood, avez-vous accepté ce job de dame d’honneur ?, dis-je.
- Parce que on ne refuse rien à la reine, née dans une famille de la noblesse écossaise, qui eut toujours un faible pour les Ecossais et connaissait bien la famille de ma mère, les Colville, ses amis d’enfance, compagnons de promenades à cheval et de chasse à courre.
°°°
Ensuite, nous passâmes à table dans la grande salle à manger dont les fenêtres hautes et larges ouvraient sur les dunes de Knokke, sans voisins, sans constructions disgracieuses, car la côte belge très bâtie est une des plus laides du monde. Partout du béton, partout des immeubles clapiers à appartements multiples où s’entassent locataires ou propriétaires respirant l’air de la mer du Nord pour décrasser leurs poumons de citadins. La vue était belle si on regardait vers la mer et la plage. La vue était affreuse si, sur la plage, on regardait derrière soi le mur des immeubles tous plus laids les uns que les autres.
Le même domestique nous servit. Au menu : omelette aux crevettes, ni trop cuite ni trop baveuse, des feuilles de salades assaisonnées avec adresse, des frites, le tout accompagné d’une bouteille de Haut-Médoc qui avait reçu un grand prix dans l’année et que nous dégustâmes sans restrictions. Ensuite pour terminer, de la mousse au chocolat que la cuisinière invisible avait préparée pour notre gourmandise, sur les instructions de Miss Westwood qui connaissait bien l’Ambassadrice et son fils.
Le café servi et bu, Yagi se leva, demanda la permission de prendre l’air avec moi pour le temps qui restait avant de rentrer à Bruxelles.
Nous décrochâmes les deux vélos rangés dans le garage de la maison. Il était quinze heures. Beau soleil, vent léger et mouettes nombreuses qui passent devant la véranda.
Je suivis mon ami.
(A suivre)
Henri de Meeûs
jeu.
01
oct.
2020
Quand on lit l’interview de l’écrivain américain Philip Roth accordée au Journal Libération du 30 septembre 2010, à la question s’il est très pessimiste sur l’avenir des livres et de la littérature, Philip Roth répond :
"Je suis pessimiste et je suis sûr d’avoir raison. C’est une question de temps. Les gens sont face à la dictature de l’écran de la télévision, de l’ordinateur, de l’Ipad… Ces écrans sont plus importants que les livres. Même les livres numériques, je ne suis pas sûr de ce qu’il en restera dans dix ans. Les gens ont perdu la faculté de se concentrer sur un livre. Les gens qui lisent vont devenir une secte très réduite. L’écriture va continuer mais le nombre de lecteurs va diminuer. Et à un moment ou à un autre, plus personne ne va lire. Mais bon, l’avantage d’avoir 77 ans, c’est que je ne serai plus là pour le voir.
°°°
Anniversaire de la mort de Montherlant : 21 septembre 1972
Quand le 21 septembre 1972, jour d’équinoxe, à quatre heures de l’après-midi, Montherlant, assis dans son fauteuil dessiné par David, se tira une balle dans la gorge, après avoir croqué une ampoule de cyanure pour être certain de ne pas se rater, la France du XXe siècle perdait un de ses plus grands écrivains.
L’existence de cet homme avait duré 77 années. Sur son bureau, trois lettres, la première à son héritier Claude Barat, les deux autres au Commissaire de Police et au Procureur de la République pour les informer de son suicide et éviter à ses proches les tracasseries d’une enquête.
Dans la lettre à Claude Barat, son héritier, datée du même jour, il avait écrit :
“Mon cher Claude, je deviens aveugle. Je me tue. Je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi. Ta mère et toi sont mes héritiers uniques. Bien affectueusement.”
Sur ce document, l’écriture est grande et ferme malgré l’horreur de l’instant. Cependant, aux dernières lignes, il y a quelque chose de tremblé et de poignant. Le “Je’’ devient tout petit, et la finale des mots s’amoindrit. La mort est là qui va l’emporter.
“Fermez-vous, Portes éternelles”. Certains ont jugé sévèrement cet acte. Peut-être ont-ils eu tort, car un suicide appelle le silence, la pitié ou la prière. On ne se suicide pas par plaisir. Le suicidé est un être qui, confronté à un degré insupportable de douleur physique ou morale, décide d’en finir. L’Eglise l’a compris : elle accueille désormais leur cadavre et leur chante le Repos éternel. Mais la mort de Montherlant, où l’angoisse n’est pas absente, est davantage celle d’un stoïcien. Habitué à respirer à une altitude hors du commun, Montherlant a voulu que sa mort soit libre, “un acte de sa seule volonté”.
Ce stoïcien affirmait qu’il ne croyait pas en Dieu. Le général de Gaulle le décrivait “longeant indéfiniment le bord de l’océan religieux, que son génie ne quitte pas des yeux, ni de l’âme sans y pénétrer jamais” (lettre à Philippe de Saint Robert). Mais cet athée écrivait des pièces de théâtre où la religion est un des principaux ressorts : Le Maître de Santiago, Port-Royal, La Ville dont le Prince est un enfant, Le Cardinal d’Espagne.
Dans ses derniers Carnets, je note ceci, qui me semble ne pas être l’attitude d’un athée convaincu :
“On peut se suicider et avoir la foi.” (Carnets 1971).
“Cet homme qui se veut chrétien, s’est tiré un coup de revolver parce qu’ il n’était plus d’accord avec le monde qu’on nous a façonné. Il a fait un signe de croix sur le revolver, l’a baisé et allez-y.” (Carnets 1970).
“Qu’il serait tentant d’aller dans une chapelle sombre derrière le maître-autel, que ne peuplent que deux vieilles femmes et vous, que n’éclairent que vos “péchés”, bouquet de cierges brûlant à la gloire du Très-Haut, assister à une messe basse dite par un prêtre qui croit.” (Carnets 1970).
Montherlant, célèbre académicien, dont les pièces de théâtre et les romans faisaient la gloire, était un mal-aimé. La critique, surtout celle des intellectuels de gauche, le dénigrait ou s’en moquait, au cours des dix dernières années de sa vie. Elle le traitait de momie, mais à chaque livre publié, elle était obligée de reconnaître au milieu de sarcasmes, que le style et le ton restaient royaux. Elle ne lui pardonnait pas sa solitude et son mépris.
“C’est en 1927 avec “Aux Fontaines du Désir” que l’on commença à m’insulter. En somme, cela ne fait que quarante ans.” (Carnets 1967).
Cet hypersensible, trop de fois blessé, vivait solitaire dans un entresol du quai Voltaire à Paris, au bord de la Seine. Un grand écrivain, même vieillard, même au sommet des honneurs, n’est jamais à l’abri. Les envieux, les haineux et les jaloux veillent dans l’ombre, et s’ils ne l’abattent pas de son vivant, ils profanent sa tombe.
“Aussitôt que je serai mort, deux vautours, la Calomnie et la Haine, couvriront mon cadavre pour qu’il leur appartienne bien à eux seuls, et le déchiquèteront.” (Carnets 1972).
Montherlant reçut un coup terrible à 75 ans. Un pamphlétaire infâme, que Mauriac, victime aussi de ses calomnies, avait stigmatisé d’“assassin de lettres”, attaqua Montherlant de la manière la plus basse, cherchant à le ridiculiser dans sa vie privée, son œuvre, ses mœurs et son physique.
Quand on connaissait la sensibilité extrême de Montherlant, on peut parler vraiment d’assassinat. Il garda le silence. Se défendre, c’était descendre au niveau de l’insulteur. Mais le petit nombre de ses défenseurs et la faiblesse de leur défense ajoutèrent à sa détresse. Un an plus tard, parut son dernier roman Un Assassin est mon maître, description clinique et romancée de l’angoisse d’un homme intelligent, isolé et sans défense, persécuté par un chef tyrannique. Aucune haine contre celui qui le persécute, mais l’analyse d’une extrême anxiété.
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Je note ici quelques extraits pris au cœur du livre :
“Il ne trouvait pas en lui de haine, pas la moindre pour celui qui lui en montrait tant.”
“Le mal de l’âme mordait plus que jamais son organisme. Au réveil, pendant trente secondes, ses battements de cœur affolés (…) et tout cela dans une atroce odeur de bête femelle lui montant du diaphragme, et souvent il vomissait avec force pour s’en délivrer.”
“Le fait de ne pouvoir parler de son état à personne lui était pénible. Comment est-ce qu’on ne meurt pas de désespoir ? Sans intervention du cœur, du cerveau, ni de la moëlle etc. sans intervention de rien de physiologique. Foudroyé seulement par le sentiment moral du désespoir.”
Ce roman parût en 1971. Montherlant se suicida en 1972. Le titre était prophétique, Un assassin est mon maître… Montherlant se tuait, non seulement parce qu’il devenait aveugle, mais surtout parce qu’il ne supportait plus ce monde horrible de mensonges, de bassesses, de haines et de compromis. Il échappait aux temps infâmes dans lesquels, prévoyait-il, “l’espèce humaine s’enfonce”.
Henri de Meeûs
PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnet juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020 ; 6ème partie : Carnets Août 2020.)
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Après une demi-heure d’hésitation, Yagi avait téléphoné à sa mère. Elle lui avait demandé de patienter, qu’elle interrogerait son mari, et elle retéléphonerait pour nous donner leurs décisions, que nous devions attendre sur place.
Yagi tournait en rond dans la cafétaria, remuant des sachets de chips, ou feuilletant des revues flamandes dont il ne comprenait pas un mot. Il avait les sourcils froncés et ne me parlait pas. Je restais assis sur une chaise devant une petite table où je buvais un chocolat chaud que j’avais commandé et payé.
Les ambulanciers du 900 arrivèrent sirènes glapissantes et feux d’alarmes clignotants. Après quelques palpations, ils déposèrent Alisha sur un brancard tandis que des clients pensaient que ce basané gênait l’accès à la caisse.
Yagi expliqua en français aux ambulanciers qu’ils devaient garder Alisha en clinique, qu’il était un employé de l’Ambassade de l’Inde, que l’Ambassadeur donnerait ses instructions après le diagnostic médical, soit ramener Alisha à Bruxelles ou le soigner à Gand. L’ambulance bruyante quitta l’aire d’autoroute avec notre chauffeur qui n’avait pas dit un mot depuis son évanouissement dans les toilettes.
Enfin, la cheffe de rayon, une grande rousse cria Mijnheer, Mijnheer, tendant le téléphone à Yagi qui buvait un troisième café : « Dat is voor U, uw moeder ! »
Je n’entendis pas la conversation avec la personne que je supposais être sa mère. Il raccrocha après 5 minutes.
« Voici les ordres de ma mère, dit Yagi. Alisha restera au moins une nuit en clinique pour divers examens. Maman a téléphoné à l’hôpital de Gand et tout sera mis en route pour un examen complet d’Alisha. Elle m’a demandé s’il se droguait. Comment veux-tu que je le sache ? D’ici une heure, elle viendra nous chercher avec un domestique de l’Ambassade et nous conduira elle-même en Rolls au Zoute, Elle a une amie, Miss Westwood, qui lui propose de passer l’après-midi avec elle dans sa grosse villa, et nous ferons ce que nous voudrons dehors jusqu’à 19 heures. Programme retardé mais inchangé ! Waf ! »
J’étais content que la mère de Yagi ait pris les commandes. Femme intelligente et décidée. Elle aimait son fils et devait être désolée que notre journée à la mer commençait avec le malaise du chauffeur. Il suffisait d’attendre maintenant. Je repris un chocolat chaud tandis que Yagi sortait seul pour s’installer dans la Rolls dont il avait récupéré les clés de contact. Il est de mauvaise humeur, pensais-je. Je me rendais compte petit à petit que ma présence près de lui ne l’amusait pas. J’étais intimidé par lui, je n’osais pas lui dire ce que je pensais de sa froideur apparente.
Savais-je moi-même ce que je voulais de lui ? Ma mère me disait souvent que j’étais un inquiet, qu’il ne fallait pas me tracasser, ne pas chercher toujours à bien faire les choses. J’avais la mentalité du premier de classe, obnubilé par le devoir, la réussite, et je me prenais trop au sérieux. Yagi très intelligent, plus que moi, avait de l’humour, moi non.
Je devais me rendre compte que des personnes ne m’aimeraient pas, seraient jalouses de moi. Mais Yagi ne pouvait envier Daniel Baetens, l’orphelin pauvre, recueilli par l’Ambassadeur de l’Inde et sa belle épouse. C’est moi qui aurais pu être envieux de lui. Mais je n’ai pas ce défaut. Je préfère naturellement vivre dans une famille riche, comme celle de l’Ambassadeur, à condition d’être libre, respecté, aimé. A treize ans, l’inconnu fait peur, et sans argent on devient dépendant et exposé à tous les coups. Je faisais confiance. Je sentais que ma mère morte me protégeait.
Je retournai m’asseoir à l’arrière de la Rolls où Yagi occupait la place du chauffeur. Il avait fait démarrer le moteur, la voiture restait immobile, le changement de vitesse maintenu sur Neutre. Il s’amusait à accélérer le moteur par à coup, comme le compteur du tableau de bord l’indiquait, le moteur grondait, mais la limousine ne bougeait pas. Il arrêta quand je lui fis remarquer qu’un peu de fumée sortait des pots d’échappement.
Finalement, il retira la clé de contact, et se tournant vers moi, dit : « Tu sais, je serais capable de conduire ce tank jusqu’à la mer, mais on risquerait trop si on se faisait arrêter par un policier. Attendons ma mère. J’espère que pour Alisha, ce ne sera pas grave. Mon père sera contrarié. Tu n’as pas de chance avec les séjours à la mer. »
Pensait-il à ma quasi noyade à Zandvoort en juillet et à la mort de ma mère à l’hôtel Zuiderbad la nuit qui a suivi ? Cette nuit où je me retrouvai seul, sans rien faire que suivre les conseils de l’hôtelier qui, je l’avoue, m’aida en effectuant toutes les formalités administratives hollandaises, et notamment celle d’avertir l’Ambassade de l’Inde à Bruxelles, comme je le demandais.
Je n’avais pas encore raconté à Yagi les détails de la mort soudaine, en pleine nuit, de ma mère. Elle avait sacrifié sa vie pour m’éduquer et me garder près d’elle. Son salaire peu élevé et le métier dont elle ne parlait jamais. Elle disait : « Je travaille chez des gens qui ont besoin de mes services, je suis bien contente d’avoir de quoi payer la location de l’appartement de Schaerbeek, notre nourriture, nos vêtements, et le minerval pour tes études à St Michel. »
Je ne lui posais jamais de questions sur ses activités, pressentant qu’elle serait humiliée, qu’elle ne voudrait pas me faire de peine. Elle disait souvent : « Moins on parle, mieux c’est. »
Soudain, nous vîmes apparaître de loin, derrière les grands panneaux publicitaires de TOTAL, et feux d’alarme allumés sur le toit, une Volvo de la gendarmerie conduite par un chauffeur à képi et uniforme bleus, et assise derrière lui, la mère de Yagi qui nous faisait de grands signes.
Elle ouvrit la portière et se précipita vers la Rolls d’où Yagi s’extirpa en vitesse.
La mère et le fils s’embrassèrent.
« Je suis là mes enfants. Vous m’avez fait courir ! J’ai reçu l’aide du responsable de la gendarmerie de Bruxelles, le Général Beaurire, ami de mon mari, car il n’y avait plus de véhicules disponibles à l’ambassade. Il m’a proposé un chauffeur pour me conduire jusqu’à cette station d’essence de Sint-Denijs-Westrem, et me voilà, je vais dire merci au gendarme conducteur, et nous repartirons vers le Zoute dans la Rolls. Mais d’abord un petit passage aux toilettes. Yagi, allume le contact ! Et remercie monsieur l’officier d’avoir bien voulu me conduire jusqu’ici. »
C’est ainsi qu’à 13 heures, nous arrivâmes à la grande villa du Zoute « Les Mimosas » de Miss Westwood, amie de l’ambassadrice et passionnée de bridge.
Beau soleil, petits nuages, vent léger.
Un temps idéal pour causer sur la terrasse et boire un verre de Pineau rouge des Charentes, apéritif que nous offrait Miss Westwood pour nous remettre de nos émotions.
(A suivre)
Henri de Meeûs
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mar.
08
sept.
2020
Je plains les enfants affublés de masques toute la journée dans leurs écoles, ainsi que leurs maîtres ou maîtresses obligés de parler fort sinon les élèves entendent mal, et dans la cour de récréation forcés de tenir les distances. Le virus est capable de sauter comme une puce d’un corps sur l’autre pour bien l’infecter. On terrorise, on se méfie des uns et des autres, on est monstrueux de laideur ; ces masques ne feront plus apparaître bientôt que les sourcils.
Le bureau de poste de ma commune a une immense salle d’accueil. Il est interdit d’y entrer si trois clients sont aux guichets. Il faut attendre une sortie pour y accéder et respecter ainsi le chiffre maximum de 3 clients autorisés dans la salle. Obligation d’entrer masqué. Les employés aux guichets sont protégés par une double paroi de verre avec de petites ouvertures pour le transfert des lettres et des colis postaux.
Au guichet, je pose une question sur le coût de l’envoi vers Paris d’un paquet contenant un livre. L’employée répond. Je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit. Je fais répéter. Idem. A la quatrième reprise, elle se décide d’ouvrir une petite fenêtre de l’épaisse paroi de verre, et je comprends enfin ce qu’il faudra payer. Je m’excuse. Mon grand âge …
Chez Proximus, le plus grand opérateur téléphonique, je voudrais parler à un être humain pour :
– modifier la teneur de mon abonnement TV, – supprimer certaines chaines superflues – , téléphone fixe, gsm, et mon ordinateur.
– recalculer vers le bas le coût de l’abonnement complet pour l’ensemble.
Mais ce sont toujours des robots qui répondent et me renvoient de l’un à l’autre. Impossible d’entendre une voix humaine à qui expliquer le détail de ce qui ne va pas, tandis que mon argent est pompé chaque mois.
Les médias ne protestent pas face à la robotisation accélérée des affaires et des procédures. La population entière est exploitée. Population d’esclaves et stratégie hypocrite de profiteurs qui font les sourds pour ne rien solutionner.
Même chose dans une puissante banque qui a décidé qu’il ne serait plus permis de recevoir les extraits papiers de mes comptes sinon en payant 1 ou 2 eur par envoi mensuel. J’essaie d’atteindre la banque au n° de téléphone du service « Easy » chargé de la mise en place de cette nouvelle procédure robotique qui met en difficulté les personnes âgées. Pendant vingt minutes, un répondeur et une musique guillerette m’annoncent que je dois patienter, que le personnel est à mon écoute. Après 20 minutes, je raccroche. J’essaierai une autre fois à une autre heure. Le client est roi.
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Dans le monde littéraire, peu de vrais amis. C’est du chacun pour soi. J’ai été avocat. Les chers Maîtres se détestent et disent du mal les uns des autres. On se chipe les clients, surtout en matière pénale.
Certains avocats feront attendre celui de la partie adverse en négligeant de répondre rapidement au courrier reçu, en envoyant tardivement les conclusions, après plusieurs rappels. On s’étonne des retards pour la fixation des audiences ; les juges sont les victimes de ces querelles masquées.
Les médecins, les dentistes, ne se ménagent pas non plus. Ils infirment souvent avec une moue méprisante le diagnostic ou le travail opératoire d’un confrère.
Personne n’aime personne.
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Pourquoi les dirigeants francophones de Belgique, les nombreux ministres de la Culture, les responsables médiatiques TV et radio, les critiques musicaux, ont-ils permis, durant les quarante dernières années, la destruction et la disparition de la grande et mélodieuse chanson française aux textes bien écrits, celle des chanteurs poètes à belle voix, (tels Brassens, Ferré, Béart, Reggiani, et plus récemment Michel Berger, notamment…) qui furent remplacés par un tsunami de musique anglo-saxonne, peu harmonieuse, avec des textes incompréhensibles ou idiots.
Les Beattles, parfaits symboles du basculement dans la vulgarité décadente, inaugurèrent cette mise à mort du français dans la chanson.
Maintenant, jour et nuit, la langue française quand elle est entendue dans un programme musical, ne produit plus que laideur et bêtise. Comme les chants religieux actuels dans les églises, insipides et niais.
Quel désastre pour l’esprit et la sensibilité des jeunes à qui manquera le goût de la Beauté, de la Poésie, et de la Musique. Le français bientôt une langue morte ?
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PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : Carnet juin 2020 ; 5ème partie : Carnets juillet 2020.
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A neuf heures, nous étions embarqués dans la Rolls blanche conduite par Alisha le chauffeur au turban. Une vitre en verre nous séparait de lui. Yagi éteignit le microphone.
– Nous aurons la paix, dit-il. Il conduit souvent mes parents qui aiment se distraire au Zoute le week-end, mon père pratique le golf et pour ma mère, c’est le bridge avec ses amies dans cette station chic. Tu connais Knokke-le-Zoute ?
– Je n’ai jamais vu la mer en Belgique. Pour mon malheur, en juillet j’ai découvert le littoral hollandais à Zandvoort et j’ai cru m’y noyer.
Il me regarda rapidement et dit :
– Tu es content d’être avec moi ? De m’avoir retrouvé ? Ce fut une longue absence. Mais il était impossible de rentrer des Indes plus tôt. Mon grand-père ne le permettait pas et mes parents n’ont pas voulu le mécontenter pour une fois que je passais quelques jours avec lui dans son palais à la lisière de l’Himalaya. Mais en réalité, je souhaitais revenir en Belgique car cette vie en Inde est formaliste, ennuyeuse. Je ne pouvais rien faire sans l’autorisation du grand-père qui me conseillait de ne jamais sortir seul. Il y a des menaces populaires et il ne voulait prendre aucun risque. Je vivais accompagné de gardes du corps. Beaucoup de domestiques nous servaient, mais pouvions-nous leur faire confiance ? That is the problem !. Mon père n’était pas favorable à ce séjour et ma mère ne voulait pas faire de peine à son père qui ne m’avait plus revu depuis quatre ans. Je suis son seul héritier. Il insiste toujours sur le fait que c’est moi qui devrai lui succéder. Tu parles d’une charge ! Quand il m’interroge si je suis prêt à accepter cet héritage, je ris, je ne réponds pas, ou je dis : « Ne meurs pas, je suis trop jeune. »
– Tes parents racontent que tu as chassé le tigre.
– Oui un jour, ce fut magnifique, une battue à dos d’éléphants. Cinq éléphants ! Celui en tête était occupé par mon grand-père et par moi et les quatre autres, à la queue leu leu étaient réservés pour les invités, chacun dans leur howdaw. Un howdah, tel que ceux utilisés par les princes de l'Inde, est un siège de bois formant deux compartiments, recouvert de feuilles d'argent et d'or, et fixé solidement sur le dos de l'éléphant
De nombreux traqueurs très excités devaient rabattre les fauves vers les tireurs perchés dans leur howdaw.
Un spectacle très coloré et bruyant. Nous étions en tête du groupe des pachydermes. Il y eut un moment de stress quand notre éléphant qui avait senti la proximité du tigre se mit à barrir de toutes ses forces et à danser sur place. Plus moyen de le faire avancer. Mon grand-père se saisit de sa carabine Winchester pour faire face en cas d’attaque du tigre. Notre jeune cornac avait toutes les peines du monde à calmer l’éléphant. Je saisis ma carabine aussi.
Mais très vite, le tigre fila devant nous dans les hautes herbes et on ne le revit plus. Voilà, c’était fini, après deux heures de chasse. J’avais eu le temps de vivre une émotion, le cœur battait plus vite, mais finalement, les autres invités très honorés par l’invitation, n’ont rien dû voir. C’est la chasse ! En réalité, tuer un tigre est interdit par la loi sauf dans notre région, où ils sont nombreux encore. Nous aidons les éleveurs de troupeaux en tuant un tigre ou deux chaque année.
Ce fut mon unique chasse. Ne raconte pas cette histoire au collège St Michel. D’ailleurs, tout ce que je te dis doit rester secret. Tu comprends ? C’est très important pour moi de te faire une confiance totale. Si tu me trahis, on ne se verra plus jamais.
Il me regarda à nouveau. Ses yeux sombres ne riaient pas.
– Tu peux me faire confiance, Yagi. Je ne te trahirai pas.
Etais-je sincère ? C’est une réponse obligée même si on n’y croit pas. Yagi ne pouvait savoir si je disais vrai. Je n’avais pas encore vécu une occasion où j’aurais pu le trahir. Nous ne nous étions jamais disputés au collège.
Mais si sa famille m’accueille en son sein, les occasions seront plus nombreuses où nos esprits pourraient se combattre. Je ne le voulais pas, mais je ne suis pas docile. Vivre protégé par les parents de Yagi me sauvait, mais je n’étais pas leur fils. Ils n’accepteraient pas que je prenne des libertés que ma mère m’accordait parfois. Et dans ce cas, la relation amicale cesserait.
Nous roulions depuis une demi-heure environ. La limousine rapide, souple, silencieuse, toujours à gauche sur la troisième bande de l’autoroute, dépassait à 140 km à l’heure les autres voitures sans craindre les radars qui, cachés, flashaient sans scrupule les téméraires.
– Le chauffeur ne roule- t-il pas trop vite, Yagi ?
– Cela n’a pas d’importance. Corps diplomatique. On ne paye jamais les amendes.
Mon ami riait. Sentiment de ma puissance dans ce véhicule luxueux aux sièges de cuir rouge. Si ma mère m’avait vu ! Elle, la plus modeste des mères, la sacrifiée, morte durant ses premières vacances avec moi, mais qui fut toujours fière de l’intelligence de son fils.
– Tu comptes nager là-bas ? Dis-je.
– On verra. Il faut d’abord déjeuner. On cherchera un restaurant. J’ai reçu de l’argent. On peut aussi regarder les vitrines des magasins luxueux du Zoute. Il y a de belles montres à admirer chez des bijoutiers. C’est la plus belle plage et la plus riche du littoral belge
– Où ira manger Alisha ?
– Ce n’est pas mon affaire. Il ne doit pas nous accompagner. Il sait où parquer la voiture. Le bourgmestre et la police connaissent bien la Rolls de mes parents. Je ne m’en fais pas. Il n’y aura pas de procès-verbaux. Alisha nous attendra. Parfois, il se promène sur la digue. Je ne le surveille pas. Mes parents ont confiance en lui, sinon ils ne nous auraient pas permis de venir à Knokke avec lui conduisant la Rolls. Il a vingt-cinq ans.
J’allongeai mes jambes devant moi sur le tapis grenat, et fermai les yeux comme si je voulais dormir un peu. Mes paupières n’étaient pas closes car je regardais la nuque et le profil du chauffeur, du siège où j’étais assis, à droite derrière lui. Je fus frappé tout à coup en voyant que ses lèvres bougeaient comme s’il marmonnait ou disait une prière. Et sur son front, perlait de la sueur.
Je saisis le bras de Yagi pour attirer son attention sur Alisha.
– Cela ne m’étonne pas qu’il prie, il est très pieux, a dit mon père. Il a été engagé il y a un an. Je ne lui ai guère parlé jusqu’à présent. Chez nous, on ne cause pas trop avec les domestiques. On commande, ils exécutent. Mais ceux qui nous servent avec respect, nous les traitons bien.
Yagi alluma le microphone et dit en langue indi, qu’il me traduisit aussitôt : « Alisha, tout va bien ? Vous dites vos prières ? Vous avez peur de vous endormir au volant ? Sinon, il faut vous arrêter. On boira un café à la prochaine station d’essence, le temps de prendre un peu d’air dix minutes. »
Alisha hochait la tête, mais restait silencieux. J’eus l’impression qu’il accéléra la vitesse. La cadran indiquait 160.
– Pourquoi roule-t-il plus vite ? Dis-je.
– Je pense qu’il va s’arrêter au prochain Lunch Garden qui est celui de l’aire de Sint-Denijs-Westrem.
Yagi lui parla d’un ton sec. Je vis le chauffeur lever la main droite signifiant qu’il comprenait et cinq minutes plus tard, la Rolls quittait l’autoroute pour se garer dans le parking de la station Total, le long de la cafetaria annoncée par Yagi.
Mon ami n’était pas content. Je ne compris pas leur échange mais il fit signe à Alisha de se rendre vite aux toilettes tandis que nous nous dirigions vers une table libre pour commander un café.
– Je ne comprends pas pourquoi il s’est mis à accélérer brusquement, dit Yagi. Je crois qu’il devait pisser. Tu as eu peur ? Il conduit correctement cette lourde voiture tant appréciée par mon père qui ne souhaite pas utiliser d’autres marques.
– Il a raison d’aimer les belles voitures, répondis-je.
J’aurais voulu ajouter : « et les belles femmes », en pensant à l’Ambassadrice, l’épouse distinguée qui ne passait pas inaperçue.
Après avoir bu chacun notre café, et ne voyant pas Alisha revenir des toilettes, nous décidâmes de le chercher, s’il était encore dans les toilettes ou s’il avait repris sa place dans la Rolls sans oser se joindre à nous.
Dans l’espace sanitaire réservé aux hommes, il n’y avait personne. Le verrou d’une porte était fixé sur le rouge. Yagi cria en indi : « Alisha, es-tu là ? On doit repartir. ». Aucune réponse. Yagi s’agenouilla au ras de la porte dont l’extrémité basse permettait de contrôler si le w-c était occupé ou non, il cria : « Il est ici à terre, il a eu un malaise, appelle vite du personnel pour forcer la porte. »
Je courus jusqu’à la caissière pour signaler que notre chauffeur enfermé dans un sanitaire était évanoui, qu’il fallait ouvrir la porte d’urgence et appeler les secours.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Alisha fut extrait inanimé du cagibi, et étendu sur le dallage. On lui ôta le turban, on lui déboutonna le col de la chemise. Une employée humecta les tempes d’un linge mouillé. Tout à coup, il ouvrit les yeux, releva son buste et un vomi jaune jaillit de sa bouche inondant son torse. Quelle odeur, Seigneur !
Il frissonnait. On l’aida à se relever, mais ne tenant pas droit sur les jambes, il s’assit livide sur l’unique chaise du local, attendant le 900 qui avait été alerté.
Je me dis, sans chauffeur, on va être bloqué ici avec la Rolls. Il faudra prévenir l’Ambassade, afin qu’elle envoie un autre chauffeur pour continuer cette journée de vacances à la mer, tandis qu’Alisha sera transporté dans une clinique proche ou obligé de rentrer à Bruxelles en ambulance. Zut, zut, et rezut !
Yagi restait silencieux. Il commanda un jus d’orange et un verre avec une paille.
Il ne demanda pas si je voulais boire quelque chose. Ma bouche était sèche.
– Tu devrais téléphoner à ta mère pour expliquer notre situation.
– Attendons de voir si Alisha a un simple malaise qui va passer, ou bien si c’est plus grave et qu’il est emmené en clinique pour des examens. Il y a d’autres voitures à l’Ambassade. Si ma mère ne peut venir, elle nous enverra une voiture avec deux serviteurs sachant conduire. Le premier restera avec nous, continuera notre excursion en pilotant la Rolls, et l’autre rentrera dans la seconde voiture à Bruxelles avec ou sans Alisha. Restons calmes.
Henri de Meeûs (à suivre)
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mar.
04
août
2020
Le virus suite au déconfinement trop rapide, est revenu, plus vite que prévu. On avait annoncé après la gripette de mars, des vaguelettes pour juillet. Il semble que c’est la seconde vague qui arrive, avec de nombreux contaminés en Flandre et à Anvers, et sans doute à Bruxelles. Ce sont les jeunes entre 20 et 40 ans qui sont touchés cette fois. Trop de liberté d’un coup nous replonge dans la situation du confinement de début mars : à nouveau les masques plus nombreux dans les rues, exigés dans les quartiers commerciaux ; dans les magasins, les commerçants sont obligés de le porter du matin au soir sous peine d’amendes, ou de la fermeture de leur négoce par la police.
Jours terribles où les indépendants calculent leurs derniers sous, et la manière de garder leurs clients devenus rares.
Dans certaines communes, de plus en plus nombreuses, le masque doit être porté dès la sortie du domicile, dehors, dans l’espace public. Dans les cafés, les restaurants, si certaines terrasses ont du monde, à l’intérieur, souvent, les tables sont séparées par de hautes cloisons transparentes en plexiglas. Il y a moins de monde à l’intérieur sauf le vendredi et samedi soir et dans ce cas, les distances entre les personnes ne sont plus guère respectées.
Vous devez entrer masqué dans le restaurant. Une fois assis, vous ôtez votre masque pour ouvrir la bouche et mastiquer le repas délicieux que le serveur masqué vous apporte. Il y a moins de serveurs. On espère qu’ils ne perdront pas leur emploi. Il faut remettre le masque pour gagner les lavatory au sous-sol.
Il y a quelque chose d’incohérent dans toutes ces mesures de prudence vu que le virus flotte dans l’air comme on commence enfin à le dire.
Je remarque l’étonnant silence des autorités ecclésiastiques qui semblent ne pas assister leurs ouailles. Peu d’empathie apparente. Pas de lettres pastorales, pas de déclarations d’évêques ou du cardinal pour remonter le moral et conseiller les secours spirituels face à la calamité. Le confinement a transformé les églises en désert. Et le déconfinement exige le respect des « gestes barrières » dans les lieux du culte. Chacun garde ses distances.
Beaucoup s’en vont en voyage, se mêlent à des groupes dans les aéroports et sur les plages, se fondent dans la masse des touristes, et ne craignent pas les contaminations ou sont inconscients. Beaucoup, victimes d’annulations de leurs réservations avion, bateau, ne sont pas contents et cherchent par tous moyens de récupérer les provisions versées aux agences de voyage ou aux sociétés d’aviation et de train, ou car. Leur cher argent !
L’erreur magistrale est d’avoir permis un déconfinement trop rapide en ne fermant pas les frontières ; on transporte le virus tout azimut. Certaines communautés allochtones trop resserrées sont contaminées, peut-être victimes d’une communication qui ne les atteint pas. Ces personnes récemment arrivées en Belgique ont de fort liens familiaux avec leurs nationaux. C’est à leur tour cette fois d’être atteints par le virus.
A l’occasion de réjouissances familiales ou religieuses ? Les experts semblent le dire.
Le sourire a disparu derrière ces masques si laids. On se parle vite sans s’entendre. On est stressé dans la file d’attente du magasin, on ne serre plus les mains, on craint les postillons, et les gouttelettes de sueur répandues par les joggers qui vous frôlent, sans compter les nombreux cyclistes casqués, masqués (époux, enfants), à la queue-leu-leu, ou qui roulent de front dans la rue.
Je ne suis plus entré dans une librairie depuis six mois. La lecture n’est pas une vraie détente. Je préfère voir des films où l’imagination, transportée dans un autre monde, une autre ville, un autre peuple, un autre pays, détend votre esprit avec plus de succès que la lecture d’un livre.
S’il n’y a que 0,40 % de contaminés depuis 6 mois dans la population de ma commune, pourquoi nous terrorise-t-on en annonçant les pires présages chaque jour ? Il y a une tension entre les politiques et les spécialistes des virus, qui ne parviennent pas à ajuster leurs discours sur la même longueur d’onde.
Les virus sont comme les nazis. Il est difficile de leur échapper. Ils sont partout. On vit une guerre silencieuse.
Avec la remontée du virus et du chiffre des hospitalisés, le partage d’un déjeuner au restaurant avec une personne aimée est de moins en moins une fête. L’être aimé s’il n’est pas contaminé, ne vous accompagnera pas aux soins intensifs pour les derniers adieux. On le lui interdira.
Les pauvres dans les pandémies sont des héros. Ils accomplissent des actes que les riches refusent : par exemple, prendre le bus ou le métro.
Dans la boulangerie, j’entre masqué. La vendeuse, vu la chaleur de plus de 30 ° à l’extérieur, et qu’il n’y a pas d’autre client, s’est débarrassée de son masque et me sert.
Je me permets de lui rappeler les règles en vigueur : Tout le monde masqué dans les magasins y compris la patronne. Elle remet vite son masque. J’ai l’impression d’être le salaud de service.
P.S m’envoie son remarquable Journal de la Peste, récit des 5 premiers mois de la Calamité. Je suis d’accord sur presque tout ce qu’il écrit. Nous avons le même âge. La musique et la littérature ont nourri nos vies. Montherlant reste pour lui comme pour moi un grand maître. Comme moi, il ne l’a pas renié. Il aime Thomas Bernhard et moi aussi. Il est bien agréable de lire son livre dans ces temps affreux. Cet homme est bon.
Finies les invitations et les fêtes, les concerts dans les salles remplies, les théâtres du soir, les mariages où cinq cents personnes se pressent. Même les funérailles sont célébrées courtement dans la plus stricte intimité, « vu les circonstances ».
Les êtres humains, si cette épidémie continue encore des mois, comme l’annonce l’Organisation Mondiale de la Santé, finiront par ne plus se parler et peut-être se détester.
Attendre l’arrivée du vaccin pour commencer de nouvelles danses ?
L’Enfer, un confinement éternel ?
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Vu que ce virus n’a pas quitté le champ de bataille, et que les morts augmentent chaque jour, pourquoi ne pas poser la question : Dieu punirait-il nos dérapages et autres turpitudes, et notre adoration de l’argent ?
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Quelques conseils lus sur le Net pour éviter de devenir cinglé :
Pensez à vous
Les problèmes de santé mentale sont fréquents. Voici quelques conseils pour lutter contre le stress et vous sentir mieux
Prenez du recul. Respirez. Méditez
Échangez avec vos proches
Gardez un mode de vie sain
À faire :
· Levez-vous et couchez-vous à des heures régulières tous les jours.
· Prenez soin de votre hygiène personnelle.
· Mangez sainement et à heure fixe.
· Faites de l’exercice régulièrement. Trois à quatre minutes d’activité physique légère, comme de la marche ou des étirements, peuvent être bénéfiques.
· Prévoyez du temps pour travailler et du temps pour vous reposer.
· Consacrez du temps aux choses que vous aimez faire.
· Éloignez-vous régulièrement des écrans.
À éviter :
· Ne consommez pas d’alcool ou de drogue pour lutter contre la peur, l’anxiété, l’ennui ou l’isolement.
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Nulle part, on ne cite un médicament qui est conseillé pour affronter la maladie. Mystère. On ne parle plus de la chloroquine du professer Raoult. Pourquoi ?
Grâce à quels miracles guérissent ceux qui sortent des hôpitaux ?
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PROTESTATION
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020 ; 4ème partie : juin 2020).
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Je me détendais dans l’eau bleuâtre du grand bassin, ma sueur épicée bue par les vaguelettes. Je flottais sur le dos, bras et jambes écartés dans cette tiédeur exquise qui venait et revenait sur ma peau, des ongles des pieds à mes cheveux courts.
Il y eut un coup frappé à la porte. C’était l’Ambassadrice : « Daniel, on vous attend au salon pour manger la petite glace. Allez-vous bien ? ».
Je répondis : « Oui, oui, mais je suis fatigué, je vais me coucher, je dois me reposer ». Elle ne répondit pas et j’entendis les claquements des hauts talons s’éloigner sur le dallage qui menait au grand escalier.
Yagi n’avait pas accompagné sa mère. Si j’avais eu un malaise seul à l’étage ? Qui m’aurait secouru ?
Je sortis du bain, me séchai, gagnai ma chambre pour me mettre au lit après avoir réglé le réveil criard sur 7 heures, et m’endormis d’un coup.
Je fus réveillé par le soleil. J’avais oublié de fermer les tentures.
Courte toilette. Revêtu d’un long pantalon en toile beige, d’un polo rouge et de sandales, je descendis au rez-de-chaussée, entrai dans la salle-à-manger pour le petit déjeuner.
L’Ambassadeur était là, assis, habillé d’un costume bleu sombre, d’une chemise blanche et d’une cravate de soie noire. Il dégustait des corn-flakes dans une assiette à soupe remplie de lait chaud. J’aimais son air distingué et sa gentillesse.
Une jeune domestique en sari de couleur verte assurait le service ; elle avait disposé sur la nappe de couleur rose, à fleurs ressemblant à des pavots, deux petits paniers pour les brioches et les croissants. Une grande théière entourée de tasses en porcelaine était déposée sur un plateau en argent.
En s’inclinant, la domestique versa le darjeeling brûlant dans nos deux tasses puis nous présenta des confitures colorées pour les toasts de l’Ambassadeur et les deux croissants que j’avais choisis.
« Etes-vous en meilleure forme que hier soir ? », dit l’Ambassadeur. « Vous n’êtes pas un habitué de plats trop épicés, vous l’avez mal supporté, excusez-nous. Nous veillerons à vous nourrir plus à l’occidentale à l’avenir. »
Il rit en essuyant sa moustache où s’égouttait un peu de lait.
« Je vous conseille cette délicieuse confiture d’orange pour un toast. En voulez-vous ? » La domestique s’empressa de me l’apporter sur une petite assiette. L’Ambassadeur me regardait. J’aurais voulu lui dire :
« Je n’ai jamais connu mon père mort à Hambourg détruite par les bombes, la nuit du 27 au 28 juillet 1943 quand ma mère enceinte de moi, se sauva dans une fuite digne de son titre de championne olympique du 1.500 mètres. Mon père n’était pas sorti de l’immeuble. Dormait-il encore ?
Ma mère me raconta tout. Le quatrième raid de l’aviation anglaise fut de loin le plus meurtrier. Planifié afin de maximiser les victimes et les dégâts matériels, il a d'abord touché le centre-ville afin d'y attirer les pompiers, puis les quartiers périphériques (où résidaient mes père et mère), au moyen de bombes incendiaires. La chaleur extrême dégagée par les incendies créa un phénomène appelé Feuersturm (tempête de feu). Un souffle puissant mélangeant air et gaz inflammables propagea l'incendie sur 21 km2 de la ville.
On estime que la tornade de feu avait atteint une vitesse de 240 km/h et une température de 800 degrés, consommant par endroits l'essentiel de l'oxygène de l'air. Des dizaines de milliers d'habitants furent tués, brûlés ou asphyxiés, y compris dans les abris anti-aériens.
On m’a posé souvent la question si la mort de mon père m‘avait fait souffrir. En réalité, ne l’ayant jamais connu, sauf par une petite photo où on le voit à trente ans, assis torse nu sur des ballots de paille tout en haut d’une grande charrette devant la ferme familiale, je n’étais pas en manque de paternel. Ma mère me suffisait. Elle m’aimait sans m’étouffer.
Mon père avait une mère allemande, (grand-mère Lola comme on la désignait), propriétaire d’une ferme dans les environs d’Hambourg, entourée de vergers dans l’Altes Land, la grande région de culture d’arbres fruitiers avec ses vieilles fermes bâties par des Vikings au Moyen-Age. Mes grands-parents riches cultivateurs habitaient et exploitaient une de ces fermes. Mon père n’était pas intéressé par les travaux agricoles et avait étudié la comptabilité qu’il pratiquait avant la guerre à Hambourg dans un bureau privé au rez-de-chaussée d’une haute maison, dans laquelle au deuxième étage, il s’était installé avec ma mère. En juillet 1943, ma mère était enceinte et eut la force de s’extraire de la ville en feu, sauvant ma vie.
La guerre tua mon père et ruina ma famille paternelle qui détestait les nazis.
Maman, sans un sous, rentra en Belgique où elle avait vécu avant son mariage, me plaça dans un logis d’accueil, comme je l’ai écrit au début de mon récit, avant de me récupérer, sans vouloir jamais plus fréquenter les survivants de la famille allemande. Elle a toujours gardé le silence sur cette période où elle s’était séparée de moi et fut obligée de gagner sa vie.
– Vous pensez à quoi ? » dit l’Ambassadeur. « Vous rêvez, vous êtes triste ? »
– Monsieur, dis-je, je suis encore sous le coup du décès en juillet de ma mère en Hollande. Je n’ai jamais connu mon père mort en 1943 sous les bombes à Hambourg. Je n’ai plus aucune famille. Ni du côté maternel ni du côté de mon père. Je suis orphelin. Seul, seul, seul. Cela me fait peur. La rentrée des classes a lieu au Collège St Michel dans quelques jours. Que vais-je devenir ? Je voudrais vous parler plus longuement de mon avenir quand vous aurez un peu de temps à me consacrer. »
–Très cher Daniel, je m’occupe de vous, faites-moi confiance. Je suis en pourparlers avec le Notaire Jean Leblanc, un ami, qui va régler la succession de votre mère et vous permettre de quitter l’appartement de Schaerbeek pour vous installer à l’Ambassade durant vos années d’études à Saint-Michel. Vous êtes accueilli par ma famille, vous êtes l’ami de Yagi qui m’a encouragé à vous recevoir chez nous. Consacrez-vous d’abord à vos études. C’est l’essentiel.
Le Notaire ou moi, nous serons désignés par le Juge comme votre tuteur pour tout officialiser. Le Bourgmestre de Woluwe St Pierre a donné son accord aussi de vous domicilier à l’Ambassade. »
Il ajouta : « Ne trouvez-vous pas que le séjour de Yagi en Inde chez mon beau-père fut trop long ? Vous ne vous êtes pas beaucoup amusé ces derniers jours en attendant Yagi. Je suis désolé, je n’ai pas eu le temps de m’occuper de vous distraire. Mais le conflit Inde-Pakistan au sujet des frontières risque de s’aggraver et je suis content que Yagi soit rentré à temps avant qu’une guerre n’éclate. Tout est possible. »
Je me taisais.
Il continua : « Figurez-vous que mon beau-père voudrait léguer son palais à mon fils ! Mais Yagi est beaucoup trop jeune pour se charger de responsabilités de maharadjah même si cette caste a perdu, hélas, beaucoup de ses pouvoirs dans les provinces qu’ils dirigeaient. Ils sont devenus des conseillers intermédiaires entre le gouvernement et les populations. C’est ingrat… »
Il se tut.
Je regardais avec attention son visage, ses yeux et son sourire d’homme bon, doux intelligent, et qui aimait rire.
Il se leva après avoir essuyé sa bouche moustachue avec la petite serviette que lui tendait la domestique en sari vert, et dit : « A ce soir Daniel, ne vous tracassez pas pour votre avenir. »
« Vous avez tout ce qu’il vous faut ? » L’Ambassadrice entrait dans la salle à manger suivie de Yagi. Cette fois, elle ne me parla qu’en anglais : « Mon mari est parti pour d’importantes discussions à l’Ambassade du Pakistan. Il reviendra ce soir. Avec l’accord de Yagi, après le petit déjeuner, le chauffeur vous conduira tous les deux à Knokke-le-Zoute pour profiter de la douceur de cette fin août, et vous pourrez vous baigner tous les deux dans la mer. Ma seule exigence, et je le dirai au chauffeur, vous devez être rentrés à Bruxelles au plus tard à 20 heures. J’ai fait préparer pour vous, Daniel, une petite valise avec une serviette, un slip de bain et un pull-over afin de ne pas vous refroidir après la baignade. Il y a des cabines sur la plage. Yagi en louera une pour votre après-midi. Vous pourrez déjeuner vers 13 heures face à la mer dans un des nombreux petits restaurants sur la digue. Yagi a reçu de l’argent.
J’espère que vous vous amuserez bien tous les deux. Il ne faudra pas vous occuper du chauffeur qui est responsable de la Rolls et vous reprendra à un point de rassemblement et à l’heure que vous fixerez avec lui avant de vous éloigner de la Rolls. C’est bien compris ? Daniel, Yagi je vous fais confiance. Ne me donnez pas de mauvaises émotions. »
Et ils s’installèrent autour de la table à nappe rose pour manger les croissants et les confitures servis par la jeune domestique en sari vert.
(A suivre)
Henri de Meeûs
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lun.
06
juil.
2020
PROTESTATION
(suite 4ème partie)
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(Avertissement : PROTESTATION est un récit imaginaire d’Henri de Meeûs, publié dans les Carnets de ce site littéraire, soit : 1ère partie : Carnets janvier 2020 ; 2ème partie : Carnets février 2020 ; 3ème partie : Carnets mars 2020.)
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J’arrivais au bout de mes peines. Yagi rentre ce soir. Atterrissage de l’avion à Zaventem à 18 heures. Le chauffeur au turban ira le chercher avec la Rolls blanche. J’étais nerveux. L’ambassadrice avait prévenu, nous nous mettrons à table quand Yagi sera rentré, peu importe si l’avion a du retard.
Son mari avait répondu en me regardant : « Le fils chéri passe avant l’époux, ma femme est tellement contente. »
Ils riaient. Mon sourire était forcé. Yagi supportera-t-il ma présence au milieu des siens ?
Je n’en voulais pas aux parents de Yagi de m’avoir accueilli à l’Ambassade de l’ Inde à Bruxelles, depuis la mi-août, alors que mon ami, leur fils, chassait le tigre chez son grand-père en bordure de l’Himalaya.
Ce furent de longues heures de solitude, dans ma chambre ou dans le jardin fleuri. Je ne parlais pas au personnel qui ne comprenait pas un mot de français. Je ne lisais aucun livre. Comme distraction, je regardais la télévision. Pour prendre l’air, je marchais pieds nus dans les pelouses autour du bassin des carpes. Je m’asseyais sur le banc de pierres bleues et je trempais les pieds dans l’eau pour sentir les gros poissons me caresser.
Les paons faisaient la roue, joyeux de me voir.
Chaque jour, je déjeunais seul à 12h30 dans l’office à côté de la grande salle à manger. Ni l’Ambassadeur ni son épouse ne partageaient avec moi le repas de midi ou du soir, toujours en représentations diplomatiques dans la capitale de l’Europe, cocktails, dîners, blabla, blablablas, et sourires à crisper les joues.
Une petite servante noiraude me servait, muette et souriante. La nourriture indienne, c’est bon, mais on s’en lasse vite. Et seul, j’avais peu d’appétit.
J’attendais avec impatience le retour de mon ami qui m’avait laissé sans nouvelles, qui ne demandait pas à sa mère, quand ils se téléphonaient, de me confier le cornet pour me dire quelques mots.
J’avais perdu toute envie d’escapade. Je manquais d’argent pour des achats dans les magasins ; l’Ambassadeur m’avait déconseillé, après mon unique échappée d’un soir, toute sortie de l’enceinte, sous prétexte qu’il était responsable de moi vis-à-vis de la Commune de Schaerbeek jusqu’à la rentrée des classes.
L’Ambassade était entourée de hautes grilles. Un policier montait la garde le jour et la nuit.
La Belgique autrefois paisible devenait un Etat où la liberté rétrécissait. On craignait les attentats, les manifestations populaires, et les cortèges d’écologistes obsédés par le réchauffement climatique.
En Belgique, le gouvernement était faible. Les partis se battaient pour les places, sans trouver d’accord pour réunir une majorité sur le long terme.
Internationalement, une tension s’exacerbait entre la Chine et l’Inde. La Bourse était mauvaise. La télévision chaque soir regardée seul dans le petit bureau me donnait des nouvelles du monde. Je m’ennuyais de plus en plus.
Quitter mes hôtes, sans revoir Yagi, rentrer à Schaerbeek dans la chambre que ma mère avait louée, mais au loyer payé maintenant par l’Ambassadeur, c’était la brouille assurée, un affront pour ceux qui m’avaient accueilli, et la certitude d’être sans secours. Je n’avais aucune idée de mon avenir, j’espérais continuer mes études au collège Saint-Michel, commencer les humanités gréco-latines, mais les maigres économies de ma mère placées à la banque du Crédit Communal ne me permettraient pas de tenir longtemps. Sans doute, devrais-je être protégé par un tuteur ? Je n’avais plus de famille. Je voulais parler de tout cela à Yagi vu que son père ne semblait pas se soucier de mes problèmes matériels. Il fallait que je m’occupe de mon sort après avoir réglé la succession de ma mère. Et je n’y connaissais rien.
A vingt-heures, on entendit la Rolls qui rentrait et les portières qui claquaient.
Je vis au travers des rideaux du salon deux servantes, affairées autour de la voiture, se saisir des valises et des sacs du fils bien aimé, en long pantalon blanc et polo bleu ciel, qui avait attendu que le chauffeur en turban lui ouvre la portière.
« Yagi est là », criais-je.
Le père et la mère souriaient, ne disaient rien, assis dans leur fauteuil, regardant droit devant eux et moi toujours immobile, je guettais la porte du salon qui allait s’ouvrir devant mon ami.
J’entendis la voix de Yagi, il interpellait un domestique.
D’un bond, il fut avec nous, baisa la main de son père toujours assis, puis entourant de ses bras les épaules maternelles, s’abandonna à elle qui s’était levée couvrant de baisers le visage de son fils. Je ne comprenais pas les mots d’amour qu’ils se disaient. Enfin, il s’écarta d’elle, vint vers moi et me tendit la main en disant : « Excuse-moi de t’avoir laissé sans nouvelles, le temps passe si vite, mes parents t’ont expliqué mon séjour chez le père de maman. J’ai beaucoup pensé à toi et à la mort de ta mère en Hollande. C’est trop affreux. » Je bredouillai oui, oui, puis me tus, les écoutant parler sans comprendre le premier mot. Ils riaient. Moi, non. Crispé intérieurement, avec un sourire figé, je les observais.
On apporta des rafraîchissement sur un large plat d’argent : verres de grenadine à l’eau, jus de pêches, biscuits au chocolat, thé darjeeling, et un whisky pour l’Ambassadeur.
Yagi assis à mes côtés sur le petit canapé rouge, était chic comme toujours. Son visage, où poussaient quelques petits poils sur les joues, était éclairé par des yeux d’un bleu profond, presque noir. Il me regardait rapidement comme s’il avait besoin de retrouver mon image.
J’étais en short , jambes nues, les pieds dans des sandales de cuir ; sur mon dos, une chemisette échancrée à carreaux bleus et blancs.
Dans la grande salle à manger où nous entrâmes, sur la table recouverte d’une longue nappe blanche, avaient été déposés trois plateaux contenant ce qu’aimait Yagi.
L’Ambassadrice choisit pour moi un blanc de poulet Biryani. Yagi, agitant les bras, penché vers moi, entonna en français un petit chant : « Un plat de poulet biryani est appréciéééé pour son onctuooositéééé, sucrées-saléééées et ses différentes saveurs … cannelle ! fenouil ! cardamome ! gingembre ! » Et surtout dit-il en me pinçant l’oreille droite : « Ne pas oublier oignons, tomate, curcuma, cumin en poudre, citron, noix de cajou et un yaourt. Le poulet Biryani est servi avec du riz basmatiiii. Ouf ! » Et il s’assit en riant, me prenant par les épaules et me serrant contre lui.
« Mon fils est un clown », dit l’Ambassadeur.
L’Ambassadrice remplit mon assiette.
«Yagi est un expert de la cuisine indienne. J’espère que vous avez faim » me dit-elle.
Yagi lui tendit son assiette : « La même chose pour moi.»
L’Ambassadeur préféra se servir une portion de Chicken tikka masala qui, m’expliqua-t-il, est un des plats indiens les plus populaires. Yagi se leva de nouveau et dit à voix très haute, aigüe, en détachant les syllabes : « Servi avec du riz basmati et du blanc de poulet, la sauce doit être concoctée avec douceur et patience puisqu'elle contient de nombreux ingrédients : cardamome, cannelle, oignons, gingembre, ail, cumin, curcuma, piment, paprika et d'autres épices indiennes. Du yaourt ou du lait de coco ainsi que du coulis de tomate doivent être ajoutés à cette préparation pour un Chicken tikka masala parfait. Je suis parfait, n’est-ce pas ? »
« Tes explications ennuient ton ami », dit sa mère.
« Mais non, pas du tout, Madame, répondis-je, je suis étonné de tout ce qu’il sait, il ne m’a jamais dit qu’il s’y connaissait en recettes de cuisine. »
Yagi se mit à rire, une main devant la bouche et se rassit.
Pourquoi avait-il débité, de mémoire, la compositions de plats de son pays ? A côté de lui, je ne connaissais pas grand-chose à la cuisine belge.
Ma mère ne cherchait pas les complications : des pâtes ou une pizza, le plus souvent, suffisaient. Nous étions des pauvres.
L’Ambassadeur et l’Ambassadrice étaient assis côte à côte et Yagi et moi, nous leur faisions face.
Les parents de mon ami étaient beaux et Yagi avait beaucoup de chance d’être leur fils. Je n’étais pas jaloux. Je me chauffais le cœur à proximité de ces êtres pour moi presque divins.
Intelligence, argent, beauté, ils étaient privilégiés. Mes pauvres parents avaient combattu toute leur vie pour un très maigre résultat ; et leur mort précoce fut un raté magistral car ils me laissaient seuls aux prises avec tant de difficultés.
Qui me protègera, qui m’aimera ?
Tandis que L’Ambassadeur servait un vin rouge sombre, un délicieux cabernet Shiraz Grover, un domestique habillé d’une longue tunique rouge à manches longues et d’un pantalon blanc apporta sur une assiette d’argent des pakoras qui sont des beignets de légumes. Il est possible de faire des pakoras avec des aubergines, des courgettes, et des pommes de terre. Il n’y a pas d’épices.
Mon visage est en sueur. Des gouttelettes de transpiration descendent de la racine des cheveux jusqu’au menton, tombent dans le cou, inondent le dos et le ventre.
J’avais bu trois verres sans pouvoir calmer le feu des épices.
L’Ambassadeur dit : « Cela suffit maintenant, car il ne faut pas vous enivrer. »
Yagi avait eu droit à un unique verre.
L’Ambassadrice demanda qu’on aille chercher une serviette à l’office pour essuyer ma transpiration. « Otez votre polo, Daniel, vous suez trop ! »
Je me levai de table et une petite servante sécha mon torse nu. On finit par m’allonger sur le canapé du salon pour que je puisse récupérer. La tête tournait. « Vous n’avez pas l’habitude, disait l’Ambassadeur. Nos plats sont toujours très « chaleureux », mais c’est une nécessité pour nous car la cuisine occidentale est fade. »
Yagi ne disait rien, je ne voulais pas le regarder, il devait me trouver ridicule.
« Le mieux serait, Daniel, que vous montiez vous rafraîchir, une douche dans la salle de bains, et changez de vêtements, conseilla l’Ambassadrice. Vous reviendrez dans une demi-heure. En attendant, mon mari et moi, nous écouterons Yagi raconter ses souvenirs de vacances. Nous mangerons une glace à la pistache pour le dessert quand vous reviendrez. »
Je compris qu’il était inutile de demeurer avec eux ; je quittai le canapé et regagnai lentement ma chambre par l’escalier de service.
Je pleurais intérieurement, je me sentais mal. Le vin et les plats épicés étaient trop relevés pour moi. Ils ont voulu fêter le retour de Yagi avec une nourriture qu’il aimait.
Mon ami n’avait pas exprimé beaucoup de joie à me revoir. C’est ce que je craignais.
Son silence durant le séjour chez son grand-père. Pas une conversation téléphonique entre lui et moi depuis le début des vacances !
Orphelin sans parents ni cousins ni amis, qu’allais-je devenir ? Il était temps de parler à l’Ambassadeur, de lui exprimer mon inquiétude.
Je me résolus à me baigner dans l’eau tiède de la salle de bain qui séparait ma chambre de celle de Yagi. Reprendre mes esprits. Refroidir cette chaleur qui enflammait ma tête. Je fermais les yeux, flottant bras écartés dans le bassin bleuté. J’étais seul. J’avais pris soin de fermer la porte à clé pour avoir la paix. Je plongeai la tête sous l’eau, puis tout mon corps, afin de tempérer le feu qui m’avait allumé.
A Zandvoort, j’ignorais tout de la nage au risque de me noyer dans les vagues.
Ici les jours d’attente à ne rien faire m’avaient donné l’occasion de nager seul chaque jour dans la pièce d’eau aux robinets d’or.
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(A suivre)
Retour sur la pandémie de mars 2020
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La Belgique, un des pays champions du monde de la surmortalité, (soit le nombre de morts par cent mille habitants), reprend souffle. Il n’y a plus, fin juin-début juillet, chaque jour, que 85 nouveaux contaminés et 9 décès. Certains virologues-infectiologues annoncent la probabilité d’un rebond après les vacances et l’apparition des malades dans la catégorie des jeunes de 2 à 12 ans (vu les nombreuses écoles qu’on a rouvertes) et des adultes de 30 à 40 ans, qui n’ont pas respecté les « gestes-barrière », les « mesures de distanciation » durant leurs vacances et voyages.
C’est de leur faute, disent-les virologues, ils font la fête, se serrent les uns contre les autres, ne se protègent plus avec un masque. Mais s’asseoir deux ou trois heures dans un avion, être assis dans un métro, un tram, un autobus, collé à un voisin, est-ce la faute du futur contaminé ?
Les restaurants ne démarrent pas ou très lentement. Les gens se méfient. Voir les serveurs masqués qui transpirent en vous servant, vous engage à ne pas revenir.
Penser que les chefs dans leur cuisine surchauffée portent un masque, est une illusion. Pauvres gens, pauvres esclaves !
J’ai renoncé à porter un masque au cours de mes promenades avec Lola dans le Parc de Woluwe en semaine, soit le matin soit l’après-midi, car il y a très peu de monde, et donc peu de risque d’être frappé par les « gouttelettes » des piétons, coureurs de jogging, cyclistes, vieillards accrochés l’un à l’autre.
Mais le samedi et le dimanche en cas de soleil, attention danger ! Car le parc est rempli d’adultes, d’enfants, jouant, se poursuivant, sans masques, s’embrassant jeunes et vieux dans les rires et les cris, insensibles aux menaces des virologues.
Bouger est essentiel. Il est nocif de respirer avec un masque qui coupe le souffle, fait transpirer, accélère vos pulsations cardiaques et la buée sur les verres de lunettes.
En outre, c’est une grande fumisterie ces masques ! Agé de plus de 65 ans, j’ai reçu, de ma commune de Woluwe St Pierre, un seul et unique de couleur noire pour affronter le virus. Un seul masque ! C’est grotesque. Un cadeau de deuil.
Les millions de masques commandés par l’armée belge furent livrés fin mai-début juin quand le virus se calmait, mais ces masques ne répondaient pas aux critères de sécurité tels qu’exigés dans la commande de l’Armée. Le peuple belge rigole. Qui sera puni, poursuivi, car les masques sont non conformes et iront dans les poubelles ? Personne sans doute. Payera-t-on la facture du fabricant- vendeur de ces millions de masques ? Le dossier devenu politique à toutes les chances d’être classé sans suite. Ni coupable, ni responsable, comme souvent en Belgique.
La population devient hystérique malgré le déconfinement peu réussi : ce ne sont que cris et fureurs à propos de racisme, de féminisme, de sexisme, d’écologie, d’actes de vandalisme sur les statues des rois Léopold II et Baudouin Ier. On veut débaptiser des rues. Des analphabètes donnent des cours d’histoire. La haine monte. Les valeurs anciennes sont ridiculisées. Qui viendra calmer le jeu ? Un second virus peut-être plus violent encore, de Chine ou d’ailleurs, et tout le monde sera à nouveau confiné dans la terreur.
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jeu.
28
mai
2020
La pandémie quitte l’Europe si on lit les courbes graphiques des contaminés, des soins intensifs et des décès. Tant mieux. Soulagement. Finie la terreur de chaque jour. Finies les obsessions des gestes préventifs, de distanciation, de lavages compulsifs des mains avec des gels à base d’alcool, de se moucher dans le creux de l’épaule ou dans des mouchoirs en papier, de porter un masque derrière lequel on respire difficilement – (de toutes tailles et de toutes couleurs, en rupture de stock pendant le premier mois du confinement par la faute des hauts responsables politico-sanitaires jamais coupables) – finies les consultations données chaque jour devant les télévisions hagardes par des soi-disant spécialistes trop jeunes, ignorant tout du virus, mais heureux d’apparaître, on parlera d’eux, de leur mine contrite ou de leurs sourires niais, jamais convaincants, lecteurs de statistiques qui accumulent les morts, distinguant les pauvres décédés dans les maisons pour vieillards et les défunts dans les cliniques de La Guerre des Mondes, avec les entubages par des araignées aux longs bras qui entrent dans les poumons pour apporter le dernier bol d’air des condamnés à mort.
Les Médias photographient les corps nus à peine revêtus d’un drap, leur lit encadré par des machines de science-fiction et servis par des hommes et des femmes habillés en astronautes. La mort solitaire dans un film de terreur.
Plus de 5.000 morts dans nos hôpitaux si modernes, si en pointe dans la recherche, la meilleure médecine au monde disaient les docteurs et doctoresses belges ! Et plus de 5.000 morts encore, dans les maisons des horreurs dénommées « séniories » où les médecins responsables n’ont ni le temps, ni l’organisation pour envoyer leurs malades âgés vers les hôpitaux, ceux-là obsédés de garder des lits destinés à d’autres malades plus jeunes qu’il faudra sauver d’abord.
On a compris qu’à partir de 65 ans, la créature humaine ne compte plus pour grand-chose : elle est « à risques », vous comprenez ? En cas de débordement dans les arrivées des malades, il faudra trier à l’entrée de la clinique et réserver les respirateurs et autres techniques sophistiquées aux jeunes, car on annonce des centaines de milliers de morts, ont crié dès le début de l’épidémie, certains spécialistes Infectiologues, virologues, dont les prévisions étaient relayées jour et nuit par des médias aux pages, aux écrans, nourris d’angoisses multiples.
C’est le fait d’avoir cru à ces oiseaux de malheur au début de l’épidémie qui a paniqué les politiciens ignorant tout du dossier épidémie, qui faisaient confiance aux spécialistes. Ils ont appliqué le principe de précaution tardivement à propos des masques, du gel, des respirateurs, tous manquants ou trop insuffisants encore en mars, ils ont voulu ne plus faire d’erreur, ils ont mobilisé tous les hôpitaux, dégagé les espaces réservés aux services soignant d’autres maladies, pour prévoir assez de lits de soins intensifs où allonger les victimes du Covid-19. Des lits ! Des lits ! D’abord et avant tout ! Que les agonisants ne s’entassent pas dans les couloirs !
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Je lis dans L’Echo de la Bourse du 23 mai :
« Nos sociétés occidentales semblent avoir oublié l’existence des maladies infectieuses pandémiques. (…) L’évolution de la médecine, de l’enseignement et de la recherche en portent la marque. L’infectiologie, la virologie, l’épidémiologie ne rencontreraient pas l’adhésion nécessaire. L’infectiologie est une sous-spécialité de la médecine interne, elle-même une des filières les moins prisées. Les meilleurs étudiants se détournent de ces spécialités moins rémunératrices requérant plus de présence et d’engagement, et préfèrent se tourner par exemple vers la radiologie. Cela expliquerait en partie notre déficit de réaction face à l’épidémie ou la pandémie.
(Professeur Olivier Faure, Historien de la santé)
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ODE AUX TREPASSES
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Qui verra le sourire de la dame quand
Sortie de l’ambulance feux allumés
Les infirmiers portent la civière
Ils sont quatre, il est minuit, les draps ont des ailes blanches
Le vent du soir est le vent de la maladie
Elle est si fatiguée
Ils ont téléphoné aux urgences
Elle est tombée dans la maison des vieux
Ne pouvant se relever
Du sang coulait de l’oreille gauche
Il a fallu la soutenir, titubante, Avez-vous mal ?
Elle ne disait rien
Elle n’avait pas vu les anges, ni ses chers chiens morts
Ses seuls chéris
Car les vieux des Mimosas sont gentils, jeux de cartes, parlottes,
Guetter la mieux habillée aux repas et celle qui rit jamais.
Ils l’ont embarquée dans l’ambulance et Mariette accompagne
On va à Saint Luc, c’est la clinique des contaminations
Elle a le covid-19, elle a entendu l’infirmier qui la croit sourde
Bon à mon âge, pas de chance, même si la vie n’est pas drôle
Vieillesse cauchemar, petits pas, peur de mourir, ou la chute.
A tous les repas les médicaments du Docteur.
La voilà dans un lit aux couvertures bleues
On l’a déshabillée, enfilé une chemise de nuit blanche qui touche ses orteils
Tout ira bien Madame, tout ira bien, on s’occupe de vous
Voici un masque à vous mettre sur le nez, la bouche
Attention aux élastiques
On croit que vous avez le Corona
Na na na
Je ne vois plus Mariette
Leur racontera l’expédition sirènes mugissantes
Passée à rouge sur l’avenue de Tervuren
Derrière les autos lentes
Bonsoir petite Madame a dit le docteur moustachu
En survêtement blanc,
Les médecins aiment bien l’uniforme
Qui fait peur et donne mauvaise mine
Stéthoscope autour du cou
Un serpent compte mes battements de cœur
Si j’en ai un
Vous avez de la fièvre, 38 degrés, quel est votre âge ?
J’ai quatre-vingt-deux ans dis-je dans un souffle
Il n’a pas entendu Il feuillette quelques papiers.
Il se lève, on l’appelle, d’autres entrées sans doute
Deux heures du matin
Qui va me soigner, regarder mon crâne fracturé
Je voudrais savoir
Mes enfants ne m’ont plus vue depuis le trente mars,
Un mois de confinement, concon,
Cela ne fait pas rire les vieux neu neu
Qui pense encore à sa maman ? c’est moi leur mère
Je suis malade.
Des gens passent dans ma chambre
Je ferme les yeux, j’ai froid et chaud dans la tête
Je suis une théière sous un chapeau de laine
Une grosse blonde m’a tendu un verre d’eau, j’ai bu, soif, soif.
Merci, j’ai dit, lui ai pris la main,
Elle a de beaux yeux de vache
Sont gentilles les vaches, des innocentes
Un autre lit à trois mètres du mien
On y dépose une dame plus jeune
Je crois qu’elle pleure
Trop de bruit, de monde,
On a saisi mon lit, on le pousse dans un long corridor
La salle des examens à trois heures du matin
On va radiographier votre crâne et vérifier si vous êtes contaminée
Il y a des cas de Covid dans votre home.
C’est une immense clinique aux mille couloirs
J’ai le tournis, je danse la valse au plafond
Si je perds pied comment retrouver mes bébés ?
J’ai trop chaud, je vais vomir, où est le docteur ?
Ma civière attend devant la porte grillagée des radiographies
On me fait une piqûre dans le bras.
Ma pauvre fille me dit un ange en saisissant ma main
Tu n’as pas ri beaucoup sur cette terre.
J’ai vu le soleil ce matin,
Mes chiens morts sont revenus.
Henri de Meeûs
Mai 2020
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mar.
28
avril
2020
J’admire le calme des Belges au milieu de cette pandémie. Ils sont résignés, obéissants à 95% aux consignes de distanciation, même si certaines familles avec parents et enfants déambulent groupés sur les trottoirs et arrivent face à vous l’isolé, le masqué, cherchant un espace pour ne pas s’y frotter, même si certains fanatiques de jogging s’époumonent dans les rues et les avenues, au risque de vous asperger de leurs gouttelettes à longue portée.
Les Belges ne crient pas, et hurlent encore moins. L’absurdité d’avoir 9 ministres de la santé, régionaux ou fédéraux, ne semblent pas les émouvoir, cela fait partie du folklore, on s’habitue, même si personne ne connait le nom de ces ministres, sauf celui de la célèbre Maggie De Block l’unique ministre fédérale, embrouillée dans le dossier des masques manquants, renvoyés avant l’épidémie parce que périmés et parce qu’ils occupaient de trop coûteux espaces de stockage. Plus on commande de masques à la Chine, plus on constate à la livraison, qu’ils sont défectueux et doivent être renvoyés à l’expéditeur. Bravo aux fonctionnaires acheteurs !
Peuple belge pacifique enterrant ses morts discrètement, annonçant que plus tard, une messe ou une cérémonie plus officielle seront prévues, « en raison des circonstances actuelles ».
La Belgique est victime de la densité de sa population. Trop de villages, trop de villes, serrées les unes contre les autres, en Flandre, dans le Limbourg et le Hainaut. Seules les provinces de Namur et de Luxembourg, aux larges espaces où les petits villages, dispersés entre les prairies, les bois, et les forêts, échappent à l’hécatombe.
Certains sont héroïques, les femmes surtout, à la recherche de nourriture dans les grands magasins, empoignant les caddies, traversant les rayons pour saisir ce qui nourrira leurs progénitures, comme ces oiseaux qui toute la journée picorent des insectes pour les rapporter au nid.
Honneur aux femmes clientes, honneur aux femmes vendeuses collées à leur caisse durant des heures, au début sans masque, tardivement protégées, souriant encore mais « une boule dans le ventre », honneur aux femmes jeunes et moins jeunes, emprisonnées volontaires dans les séniories avec les vieux et les vieilles.
Ô vous pauvres malades, créatures qui furent si belles jeunes, pimpantes, joyeuses, et maintenant isolées, plus seules que seules, sans l’espérance d’une visite, ni celle de revoir les enfants et les petits-enfants, prisonnières dans l’Enfer de Dante. Et toujours la perspective qui les hante, être déplacées vers l’hôpital, et y mourir dans les salles de tortures, les entubages, le curare, le coma prolongé trois semaines parfois, les cauchemars, les morts qui rôdent autour de votre lit.
Ils vous appellent, les morts : « Venez, venez, accompagnez-nous, notre train est là. »
Et les machines techniques à qui elles seront obligées de confier leur pauvre corps épuisé, et se laisser pénétrer par les anneaux de poulpes respirantes qui vous soufflent dans les poumons un air aseptisé.
Les vieux meurent comme des mouches, car pas testés à temps, contaminant leurs soignants, et ceux avec qui ils jouaient aux cartes ou à qui ils murmuraient toujours la même histoire qui ne faisait plus rire personne.
Des anges médecins et infirmiers les assistent, malades aussi, ayant décidé de ne pas les abandonner. Honneur à ces saints et à ces saintes, qui exposent leur vie au risque de la perdre, pour apporter aide et assistance aux vieillards oubliés que le Gouvernement n’a pas sauvés, préférant les hôpitaux aux maisons de retraite, de déments, d’handicapés. Qui oubliera les victimes ? Plus de 7.000 le 26 avril 2020.
Horreur, on est obligé de crier, c’est insupportable ce cauchemar qu’on retrouve au réveil chaque jour, depuis des semaines,!
Que d’êtres prêts à sacrifier leur vie pour d’autres. Le matin à 7 heures, je promène mon chien, profitant qu’il n’y a personne dehors. Un tram passe chaque jour, à la même heure, dans l’avenue. Je salue ce courageux conducteur qui commence sa journée et devra respirer tout le jour l’haleine de centaines de passagers, avec masques ou sans masque. Et il a une femme et des enfants, et il est payé mais pas beaucoup.
Admirables personnes dévouées à la société dans toutes les activités nécessaires à maintenir la vie, soyez remerciées et bénies. Ces personnes, si elles meurent, retrouveront le Christ dans l’infini de l’Amour, car « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jean, 13, 15).
Et Dieu dans tout cela ? Notre Père Créateur, maître des mondes visibles et invisibles, Pur Esprit, par qui tout provient, Amour infini, Puissance infinie, Justice infinie, est-ce Vous qui avez lancé cette pluie de virus sur la moitié de l’humanité ? Pour quelles raisons ? Etes-vous le semeur actif ou l’observateur passif qui contemple avec désolation le malheur de ses créatures ?
Voici ma réponse :
1°) Notre terre n’est pas encore le Royaume de Dieu. Le Notre Père, prière universelle des chrétiens, insiste bien sur la demande « Que Votre règne vienne ».
Dans les Evangiles, il est dit plusieurs fois : « Le Royaume de Dieu est proche. »
Proche veut dire qu’il va venir, qu’on l’attend, mais il n’est pas encore là.
Il y a donc une béance, une absence de Dieu, provisoire sans doute sur la Terre.
Mais le Royaume de Dieu est proche !
2°) Qui est le maître de cette Terre, de ce monde visible où les hommes et les femmes travaillent, font des petits, usent leur vie à gagner leur pain quotidien, vieillissent, tombent malades et meurent ?
Ces êtres humains sont aussi très intelligents, ont conquis les zones les plus reculées de la planète, se sont posés sur la Lune, ont mis au point les inventions les plus inouïes tant pour la défense de l’être humain que pour sa destruction.
Et qui organise cette vie de plus de 6 milliards d’êtres humains ? Si ce n’est pas Dieu dont le règne est attendu ? C’est le Démon (anagramme du mot Monde), c’est lui le Démon roi du monde, le roi du fric, de la jouissance, de la corruption, des maffias, des nazis, des fanatiques tueurs de chrétiens sur toute la planète, c’est lui l’auteur de tous les maux, c’est lui qui est derrière les attentats du 11 septembre comme c’est lui qui met en place les mécanismes de guerres épouvantables et meurtrières, c’est lui qui a inspiré la Shoa aux criminels allemands, c’est lui qui accompagne les mourants après les avoir soumis aux maladies les plus épouvantables, c’est lui qui agite les tremblements de terre, les tsunamis, les typhons, les éruptions volcaniques, et autres déluges, c’est lui qui invente les fusées de l’Apocalypse.
Le Démon est le pire ennemi de l’humanité. Derrière chaque agonisant, se cache le Démon qui ricane. Cette pluie de virus le remplit d’aise.
Mais c’est Dieu qui a le dernier mot, chaque fois, dans la Vie éternelle, dans l’infini de son Amour.
Dieu permet au Démon une action relative, mais pas complète. Il tolère certaines de ses pratiques afin de montrer aux hommes que Lui, Dieu, est toujours à l’arrière-plan, qu’il voit tout, sait tout, mais permet certains maux afin de réveiller ses créatures qui L’ont oublié, qui croient qu’Il est un mythe, une superstition, une ineptie dont on peut se moquer, (« la mort de Dieu »), qu’Il ne compte pas, qu’il ne faut pas Le révérer, L’adorer, alors que Dieu veut que nous le prenions comme l’auteur et le centre de notre vie, plutôt que de nous gaver de plaisirs, de consommations les plus diverses, de dépenses, de foot, de sexe, et d’argent ?
L’obsession du monde est l’argent. Le dieu Mammon ! Qui pense à Dieu dans cette vie de cocooning et de parfait égoïsme, de gains tout azimut ? Jusqu’au jour où une catastrophe mondiale, soudaine, inattendue, fracasse les tranquilles certitudes. Dieu reprend sa place et son Royaume est proche. On entend les cris de sa Création : Il vient, le Seigneur vient ! Panique chez les intendants des domaines qui ont tout abîmé. Ils vont devoir rendre des comptes. La Justice de Dieu est infinie.
Quand je sors un masque sur le nez et la bouche pour la promenade avec mon chien, à mes risques et périls, le premier bruit, à peine dehors, est la sirène d’ambulances. Mes pensées vont à au malade ou au mourant qui par ce beau soleil d’avril, est seul, transporté à toutes vitesse, vers la chambre des horreurs, où les médecins le sauveront. Espoir.
Mon chien ne sera pas malade. Les virus n’ont sur lui aucune prise. Ma fragilité montre la supériorité du chien indemne de toute maladie dans cette période calamiteuse. Lola est joyeuse, fraîche, a un appétit excellent, râle que je ne l’emmène pas au parc où il y a tant de personnes qui ne respectent aucune mesure de distanciation, pourtant répétées sur tous les tons de toutes les radios et de toutes les télévisions. Mais les jeunes très peu touchés par la maladie se fichent de frôler les vieux qui, derrière leur masque, leur lancent des regards noirs, si noirs que certains vieillards sont obligés de lever leur canne pour écarter les freluquets porteurs de mort.
Des amis ont choisi depuis plusieurs années de vivre en Algarve, au bord de la mer et sous le vent du large. Très peu de maisons autour de la leur. Aucun contact avec personne. Sauf pour la recherche de provisions une fois par semaine. Logiquement, leur vie n’est pas en danger. Mais les conséquences économiques du virus sont pour eux catastrophiques, avec une profession active dans le tourisme : locations d’appartements, de gîtes, dans ce pays tranquille, accueillant, où le beau temps règne toute l’année. Ils gagnent leur vie et remboursent leurs emprunts.
C’est maintenant l’heure des décomptes, des hypothèses construites sur le retour des touristes anglais, allemands, rentrés chez eux. Reviendront-ils ? Le désert touristique, les frontières fermées, à quand le beau temps des touristes qui avaient choisi le Portugal comme paradis ?
Leur jeunesse est inquiète, ils ont beaucoup travaillé, Ils voient que les projets humains reposent souvent sur des châteaux de sable que la mer emporte sans prévenir.
Investir est toujours un risque. C’est tantôt la Bourse qui s’effondre, tous les 10 ans maintenant, ou bien c’est l’échec d’une affaire tenue par un indépendant, ou celui de toute une industrie qui mènera des centaines de travailleurs au chômage.
Il ne faudra pas s’étonner que les classes sociales sans métier se révoltent. Bonjour les dégâts. Ceux causés par les Gilets Jaunes à Paris ne seront que de petites échauffourées à côté de ce qui viendra.
Prière en temps de calamités
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Mon Seigneur et mon Dieu,
Humblement devant votre présence invisible
Je vous remercie de nous tirer de cette épidémie du Diable
Qui nous fait peur du plus petit au plus âgé
Ce n’est pas drôle du tout
De marcher dans la rue avec un masque sur le nez
De faire la file dans les grands magasins pour chercher notre pain quotidien
Ayez pitié de nous, vous qui savez tout, qui voyez tout,
Suspendez votre courroux si vous êtes fâché
Parce qu’on ne pense plus à vous
Que nos prières sont absentes, intéressées ou trop froides
Ou parce que nous n’aimons pas assez les malheureux.
Comme les Juifs dans le désert qui avaient construit l’idole d’un Veau d’or
Plutôt que de faire appel à Vous
Amour infini, Joie du Ciel,
Créateur des mondes visibles et invisibles
Aie pitié de nous, mon cher Dieu,
Pitié pour les malades, les mourants
Le virus épargne les animaux,
Ils sont si beaux
Il y a eu assez de morts que Tu as rappelés auprès de Toi
Délivre-nous.
Amen.
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H de M (avril 2020)
jeu.
02
avril
2020
Sommaire 1 : Commentaire sur la calamité
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Les créatures humaines de la planète sont soumises à une épidémie qui traverse tous les pays. Certains habitants sont plus touchés que d’autres : Chine, Italie, Espagne, mais les plus protégés voient les chiffres des décès et des contaminés grimper à leur tour, provoquant la fermeture des frontières et l’interdiction d’atterrir dans leur pays. Chacun se barricade. La mondialisation, les multi-échanges, l’Europe a du plomb dans l’aile, si pas dans le ventre. C’est bientôt le retour des Etats souverains qui seront libres de fabriquer chez eux leurs mesures de protection et de ne plus, naïvement, confier à la Chine l’exclusivité des fabrications de masques, respirateurs, lunettes et autres protections. Décision insensée et imbécile de nos dirigeants des Etats européens, peu préparés à cette calamité et maintenant face au débordement, vu – ils le proclament eux-mêmes – la vague qui arrive !
Malheureuse population de brebis bêlantes, une de fois de plus tondue, parquée dans leur enclos sans pouvoir en sortir, à la merci de nouvelles ou quotidiennes mesures de confinement, familles resserrées dans de petits espaces toute la journée, du matin au soir, cri des petits, fureur des ados privés de leurs copins-copines, sorties limitées et surveillées, et les courses à effectuer, souvent par les mères qui courageusement viennent respirer l’air des grands-magasins en bravant tous les risques. Honneur au courage de ces femmes en première ligne ! Infatigables et sans exprimer de plaintes, le plus souvent.
Et ces autres martyrs, les prisonniers, à trois ou quatre par cellule, et leurs gardiens, sans masques pour les discipliner. Qu’on laisse les fins de peine rentrer chez eux ! Qu’on accroche aux chevilles des libérés anticipés, si nécessaire, un bracelet de contrôle, mais ôtez-les de cette nasse insupportable avant qu’il y ait des morts ou que les bâtiments pénitentiaires soient mis à feu et à sang.
Honte aux responsables-coupables de n’avoir pas conservé un stock de masques et autres moyens protecteurs. Pourquoi avoir fait disparaître un million de (?) de masques qui auraient servi plus efficacement qu’une absence totale de masques ?
Les responsables ne doivent-ils pas répondre de leur incurie ? Ou comme souvent, quand il y a trop de politiques coupables, on posera le couvercle pour éteindre la marmite. Responsables mais jamais coupables. Comme ceux qui au début disaient : « Nous sommes prêts, c’est une gripette ».
Les médecins généralistes se sont protégés, et c’est naturel, en ne donnant pour la plupart que des consultations par téléphone. Mais j’entends que des médecins héroïques ont dominé leur peur et ont rendu visite aux malades, les réconfortant, et leur administrant des médicaments pour les aider.
Combien de temps les confinés-citoyens-obéissants supporteront leur enfermement, même si certains font du jogging, du vélo, de la marche avec ou sans chien, avec ou sans enfants ? Des parents à vélo sont suivis par deux, trois, quatre enfants, aussi à vélo, et prennent l’air, leur beau souci, en espérant que l’air respiré ne croisera pas le virus !
Ceux qui souffrent d’autres maladies que celle du virus, refusent de passer par la case hôpital de crainte d’être contaminés. Les graves maladies ? On attendra !
L’humour permet de lutter contre l’angoisse et le stress. Certains films comme la parodie du texte prononcé par Hitler réfugié dans son bunker sont irrésistibles de drôlerie tant ils s’appliquent bien à notre réalité vécue et enfermée dans un autre bunker en 2020.
J’ai la chance que, vu mon âge, des nièces héroïques viennent m’approvisionner et certaines firmes me livrent des plats à réchauffer. Je déteste cuisiner. Un plat chaud à midi. Une ou deux tartines le soir.
Quelle durée ce confinement ? C’est de ne pas connaître la fin du cauchemar qui mine les esprits.
La hargne de certains médecins français contre le professeur Raoult, virologue spécialiste, connu mondialement, qui propose comme seul remède utilisable sur le marché, vu qu’il n’y a pas d’autres molécules encore agissantes, la Chloroquine, ancien médicament administré depuis quarante ans contre le paludisme et le lupus notamment, est incompréhensible. Il a fait un test à Marseille, avec 25 patients qui, à peu près tous, ont été débarrassés de leur charge virale. « Ah non, disent les adversaires de Raoult ! Il faut recommencer d’autres tests, cela prendra des semaines, mais nous devons suivre les protocoles avant que la Chloroquine ne soit autorisée ! ». Les morts attendront !
Un ami m’écrit, atteint du Corona, que ce virus est vicieux et puissant. Il croit l’avoir attrapé dans un « lounge » d’aéroport dans l’attente de son avion qui avait quatre heures de retard.
En rue, à pied, tranquillement sur le trottoir, vous êtes brutalement dépassé par des cyclistes qui soufflent et qui crachent, venant en face de vous sans masque de protection naturellement, ou des joggers dès sept heures du matin, qui sentent la transpiration, ou vous êtes forcé d’éviter, venant vers vous, courant, riant, une famille nombreuse de bambins à pied ou sur leurs tricycles, qui ignorent manifestement les règles de la distanciation.
Mon chien Lola est perplexe. Elle sort moins. Elle qui adore les restaurants à midi et la voiture où elle s’étend sur les sièges arrières, est confinée comme moi attendant ses repas du midi et du soir avec des promenades écourtées, elle qui adore prendre l’air, renifler les buissons et les taillis, et regarder de loin les congénères qu’elle déteste et qui n’ont pas à m’approcher, sinon gare à eux !
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Sommaire 2 : 3ème partie de PROTESTATION (suite du récit des Carnets de janvier et février 2020)
Protestation (suite 3)
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Je passai huit jours agréables avec Anna qui, le matin, à huit heures, frappait à la porte de ma chambre. Je sortais du lit en pyjama, je disais entrez Anna.
Vêtue d’une robe de chambre de velours brun, elle déposait un plateau avec des croissants, du chocolat chaud et de la confiture d’orange, sur la petite table devant la fenêtre aux rideaux fermés. Elle ouvrait les tentures. La lumière du soleil entrait dans la chambre. Je voyais les toits rouges s’échelonner face au bleu du ciel de Zandvoort. Il fera beau disait-elle, tant mieux, nous pourrons nous promener.
Elle descendait dans sa chambre pour achever sa toilette. J’entendais l’eau du bain qui coulait. Je me contentais de me laver nu devant le lavabo de ma chambre, eau chaude eau froide, les dents, le visage, et le torse, c’était suffisant et cette chambre était plus joyeuse que celle de Schaerbeek.
Quand habillé, je descendais au rez-de-chaussée à neuf heures précises, comme elle me l’avait demandé, – elle avait pris son petit-déjeuner sans moi –, je la voyais bien coiffée, son corps mince dans un loden vert à capuchon pour se protéger du vent de la mer, prête pour sa promenade de neuf heures à midi.
« Respirons, le bon air chaque matin, rien de tel pour les poumons », disait-elle,
Elle riait. Elle me tendait un imperméable qui descendait jusqu’aux mollets, et une écharpe rouge en cachemire. Nous sortions.
Elle avait tenté de prendre ma main, mais je la lui retirai. Je n’étais pas son bébé. Et la promenade commençait. L’immense plage jusqu’aux dunes. J’étais un bon marcheur ayant hérité des gênes de ma pauvre mère sprinteuse.
La plage de Zandvoort s’étendait sur trois ou quatre kilomètres et longeait des dunes aux chemins labyrinthiques, couverts d’un dallage qui évitait d’enfoncer les chevilles dans le sable. L’heure de la promenade était calculée par Anna pour ne pas rencontrer trop de monde à la fin des vacances. D’innombrables chaises longues et des parasols de toutes couleurs étaient alignés dans la zone réservée aux loueurs de matelas, des sièges, des protège-soleil. Il fallait poursuivre notre marche au-delà, la plage était alors déserte. On se rapprochait de l’eau. Des vagues terminaient leurs courses sur la partie sombre brunie du sable que des mouettes criardes piquaient de leur bec à la recherche de bestioles aquatiques.
Les jours passèrent identiques, tranquilles. La gentillesse d’Anna m’offrait des distractions chaque jour différentes : tel restaurant à midi, ou visiter le manège des chevaux frisons dans l’arrière-pays, ou des courses dans le grand magasin de la Kerkplein, m’offrir un costume gris à longs pantalons, goûter des babas au rhum dans une pâtisserie la meilleure de Zandvoort, cueillir dans les dunes de hautes fleurs jaunes qu’elle plongera dans le pot de grès bleuâtre sur la commode du salon. Petites distractions tranquilles qui me faisaient oublier la mort de ma mère. Je n’étais pas seul . La semaine était écoulée. Je devais rentrer.
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A Schaerbek devant la porte de l’immeuble, un fonctionnaire de la Commune m’attendait.
– Je suis l’échevin chargé de la Population, dit-il. Nous avons été avertis de votre retour par l’Ambassade de Belgique à La Haye. Vous ne resterez pas ici. Nous avons reçu des ordres du Ministère des Affaires étrangères. Vous logerez ce soir à l’Ambassade de l’Inde qui vous prend sous sa protection. J’ignore pour quelle durée. Je vous demande d’emporter vos affaires, vos livres et autres objets auxquels vous tenez. L’Ambassade de l’Inde paiera votre loyer à la propriétaire pour une durée d’un an. Il vous suffira de fermer la porte à clé, de couper l’eau, le gaz et l’électricité, et dans un an, ou plus tôt si vous le désirez, vous récupérerez votre logement.
Yagi me sauvait ! Son père et sa mère m’accueillaient chez eux ! Je fus transporté de joie. Joie, joie, pleurs de joie ! J’oubliais ma mère. Plus rien d’autre ne comptait ! Je retrouverais mon ami, le beau jardin, la fontaine et le bassin, les paons. Le soleil dissipait les nuages noirs, je revivais.
Je n’attendis pas longtemps. Une Rolls blanche arriva devant mon logis.
Le chauffeur à turban en sortit, me fit monter à l’arrière et déposa dans le coffre, la valise qui contenait tout ce que je possédais, les vêtements, les livres, les cahiers de classe et les deux Dickens que je relisais de temps en temps.
Je fus emporté à l’arrière de la longue limousine blanche aux coussins couleur grenat.
Vroum, vroum, nous filions vers l’avenue de Tervuren. Le soleil de la fin d’après-midi dorait la façade des immeubles et le ciel bleu se reflétait dans les vitres. Peu de monde malgré la sortie des bureaux. Je vis une petite dame courbée tenant en laisse un chien minuscule traverser malgré le feu rouge. On va l’écraser, pensais-je. J’entendis mon enturbanné gronder une insulte tandis qu’il appuyait sur le frein me projetant sur le dossier du fauteuil avant.
Nous pénétrâmes dans l’entrée de l’Indian Embassy aux grilles ouvertes. Le chauffeur arrêta la Rolls devant le perron. Les paons n’étaient pas là, mais au haut d’un mat flottait le drapeau indien à trois bandes, safran, blanc et vert, avec une roue au centre.
Yagi m’avait expliqué la symbolique du drapeau.
« Le drapeau, disait-il, se compose de trois bandes horizontales de largeur égale : safran au-dessus, blanc au milieu et vert pour celle du bas. Au centre de la bande blanche se trouve une roue bleue comportant 24 rayons et connue sous le nom de Chakra d’Ashoka. » La couleur safran exprime la renonciation et le désintéressement. Le blanc au centre est la lumière, le chemin de la vérité qui guide notre conduite. Le vert montre notre relation avec la terre, avec la flore de laquelle dépend toute vie. Au centre est la roue qui exprime le mouvement de la vie. La mort est dans la stagnation. L’Inde doit bouger et aller de l’avant. »
Beau programme, avais-je répondu en pensant sans le dire aux innombrables pauvres et aux vaches déesses qui encombraient les rues des villes.
Je fus conduit au salon où la mère de Yagi m’attendait assise dans le grand canapé doré. Elle était vêtue d’un sari immaculé avec autour du cou une longue écharpe de soie rose. Elle me tendit la main. Elle était seule et devant elle je vis un plateau d’argent avec deux tasses, une théière et des petits gâteaux.
– Comment allez-vous Daniel ? Je suis heureuse d’accueillir vous ici. Yagi is not here. He is in India with his grand-father for hollyday. Je suis triste pour votre mère. Pauvre femme morte si jeunette !
Elle tendit vers moi le plateau aux pâtisseries. J’en choisis une.
Mon ami n’était pas là. J’avais espéré qu’il serait là. Non, Yagi était aux Indes chez son grand-père.
Il fallait maintenant remercier l’ambassadrice de m’accueillir chez eux.
– Je veux vous dire merci d’avoir accepté que je vienne habiter quelque temps ici. C’est une grande surprise pour moi et un honneur.
– Vous êtes une friend de Yagi. Quand nous avons appris le malheur, mon mari et moi, nous avons parlé avec notre fils et nous avons décidé de vous loger à l’ambassade. You have time to see of this proposition agrée vous. Vous dormir dans la room à côté de la room de Yagi. Vous faîtes les mêmes études au collège Saint Michel. Ce sera plus facile pour vous deux. Vous êtes amis.
Elle se leva, demandant de la suivre. Dans le hall, elle frappa dans les mains. Aussitôt une jeune femme brune accourut.
– Voici Migga, dit la mère de Yagi. Elle est chargée de vous. Elle va conduire toi à votre chambre, pour déballage bagages. Nous nous retrouverons for the dinner at eight o’clock. Mon mari sera présent. Nous attendrons vous au salon. A tantôt. Yes, yes. Elle me sourit, agita sa main légère aux ongles rouges et s’éclipsa me laissant seul avec Migga qui me conduisit au premier étage par le grand escalier de marbre blanc.
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La chambre était belle avec les murs drapés d’’or. Sur le sol d’épais tapis invitaient à marcher pieds nus. Un grand miroir faisait face au lit recouvert d’une cotonnade bleue.
Migga et moi nous rangeâmes mes vêtements dans une armoire du dressing, pièce sans fenêtre qui séparait ma chambre de celle de Yagi. Au fond du dressing, s’ouvrait la porte d’une salle de bains grande et lumineuse avec deux lavabos et au centre, un grand bassin de marbre bleuté de deux mètres sur quatre environ dans lequel se baigner. Migga fit fonctionner les robinets d’or. Derrière une porte, un w-c aux revêtements couleur de pêche.
Elle sortit de la chambre, et je restai seul.
Je m’approchai de la fenêtre qui donnait sur les parterres de roses tant appréciées par l’ambassadrice. Un jeune indien vêtu de blanc aux pantalons bouffants coupait des roses qu’il déposait dans un panier d’osier à ses pieds. Ce n’était pas le jardinier vu lors de ma première visite. Le soleil de fin d’après-midi l’éclairait. Si j’avais osé, je serais venu au jardin le rejoindre et demander qu’il m’accompagne jusqu’au bassin des carpes koï.
Inutile de me faire remarquer, me dis-je. Ayant pris soin d’ôter mes souliers, je m’allongeai sur le lit, et me tournant sur le côté, je ne tardai pas à m’endormir.
Il faisait noir quand je m’éveillai. Je regardai ma montre. Onze heures du soir déjà ! Et personne ne m’avait appelé pour le repas du soir auquel l’Ambassadrice m’avait prié. J’y devais voir le père de Yagi. Misère ! Trop d’émotions m’avaient terrassé. Maudit sommeil. Je me trouvai maintenant embarrassé. Sortir de la chambre ? Aucun bruit et le jardin était plongé dans l’obscurité. Ouvrant la fenêtre, j’entendais le jet d’eau d’une fontaine. J’enfilai mes souliers. Laissant la pièce allumée, j’ouvris doucement la porte et je me décidai à suivre le couloir menant au grand escalier. Pas de lumière.
Ignorant où se trouvaient les interrupteurs, j’avançai bras tendus, marchant sur des tapis épais. Aucun rai de lumière sous les portes. Nuit complète. Descente des marches, le bras droit agrippé à la rampe. Ridicule situation. Ils s’étaient couchés sans m’attendre. Dans le grand hall, ignorant comment me diriger, je m’assis sur la dernière marche. Mes yeux s’habituaient à l’obscurité.
Peu à peu je vis l’horreur. Là sur le tapis, au centre, deux corps étendus comme deux gros boudins l’un sur l’autre. Avec des soupirs, des râles, et des gémissements. Je poussai un cri strident tandis qu’un frisson glacé parcourait mon dos. La lumière du hall s’alluma et j’entendis la voix d’un homme dire dans l’escalier : « Vous ne dormez plus ? »
L’ambassadeur en robe de chambre venait vers moi, et me prenant la main, me leva : « Pourquoi ce cri ? Vous nous avez fait peur à ma femme et à moi. ».
Un domestique arrivait à qui l’ambassadeur fit un signe de s’éloigner.
– J’avais cru voir deux corps étendus sur le tapis », répondis-je.
– Vous voyez qu’il n’y a personne. Vous lisez des romans policiers ? ajouta le père de Yagi avec un petit rire. Venez, remontez dans votre chambre. Je vais vous faire apporter une collation légère avant que vous ne vous remettiez au lit. Nous nous verrons demain.
J’étais confus. Je remerciai l’ambassadeur et retournai à ma chambre comprenant que mon séjour dans la famille de Yagi commençait mal.
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Ma mère hurlante et les cheveux sur le dos, en chemise de nuit, se précipitait hors de la chambre de l’hôtel de Zandvoort me criant, la bouche de travers comme celle des personnes atteintes d’une attaque cérébrale: « Ne reste pas ici, ils sont fous, ils vont nous tuer. » J’étais un petit enfant, j’eus de la peine à sortir du lit pour la suivre dans le couloir sombre et dans l’escalier qui descendait à la salle à manger où un groupe de personnes encombrées de bagages étaient assises en silence. Certaines esquissaient le geste de me tendre une tasse de café mais obligé de suivre ma mère dans sa course, je sortis sur le chemin qui longeait la dune et je courus, courus derrière ma mère, demandant Maman, Maman, où vas-tu. Elle m’avait saisi la main, m’emportait. Ils sont fous, disait-elle. Je l’entendais malgré le bruit des vagues. Enfin nous arrêtâmes. Le ciel noir était piqué de rares étoiles. Elle m’indiqua la direction de la mer.
– Ton père reviendra, sois en certain, mais j’ignore quand. Je vais mourir.
Elle haletait. Puis poussant un cri, elle tomba sur le côté en agitant les bras et expira.
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Je me réveillai en sursaut. J’étais dans le lit. J’avais mangé la tranche de saumon et la salade apportées, avec une bouteille d’eau minérale, par le domestique sur l’ordre de l’ambassadeur. Ensuite je m’étais déshabillé et glissé dans les draps de soie. La chambre était si noire qu’étreint par l’angoisse, je rallumai la lampe de chevet qui coloria de rose la tête du lit, mon torse et le tapis de soie. Quelle erreur d’avoir accepté le séjour à l’ambassade sans connaître la famille de Yagi. Et Yagi, quand rentrera-t-il ? Sa mère n’avait pu me répondre, tout dépendra, avait-elle dit, du grand-père chez qui Yagi séjournait au fond d’une vallée de l’Himalaya.
Elle téléphonerait à Yagi, je devais patienter, il savait que j’étais chez eux, il connaissait mon malheur, il avait témoigné de sa peine, sa mère était son relai.
J’entendis frapper à la porte.
– Entrez, dis-je.
Comme la porte ne s’ouvrait pas, je me levai, il n’’y avait personne dans le couloir.
***
Cela fait huit jours que je traîne dans l’ambassade. Je vois peu les parents de Yagi qui se lèvent tard. Ils se rendent fréquemment en Rolls, midi et soir, à des réceptions. Je reste seul durant des heures à lire dans le jardin sous un parasol mauve des revues illustrées décrivant les villes de l’Inde, les industries, les pèlerinages à Lahore ou à Bénarès, ou s’il pleut, réfugié dans un petit salon, je zappe des programmes de la télévision au large écran.
J’ai demandé à sortir en ville. On n’a pas voulu. « Nous sommes responsables de toi, m’a dit l’ambassadeur. Il faut attendre le retour de Yagi, vous sortirez avec la voiture de l’ambassade. »
Les beaux jardins sont entourés de hautes grilles peintes en noir. Je mange seul dans l’office attenant à la grande salle à manger. Une jeune servante en sari bleu me sert. Je suis bien nourri. Mais la cuisine indienne épicée et le riz à chaque repas fatigue l’estomac, donne le brûlant la nuit, ce qui m’oblige à boire beaucoup d’eau et à faire de longs pipis blanchâtres.
Je parle peu au personnel qui ne connait pas un mot de français. Ils ont reçu des instructions pour limiter les contacts. Quand les domestiques me voient, ils s’inclinent avec un petit sourire et continuent leur chemin. Quand je leur pose une question, ils secouent la tête pour montrer qu’ils ne me comprennent pas.
Je les entends parfois rire dans les couloirs et le hall quand ils pensent que je ne suis pas là. Je voudrais connaître les raisons de leur hilarité. Se moquent-ils de moi ? Aller en ville, passer deux heures dans un cinéma ou manger une glace sur le boulevard de la Toison d’or, j’en ai envie. Me dégourdir les jambes, parler le français, regarder les vitrines. Mais les grilles sont fermées, le jardin est entouré de hauts murs, un policier est en faction à l’entrée et refuse de me laisser sortir. Je suis un prisonnier en attente d’une libération. Téléphoner à la police ? C’est un gros risque car dans ce cas, je ne pourrai plus revenir dans l’ambassade. Les parents de Yagi ne supporteront pas d’être accusés de me retenir contre mon gré, eux qui m’ont m’accueilli après la mort de ma mère. Je n’ose pas les affronter, je dois prendre mon mal en patience et attendre le retour de mon ami. Il pourrait me téléphoner car je suis certain qu’il a de temps en temps ses parents au téléphone, mais ceux-ci ne passent pas le cornet, ils disent seulement : « Yagi te salue, tu as ses amitiés ». Je suis bien avancé avec ses minuscules messages.
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J’ai découvert les plaisirs de la salle de bain de marbre bleu.
Levé à huit heures, j’ouvre les robinets d’or. Dans la grande vasque, se détachent des mosaïques de dauphins chevauchés par des enfants. Pendant que l’eau coule ni trop chaude ni trop froide, je lave mes dents avec Colgate blancheur extra devant le miroir du lavabo. C’est un bon moment pour moi car je peux entendre la musique déclenchée par un interrupteur à droite de la porte. Je choisis des programmes d’opéras. Quand le bassin est rempli, je descends dans l’eau. Je nage nu quelques brasses. Puis bras et jambes écartées, je me laisse flotter sur le dos, les oreilles plongées dans l’eau, je regarde le plafond peint en ciel de nuit rempli d’étoiles. Délices et repos. J’oublie ma tristesse. La porte n’a pas de clé, cela me dérange.
Un matin sans frapper une servante est entrée avec une pile de serviettes de bain qu’elle a déposées à côté des lavabos. Ce fut si rapide que je n’ai pas eu le temps d’être saisi. En réalité, je m’endormais dans l’eau tiède, mes paupières fermées, mon corps flottant comme une plante. Je la vis au moment où elle ressortait sans bruit, fermant la porte. Qu’avait-elle pensé ? Elle rapporterait au personnel des sous-sols que le jeune ami du fils des patrons se prélassait nu dans la piscine-baignoire.
Ils glousseraient, demanderaient des détails.
Pourquoi l’ambassadeur et sa femme me gardent-ils dans l’ambassade ? Je perds mon temps, je m’ennuie, le personnel s’adresse peu à moi et je ne comprends pas leur charabia.
Après quinze jours d’impatience, je résolus de quitter les lieux. Yagi ne me contactait pas, il se fichait de moi. Ses parents restaient vagues quant à la date de son retour, s’abritant derrière les décisions du grand-père maharadja. Yagi chassait le tigre, disaient-ils. Il adore cela. Et moi, pourquoi ne pense-t-il pas à moi enfermé dans cette ambassade à m’ennuyer du matin au soir. Je ne comptais pas pour lui. Le temps précieux de mes vacances à l’attendre en vain ! Zut et rezut !
J’avais observé que le garde devant la porte vers vingt heures gagnait une petite pièce du rez-de-chaussée pour échanger les consignes de la nuit avec un collègue le remplaçant.
Parfois les grilles restaient ouvertes quand la Rolls blanche aux coussins rouges attendait, devant le perron, les parents de Yagi invités à un concert ou une soirée de gala. L’ambassadrice toujours en retard retrouvait avec des cris d’oiseau son mari moustachu qui s’impatientait dans la voiture dont le moteur tournait.
***
Un soir, après le souper solitaire dans le petit bureau du rez-de-chaussée, je me cachai dans le buisson de rhododendrons qui bordait la pelouse. La grille d’entrée était grand ouverte. Le garde en faction avait gagné la cuisine pour se restaurer d’un poulet pikka massala. La Rolls blanche, phares allumés, portières ouvertes, et moteur en marche, attendait l’arrivée de ses maîtres. Le chauffeur debout au bas du perron, regardait sa montre puis levait la tête vers l’étage de la chambre encore éclairée de l’ambassadrice. Il me tournait le dos.
Je me glissai à quatre pattes à travers les rhodos, bondis hors du buisson et sprintai vers le boulevard.
J’étais libre. Je courais de toutes mes forces sur l’avenue. Personne ne me suivait, personne ne m’avait vu. A la première rue, je ralentis et poursuivis mon chemin marchant à grand pas. Ils ne remarqueraient mon absence qu’au retour de l’ambassadeur et de sa femme, ou au mieux le lendemain matin quand Migga constaterait ma disparition, le lit non défait, la chambre vide.
Le soir tombait.
Je n’avais pas laissé un mot d’explications. Ma mère n’aurait pas apprécié mon impolitesse.
***
J’arrivai avenue de la Toison d’or, en nage, et m’assis sur un banc en face des cinémas Pathé qui projetaient des films comiques. Je reprenais mon souffle regardant les piétons nombreux au début de la nuit. Des jeunes en jeans et baskets mangeaient des frites ; leurs rires aigus montraient qu’ils avaient bu ou fumé des substances comme disait ma mère. Des femmes voilées avançaient à pas lents poussant des voiturettes d’enfants.
Ces passants qui se nourrissaient en marchant donnaient envie de manger quelque chose. J’avais un peu d’argent sur moi. Je me dirigeai vers un snack et commandai un sandwich au poulet curry avec une bière.
Je m’assis à une table libre. A la table voisine, une dame âgée et à ses pieds un bichon au collier rouge qui lui léchait les doigts.
Me voyant, elle dit : « Les chiens valent mieux que les humains. Boris ne m’a jamais déçue mais il devient vieux. »
J’acquiesçai. Je mangeai lentement mon sandwich, regardant devant moi, me posant la question s’il fallait rentrer à l’Ambassade ou réoccuper mon logement de Schaerbeek. Mais je n’avais pas d’argent.
– Vous avez des soucis ? dit la dame.
– Pas vraiment, répondis-je. Mais ma mère est morte et je suis seul dans la vie.
– Mon pauvre petit. Vous n’avez plus de famille ?
– Non.
– Où habitez-vous ?
– A Schaerbeek, près de la Place Meiser.
– Quartier bruyant, dit-elle.
Le bichon n’arrêtait pas de vouloir grimper sur ses genoux mais elle l’écartait maladroitement sans se soucier de chiffonner sa longue jupe noire.
Elle continua :
– Vous allez à l’école ?
– Naturellement. Mais ce sont les congés maintenant.
– Je parie, dit-elle, que vous êtes un bon élève.
Je restai silencieux.
Un monsieur aux cheveux gris coupés en brosse, nuque puissante, lunettes noires, arriva et s’assit lourdement à la table voisine. Il me dévisagea un instant, puis commanda un thé et des crêpes à la confiture, dépliant sur la table le journal Le Monde.
– Vous êtes élève dans un institut à Bruxelles ?
Elle poursuivait son interrogatoire.
– Je suis élève au Collège St Michel. Des Jésuites.
– Ah, dit-elle, mes deux fils y furent élèves mais ne purent suivre car le niveau est élevé et mes fils sont deux paresseux.
– Qu’ont-ils fait après leur départ de Saint Michel ?
– Ils ont choisi des études techniques. L’aîné est plombier et le second camionneur. Ils sont morts dans un accident, ils étaient dans la même voiture. C’était il y a deux ans.
– C’est terrible, dis-je.
Elle ne semblait pas émue.
A ce moment le monsieur aux cheveux gris prit la parole : « Toutes mes condoléances, Madame. Vous avez vécu une tragédie. Je remercie le Ciel de m’avoir épargné ce drâââme car j’ai des enfants et la mort d’un enfant est la plus grande douleur pour un père ou une mère. »
Je n’apercevais pas d’alliance à son doigt. Il me regarda de nouveau et j’évitai son regard. Il portait un costume bleu à lignes fines, une cravate bleu marine, une chemise blanche à manchettes. Son allure était soignée et ses souliers cirés brillaient.
Je ne comprenais pas pourquoi il s’adressait à la dame qui ne lui répondait pas.
Il me regarda et dit: « Jeune homme, vous êtes en vacances, je suppose ? »
Il mastiquait un dernier morceau de crêpe.
Pourquoi m’interrogeait-il à son tour?
Il continua : « Où habitez-vous ? »
– Oui, oui, je suis en congé. Près de la place Meiser.
Je terminai le sandwich au poulet et bus la bière et me levai.
– Puis-je vous accompagner, dit-il. J’ai achevé mon en-cas et comme j’ai un peu de temps, je puis vous ramener chez vous. Mon chauffeur attend avec la voiture sur l’avenue de la Toison d’Or. C’est à cinq minutes.
La dame toussota, me regardant avec insistance, et je vis dans ses yeux une lueur ironique. Nous voyant nous lever, le petit bichon s’arcboutait sur sa laisse pour s’en aller aussi.
– Je ne veux pas vous déranger, dis-je à l’homme.
– Mais non, mais non, je vois que vous êtes fatigué, dit-il. Ce sera plus facile pour vous. Il est tard, il est imprudent de sortir seul le soir.
Il ajusta une cape en loden vert et il me poussa devant lui. N’ayant personne qui m’attendait, je résolus de voir ce qui se passerait si je l’accompagnais. Il n’était pas question de lui parler de l’Ambassade de l’Inde.
Le chauffeur était un grand africain, aux yeux brillants, mince dans sa tenue de cuir noir boutonnée jusqu’au cou. Il souleva sa casquette quand il nous vit arriver. Il paraissait jeune. Une vingtaine d’années tout au plus. Il portait des gants jaunes. L’homme en cape de loden et moi, nous nous assîmes à l’arrière de la limousine, une voiture américaine, du genre Cadillac, couleur grise. Je n’avais jamais rencontré un véhicule aussi spacieux.
– Je me présente, je suis le baron de Bernardin, je suis écrivain, un romancier si vous voulez.
– Je lis peu, répondis-je. Quel genre de roman écrivez-vous ?
– J’essaie de diversifier ; chaque roman doit être différent des précédents. Il n’y a donc pas de genre. Ce sont des histoires réalistes et poétiques. Un mélange de tristesse, de rêve, de beauté.
Il toussa.
Dans la voiture qui démarrait, flottait un parfum discret semblable à l’odeur d’une rose. Un parfum ou un déodorant pour limousine
Remontant l’avenue Louise, nous arrivâmes à Uccle dans le joli quartier du Prince d’Orange. Après avoir franchi une courte allée, la voiture s’arrêta devant le perron d’une grosse villa des années trente où brillaient des lumières au rez-de-chaussée.
La nuit était tombée. Le chauffeur se hâta d’ouvrir la portière de son maître et moi je me débrouillai seul pour m’extraire de la profonde limousine.
– Venez, suivez-moi, dit l’écrivain, ma femme m’attend au salon. Vous mangerez bien quelque chose ?
A sa suite, j’entrai dans la villa. Un domestique en livrée apparut, tendant les bras vers le loden dont son maître se débarrassait.
– Préparez la chambre verte, ce jeune homme dormira ici cette nuit.
Il n’avait pas demandé mon avis.
De nombreuses statues le long des murs du hall, des déesses, des bustes d’empereurs romains, des athlètes nus, donnaient l’impression d’entrer dans un musée. Il poussa une haute porte. Le salon était vaste, orné d’une multitude de tableaux et de meubles. Le long d’un mur, un piano à queue. Sur le sol, des tapis d’orient s’étalaient avec des entrelacs fleuris et des dessins d’oiseaux ravissants.
Assise dans un fauteuil rouge près de la cheminée, une dame à chignon gris nous regardait venir ; à ses pieds, un caniche abricot se leva d’un bond, aboyant.
– Madeleine, je vous présente un jeune ami rencontré dans un snack de l’avenue de la Toison d’Or où il mangeait seul. Il n’a plus de famille, il est en vacances. Nous allons le loger cette nuit car il semble fatigué et a besoin de réconfort.
Je saisis la main que me tendait la femme de l’écrivain. Elle me regarda en souriant.
– Mon mari cherche des talents ; il vous a découvert. Soyez le bienvenu dans notre maison. Un petit souper nous attend. J’ai l’habitude. Mon mari rentre tard.
Et nous passâmes dans la salle à manger.
Après le souper léger, nous passâmes au salon et tandis que le baron tirait les lourds rideaux, je demandai la direction des toilettes qui étaient dans le hall au fond du couloir. Je n’hésitai pas longtemps. La porte donnant sur le jardin était grand-ouverte. Je sortis et m’enfonçai dans l’obscurité vers l’avenue éclairée par des réverbères à la lumière orange. Adieu baron, adieu baronne. Drôle de couple !
***
Je montai dans un tram et, après une demi-heure, je me retrouvai devant l’Ambassade de l’Inde où je fus bien obligé de sonner. Ma situation ne permettait pas la liberté. Je rentrais au bercail. Le domestique ouvrit la porte et je gagnai ma chambre à l’étage. Mon absence avait duré trois heures. L’ambassadeur et sa femme avaient-ils su que j’avais quitté les lieux ? Une heure plus tard, j’entendis l’ouverture des grilles, la Rolls blanche rentrait, le chauffeur, ses maîtres, je les voyais derrière mes rideaux, parlaient fort. Puis silence et nuit. Je m’enfonçai dans mon lit pensant au baron et à sa femme. Oui, drôle de couple.
Je préférais l’ambassade malgré l’ennui et l’absence de Yagi.
Le lendemain, à huit heures, Maggy frappa à la porte de ma chambre, l’entrouvrit, et dit passant la tête : « Madame veut vous voir. Habillez-vous vite. »
Je m’attendais à un sermon sur mon absence nocturne, révélée sans doute par la femme de chambre.
A mon grand étonnement, l’ambassadrice seule dans la salle à manger m’accueillit avec un sourire : « Daniel, grande nouvelle, Yagi rentre demain. Son avion venir à Zaventem à 18 heures. Je suis contente. Vous pourrez vous voir, vous parler, jouer in the garden, et excursionner. Le chauffeur conduira vous deux à la mer, au Zoute, si vous deux intéressés prendre bains de mer. »
Je n’avais pas oublié ma première expérience de nageur en Hollande à Zandvoort. Un désastre.
Cette nouvelle du retour de son fils me remplissait de joie. Finie la solitude.
Elle ne fit aucune remarque sur mon escapade. Sans doute, n’avait-elle pas été informée. Elle m’invita à m’asseoir, à déguster quelques toasts à la confiture d’orange que je puisais dans un ravier en cristal au moyen d’une cuillère d’argent à long manche.
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(à suivre)
Henri de Meeûs
lun.
02
mars
2020
PROTESTATION
(2ème partie du récit de Henri de Meeûs : voir Carnets janvier 2020)
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Ma mère s’acharna à allonger, élargir et nettoyer un costume que je ne mettais plus, qui me sembla étriqué. Je refusai de le porter et lui dis : « Non, il fait beau, je préfère la chemisette blanche et le short de toile beige, les sandales et les chaussettes rouges. »
Ma petite mère comprit que j’avais bon goût, qu’il était inutile de me déguiser sous prétexte d’une invitation chez les maharadjas.
Je pris un tram pour me rendre dans la belle avenue plantée de marronniers. L’ambassade de l’Inde était en retrait, cachée dans un parc protégé par de larges grilles et une porte de fer qui s’ouvrit après que j’eusse décliné mon identité dans le micro situé au-dessus du bouton de la sonnette. Une caméra au-dessus de la grille m’observait. La chevillette chut. Je me dirigeai vers le bâtiment large et haut, éclatant de blancheur, avec des colonnes, un escalier de marbre à gauche et à droite d’une vaste terrasse, où trois paons verdâtres, bleus, ocellés d’or, semblaient m’attendre perchés sur un banc de pierre.
A ma vue, un paon fit la roue, se tournant et se retournant avec un tremblement de longues plumes.
Une domestique en sari pourpre m’ouvrit la grande porte. Et derrière elle, Yagi, tout sourire, qui me prit par la main.
– Viens, je vais te présenter à mes parents.
Il portait un pantalon blanc et un polo rose échancré sur la poitrine.
Je pénétrai dans un grand salon aux murs recouverts de soies bleutées. Une baie vitrée permettait de voir la pelouse qui descendait vers un rideau d’arbres.
Sur les côtés du jardin, des buissons cachaient d’autres grilles.
Je vis devant la fenêtre, assis dans un canapé, le père et la mère de Yagi qui me regardaient en souriant. Le père, moustachu, mince, sec, tout en blanc, avec une veste longue, comme une redingote aux boutons en soie, fermée jusqu’au col, tandis que la mère, aux longs cheveux de jais ramenés en arrière et resserrés sur la nuque, était habillée d’un tailleur Chanel noir et blanc, une émeraude à chaque main et un fin collier d’or autour du cou.
Son fils lui ressemblait étonnamment.
– Comment t’appelles-tu, dit le père ?
Il devait connaître mon nom, Yagi n’ayant pu taire mon identité. Une ambassade ne s’ouvre pas devant quiconque.
– Je m’appelle Daniel Bayens, répondis-je, j’ai douze ans. Mon père est mort dans un bombardement.
L’ambassadeur parut intéressé. Mais la mère de Yagi lui coupa la parole et me présenta, posée sur une assiette, une tranche de gâteau aux fraises recouvertes de crème fraîche et une minuscule fourchette. Elle dit dans un mauvais français :
– Here, Daniel, mange toi le cake avant to play avec Yagi dans le parc de l’Embassy.
Je ne refusai pas. Yagi reçut un morceau de pâtisserie et nous nous installâmes sur la terrasse qui surplombait la grande pelouse. Un domestique habillé de mauve apporta sur un plateau des bouteilles de Coca, du thé, des limonades. Je choisis le thé darjeeling servi brûlant dans une tasse minuscule.
– Les Darjeeling teas font partie des thés les plus prestigieux au monde. Leurs saveurs et leurs parfums varient d'une récolte et d'un jardin à l'autre. La plus belle récolte est celle du printemps, dont les thés sont surnommés les "Champagnes du thé", dit l’ambassadeur qui nous observait.
– Ne te brûle pas, dit Yagi.
Le parc était vaste. Derrière les arbres, je voyais d’autres pelouses avec des fleurs et des fontaines.
– C’est la roseraie de ma mère, dit Yagi. Elle adore les fleurs. Un jardinier s’en
occupe du matin au soir et ma mère coupe les roses à la fin de l’après-midi.
On verra cela tantôt, dit-il la bouche pleine avec sur les lèvres un peu de crème fraîche que sa langue n’avait pas effacée.
J’étais content d’être avec lui. Le ciel était bleu sans nuage et l’air doux. J‘entendais des oiseaux se chamailler dans un tilleul odorant.
– C’est agréable ici, dis-je.
– Tu pourras revenir quand tu le voudras. Mes parents t’apprécient, je le sens.
– Volontiers. Mais ma mère ne veut pas que je t’invite chez moi.
– Pourquoi ? dit-il.
– Nous vivons dans un appartement minuscule. La mort de mon père quand je n’étais pas encore né fut un malheur pour ma mère.
– Je comprends, dit Yagi, et il me prit la main d’un geste rapide.
Je restai jusqu’au soir à l’Ambassade. Nous parcourûmes les allées, le jardin et la roseraie à bicyclette, puis nous nous déchaussâmes pour tremper dans la fontaine nos pieds et nos jambes jusqu’aux mollets, sensation délicieuse dans la douce chaleur de cette fin d’après-midi. Je remarquai ses jambes brunes à côté des miennes blanches comme des tiges de poireau. Nos doigts de pied se touchèrent. De grosses carpes Koï japonaises, de couleur grise, bleutée, rouge et blanche avec des taches oranges, frôlaient nos orteils.
Nous rentrâmes. Un film nous attendait, projeté dans une salle au sous-sol. La mère de Yagi nous fit asseoir dans des fauteuils profonds. Le film avait pour titre « Beautiful lady ». Une aventure sentimentale sous-titrée en français entre un Indien et une Anglaise au Bengale, avec des scènes d’amour bavardes et des charges de cavalerie dans de superbes paysages. Je ne pus m’empêcher de bâiller quand la lumière éclaira la petite salle de projection.
Je demandai la permission de rentrer chez moi. Il était vingt et une heures. Il ne fallait pas faire attendre ma mère. Ce fut la Rolls de l’Ambassade pilotée par un chauffeur à turban qui me reconduisit.
Yagi avait voulu me raccompagner. Au moment de l’au-revoir, il garda ma main dans la sienne quelques instants.
A lundi, au collège, dit-il. Je suis heureux de te connaître.
Je rentrai dans l’immeuble où ma mère m’attendait.
– Ton visage est comme un soleil, me dit-elle.
Elle me posa mille questions auxquelles je répondis à peine. Prétextant la fatigue, je dis : « Je vais me coucher, nous parlerons de cela demain. Bisous ! »
Je m’enfouis dans mon lit sous la couverture jaune et me tournai vers le mur pour ne plus la voir, rejoignant en esprit Yagi, sa mère en tailleur Chanel et les carpes Koï.
***
Yagi et moi nous terminâmes la dernière année des classes primaires aux meilleures places, moi le premier et lui le second. Nous n’étions pas jaloux l’un de l’autre. Les professeurs nous estimaient et nous citaient en exemple ce qui faisait ricaner certains. Ma mère était fière de mes succès scolaires et j’imagine qu’il en était de même pour les parents de mon ami. Les grandes vacances commençaient.
Ma mère n’avait pas l’argent pour m’envoyer à la mer ou me faire voyager. Je ne disais cela à personne, même pas à Yagi qui m’annonça qu’il partirait le premier juillet en Inde chez ses grands-parents paternels dans un palais situé le long d’un fleuve. Il me montra les photos des remparts, des salles d’apparat, le trône, les serviteurs, et même l’enclos des éléphants pour la chasse au tigre avec les bâches de cuir et les nacelles où s’installent les chasseurs.
– Les tigres sont nombreux dans cette province, me dit Yagi. C’est une chasse très excitante.
Je n’en doutais pas. Mes chasses à moi se réduisaient aux mouches qui s’égaraient dans notre minuscule appartement.
Durant le congé, je fus odieux avec ma mère. Ne supportant pas d’être enfermé seul à Schaerbeek dans l’immeuble sombre, – ma mère à son travail en ville toute la journée –, je me promenais dans le quartier, regardant les trottoirs qui s’allongeaient devant moi, un œil sur les vitrines, mais sans argent, n’entrant pas dans les magasins sauf celui de la pâtisserie pour acheter des lacets de réglisse ou des lards roses et blancs, pas chers, que ma langue savourait, ma seule consolation. Mon ami était parti. Je prenais un tram, je passais devant l’ambassade de l’Inde devant laquelle un policier belge montait la garde.
Je regardais les grilles, les arbres, essayant de distinguer le bâtiment blanc au travers des feuillages. Parfois, j’entendais le cri des paons qui s’interpellaient Léon, Léon. Quels drôles d’animaux si beaux et si bêtes comme les stupides snobs que je rencontrerai plus tard.
Yagi ne se doute pas de la solitude où je suis plongé durant ces vacances au soleil à Bruxelles. Mes pensées vont vers lui, n’ayant pas d’autres amis, mes compagnons de classe ne s’intéressent pas à moi, ils sont avec leurs parents en voyage dans les hôtels ou des campings, sur des plages ou en montagne. Personne ne sait que je n’ai jamais vu la mer, que mes oreilles n’ont pas encore entendu le bruit des vagues ni le cri des mouettes rasant les flots. Pauvre de moi, oui pauvre est le mot exact, ma pauvreté m’enferme dans un cercle qui m’empêche de bouger, qui me lie à ma mère de qui je dépends entièrement car elle me nourrit, me vêt et paye mes études.
Ma pauvre petite mère très fatiguée qui ne prend pas l’air, trop occupée par son travail, (j’ignore lequel et où elle l’effectue). Elle ne m’a jamais parlé de sa profession. Je commence à penser qu’elle est la domestique d’une famille bourgeoise ou la serveuse dans un restaurant car je vois qu’elle rapporte régulièrement des tabliers blancs souillés qu’elle introduit dans la machine à lessiver en même temps que mes sous-vêtements. Est-elle honteuse d’avouer ce qu’elle fait pour gagner sa vie et qui attriste son visage fatigué, de plus en plus fatigué, quand je la regarde le soir et que devant moi, elle mange en silence des pâtes recouvertes de sauce tomate, plat qu’elle sait que j’aime, et qui n’est pas cher ?
Parfois, mes lèvres sont barbouillées de la délicieuse sauce rouge car ma mère est une bonne cuisinière, et elle dit : « Chéri, tes lèvres sont rouges comme celles d’un clown, tu pourras travailler dans un cirque. » Cette réflexion tant de fois entendue ne me faisait plus rire.
J’essuyais ma bouche dans la serviette et je continuais à manger sans rien dire.
A midi, durant mes congés, pour mon déjeuner solitaire, je beurre deux ou trois tartines et les recouvre d’une tranche de fromage de Hollande. Boisson ? De l’eau du robinet. Je mange chaud le soir vers dix-neuf heures quand ma mère rentre avec quelques provisions achetées chez Nopri. Elle dit : « Tu as passé une bonne journée ? ». Je réponds: « Oui, oui » sans entrain, car je m’étais ennuyé toute la journée à marcher dans les rues ou dans les chemins empierrés du parc de Woluwe où je me repose assis sur un banc de bois et contemple tout le vert des arbres, des pelouses, la beauté des étangs, et sur l’eau les poules d’eau, les canards colverts, les cygnes blancs, les cygnes noirs, et les oies bernache couleur de sable.
Mais cette beauté, ce calme et la grande étendue du ciel bleu qui surplombe le paysage, me rendent plus triste encore.
Je regardais les couples d’amoureux qui marchaient enlacés, main dans la main.
Un jour, je vis un gros monsieur bedonnant serrer étroitement, ventre contre ventre, une mince jeune femme. Ils s’embrassaient bouche à bouche. Je trouvais incroyable qu’une jolie dame se laissât entreprendre par un bonhomme plus âgé qu’elle d’au moins trente ans. Cela me dégoûtait. C’est cela l’amour, pensais-je. Mais pour moi, l’amour était en Inde où j’aurais voulu y passer au moins une semaine de vacances.
Je rentrais en nage d’avoir tant marché, j’avais soif, je sortais du frigo une bouteille de Spa reine et je buvais à même la bouteille en me regardant dans la glace au-dessus du lavabo. J’admirais les gouttes de sueur qui glissaient nombreuses de mon front vers les ailes de mon nez, touchant mes lèvres. Ma langue goûtait le sel de ma sueur, puis je passais sur mon visage et mes bras un gant de toilette mouillé d’eau froide pour me rafraîchir. J’allumais le poste de radio, j’écoutais des chansons, je m’allongeais torse nu sur mon lit avec une bande dessinée et je finissais par m’endormir. Ma mère me trouvait dormant quand elle rentrait. Je n’osais pas lui dire que je m’étais ennuyé mais elle le voyait à mon visage fermé, peu aimable – c’est à peine si j’appuyais ma bouche sur sa joue pour la saluer –, et je ne faisais rien pour l’aider dans la préparation du repas ou le service de la table car j’étais fâché de n’être pas récompensé pour ma première place à l’école. Je savais que nous étions pauvres, mais je refusais d’être pauvre depuis l’invitation à l’ambassade de l’Inde où tout m’avait ébloui : la Rolls-Royce, les serviteurs nombreux, les trois paons sur le perron, la roseraie, l’élégance de la mère de Yagi, son sourire magnifique, les émeraudes à ses doigts, la moustache brune de l’ambassadeur grand et mince.
« Il joue au polo », m’avait dit Yagi.
Ma tristesse grandissait d’avoir vu la richesse et le bonheur, et d’en être privé, moi le Daniel sans père tué dans un bombardement, et collé à une mère qui s’épuisait à des tâches quotidiennes qui ne la rendaient pas heureuse. J’aurais voulu l’aider et je ne savais pas comment. D’autre part ma colère m’empêchait de lui rendre des services minuscules comme celui de dresser la table ou de faire la vaisselle. J’avais répondu sèchement : « Ce sont mes vacances ». Quand elle m’avait demandé de compter le linge, j’étais resté sur le lit bras étendus et yeux fermés. Elle n’avait rien dit. Elle faisait mine de ne pas remarquer ma mauvaise humeur. Je n’étais pas fier de moi.
***
Trois jours après le début des vacances, elle me dit brusquement : « J’ai pris un congé de huit jours, nous irons en Hollande nous reposer, nous verrons la plage et la mer, nous irons en train, j’ai réservé une chambre au Zuiderbad, un hôtel familial à Zandvoorde non loin d’Amsterdam. » Je fus étonné car nous n’en avions jamais parlé. Voyager avec ma mère n’était pas une récompense car je souhaitais rencontrer de nouvelles personnes, avoir des amis intéressants, mais j’eus pitié d’elle dont le visage se crispait d’une grimace quand je la regardai. Je l’embrassai.
– Quand partons-nous ? dis-je.
– Dans deux jours, répondit-elle. Un train pour Amsterdam quitte la gare du Nord à 9 heures vingt-cinq. Je ferai les bagages ce soir. Il faudra que tu achètes demain à l’Innovation un slip de bain pour nager dans la mer et une crème solaire de puissance 9 pour nous protéger des coups de soleil. Tu es content ? Tu vois que je ne t’oublie pas, tu mérites un voyage pour avoir bien travaillé.
J’étais satisfait de ne plus rester dans cette chambre alors qu’il faisait chaud durant ce mois d’été. Difficile d’aérer malgré la fenêtre ouverte jour et nuit car ma mère ne voulait pas ouvrir la porte donnant sur le palier de crainte que des voisins nous aperçoivent ou nous entendent. Je m’approchai d’elle et je dis : « Je te remercie, je suis content de ce voyage et de voir la mer. C’est une bonne idée. Je te demande pardon de n’être pas plus gentil depuis le début du congé, mais seul je m’ennuie. »
– Je sais, répondit-elle. Cela nous fera du bien.
***
Le train s’ébranla à neuf heures trente, nous étions assis ma mère et moi face à face en seconde classe. A mes côtés, un gros monsieur qui soufflait d’avoir trop chaud, ôtait veste et cravate et en bras de chemise, ouvrit très grandes les feuilles du Soir qu’il effeuilla page après page en poussant des soupirs. Il m’écrasait un peu de sa masse. Ce n’était pas agréable.
Assise près de ma mère, une jeune fille blonde, maigre, portant des tresses et des lunettes, en uniforme bleu marine et chemisier blanc d’élève d’une école catholique. Contre sa hanche, une serviette de cuir pour ses livres de classe de fin d’études sans doute. Elle avait des boutons d’acné sur le front et le nez et me regardait de temps en temps. Je portais un short de toile beige. Mes jambes longues et nues et mes pieds dans des sandales semblaient l’intéresser.
Le trajet dura trois heures avec des arrêts. Enfin, nous débarquâmes dans la gare d’Amsterdam, et nous prîmes un autre ticket pour la gare de Zandvoorde située à vingt minutes d’Amsterdam, au bord de la mer.
Aussitôt sortis de la gare de Zandvoorde, nous vîmes la vaste étendue de mer en dessous des digues. La première chose qui me frappa fut le vent frais qui soufflait avec force sur nous. La plage immense et la mer à perte de vue m’impressionnèrent si fort qu’ému par tant de beauté, j’avais de la peine à reprendre souffle. Partout des drapeaux de toutes les couleurs agités par le vent.
La plage était occupée par les vacanciers, les parasols, les lits de plage et les transatlantiques. D’innombrables enfants accompagnaient leurs parents.
Je voyais des chiens courir vers les baigneurs puis revenir ventre à terre vers leurs maîtres qui les rappelaient.
Ma mère me dit : « Allons d’abord nous installer à l’hôtel où j’ai réservé deux chambres. Nous nous promènerons ensuite. »
Nous parcourûmes deux cents mètres suivant les indications d’une femme qui comprenait le français et nous vîmes, perché au-dessus de la dune face à la mer, un petit hôtel aux murs blancs, au toit de tuiles rouges, avec une terrasse et des parasols sous lesquels des clients causaient en buvant du café.
– C’est sympa, ici, dis-je.
Ma mère souriait. Elle semblait heureuse. Nous entrâmes dans le petit hôtel où un grand jeune homme aux cheveux blonds bouclés nous accueillit.
– Mevrouw Bayens ? dit-il.
– Ja, répondit ma mère.
Saisissant les deux valises, il nous conduisit par un petit escalier recouvert d’un tapis plain au second étage. Il ouvrit les portes de deux étroites chambres à un lit avec vue sur la mer. Ma mère avait bien fait de ne pas m’obliger à dormir dans sa chambre.
– Quelle chambre veux-tu ? dit ma mère.
– Je choisis la chambre de droite, dis-je.
Me penchant à la fenêtre ouverte, je vis un chemin de sable qui descendait de l’hôtel à la plage où il y avait beaucoup de monde. Dans la rue le long de l’hôtel, les voitures occupaient tous les parkings. Les Hollandais prenaient des vacances comme les Belges.
Il était seize heures quand nous descendîmes, ma mère en jupe rouge légère qui s’arrêtait aux genoux, le buste pris dans un corsage bleu marine de la marque Polo inscrite au-dessus du sein gauche. Elle voulut me donner la main mais je la repoussai. Je n’étais plus un bébé. J’étais un premier de classe. A moi l’espace, les nuages et le vent. A moi l’horizon sans limite, la ligne grise de la mer que le ciel rejoignait, à moi les vagues innombrables, à moi le fracas des flots s’échouant sur le sable.
Même si l’après-midi était avancée, ma mère loua deux transatlantiques qu’elle fit placer en première ligne face à la mer qui montait. Elle paya le préposé et dit tout bas : « C’est cher. »
Ensuite nous nous assîmes, regardant les flots mousseux qui s’approchaient de nous. Elle me dit « Si tu veux te baigner, n’hésite pas. Je garderai tes affaires. »
Je ne me fis pas le dire deux fois, ôtai ma chemisette et mon short sous lequel j’avais revêtu le slip de bain jaune acheté la veille à l’Innovation, et courageusement, à pas lents, je me dirigeai vers les premières vagues, croisant des bambins occupés avec leur mère et leur père à barboter dans des mares d’eau stagnante. De nombreux baigneurs s’amusaient sur les vingt premiers mètres de la marée montante. Plus loin quelques téméraires se lançaient dans les flots sans plus avoir pied. Ne sachant pas nager, je me contentai de progresser jusqu’à ce que l’eau froide atteignît le nombril. Puis debout, écartant les bras, je pliai les genoux pour sentir l’eau fraîche recouvrir mon dos jusqu’aux épaules, ce qui me fit pousser un gémissement.
Je n’avais jamais expérimenté les plaisirs de la plage ni les sensations sous la plante des pieds, un peu effrayantes, celle de coquillages invisibles dans le sable, la peur des crabes et des méduses dans l’eau rendue opaque par la force des vagues qui remuaient le sable. La mer devenait une soupe verte et sale.
Me retournant, je vis ma mère dressée bien droite dans son fauteuil, elle me faisait un signe du bras comme pour m’encourager. Elle m’observait. Si j’avais eu un malaise, si j’étais emporté par une lame puissante, elle qui ne savait pas nager, n’aurait pu que se dresser debout et hurler en français Au secours, au secours, mon fils se noie, en agitant une main dans la direction où ma tête aurait disparu entre deux vagues. Ma pauvre mère grimaçante devait être inquiète mais elle voulait aussi que je trouve à Zandvoorde un dérivatif, une distraction, une récompense et le bon air après des mois de confinement dans la chambre de Schaerbeek.
Je marchais dans l’eau froide. Des garçons rieurs se poursuivaient en criant, me dépassant, bruns de peau, tandis que moi, le pâlot, le légume des villes, je faisais semblant de nager, avançant accroupi, imitant la brasse. Mes amis, si vous m’aviez vu ! Mais personne ne me regardait. J’essayai pour la frime de garder le menton au ras de l’eau face aux vagues jusqu’au moment où une vague inattendue, plus haute, orgueilleuse, méchante, me submergea, me renversa tête en arrière, avec l’eau que j’avalais par le nez et la bouche, dans la vaine tentative de me redresser car chaque fois que j’essayais de me relever, une vague plus haute de la marée montante me recouchait sur le sable. Je voulus crier mais ce fut pire car je commençais à étouffer dans mes étranglements. Tout à coup, une main me saisit le bras et me tira en arrière. C’était un grand garçon revêtu du maillot orange des sauveteurs qui avait vu ma détresse et qui, en quelques bonds – nous étions à quinze mètre du rivage-, me tira d’affaire. Il me ramena dans ses bras. Ma mère, qui s’était avancée dans la mer avec de l’eau jusqu’aux cuisses, hurlait debout face au vent, la jupe rouge plaquée sur les jambes. Elle courut vers le saint Christophe qui lui avait sauvé son bébé.
Ils m’étendirent le dos sur le sable. Quelques personnes s’étaient approchées, parlant une langue incompréhensible tandis que je crachais, toussais, pleurais, honteux et confus, frissonnant, claquant des dents. Mon sauveteur m’emballa dans une couverture et me porta à la force des bras, en compagnie de la sprinteuse maternelle, vers le Zuiderbad. Je dus m’asseoir dans la salle à manger où un thé chaud me fut servi pour reprendre mes esprits. Voulant me sécher, ma mère me demanda d’ôter le slip de bain de l’Innovation. Emballé dans la couverture, je refusai. Il n’en était pas question. J’avais ma pudeur devant les quelques clients auprès de ma mère en pleurs qui leur racontait en français les malheurs de sa vie. J’étais son seul fils, douze ans, un brillant élément, son mari mon père était mort dans un bombardement durant la guerre, elle avait été bien malheureuse. Je restai silencieux conscient d’être celui qui lui avait gâché le plaisir de la première après-midi.
Ma mère décida que je resterais au lit jusqu’au lendemain, qu’on apporterait le repas du soir dans ma chambre, qu’il fallait me réchauffer et digérer les litres d’eau que, pensait-elle, j’avais ingurgités durant ma noyade.
Je m’étais endormi après le souper qui me fut servi au lit. Ma mère avait tiré les rideaux. Le soleil se couchait sur la mer. Elle voulait que je dorme.
Je fus réveillé en pleine nuit par des coups frappés à la porte. Quelqu’un entrait. La lumière de la chambre allumée, je me dressai, assis dans le lit, les yeux à moitié fermés, éblouis par la lampe du plafond.
C’était le jeune homme de l’accueil qui me cria : « Votre mère malade, venir vite ! ». Je sortis du lit. En pyjama et le cœur battant, je gagnai la chambre voisine, où deux personnes se tenaient debout près du lit de ma mère couchée, les paupières closes, très pâle, cernes noirs, les bras allongés le long du corps.
– Qu’a-t-elle, dis-je ?
– Maman pas bien, dit le garçon de l’hôtel. Docteur est là.
Je voyais que les deux hommes debout restaient silencieux, sans mouvement. Ils observaient ma mère du haut de leur taille imposante de Hollandais et je ne comprenais pas ce qui n’allait pas. Le teint livide de ma mère, ses paupières de plus en plus noires, sa respiration inaudible, m’inquiétaient. Je pris sa main. Elle était froide.
– Ta maman est morte, dit le grand type. Tout fini. Nous donner piqure pour le cœur. Trop tard. Cœur cassé. Kapot. Infar, tu comprends ?
Et ils quittèrent la chambre me laissant seul face au corps de ma mère dont les yeux avaient été fermés par le garçon de l’accueil.
***
J’étais en Hollande avec le cadavre d’une mère, dans un hôtel inconnu, sans argent, ne connaissant personne ici, et sans famille en Belgique. L’hôtelier me permit de rester gratuitement à l’hôtel huit jours, le temps pour l’ambassade de Belgique à La Haye avertie par lui, de désigner une entreprise des pompes funèbres.
Durant la semaine, j’adressai un télégramme à l’Ambassade de l’Inde à Bruxelles, destiné à Yagi pour signaler mon malheur. A qui d’autre confier mon désastre ?
J’accompagnai le cercueil de bois clair sans croix ni ornements porté par les hommes des Funérailles Pasteels jusqu’à la petite église protestante à cinquante mètres du Zuiderbad. Le pasteur en clergyman accueillit le corps de ma mère sans poser de questions. L’ambassade de Belgique supportait tous les frais.
Dans le temple, pour écouter la prière du pasteur, il y avait l’hôtelier, un employé de l’Ambassade, et moi. Le cercueil fut béni et transporté jusqu’au trou profond creusé au coin du cimetière protégé du sable des dunes par un mur de briques rouges. L’employé de l’ambassade de Belgique me tendit une rose blanche à jeter dans le trou.
Trou, trou, trou, je ne pleurais pas. Voilà, c’était fini. La sprinteuse ne courait plus. Les accompagnateurs me serrèrent la main avec des mines attristées, et je repris le chemin de l’hôtel. Pas de nouvelles de Yagi. Toujours en vacances sans doute. On me donna de l’argent pour le voyage du retour muni des deux valises, celle de ma mère et la mienne. L’Ambassade avait conseillé : « Rentrez à Schaerbeek, la Commune s’occupera de vous, elle est avertie. »
L’hôtelier me déconseilla de rentrer déjà à Schaerbeek pour me retrouver seul dans l’appartement minuscule alors que la rentrée au collège saint Michel était fixée dans trois semaines. Il me dit qu’une cousine à lui, demoiselle âgée de soixante ans, émue par ce qui m’était tombé dessus, m’invitait à passer la semaine chez elle dans sa maison du centre de Zandvoorde. Elle s’occuperait de moi, j’aurais une chambre, un vélo pour des excursions, et tous mes repas, sans devoir rien payer. Il me conseilla vivement d’accepter et me dit que si cela ne me plaisait pas, je pourrais rentrer à Bruxelles à condition de l’avertir car il devait informer l’Ambassade de Belgique à La Haye sur mes intentions durant le mois d’août, et la date de mon retour à Schaerbeek. J’acceptai l’offre de l’hôtelier.
Mademoiselle Lievens Denoot, longue femme maigre à cheveux gris, aux yeux très bleus, au teint pâle, au nez long, à la bouche petite, parlait très bien le français ayant étudié durant ses humanités latin-grec à l’Institut pour jeunes filles du Berlaymont, aux environs de Bruxelles.
Sa mère française, une baronne, avait épousé par amour un sportif hollandais, roux de poils et de barbe, et champion de concours hippique.
Le couple avait habité vingt années en Frise un domaine réputé pour son haras et les cours d’équitation.
Anna Lievens, intelligente et cultivée, adorait les chevaux. Son père avait interdit toute participation comme cavalière dans un concours hippique car, disait-il, dans ce milieu, les jeunes se méconduisent. Il citait souvent l’histoire de deux jeunes qu’il avait surpris dans la paille d’un box d’écurie, et qu’il avait dû expulser du haras.
L’hôtelier m’accompagna jusqu’à la maison blanche, de trois étages, rue Peterman située en face du temple protestant de Zandvoorde.
Coup de sonnette. La porte s’ouvrit. Mademoiselle Lievens Denoot m’ouvrit les bras, me serra contre elle, et me fit entrer avec ma valise tandis que l’hôtelier, refusant de boire une tasse de café, retournait à son travail.
Anna, (je l’appellerai Anna), m’aida à ôter mon anorak, et prenant le bagage, me précéda dans l’escalier jusqu’au palier du deuxième étage, où elle ouvrit une porte : ma chambre avec un grand lit recouvert d’un tissu jaune, un lavabo d’eau chaude et froide, une armoire pour ranger mes quelques vêtements, un petit fauteuil, une table face à la fenêtre. Devant celle-ci, les toitures en tuiles rouges des voisins. Aux murs des photos encadrées de chevaux. « Tu vois Daniel, ce sont les chevaux de mon père. J’adôôôôrais les chevaux. Et sur cette photo plus petite, tu vois mes parents avec Gladys, la jument blanche qui gagna le grand concours hippique de Rotterdam. Mon père la montait. J’ai dans la cave une pièce où sont remisés tous les trophées sportifs de mon père. Oui, mon papa est le grand barbu assis sur Gladys. »
Je ne disais rien, j’avais peur des chevaux sur lesquels je n’avais jamais eu l’occasion de poser mes fesses.
***
(à suivre)
mar.
04
févr.
2020
PROTESTATION
__________________
Un récit de fiction de Henri de Meeûs
(Première partie)
1-
Parfois je me demande si tout va bien. Il est impossible de me présenter autrement que sous les traits d’un être humain. Quand je vois la masse des créatures humaines, je me dis qu’elles sont laides, vulgaires, méchantes et intéressées. Qu’ai-je à voir avec elles? Pourquoi ai-je été poussé hors du ventre de ma mère ? Drôle de prouesse ! Dire que c’est très esthétique, non. Ai-je eu le choix ?
On ne discute pas avant d’entrer dans la maison des morts. On y est. Et là, débrouillez-vous. Cela prendra du temps, un peu beaucoup, et puis couic, on est happé et on ressort, par une autre porte, dans la nuit d’où personne n’est revenu pour annoncer Cool, restez calmes, c’est très beau là-bas, c’est plein de lumière, c’est l’amour éternel !
Je demande à voir. Promesses, promesses, mais rien de certain. Nous prend-t-on pour des imbéciles ? Je commence à le croire. Et j’ai soixante-dix ans. Trompé tous les jours de ma vie par des discours niais, rassurants pour ne pas exploser de colère. Les moutons imbéciles tondus, découpés, puis consommés. Qui mangera ma chair…
Je n’aurais pas dû accepter d’entrer dans la poche amniotique et grandir fœtus, et téter mon pouce durant la grossesse.
Le pire pour moi, ce furent les bombes. Neuf mois de bombardements et ma mère, – et moi dans son ventre –, à courir de-ci de-là pour échapper aux murs qui s’écroulent, aux maisons qui s’éventrent, aux incendies qui lèchent les vêtements et carboniseront mon père un soir qu’il dormait. Il n’avait pas entendu l’appel de ma mère. Jean, Jean, fuyons, les sirènes hurlent. Ma mère aurait pu gagner un cent mètres. Bonne athlète à l’université. Pointe de vitesse sur la fin. Sprint élégant, féminin, toujours sur le qui-vive, lui a sauvé la vie. Tandis que mon père lourd, endormi, résigné, n’a pas cru sa dernière heure venue la nuit du tapis de bombes sur la ville, tempête de feu et déluge de flammes de cinquante mètres de hauteur, et notre quartier en cendres avec les femmes, les hommes et les enfants, les chats et les chiens, pauvres bêtes, sauf ma mère dans son sprint de gazelle enceinte, qui bondit de paroi en paroi, d’effondrement en effondrement, sous ses pas de fuyarde, elle qui aspire les dernières bouchées d’air pour nous retrouver tous les deux, moi dans son ventre, au bord des étangs hors de la ville, sauvés des flammes de l’Enfer.
Elle pleure.
Et moi je pleure d’arriver bientôt, tête en avant sur une table de cuisine, un mercredi soir, entouré de femmes aux grandes mains qui m’extirpent du logis sacré, seul, inconnu, monstre rouge, plissé, avec un cordon ridicule, un sexe postiche, de grandes oreilles, et une peau de mauve velours sous laquelle mon esprit se cache, pauvre amour pétrifié, victime innocente, lancée dans l’horreur de l’abattoir par la faute de parents imbéciles. Trop tard ! Piégé ! Impossible d’en sortir. J’entends les machines qui découpent.
Deux villes bombardées durant la Seconde guerre mondiale
Chaque jour deux cent mille humains meurent sur cette planète. Sans compter les centaines de milliers, disons les millions de créatures animales qui se dévorent allègrement pour vivre plus longtemps. Vivre et tuer. Tuer pour vivre. C’est la planète ASSASSINAT. Terre est un pseudo pour ne pas épouvanter les moutons.
Vous êtes parqués sur la planète ASSASSINAT aux mille couleurs, mais votre compte est bon, quoique vous inventiez, pour essayer de fuir un sort inévitable.
Mentez, enivrez-vous, achetez, consommez, jouissez, faites l’amour, soyez des chefs, des savants, et vous pauvres femmes, sainte mères, putains courageuses, victimes de maris-amants-gorilles, votre sort en est jeté ! Pas d’échappatoires sur la planète ASSASSINAT.
Je hurle, je me débats, on m’écrase, on coupe le cordon, on me serre dans des draps, je pisse, je défèque, je proteste, maudite terre qui me voit apparaître pour mieux me trucider.
De quel droit m’avez-vous mis au monde, race crédule, si glorieuse d’enfanter ? Criminels géniteurs qui sans demander mon avis, m’avez propulsé sur une planète où le mot d’ordre est meurtre, tuerie, folie, enfermement, obéissance, règles et lois, punitions, maladies, châtiments, hurlements, prison, tortures et condamnations à mort. Pleurs sans fin, larmes par nappes qui forment des ruisseaux, puis des rivières et des fleuves, pour arroser des visages trop secs, des bouches serrées sur les dents jaunies de chiquer l’amertume. Visages creusés de rides après les premiers émois infantiles du cœur et du sexe énamourés. Pauvres innocents piégés par l’amour. Je n’ai jamais vu des vieillards enlacés sous les arbres se baisoter le visage des heures durant dans les parcs publics. L’amour des vieillards est hideux. Mais ils ne le savent pas. Ils veulent oublier que la trappe est ouverte et le linceul étendu sur le lit funéraire.
***
Ma mère me plaça dans une institution. Elle n’avait plus d’argent ni de mari. La guerre finissait dans les ruines. Villes dévastées. Campagnes désherbées, sans bestiaux. Partout de la boue, des cendres et un air suffocant car les ennemis avaient lâché des nuages toxiques sur le beau paysage. Les plantes et les oiseaux mouraient.
Je persistais à vivre petit enfant habillé de gris dans une pension que gardaient deux femmes, deux sœurs disait-on, l’une rousse, l’autre blonde, grandes maigres, occupées à nourrir chichement vingt petits qu’elles levaient à l’aube de leur lit glacé, mouillés dans leurs langes, poussés dans les pleurs et les cris vers des bassines d’eau froide pour les débarbouiller, les changer, les asseoir sur de petits pots de chambre, pipi, caca, avant d’aller dans la salle de classe où une table couverte d’une toile cirée verte nous accueille avec la bouillie, porridge de lait et d’eau tiède.
Les deux femmes s’acharnent à nous enfoncer dans le gosier une nourriture fade qui fait hurler ; certains petits se jettent à terre plutôt que de la manger. Les claques pleuvent. Nous sommes ramassés, remis sur le banc devant la table, secoués par Luce et Berthe, nos mères de substitution, nos nourrices comme disent les voisins qui entendent nos cris.
***
Je restai cinq années dans cette maison sise à la campagne au bord d’un chemin de sable par où passait la rare carriole qui nous approvisionnait. Les parents ne venaient pas visiter leurs enfants placés là. J’ai le souvenir de petits ligotés sur leur haute chaise, qui gémissaient, la tête renversée, les yeux fixes, le torse recroquevillé par des douleurs sans que Luce et Berthe les soulagent.
Nous sortions rarement de la maison.
Pour prendre l’air, il y avait la vaste cour arrière au sol bétonné où s’accumulaient, depuis des mois, des choses entassées que les deux femmes n’avaient pas apportées à la décharge, journaux, cartons, vieux papiers, branchages, buchettes minuscules, casseroles usagées, boîtes en plastique, canettes de bière, et tout et tout, et même un vieux matelas souillé de traces brunes. Ces déchets nous servaient de jouets. Parfois, fouillant dans l’amas des débris, nous dérangions des rats. Nos cris accompagnaient le hurlement des deux sœurs.
Je parlais peu. Je marchais à trois ans car personne ne m’avait aidé. Les enfants vivaient à quatre pattes. Il fallait attendre le bon vouloir des gardiennes pour qu’elles choisissent tout à coup un enfant retardé et lui inculquent les rudiments de la station debout et de la marche. Elles nous laçaient d’un corset de cuir retenu par des lanières, et nous hissaient sur nos jambes, nous obligeant ainsi soutenus et taquinés par une petite cravache, à mettre un pied devant l’autre, les bras grand écartés et un rire plein de larmes. Quand nous pouvions marcher sans leur aide, elles fêtaient l’évènement en donnant à l’enfant une grosse sucette rouge, la plus belle des récompenses que les autres petits regardaient avec envie.
Elles nous couchaient à sept heures dans le grenier qui s’étendait sous le toit.
Les matelas s’alignaient les uns contre les autres, et nous nous blottissions sous des couvertures usées quand le vent soufflait dans les tuiles. Le silence au lit était une obligation sinon les gifles volaient.
Parfois nous entendions les deux soeurs qui chantaient en bas sur un fond de musique. Elles récupéraient de la fatigue du jour, se préparaient des nourritures lourdes avalées avec de la bière. Le samedi soir, nous entendions des voix d’hommes qu’elles invitaient. Des clameurs montaient vers le grenier. Une seule fois, – je n’oublierai jamais cela alors que nous dormions tous –, des hommes sont arrivés bruyants, ont allumé les lampes pour nous réveiller et nous regarder de plus près. Ils retiraient les couvertures, tâtaient nos bras, nos mollets, nous pinçaient les joues. Nous avions peur. Puis, ils ont éteint l’éclairage et rejoint les deux sœurs qui criaient de nous laisser tranquilles.
Pour mes cinq ans, ma mère est venue me voir. Et je suis rentré le même jour avec elle. Je voyais qu’elle pleurait.
2-
Nous avons habité ma mère et moi dans une rue de Schaerbeek près de la Place Meiser. Il y avait quelques magasins, un café, un coiffeur. Nous occupions un premier étage. Un escalier en bois, qui n’avait plus été repeint depuis des lustres, menait à la chambre meublée, un lit, une armoire, un évier à gauche, un lavabo à droite. Rien de plus. Ma mère installait pour mon coucher un petit matelas à l’autre bout de la chambre. Les toilettes à l’entresol devaient être partagées avec une vieille fille locataire du rez-de-chaussée.
Je me souviens de la patience de maman sprinteuse et de ses efforts pour améliorer la façon de m’exprimer. Petit à petit, je prononçais des phrases, je choisissais des mots plus précis. Comme ma mère travaillait à l’extérieur, elle me plaçait pour la journée chez une gardienne, dame âgée, qui habitait à cinq minutes à pied de la maison. Cette femme gentille poursuivait le travail de rééducation commencé par ma mère. Les jouets ne m’intéressaient pas. J’aimais parler. Parfois, elle me disait : « Tu me fatigues mon petit, je vais me coucher, reste dans le jardin et lis un livre d’images. »
Mais ces livres d’images, je les connaissais par coeur. Je me réfugiais aussi dans la lecture des Paris-Match qu’elle achetait chaque semaine. J’admirais les photographies de belles femmes, des actrices, mais aussi celles des cadavres, des mitraillettes, des canons, des chars et des enfants qui couraient nus sous les bombes.
Quand ma gardienne s’aperçut que j’aimais regarder les Match et d’autres revues empilées sur un meuble de son petit salon, elle comprit que le mieux serait de m’apprendre à lire. L’intérêt des textes qu’illustraient les photos me fit progresser et à six ans, je lisais sans tout comprendre.
Ma mère ravie de constater mon avancement m’inscrivit, après un entretien avec le directeur de l’école chrétienne la plus proche, en seconde année des classes primaires. Si j’avais un retard pour l’écriture, j’étais en avance pour la lecture. Après trois mois, j’étais un des meilleurs élèves de la classe. Le professeur écrivit une fin de semaine sur la carte dorée hebdomadaire Votre fils a une belle petite âme, ce qui ravit ma mère fière de montrer cette carte à ma gardienne, à l’épicière, à la boulangère, qui esquissaient toutes un sourire moqueur. Je remarquais cela. Ma mère non. Pauvre mère si fière de moi. Si elle me voyait maintenant ! Dans quel état je suis ! Pourquoi m’avoir mis au monde ? Elle n’a pas réfléchi quand elle se pâmait d’amour pour son petit garçon !
Pauvre de moi, gémissant sur mon sort comme une statue de pierre que le lierre recouvre dans un jardin non entretenu, que des tapis de mousse verdissent, je chante mon échec dans un monde qui ne laisse aucune chance à qui veut le découvrir. Tout est double. Jour et nuit. Bien et mal. Racine et branche. Bouche et anus. Inspirer, expirer. Rire et pleurer. Cela ne s’arrête jamais. On balance d’un extrême à l’autre, insatisfaits, impatients, saisis de bougeotte perpétuelle comme les insectes qui dans les jardins d’été bruissent la nuit sous les lampes. Pauvres déchets, pauvres ruines, le temps passe si vite, tout est inutile.
Bon élève, j’avançais chaque année avec les félicitations données aux premiers de la classe. L’élite était récompensée. Ma pauvreté, la profession modeste de ma mère ne furent pas un obstacle. On me citait en exemple sans savoir que le soir, sur la table de cuisine après le souper, j’étalais mes cahiers et mes livres tandis que ma mère, enfin libérée de ses tâches, s’enfonçait dans le fauteuil, l’oreille collée à la radio au son maintenu bas pour ne pas me déconcentrer. A dix heures du soir, je la voyais se lever, éteindre le poste et la lampe près de son fauteuil. Elle rangeait la chambre, se déshabillait dans le coin sombre, puis montait dans son lit dont les ressorts grinçaient, disant : « Bonne nuit mon chat, je te laisse à tes études. »
Je terminais mes leçons, puis je gagnais mon réduit, enfilais mon pyjama, me lavais les dents, les mains au lavabo, ensuite je m’abritais sous le drap et la couverture jaune, je regardais deux ou trois minutes le plafond faiblement éclairé par la lampe de chevet. Quand j’entendais les soupirs de ma mère et bientôt ses ronflements, j’éteignais.
Pauvre petite mère toujours pressée, nerveuse, avec des tics sur le visage, des clignements d’yeux trop fréquents comme si une araignée passait sur sa figure, spasmes incontrôlés pour lesquels elle ne consultait pas, qui l’enlaidissaient, qui me gênaient face aux étrangers qui la voyaient pour la première fois. Je craignais le ridicule.
Elle se regardait souvent dans le miroir au-dessus du lavabo, ajustait sur sa petite bouche le bout du rouge à lèvres framboise que j’aimais – je lui disais j’adore la couleur de ta bouche – elle m’embrassait alors dans le cou disant je t’aime mon petit, sache que je t’aime. Je me laissais faire. Mes seules caresses.
Qui d’autre m’aimait ?
Je n’avais pas d’ami. En cherchais-je ? Non, mes camarades du collège étaient des garçons qui s’intéressaient à des choses idiotes : le foot, les marques d’automobiles, les collections d’images, je ne sais plus. Mon intelligence, ma rapidité de réaction, les éloignaient de moi. Ils me respectaient car j’étais beau et capable de me battre si l’on me cherchait. Ma meilleure défense était mes réponses qui leur clouaient le bec. Je n’avais pas d’ennemis car j’aidais ceux qui peinaient à comprendre les exercices ; je dictais les réponses, je facilitais leur travail.
En dernière année des primaires, arriva lors de la première semaine de septembre un garçon aux cheveux très noirs et au teint cuivré. Il s’appelait Yagyanarayan Singh. Le professeur nous dit de l’appeler par son diminutif de Yagy et lui fit prendre place à mes côtés sur le banc du troisième rang. Je reçus la mission de lui prêter main forte car il connaissait mal notre langue. Il avait douze ans comme moi. Ses yeux noirs, la beauté de son visage, le velouté de sa peau me donnaient envie de l’embrasser.
Il me remercia de l’aider et, grâce à moi, fit de rapides progrès. Les professeurs me félicitèrent.
Le bruit courut dans la classe qu’il était issu d’une famille de maharadjahs. Je lui posai la question quand je me retrouvai seul avec lui. Il répondit oui avec un sourire dents blanches qui me transporta et dit : « Soyons amis, veux-tu ? Je t’inviterai chez moi. »
Je restai silencieux et lui serrai la main.
Il était nécessaire d’abord et avant tout d’informer ma mère.
Ma mère écarquilla les yeux comme chaque fois qu’elle était surprise. Après s’être pincé les lèvres, elle dit : « N’accepte pas encore. Je vais prendre des renseignements sur eux. »
Ce qu’elle fit, je ne sais comment. Un matin que je beurrais une tartine, elle me dit debout derrière moi : « Ton ami est le fils de l’ambassadeur de l’Inde à Bruxelles. Il est exact qu’il descend des maharadjahs de Kishangârh. Tu feras ce que tu veux s’il renouvelle son invitation. Tu dois comprendre cependant qu’il sera impossible de la lui rendre. Personne ne doit venir ici. »
Recommandation superflue.
En classe, Yagy fut vite un bon élève, parlant et écrivant notre langue de mieux en mieux. Il était le premier pour les mathématiques, cours qui l’ennuyait car il était en avance. Il reçut rapidement une dispense lui permettant d’étudier deux fois par semaine l’algèbre, la géométrie, la chimie et même la physique avec un professeur du collège qui enseignait dans une section de garçons plus âgés.
A la fin de la classe, après seize heures, je le regardais se rendre à ses cours particuliers. Il ne se vantait pas. Pour lui, c’était naturel.
Bientôt le mois de mai et la beauté du ciel. Un matin que nous entrions ensemble dans la cour de récréation – je voyais s’éloigner la Rolls de l’ambassade – Yagy me dit : « Mes parents aimeraient que tu viennes goûter samedi après-midi à l’ambassade. Es-tu libre ? »
Je répondis oui.
***
(A suivre)
_________________
Livres à conseiller :
1) Le Père Michel-Marie Zanotti-Sorkine, D’un amour brûlant, éditions Artège, octobre 2019, 148 pages.
2) Charles Dickens, Les Papiers posthumes du Pickwick Club, Quarto Gallimard, octobre 2019,1009 pages.
3) Vladimir Nabokov, Lettres à Véra, (sa femme), Le Livre de Poche biblio, septembre 2019, 1239 pages.
mar.
31
déc.
2019
Pour certaines femmes, l’histoire de leur couple commence avec le Prince charmant et finit avec Barbe-bleue.
La mode actuelle des couples avec enfants est d’envoyer leurs cartes de vœux toutes imprimées avec adresse, prénoms et noms, et les enfants photographiés dans les paysages les plus variés, palmiers, volcans ou pyramides, mais l’écriture manuscrite est absente, aucune signature même à la pointe bic. Ces cartes de vœux ressemblent de plus en plus à une publicité de grands magasins.
On ne donne jamais assez aux pauvres qu’on rencontre. Soudain, vous apprenez que Z ou X qui dormaient dans la rue, sdf, anciens délinquants perdus et sans repères, sont morts sans secours. Le cœur a des prudences affreuses dans l’acte de charité. A la sortie des églises, en général, les mendiants reçoivent des miettes. Parfois, certains prêtres avertissent les fidèles de ne pas donner tant ils craignent l’envahissement des pauvres dans la Maison de Dieu.
Mieux valent les concerts qui rapportent !
Lire une revue d’astronomie écrase notre orgueil. Que sommes-nous dans cet univers infini ? Ainsi je lis que les planètes dans notre galaxie, La Voie Lactée, sont au moins aussi nombreuses que les étoiles. Il y en aurait au moins 200 milliards, mais seules environ 4.000 sont pour l’heure répertoriées. La plupart des exoplanètes détectées sont des géantes gazeuses, mais les planètes comparables à la Terre, les « super-Terre », seraient majoritaires.
Mon ami, religieux à 18 ans, est mort à 75 ans dans le couvent de sa vocation. Son corps est exposé dans un parloir, cercueil ouvert, avec trois chaises pour ceux qui veulent prier. Mais à part le cadavre allongé, il n’y a personne. Sa famille est à l’étranger et ses confrères sont sans doute trop occupés. O beata solitudo !
A-t-il connu l’amour durant sa vie ? Très peu de monde dans l’église le matin des funérailles. Or, il fut un bon professeur durant plus de trente années. Vite oublié.
« Au Jugement dernier, quelqu’un viendra qui dira : « Seigneur, j’ai écrit Guerre et Paix. » Un autre dira : « Seigneur, j’ai écrit La Montagne magique, où le monde repose sur le sacrifice d’un enfant. » Un autre dira : « Seigneur, j’ai écrit plus de quatre-vingts romans et recueils de nouvelles. » Un autre dira : « Seigneur, moi j’ai reçu un grand prix international. » Un autre dira : « J’ai écrit Finnegans Wake, exprès pour Toi, car personne d’autre ne peut le lire. » Un autre : « Seigneur, voici Cent ans de solitude. On n’a jamais rien écrit de meilleur. » Ils formeront des files et des files, chacun avec sa pile de livres et ses coupures de presse, comme les fondateurs d’églises dessinés dans le naos avec leurs édifices en miniature reposant entre leurs mains. Tous seront soulignés d’arcs-en-ciel et de flux d’énergie, leurs visages éclaireront comme des soleils. Le Seigneur leur dira : « Oui, je les ai bien sûr tous lus avant même que vous les écriviez. Vous avez donné aux hommes des heures de délectation, vous les avez poussés à la méditation et à la rêverie. Vous avez dessiné en trompe-l’œil les plus étonnantes, les plus baroques, les plus ornementales, les plus massives portes sur la paroi intérieure de leur front, sur son os lisse et jaune. Mais laquelle s’est-elle réellement ouverte ? Dans quelle porte a-t-on vu la paupière du front se lever sur l’œil du cerveau ? Quelle porte a permis au cerveau de commencer à voir pour de vrai ? » Un peu à l’écart, il y aura, dans leurs guenilles, Kafka et le président Schreber, Isidore Ducasse et Swift et Sabato, et Darger et Rezzori, auprès de milliers d’anonymes, auteurs de journaux déchirés, brûlés, avalés, enterrés dans le vacarme du temps. Eux, ils auront les mains vides, mais avec des lettres gravées sur la paume : « Maître des rêves, le grand Isachar… » Derrière eux viendront des millions d’écrivains qui n’ont écrit qu’avec des larmes, du sang, de la substance P, de l’urine et de l’adrénaline et de la dopamine et de l’épinéphrine, directement sur leurs organes ulcérés de peur, sur leur peau excoriée d’extase. Chacun portera entre ses bras sa propre peau écrite recto verso, dont le Seigneur fera, en les assemblant entre les couvertures de la naissance et de la mort, le grand livre de la souffrance humaine. »
(Extrait de Solénoid de Mircea Cărtărescu, Editions Noir sur Blanc, août 2019, p.268-269)
Note : Mircea Cărtărescu est un écrivain roumain, né à Bucarest , le 1/06/1956.
Il obtient son doctorat en littérature roumaine en 1999, avec la thèse
"Le Postmodernisme Roumain", sous la direction du professeur Paul Cornea.
Sa thèse
est publiée la même année, par la maison d'édition Humanitas.
Critique et théoricien littéraire, il est un représentant de la Génération '80. À la fin de ses études, entre 1980-1989, il est professeur de roumain, occupant ensuite des fonctions
administratives à l'Union des écrivains roumains, et rédacteur au magazine "Caiete Critice"("Feuilles critiques").
En 1991, il devient lecteur et ensuite professeur, en 2004, à la Faculté des Lettres de Bucarest, spécialité Histoire de la littérature roumaine. Il vit en partie à Bucarest et en
partie en Allemagne où il enseigne à l'université de Stuttgart.
Il est
aussi collaborateur régulier de la presse écrite roumaine.
Actuellement, il est considéré comme un possible candidat au Prix Nobel de littérature.
***
Faute de fidèles chrétiens chaque année plus rares, plus âgés, les églises se vident, sont désaffectées ou désacralisées, c’est bientôt le désert, les jeunes renoncent à assister aux messes, à écouter les homélies ennuyeuses prononcées sans le feu sacré par des prêtres fatigués, qui lisent des textes préparés par une administration de fonctionnaires ecclésiastiques, loin de la vie réelle, des difficultés des couples, des problèmes vécus entre parents et enfants. Tout s’en va, les vocations sont absentes, il n’y a plus de relève. Dieu acceptera-t-il encore longtemps ce reflux ?
Arrivent en Occident les migrants, les fidèles musulmans, pas timides, cherchant des mosquées nouvelles pour leurs imams du Maroc ou de Turquie, prêts à occuper, grâce à leurs importantes ressources financières, les bâtiments chrétiens consacrés et vides.
Le Concile du Pape Jean XXIII fut une catastrophe majeure du XXe siècle avec la critique systématique de l’Autorité et des dogmes. Conséquences : couvents vidés, religieux et religieuses défroqués, divorces multipliés chez les chrétiens, éducation religieuse devenue inexistante, etc.
***
A L’ASILE
________
à A.M
I
Horreur de te laisser à l’asile
Qui va te défendre, s’occuper de toi
Caché derrière plusieurs portes
Fermées à triple tour
Gardé par des infirmières
Qui prennent des airs supérieurs
Quand j’annonce ma visite
J’entends ton nom retentir dans les couloirs
Comme dans une prison
Quel malheur pour toi, pour moi
Cela fait tant de douleurs
Dans le parloir où nous bavardons
Tu annonces la couleur
A tous les visiteurs
Le Royaume de Dieu est proche.
II
Horreur de te laisser à l’asile
Les médicaments ne changent rien
Poussé par la force de Dieu toujours tu proclames
Combien de temps, de jours, de mois, tiendras-tu ?
Ils ne te lâcheront plus
Je t’avais prévenu
Tes beaux yeux gris sont si tristes
Tu me demandes la liberté la sortie
Combien y a- t-il de portes de guetteurs
C’est un très grand malheur
Qui pétrifie mon âme et noircit mon cœur
Couvert de deuil je prends la plume
Pour chanter ton malheur
Exceptionnel ami tant aimé Mon cœur est ravagé
Le Royaume de Dieu est proche.
III
Horreur de te laisser à l’asile
Ta brave mère peut enfin te visiter
Ne comprenant rien, ne sait que faire
T’apporter le linge et des gémissements
Elle est bien résignée
Pour elle tu es mieux à l’asile
Alors que pour toi vive la liberté
Le Royaume de Dieu est proche.
IV
Par toi les pauvres furent recueillis
Nourris logés lavés par toi
Valet de Dieu comme il t’appelait
Felix le pauvre, clochard la misère
Tu l’as couché sur ton lit
Tu dormais sur le plancher
Horreur de te laisser à l’asile
Mon âme est à vif. Je pleure
Le Royaume de Dieu est proche.
V
Le soldat de carrière l’ancien commando
Si pauvre abandonné qui vécut chez toi
Sans rien, le plus pauvre des pauvres
Fut chassé de ton logis par la police
Quand ils décidèrent de t’arrêter
Fut retrouvé par toi
Sous des cartons près de la rue Royale
Tu clamas ta fureur
Quand je t’emportai dans ma voiture
Accueille-le tu m’as dit
J’ai répondu impossible
Qu’est-il devenu, Seigneur, est-il mort
Le pauvre ami de mon ami
Il m’avait demandé de l’aide
Je ne l’ai pas donnée
Horreur de te laisser à l’asile
Le Royaume de Dieu est proche.
VI
Je t’ai mal accueilli
Quand tu étais poursuivi
J’aurais dû faire beaucoup plus
Ouvrir mon cœur davantage
Calmer les battements
De l’émotion J’ai eu peur
Pourtant Jésus m’aidait
Il était là
Mon cœur n’était pas tendre
Quand tu venais dormir
Dans mon salon
Sur le matelas de réserve
Je voulais maîtriser ta force
Que chez moi tu ne proclames plus
Tu en faisais si peu J’ai failli te battre mon pauvre ami
Valet de Dieu comme il t’appelait.
VII
Je devrais tous les jours
Venir te regarder
Me nourrir de ta lumière Et de ta sainteté
Tu n’es pas fou je le sais Dieu qui est jaloux
T’a voulu pour Lui
Et tu as répondu Oui
Me laissant dans ma douleur
Horreur de te laisser à l’asile
C’est un très grand malheur.
VIII
Tu m’as dit
Apporte-moi Jésus
Ici il n’y a pas de messe
Je voudrais communier
Une religieuse passe de temps en temps
Mais souvent elle t’oublie
Tu voulais tant te nourrir de Jésus
L’Agneau de Dieu
Mon pauvre agneau si doux
Quelle tristesse de te laisser à l’asile.
IX
Seigneur Jésus pitié pour nous
Agneau de Dieu pitié pour nous
Qu’on ne lui fasse pas de mal
Qu’il garde votre lumière
Qu’il connaisse votre plan
Mais dans combien de temps
Seigneur mon ami est à l’asile
Il Vous aime tant.
X
Que Votre volonté soit faite
Pour lui
Que Votre nom soit sanctifié
Par lui
Que Votre règne vienne.
Poème de Henri de Meeûs, 15 mai 1994
***
Livres à conseiller :
___________________
- Mircea Cărtărescu, Solénoïde, Les Editions Noir sur Blanc, 791 p. Août 2019
- Jean-Luc Bitton, Jacques Rigaut, Le Suicidé magnifique, Gallimard, 706 p. Octobre 2019
- Tout Homère, Nouvelle traduction, Editions Albin Michel - Les Belles Lettres, 1291 p. Novembre 2019.
- Joseph de Maistre, Correspondance, Paris, Les Belles Lettres, 1534 p. Octobre 2017.
- Michel-Ange, Correspondance - Carteggio, tome 1, 262 p. et tome 2, 270 p. Les Belles Lettres, Août 2011.
- Sainte Catherine de Sienne, Œuvres complètes, Paris Les Belles Lettres, 1657 p. 2019.
dim.
01
déc.
2019
Lire Philippe Muray, c’est recevoir beaucoup, du très bon jusqu’au médiocre. Il faut trier. Ici, je choisis quelques commentaires pris dans le 3e tome de son Journal intime Ultima Necat. Ces textes choisis furent écrits en 1989.
« Le lynchage comme pratique perpétuelle, comme vice profond constitutif des Américains. La délirante campagne anti-tabac aux Etats-Unis est une forme de lynchage soft. (p. 11)
« La peur de l’intelligence comme passion humaine la plus répandue, la plus exacerbée. Sinon, comment expliquer le succès de romans imbéciles, écrits par des imbéciles, et qui ne font plaisir à personne ? Ils sont lus contre d’autres livres où règne quelque chose que chacun sait irréfutable et souverain, mais dont chacun a intérêt à retarder autant que possible le triomphe humiliant. Restons entre nous.
Il n’existe pas, dans l’histoire de la littérature, de grand écrivain bête (une exception : Hugo).
Il ne doit y avoir de grand écrivain intelligent que mort (Proust).
Ou mort et minimisé quant à son intelligence (Balzac). » (p. 17)
« Tirade de la grand-mère de George Sand qui avait épousé à trente ans, un type qui en avait soixante-deux :
« Est-ce qu’on était jamais vieux en ce temps-là ! C’est la Révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d’une humeur égale jusqu’à l’heure de sa mort. On savait vivre et mourir alors ; on n’avait pas d’infirmités importunes.
Si on avait la goutte, on marchait encore et sans faire la grimace ; on se cachait de souffrir par bonne éducation. On n’avait pas de ces préoccupations d’affaires qui gâtent l’intérieur et rendent l’esprit épais. On savait se ruiner sans qu’il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d’inquiétude et de dépit. On se serait fait porter demi-mort à une partie de chasse. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était philosophe ; on ne jouait pas à l’austérité ; on l’avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c’était par goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et quand l’heure était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de m’engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse. » (p. 21-22)
« Comme tout pouvoir, celui des femmes se démontre par l’absurde. En l’occurrence par l’enfant. » (p. 22)
« Sollers croit à un complot autour de la mort de Balzac (p. 77 de Carnet de nuit). Moi je pense qu’il est mort parce qu’il a découvert l’impossibilité d’écrire en étant marié. C’est cette révélation qui l’a tué. » (p. 25)
« Le furoncle des adolescents : la vie s’annonce par le pus. » (p. 27)
« Le Tartuffe progressiste est une idée neuve en Europe.
1989 : Tartuffe dans le charity-business comme un poisson dans l’eau. Enfin !
Le mariage de la Vertu et de la Terreur, de la Mort et de la Morale, c’est 1789-1793. Depuis cette époque, Tartuffe est vraiment opérationnel. Tartuffe manipulateur, conscient ou pas, de la machine à culpabiliser. Comme tel, il est là aussi pour empêcher que la culpabilité soit mise en scène, mise à distance, éliminée (littérature, art). Il est celui qui fait céder les autres sur leur désir propre. Il est la conscience morale communautaire en soi. » (p. 28-29)
« Parmi les innombrables résidus de la barbarie humaine originelle auxquels on s’expose sans défense si on procrée, il y a ceci : que ceux qui ont plusieurs enfants n’ont pas le droit d’en préférer un au détriment des autres. Ils se privent du droit humain élémentaire de choisir. Eventuellement, ils sont même contraints de vivre avec des êtres dont ils deviendraient peut-être des ennemis, ou qui les laisseraient indifférents, s’ils n’étaient pas leurs enfants. (p. 30)
Si on a été vraiment aimé par sa mère, on n’a pas besoin de faire des enfants, on n’y pense même pas, ça ne peut pas venir à l’esprit. » (p. 31)
« Gauguin en 1896 : « A quoi suis-je arrivé ? A une défaite complète.
Des ennemis et c’est tout, la guigne me poursuivant sans trêve (…) plus je vais, plus je descends ; (…) beaucoup de gens trouvent toujours protection parce qu’on les sait faibles et qu’ils savent demander. Jamais personne ne m’a protégé parce qu’on me croit fort et que j’ai été trop fier (…) Je ne suis rien, sinon un raté. » (p. 38)
« Il y a en effet deux espèces, deux catégories : ceux pour qui il n’existe rien après le désenchantement, et ceux pour qui tout commence. Toute mon entreprise est de faire sentir la richesse et la joie de l’au-delà du désenchantement. » (p. 41)
Muray cite une célèbre lettre ouverte de Flaubert datée de 1872 adressée au conseil municipal de Rouen :
Conservateurs qui ne conservez rien,
Il serait temps de marcher dans une autre voie – et puisqu’on parle de régénération, de décentralisation, changez d’esprit ! Ayez à la fin quelque initiative !
La noblesse française s’est perdue pour avoir eu, pendant deux siècles, les sentiments d’une valetaille. La fin de la bourgeoisie commence parce qu’elle a ceux de la populace. Je ne vois pas qu’elle lise d’autres journaux, qu’elle se régale d’une musique différente, qu’elle ait des plaisirs plus relevés. (…) Pour être respecté par ce qui est au-dessous, respectez donc ce qui est au-dessus. (…) Classes éclairées, éclairez-vous ! (…)
A cause du mépris pour l’intelligence, vous vous croyez pleins de bon sens, positifs, pratiques ! Mais on n‘est véritablement pratique qu’à la condition d’être un peu plus… Vous ne jouiriez pas de tous les bienfaits de l’industrie si vos pères du XVIIIe siècle n’avaient eu pour idéal que l’utilité matérielle. » (p. 74-75)
(Extraits de Ultima Necat, tome 3, Journal intime 1989-1991 de Philippe Muray, Editions Les Belles Lettres, octobre 2019)
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Acheter un nouvel ordinateur est devenu une aventure périlleuse. Faire migrer tout le contenu de l’ancien PC vers le nouveau suscite stress, anxiété, énervement. Ne rien perdre, tel est le mot d’ordre. Gare aux erreurs ! Chaque ordinateur a sa vie propre, sa manière d’organiser, de classer, de montrer. Il faut avoir les nerfs solides, ne pas montrer sa crainte ni sa rage. Génération connectée et maudite, manipulant des outils diaboliques qui la piègent. Regarder ces pauvres zombies, hommes, femmes, marcher dans la rue en pianotant frénétiquement leur appareil gsm ou autre tablette, IPAD, IPOD, à la recherche de l’amour qu’ils ne trouveront pas.
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Mon chien est tellement beau que partout où elle passe, on agite les palmes, on entonne les chants d’amour, on s’approche à genoux face à un être divin, sorti du paradis pour m’accompagner.
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Le chien est un ange gardien visible. C’est l’invisible qui le tient en laisse. J’ai vu parfois des ailes aux plumes bleutées sur les flancs de mon lévrier.
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Le pur amour et la Joie sont les sentiments les plus élevés que l’être humain puisse connaître dans sa vie. Les plaisirs du sexe ne donnent pas la joie. Ils finissent par détruire l’amour. Montherlant avait raison d’écrire ; « Tout ce qui est atteint, est détruit. »
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Ne jamais oublier que nous sommes en Dieu, que tout est en Lui, que nous n’existons que par son bon vouloir, son amour, sa puissance.
Que votre volonté soit faite ! Fiat !
Ne pas oublier de Le remercier pour son aide infatigable. Et ne pas nous jeter dans l’ordure alors que nous sommes des êtres sacrés, même s’Il nous pardonnera en bout de course. Mais ne Le lassons pas.
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C’est lors des partages dans une succession qu’on s’aperçoit de l’existence ou de l’inexistence de l’amour au sein d’une famille. Que de bonnes et de mauvaises surprises. Rompre avec ceux qui sont malhonnêtes ou toxiques.
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La vieillesse permet de connaître des joies délicates, exquises, données par le pur amour.
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Il faut apprendre vite à se forger une armure pour ne pas être blessé par ce qui vous humilie. Ne pas répondre à ceux qui vous meurtrissent. S’en éloigner suffira.
Tout est vanité, oui, on vit dans la bataille des vanités. Cela finit par un massacre général. Mieux vaut lutter et rompre le combat. Lutter jusqu’à la mort pour sauver sa vanité est une erreur. Ne jamais oublier que chaque être, sauf exceptions, cherche d’abord à sauver ses intérêts, ou celui de ses jeunes. Derrière les beaux sourires, les calculs et l’argent.
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Si loin
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Feu de joie, cadeau de Dieu
Avant ma mort,
Coup de trompette qui réveille ma vieillesse
Que viennent les terreurs
Je crierai ton nom pour les éloigner
Devant tant de beauté, le mal se tétanise
Un baiser n’est pas un péché
Je ne suis pas Judas
Comment t’oublier ?
Comment te dire je t’aime Tu es si loin,
Si loin
Ton visage magnifique se brouille mais
Tes yeux d’un bleu de vague sombre
M’éclairent jour et nuit
Au profond de mon âme
Fait-il beau à Varsovie ?
Ici je me gèle.
Poème d’Henri de Meeûs,
Novembre 2019
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L’HOMME EST UNE BULLE
(Extrait des Adages d’Erasme, n°1248)
Le proverbe nous enseigne que rien n’est plus fragile, plus fugace, plus vain et plus vide que la vie humaine. En effet une bulle est cette forme gonflée et vide que l’on voit surgir dans l’eau et s’évanouir en un instant. Varron dans sa préface aux livres de l’Economie rurale dit : « Songeant qu’il faut se hâter, si, comme on dit, l’homme est une bulle, et le vieillard d’autant plus. Car ma quatre-vingtième année m’invite à faire mes bagages avant de quitter la vie. »
Lucien aussi, dans Charon, compare la vie des hommes à des bulles : les unes sitôt nées disparaissent, d’autres durent un peu plus longtemps, mais toutes se succèdent à de très brefs intervalles.
Aristote, dans ses Politiques, et au livre 3 de la Rhétorique, affirme que la vigueur du corps humain décline vers trente-cinq ans, celle de l’esprit vers la quarante-neuvième année.
Hippocrate donne comme âge extrême de la vie quarante-neuf ans. Or, si on enlève l’enfance et la vieillesse, je vous le demande, quelle petite part nous sera laissée ? Et cette part, même circonscrite entre de telles limites, mille sortes de maladies chaque jour l’assaillent, et autant de malheurs sur elle s’abattent : effondrement de maisons, empoisonnements, naufrages, guerre, tremblements de terre, chutes, foudroiement… Et que dire encore ? L’un s’est étouffé en avalant un grain de raisin ; un autre s’est étranglé à cause d’un poil avalé dans du lait. Sans compter cet autre encore qui est mort tué par un bloc de glace très dure tombé du toit. Et c’est cette créature qui fait tant de vacarme et qui trouve ce monde encore trop étroit pour ses désirs !
Sophocle dans Ajax : L’homme n’est rien d’autre qu’une ombre ou un souffle.
(Extrait des ADAGES d’Erasme de Rotterdam, volume 2, p. 172, Edition Les Belles Lettres, 2011).
Note : Les Adages (latin Adagia) sont un recueil d'adages grecs et latins, compilés par Érasme, célèbre humaniste hollandais de la Renaissance, accompagnés d'un bref commentaire. La première édition est publiée sous le titre Collectanea Adagiorum à Paris en 1500. Devant son succès, 16 éditions paraissent du vivant d'Érasme qui les augmente à dix reprises (de 820 adages en 1500 à 4 151 en 1536 dans l'édition de Bâle). L'ouvrage en tant que trésor de la sagesse antique s'appliquant à la vie moderne reste un best-seller tout au long du xvie siècle, jusqu'à sa mise à l'Index en 1559 par le concile de Trente qui le juge trop subversif.
Erasme (1466 ?- 1536)
dim.
03
nov.
2019
La souffrance intolérable des chômeurs, jeunes ou vieux, qui sont des rejetés ou se considèrent tels, après les centaines de lettres de candidatures adressées tout azimut, sans jamais de réponse, sans avoir été convoqués à un premier entretien, sans avoir eu l’occasion de s’exprimer, d’être vus et écoutés, ne fut-ce que par un seul employeur.
Le sans-emploi finit par être écrasé par la pression sociale : il devient l’incapable-de s’intégrer-dans-la-société, la seule qui compte, celle des travailleurs, celle de ceux qui gagnent leur vie.
Il ne trouve pas de solution.
Ligoté par sa famille dans un domicile peu confortable, exigu, il faut s’occuper des enfants, le bain du matin, les couches, les biberons, les panades, supporter les cris perçants, faire manger, surveiller le bambin qui, à quatre pattes, déambule sur le modeste parquet tandis que l’épouse a dit, à ce soir, laissant seul le père humilié car elle a un petit job qui les aide à faire face aux dépenses. S’il reçoit des indemnités de chômage, cela ne suffira pas pour l’achat d’une voiture, les taxes, le chauffage et l’électricité ; pas de sorties, pas de cinémas ni de restaurant, pas de vacances ou très courtes chez les beaux-parents qui ont un bungalow à la mer.
Il faut affronter les regards des frères et des soeurs, des beaux-frères et des belles-sœurs, et des cousins lors des réunions de famille, où on lui dira : « Alors que deviens-tu ? » Ses proches ont réussi à entrer dans le système, celui des esclaves qui perdent leur vie à la gagner, mais qui ne vivent pas, comme lui, dans la solitude étouffante des laissés-pour-compte. Il porte les stigmates de celui qui ne compte pas.
Il se laisse aller, ne se rase plus qu’une fois par semaine, néglige ses vêtements, ses cheveux ne sont plus peignés, son vieux pull-over a des taches, il mange peu à midi, cuisiner le fatigue, il manque d’appétit, a la langue blanche. Il s’allonge l’après-midi une heure ou deux sur son lit, alors qu’il a promis à sa femme qu’il promènerait, pour l’aérer, l’enfant dans la poussette, mais il a préféré le garder au lit et allonger la sieste jusqu’à ce que bébé crie, alors il se relève, il lui donne son goûter, un petit beurre écrasé dans une purée de bananes.
Une heure avant le retour de sa femme, il met en marche l’aspirateur dans le living et la chambre à coucher, efface les poussières de-ci de-là, refait le lit conjugal où il n’a plus vécu l’extase depuis des mois, prépare sur la table de la cuisine une salade vinaigrée, des tranches de fromage, et du pain gris qu’accompagnera une bouteille de vin rouge pas cher.
Quand elle rentre, c’est elle qui couche l’enfant.
A table, face à face, il lui trouve les traits tirés. Il boit deux verres pour se donner du courage. Sa femme retire vite la bouteille. Elle n’aime pas l’alcool. Il la laisse mettre de l’ordre dans la cuisine, la vaisselle à ranger, tandis que dans le canapé, il regarde les nouvelles sur TF1, et parfois un match de foot qui fera fuir sa femme. « Je vais me coucher, dit-elle, ne reste pas longtemps dans le living ».
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L’impudeur des films, surtout celle dans les séries actuelles, parfois bien filmées, dans lesquelles les metteurs en scène se croient obligés de placer dès le début une scène d’étreinte, (non pornographique heureusement), d’une effroyable vulgarité, où l’homme est brutal et la femme dégoûtée s’accroche à lui comme une grenouille. Ces acteurs et actrices obligés sous peine de ne pas obtenir le rôle, de se soumettre à ce qui est devenu « normal », ce qui les dégrade comme sont dégradés les spectateurs à qui sont servis des films aussi ignobles que les films pornos.
On regrette les baisers des actrices d’Hitchcock et le train qui entre dans le tunnel !
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Le drame de la sexualité est son manque de variété, de découvertes, ses limites. Les obsédés du sexe sont des êtres peu humains. Si le moteur du couple est le sexe, on peut parier qu’il sera la cause première de la séparation, du divorce, dans les disputes et les cris. Le sexe permet la reproduction, l’arrivée d’autres vivants, mais ne peut garantir la durée du couple.
C’est l’horreur de ces mariages où l’homme et la femme très vite n’ont plus rien à se dire, vu que leurs corps sont devenus ennuyeux à explorer.
L’homme et la femme qui s’aiment encore, malgré le temps qui passe, ont placé le sexe après l’amitié. Encore faut-il que les esprits se reconnaissent et s’acceptent.
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Me font rire les hommes célibataires, dans la quarantaine, qui disent : « Quand j’aurai des enfants ! »
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Avec Dieu, à mon avis, il faut mettre en premier la reconnaissance ou le remerciement avant la demande. Notre Créateur connait nos besoins mieux que nous. C’est à nous de nous débrouiller d’abord, de faire face aux obstacles, sachant qu’Il est à l’arrière-plan et ne nous lâche pas des yeux.
Si nous tombons dans le péché ou la maladie, Il est le premier à prévenir notre chute et à nous relever.
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Que de femmes sont malheureuses, solitaires, fatiguées, gémissantes, abandonnées, trahies, esclaves de parents âgés ou malades, ou victimes d’enfants ingrats qui règlent leurs comptes, qui refusent de leur parler – pas un téléphone, pas un sms – et qui empêchent les grand-mères de connaitre leurs petits-enfants.
Nulle visite quand elles seront malades, alitées ou démentes enfermées.
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Je n’envie pas les vieillards qui continuent à faire du sport. Les voir courir en short et camisole de couleur, un bandeau autour de la tête pour arrêter la transpiration, observer leur course saccadée à petits pas déhanchés vers l’infarctus, est un spectacle risible et pathétique.
L’agonisant refuse la mort prochaine et montre qu’il est encore en vie pour bien nous emm…
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Rien de tel pour réconforter un déprimé que de l’inviter au restaurant. J’en ai guéri plus d’un par de bon repas offerts dans un joli décor et servis avec respect. Le fait de changer de cadre permet au dépressif d’oublier ses idées noires et ses ruminations. Cela demande de la patience mais c’est efficace. Les déprimés souffrent d’un manque d’égards.
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Il est illusoire de penser que les vivants s’intéressent à leurs défunts. Il suffit de voir dans les cimetières les tombes défraîchies, abandonnées, les pierres tombales non fleuries à la Toussaint ou brisées sous l’effet de pluies et du gel de plusieurs hivers. Interrogez un jeune de plus de 15 ans ! Il ignore les noms et prénoms de ses arrière-grands-parents, et peut-être ne faut-il pas remonter si haut dans le temps. Connaît-il seulement le nom de jeune fille de sa mère ?
Pauvres morts, pauvres créatures disparues après avoir enduré tant de soucis et de peines que vous avez tues. Vous avez supporté une fin de vie, avec les handicaps et les maladies des vieillards, en chaise roulante, au lit, peu visités par des enfants ingrats toujours trop occupés, et pour certains, le suicide comme dernière échappée. Vous fûtes aussi entourés par des enfants morts, et vos importantes fortunes ne comblèrent pas vos chagrins.
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Dernier salut
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Je voudrais te dire bonjour, te prendre par la main
Toi que j’aime depuis longtemps
Que je ne vois plus
Tes séjours à l’étranger, des marchés à conclure, turelure,
Les belles d’amour s’amusent sur les plages.
Permets que mes doigts s’accrochent à tes cheveux
Que je tâte ton crâne sur ton cou dressé de bonne mine
J’épingle sous mes ongles un pou qui se balade.
Tu fermes les paupières sous ma caresse douce
Tes lèvres s’entrouvrent je vois le rose de ta langue
Tu ne parleras pas, mon cœur s’est emballé
Approche un peu que nos bouches s’épousent.
Ecoute les battements ding dong
C’est l’heure de monter nous coucher
Nous couvrir des linceuls que la vieille nous tend
Qui fermera sur nous la boîte du cercueil.
Poème 2019
H de Meeûs
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Conseils de lectures :
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1°) J-K Huysmans, Romans et Nouvelles, Pléiade Gallimard, 1.791 pages, octobre 2019.
2°) Philippe Sands, Retour à Lemberg, Albin Michel, 2017, 539 p.
3°) Jean-François Solnon, Histoire des favoris, 445 pages, Perrin, septembre 2019
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Un grand écrivain français Joris-Karl Huysmans (1848-1907) chez lui
Huysmans naît le 5 février 1848 au no 11 (actuel no 9) de la rue Suger dans le 6e arrondissement de Paris, d'un père néerlandais du nom de Godfried Huysmans, lithographe de profession, et d'une mère française, Malvina Badin, maîtresse d'école. Il passe toute son enfance dans cette maison. Il fit toute sa carrière au ministère de l'Intérieur, où il entra en 1866. En 1880, il collabore au journal Le Gaulois, hostile à l'expulsion des jésuites décrétée par le gouvernement. Sous la pression de ses supérieurs hiérarchiques, il cesse sa collaboration. En tant que romancier et critique d’art, il prit une part active à la vie littéraire et artistique française dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu’à sa mort, en 1907.Défenseur du naturalisme à ses débuts, il rompit avec cette école pour explorer les possibilités nouvelles offertes par le symbolisme, et devint le principal représentant de l’esthétique fin de siècle. Dans la dernière partie de sa vie, il se convertit au catholicisme, renoua avec la tradition de la littérature mystique et fut un ami de l'abbé Mugnier. Atteint d’un cancer de la mâchoire, J.-K. Huysmans mourut à son domicile parisien le 12 mai 1907, et est inhumé à Paris au cimetière du Montparnasse. (Wikipedia)
En octobre 2019, Gallimard lui consacre un livre dans la Collection de la Pléiade, où sont repris ses Romans et ses Nouvelles : Marthe, Les Sœurs Vatard, Sac au dos, En Ménage, A Vau-l’eau, A Rebours, Un Dilemme, En Rade, Là-bas, En route.
mer.
02
oct.
2019
Pour rire un peu ou l’humour de Montherlant, par Henri de Meeûs
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(Extraits de « Les petits personnages comiques dans les romans de Montherlant » par Henri de Meeûs, conférence prononcée à l’Institut Catholique de Paris au Colloque L’Imaginaire de Montherlant du 22 au 24 novembre 2012).
“Le monde contemporain est un mélange détonnant de tragique et de grotesque. Le tragique, qui ne le voit. Le grotesque, peu de gens surtout parmi ceux qui contribuent à créer ce grotesque.” (Le Chaos et la nuit, Montherlant)
Première cible : Les fonctionnaires et les notaires
Examinons un des plus grands romans de Montherlant, publié en 1934, qui n’a pas pris une ride, Les Célibataires.
Pourquoi tant de haine à l’égard des fonctionnaires, dira-t-on ? Parce que Montherlant a été marqué à vie par le manque d’aisance financière de ses parents. Son père, Joseph de Montherlant, est nommé “expéditionnaire stagiaire” au ministère des cultes en1890; il était lui-même le fils de Frédéric de Montherlant, “sous-chef de bureau” au ministère des Finances. La situation de fonctionnaire modeste de ses père et grand-père a dû humilier l’orgueil de l’écrivain qui n’avait pas d’atomes crochus avec son père, mais qui est parvenu malgré tout à “rehausser” post mortem Joseph de Montherlant en lui accordant une dalle funéraire dans le cimetière du village de Montherlant, où pour l’éternité Joseph portera le titre de comte auquel il n’avait pas droit, ce qui aura fait sourire ses beaux-frères Riancey et Potier de Courcy vicomtes et barons véritables.
Même chose pour les notaires. La chère grand-mère de Montherlant, la comtesse de Riancey s’est débattue à la fin de sa vie avec des problèmes financiers, conséquence de la vie prodigue de son époux le comte Emmanuel de Riancey qui, camélia à la boutonnière, l’avait ruinée.
Les parents de Montherlant eurent un mariage qui donnait l’apparence de richesse mais qui, en réalité, ne l’était pas du tout. Les Riancey sauvaient la face ! Le trousseau (exposé) de la mariée, mère de Montherlant, avait été loué pour la journée…
Ensuite, Montherlant fut confronté à plusieurs successions, son père en 1914 puis sa mère en 1915, enfin la grand-mère Riancey en 1923, et plus tard celle de son oncle Henry de Riancey, dit l’oncle Noute. Montherlant a très bien connu le milieu du notariat et tout ce qu’il implique comme tracasseries, lenteurs, discussions et dépenses.
Un premier petit personnage moqué dans Les Célibataires est celui d’une dactylo travaillant dans l’étude du notaire Lebeau et du premier clerc Bourdillon. Voici la phrase : (M. de Coantré est assis dans l’antichambre, qui fait salon d’attente) (…)
M. de Coantré jetait à la dérobée des regards sur une des dactylos, jeune personne infiniment aimable, et avec de belles moustaches, car elle était la fille d’un commandant en retraite natif du Perigord. [6]
Ensuite, Coantré toujours dans l’antichambre du notaire voit ceci :
Tout à coup du bureau de Bourdillon sortit en coup de vent un monsieur au visage congestionné. Ses yeux bleu de ciel, les poils qu’il avait sur le nez, son teint couperosé, tout indiquait un homme d’honneur. Il fonça vers M. de Coantré et, les yeux lui sortant de la tête, il dit –C’est vous qui êtes le requérant ? - Je ne crois pas…dit M. de Coantré, se levant comme s’il parlait à son supérieur, et tournant les yeux vers la demoiselle à moustaches, pour lui demander s’il était le requérant. Mais l’officier de cavalerie (car c’en était un) fit un changement de main sans attendre sa réponse, et disparut du côté des bureaux, laissant le comte tout ébaudi. [7]
Plus tard, le Notaire Lebeau :
Un homme d’une trentaine d’années, élégant, à la dégaine de noceur, Lebeau ! Ce jeune crevé, hâve, voûté, avec sa coiffure de rhétoricien – ces deux bandeaux lui retombant sur les tempes – son air de vice et de facilité ! De là à penser que ce danseur mondain fût le manitou, fût le maître…En quelles mains était donc sa destinée ! (…) Il est à peine besoin de dire que Lebeau n’était pas au courant de la succession Coantré, ou ne l’était que très vaguement. Il était d’ailleurs peu au courant des affaires de son étude. Son rôle dans la maison était le rôle des patrons, quand ils sont incompétents : il consistait à compliquer les choses, en voulant y fourrer son grain de sel, pour montrer qu’il est le patron. [8]
Un autre notaire dans Le Démon du bien : l’étude du Notaire S…
Les usages veulent qu’une étude de notaire français soit un lieu très poussiéreux et malpropre, comme si par- là était affirmé le sérieux de la maison, et que dans ce taudis-sanctuaire on ne s’arrête pas aux apparences. L’étude de Maître S…était conforme aux usages. Dans un fauteuil d’osier, épave, eût-on dit, de quelque pension de famille de troisième ordre, où des générations de derrières d’institutrices l’eussent défoncé, Costals attendit son tour, rayonnant d’humilité. M. le premier clerc de l’étude S…, cinquante-huit ans, cinquante-quatre pour les dames, était ignoble des pieds à la tête. Mettons de la tête au nombril, car, assis à son bureau, on ne le voyait que jusque-là (…). Il avait l’air d’un sous-chef de bureau dans un ministère, mais dans un ministère pas chic. [9].
N’oublions pas que le père et le grand-père de Montherlant furent des sous-chefs de bureau de Ministère. Alors ? Règlement de comptes inconscient ?
Dans Le Chaos et la nuit, un autre Notaire :
Le notaire est en complet noir, avec un col empesé et des lunettes. Il se trompe dans ses calculs. Tout le monde s’affaire pour retrouver l’erreur. Celestino malgré son idiotie, découvre l’erreur le premier. (…). De ce moment il sent que la haine du notaire contre lui s’est accrue. (…). Le notaire est vexé, devient insolent. (…) Le notaire, le beau-frère, ce sont seulement des combinaisons de morceaux de calcaire, reliés entre eux par de la viande, et puis un système de filaments dits nerfs, et un je ne sais quoi qui permet à cette mécanique d’être malfaisante jusqu’à l’atroce, alors qu’un rien – une petite balle – suffit pour la rendre inoffensive sans retour. C’était atroce, et en même temps ce n’était pas sérieux, ou plutôt ce n’était sérieux que parce que chacun entrait dans la convention qu’il était interdit de détruire la mécanique. [10]
Deuxième cible importante des moqueries comiques : les médecins
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Henry de Montherlant |
Le docteur Gibout dans Les Célibataires. Coantré vient consulter le docteur Gibout car il a eu des étourdissements. Gibout est féru de généalogie et plutôt que d’ausculter son patient, il l’interroge d’abord sur les liens de parenté de Coantré avec plusieurs familles de la région :
Coantré regardait cet homme sale, respirant une vulgarité puissante, ce bouvier débraillé, plein de fureur pour la condition. (…) Gibout, l’auscultant, lui fourra sous le nez sa tête graisseuse, étoilée de pellicules ; il sortait du médecin une violente odeur de mâle mal tenu. Ensuite, il fit respirer Léon, et prit sa tension. -Tout cela est en parfait état, monsieur de Coantré, dit-il enfin. Vous n’avez rien. Je n’ai qu’un mot à vous dire : sé-cu-ri-té to-ta-le et ab-so-lue. (…) Etre malade, avec un médecin qui ne veut pas que vous soyez malade, eh bien ! je suis dans de beaux draps. (pensait Coantré.) [11]
Autre exemple, le psychiatre visité par Exupère jeune homme pour se faire réformer dans Un Assassin est mon maître :
Exupère pensa tout de suite que la meilleure maladie à simuler pour quelqu’un qui n’en a pas est la maladie nerveuse (…). Il alla donc visiter le célèbre psychiatre du moment, quartier Monceau, piano à queue, comtesses, clarté française, visées académiques. Le célèbre psychiatre diagnostiqua de l’hyperémotivité, il prononça le mot de paranoïa, mais pour le rejeter, et ne prononça pas le mot de neurasthénie mais asthénie nerveuse, qui est beaucoup mieux. Il fit docilement, en vrai homme du monde, le certificat que lui dicta Exupère, en vue du Centre de réforme : syncopes, palpitations, angoisses. Il ne donna pas de traitement, mais des citations littéraires et d’excellentes paroles mondaines : “Vous ne devez pas vous considérer comme un malade” (c’était tout juste le contraire de ce que mijotait Exupère), “Vous verrez un jour comme c’est bon, la vie” (le docteur devait mourir dans les six mois), “Il faut être l’amant de sa femme” (le docteur était divorcé). “Comment l’as-tu trouvé ? demanda Mme Exupère à son fils - Je l’ai trouvé cher. [12]
On ne peut s’empêcher de confronter ce portrait du psychiatre ridicule avec la trop longue préface demandée par Montherlant à Jean Delay, académicien français, pour Un Assassin est mon maître ! Comment ne pas voir que Montherlant a voulu se moquer aussi de son illustre confrère médecin psychiatre se perdant dans un diagnostic confus au sujet des troubles d’Exupère !
Un autre médecin dans Un Assassin est mon maître, est le Docteur Poitiers envoyé par Saint Justin à Exupère qui est au lit accablé par ses Papillons Noirs :
Vers midi, on frappa (…) Entra un jeune monsieur d’une trentaine d’années, moustachette et cheveux noirs, teint très sombre. “Je suis le docteur Poitiers. C’est M. Saint Justin qui m’envoie. Vous êtes souffrant ? »
Exupère, terrifié, avait ramené sur lui le drap, jusqu’à son menton. Pas lavé, pas rasé depuis deux jours, les draps sales, la chambre pas faite. (…)
- Je n’ai rien, et je retournerai demain à la bibliothèque. Vous pouvez en donner l’assurance à M. l’Administrateur. J’ai eu peut-être un coup de chaleur.
- Evitez autant que possible la chaleur, dit le docteur Poitiers. (…) Le médecin partit, refusant d’être honoré. Il avait ordonné de l’aspirine. (…) Exupère jeta un coup d’œil sur l’ordonnance, et lut : Ce soir deux comprimés à l’heure du décès. Il sursauta et relut. Oui, c’était bien “à l’heure du décès”. – Ah! non, c’était à l’heure du dîner”.
Il se dit : “Les gribouillages des médecins sont bien connus. Ce qu’on ignore généralement, ce sont leurs buts : celui-là était de me faire crever”. [13]
Dans Les Garçons, on lit ceci sur les médecins :
“Mme de Bricoule jugeait – et avec raison – que ses médecins la soignaient très mal, et elle les détestait. La consolation des mourants est de penser à la mort de leur médecin.”
En effet, Marguerite de Riancey, la mère d’Henry de Montherlant, fut une éternelle malade, qui dépensa des fortunes en médecins (qu’elle changeait sans cesse) et en médicaments – selon les dires de son beau-frère le comte (romain) Begin Billecoq qui l’a répété dans ses souvenirs. On comprend pourquoi Montherlant dans ce dernier roman superbe Un Assassin est mon maître se déchaînera aussi contre le corps médical.
Troisième cible : les aristocrates
Montherlant a écrit dans ses Carnets :
Etre noble, c’est y penser toujours et n’en parler jamais.
Montherlant a dit à la fin de sa vie dans une dernière interview :
Les Millon de Montherlant sont de la petite noblesse mais d’une noblesse certaine.
Montherlant a toujours eu horreur des groupes, des partis. Il ne veut pas être classé. Il est solitaire et aristocrate.
Je n’ai que l’idée que je me fais de moi pour me soutenir sur les mers du néant.
Montherlant au fur et à mesure de sa vie a réellement incarné le blason des Montherlant, c’est-à-dire la tour en flammes surmontée des 2 épées. Sa vie a fini dans un grand retranchement, dans un fortin ; il s’est identifié au solitaire dans la tour assiégé par ses ennemis. Mais quoiqu’ en retrait, il ne pouvait s’empêcher d’observer le monde et d’en décrire le grotesque et le ridicule, parfois avec férocité. Il a fini sa vie en écrivant cette phrase qu’il met dans la bouche de Célestino :
Que tout disparaisse, puisqu’il va disparaître ; qu’il ne laisse rien et n’ait rien à regretter. Comme il était agréable de leur fausser à tous compagnie ! [14]
Mais tant que l’œuvre n’est pas achevée, il ne se privera pas de montrer le grotesque et le ridicule de ses contemporains !
Exemple, dans Les Célibataires, cette moquerie de la haute aristocratie. Ici Montherlant ridiculise la double “qualité” haute naissance et dame d’œuvre : une visiteuse impromptue, une marquise, entre dans le jardin où travaille le comte de Coantré :
- Le comte de Coantré est-il là ?
- Non Madame, il est absent de Paris en ce moment, dit Léon. Ce n’était pas la première fois qu’un visiteur le prenait pour le jardinier ou pour un homme de peine, accoutré comme il l’était, et cela l’amusait beaucoup.
- Oh ! mais comme c’est ennuyeux ! dit la vieille dame, d’une voix haute et flûtée, et avec l’accent d’une conviction plus belle que nature : voix et accent qui, à eux seuls, l’auraient trahie pour une personne du grand monde.
(Léon finit par avouer qui il est.)
Je vous ai reconnu à vos yeux ! Vous avez les yeux des Coantré ! S’écria la vieille dame, avec une voix de buccin (car les femmes du vrai grand monde, c’est tout l’un ou tout l’autre : ou elles exhalent des sons exténués, ou elles poussent des cris effrayants). Je suis la marquise de Vautiers-Béthancourt, une vieille amie de votre chère maman. Sans doute ne me connaissez-vous pas ; c’est que je vis presque toujours en Sologne, dans ma petite masure (c’était un splendide château historique). Et pourtant, que de fois je suis venue ici voir votre chère maman ! (elle était venue une fois, il y avait quinze ans).” [15]
Ensuite dans Les Jeunes filles, l’épisode de la baronne Fléchier raconté dans une lettre de Costals à un de ses amis Armand Pailhès :
Il y a trois ans, la baronne Fléchier, femme de cinquante ans et plus, me persécuta. Un jour, la minuit passée, au cours d’un tête à tête qu’à la force du poignet j’avais maintenu jusque-là dans le sublime, elle me met enfin ses vieux bras blêmes sous le nez en me disant : “Vous êtes le premier homme reçu par moi à cette heure, qui n’ait pas baisé mes bras.” Dans cette extrémité, il me fallut bien lui enfourner une raison (…) Je lui dis que malheureusement, je n’avais pas le désir des femmes. Comme je garde fort enfouies mes liaisons, cela pouvait passer à la rigueur. [16]
Dans La Rose de sable, un autre noble mais cette fois militaire, le capitaine vicomte de Canadelles, se trouvant avec ses lieutenants, leur disait :
Vous permettez, Noël ? Vous permettez, Girard ?” et, levant la jambe droite comme un chien qui va pisser, lâchait un vent, et plus loin, même manège, et plus loin encore, il était dans une grande tradition [17] (…) On vit descendre (de l’automobile) un petit capitaine à la taille de guêpe, aux jambes arquées d’homme de cheval, et au fond de culotte trop large, de sorte que, avec ses jambes en cerceau, il avait l’air de s’être oublié dedans, et de faire des efforts pour ne pas se mouiller.(…) Le capitaine vicomte de Canadelles, chef de poste, avait des oreilles de chauve-souris, très fin- de-race, des moustaches pâles, mais ce qui retenait surtout, c’étaient ses yeux, simulant à eux deux la forme d’un accent circonflexe, que reproduisaient elles aussi ses moustaches, et toutes ces lignes tombantes lui donnaient une expression malheureuse, accentuée par sa peau fanée, et de lourdes poches bouffies sous les yeux. A son air excédé, on aurait dit un père de cinq enfants. [18]
Quatrième cible : le public, celui des simples et celui des riches snobs
D’abord celui des simples
Dans Le Chaos et la nuit, la description du square de
la Place d’Anvers :
Un apprenti aux mains grises faisait faire à son petit frangin, pour la dixième fois, le tour du square, afin qu’il dorme cette nuit comme un tonnerre de Dieu, et ne réveille pas papa-maman à deux heures du matin, pour leur demander de lui acheter une patinette. Et toujours autour des bancs, les marmousets, les pauvres, étaient en proie aux piles électriques, qu’ils avaient le malheur d’avoir pour mères. “Touche pas !” - “Pourquoi ?” - “Faut rien toucher.” Le gosse (avec une culotte si courte que la bébête passait le nez par une des manches) essayait autre chose. – Veux-tu pas courir !” - “Pourquoi ?” - “Parce que.” Le gosse essayait autre chose. – Amuse-toi donc, idiot ! Tu n’es pas venu ici pour rester planté comme un imbécile. [19]
Sur le trottoir gluant, la foule à Paris, dans Les Lépreuses :
Au-dessous de Costals, sur le trottoir gluant, coulait le peuple des hommes, des sous-hommes et des femmes, un grand purin qui se séparait en deux au pied du temple, (…). L’ignominie de cette foule parisienne, jadis il l’avait haïe. Maintenant cette ignominie, il l’aimait: “C’est ma matière.” Le gorille latin, le ouistiti parisien, la pétroleuse à teint de limande, le sans-culotte à la bouche cloaqueuse et à la voix de fille, tous ces gens gris tendus vers le mal faire (…), tout ce débraillé judéo-latin (…) qui horrifie et fascine le décent Nordique, parce qu’il témoigne du débraillé intérieur et promet qu’ici tout est possible. [20] (…) Ces femmes moutonnantes, avec leurs pétards plantureux, leurs faces couvertes de crème comme des tumeurs couvertes d’onguents, il ne se faisait pas d’illusion sur elles, certes, et il reconnaissait qu’elles ne méritaient guère d’être voulues. Son désir, c’était seulement de mettre un sceau, (…) sur chacune d’elles, et ensuite de n’en entendre plus parler : cela pour le plaisir qu’a un propriétaire campagnard à voir s’étendre ce troupeau d’ovins tous marqués de sa marque. [21]
Description du square Willette dans Le Chaos et la nuit :
Passaient un Chintok, rêvant d’acupuncture ; des Mongoliennes attendant l’âge où elles meurent, qui est quatorze ans ; d’augustes vieillards en train de lécher avidement, en tirant de longues langues, et avec l’expression ad hoc, des cornets de glace ; des jolies filles dont il arrivait quelquefois que leur compagnon fût un Français (un technicien).
(A côté de Célestino) Une mère à ongles rouges s’était installée, et donnait le biberon à un jeune veau, son fils. [22]
Au café de Bondy où Célestino a ses habitudes :
Les filles de ferme, couvertes d’or, buvaient d’un air pénétré le Martini. Pour le gosse de cinq ans était commandé par sa mère l’apéritif ; elle grondait le gosse s’il n’en avait pas envie. Des clients étaient attablés devant de la choucroute et de la bière : Célestino leur jetait un regard homicide, parce qu’il n’aimait ni la choucroute ni la bière. Dans toute la salle archipleine, il n’y avait de distingué que le noir. Distingué et mélancolique. Distingué parce qu’il n’y avait que lui à déjeuner seul ; mélancolique parce qu’il savait que, quelles que dussent être les apocalypses de demain, il serait toujours noir. [23]
Ensuite les snobs ou les cachalots [24]
Dans Les Jeunes filles, description du public d’une salle de concert :
Costals regardait l’assistance. Elle était composée pour un tiers de gens qui jouissaient spontanément des bruits qu’ils entendaient ; pour un tiers, de gens qui n’en jouissaient que par une opération de l’esprit, se souvenant de tout ce qu’ils avaient lu ou entendu sur ce morceau ; l’autre tiers étant des gens qui ne ressentaient rien, mais ce qui s’appelle rien. Tous, cependant, pour recevoir la manne, prenaient les poses les plus distinguées. Des porcs à binocle feignaient que le moindre chuchotement dans la salle leur gâchât leur extase. Des porcs à lunettes se penchaient vers leur lardonne (car on voyait dans la salle des enfants de six ans, amenés là sans doute en punition de quelque faute très grave) pour lui signaler tel passage sacro-saint, afin qu’elle sût une bonne fois que c’était là qu’il fallait être émue. Beaucoup de femmes, comme la voisine de Solange, pensaient qu’il serait inconvenant de se tenir ici autrement que les yeux fermés. Une singerie unanime portait les auditeurs à s’imiter les uns les autres dans leurs airs pénétrés, tandis que de la scène la glaire sonore continuait à s’épandre, intarissablement. [25]
Dans Les Jeunes filles, description des Cachalots dans un grand restaurant de la Forêt de Montmorency :
A peine Costals et Solange se furent-ils attablés dans le jardin de cette hostellerie à chiqué, non loin de la forêt de Montmorency, que Costals se mit à souffrir. Il avait horreur de ces dîneurs qui les entouraient, les hommes avec leur air “extrêmement distingué” (…), les femmes avec cet ennui, cette sottise et cette méchanceté qui modelaient leurs figures ; tous puants sans le vouloir, tous retranchés dans leur façon de s’entendre à demi-mot, de se référer à des rites connus d’eux seuls, de se croire d’une essence à part. On était cent cinquante à l’intérieur de cet enclos et il n’y avait de dignité que sur les visages des maîtres d’hôtel, et de pureté – une pureté sublime – que dans ce lévrier blanc. [26]
Horreur des nouveaux riches : messe du dimanche de Pâques 1913 décrite dans Les Garçons telle que vue par le Supérieur du collège :
Il porta les yeux sur l’assemblée. Le blablabla du prédicateur, incompréhensible pour les enfants et les adolescents, mais incompréhensible aussi bien pour tout adulte doué de raison, lui laissait l’esprit assez libre pour réfléchir ou regarder. Ses yeux glissèrent, en “l’ignorant”, sur le fond de la chapelle, où bougeait vaguement un parterre de visages déshonorés : les parents d’élèves, ces parents qui pour la foi, les connaissances religieuses, et la piété, étaient bien au-dessous de leurs fils de douze ans, - Il y avait là une demi-douzaine de puissants de ce monde, tous plus gorets les uns que les autres. Les mères, magnifiques chienlits féminines, en grand appareil de mode 1913, gallinacés passés depuis très peu à l’humain, les belles, les souveraines, gardant la houppe, la piaffe, l’œil stupide et cruel et, en place de bouche, le cul de poule du gallinacé, dominant de dix centimètres leurs maris, étincelaient par instants de la tranche dorée de leur missel, symbole de la pépète catholique. Les venventres (les hommes), le rictus stupide et l’air dégénéré, s’intéressaient exclusivement à leurs voisins, pour voir s’ils avaient la Légion d’honneur. [27]
Cinquième cible : le personnel de maison, les domestiques
Description de Mélanie la cuisinière dans Les Célibataires :
M. de Coantré tremblait devant cette poufiasse à l’œil de poule, n’osait lui faire une observation, l’enveloppait du même luxe de prévenance dont il enveloppait ses oncles. (…) En vain, depuis tous temps, M. de Coantré avait-il vu les domestiques répondre par le départ précipité, l’injure, le vol, la calomnie et le chantage à la gentillesse sans nom de la famille à leur égard, M. de Coantré continuait de proclamer et même de penser qu’on ne trouve de cœur que chez les gens du peuple, et que les bourgeois, en regard d’eux, sont de véritables orangs de méchanceté ? [28]
Les volatiles frénétiques : l’agonie de Mme de Bricoule dans Les Garçons :
Mme de Bricoule, seule dans une maison de dix pièces, avec un fils confiné à l’étage qu’elle n’habitait pas, était la proie de quatre volatiles frénétiques : une infirmière aux yeux immenses d’oiseau de nuit, la bouche serrée par la méchanceté ; une religieuse, sèche paysanne à la prunelle et au bec de vautour, vieille habituée des moribonds de la famille, comme telle commandant en maître ; la cuisinière et la femme de chambre, qui étaient assez fidèles, et en tout cas sûres, défendaient comme elles pouvaient la comtesse, accusant l’infirmière et la religieuse de voler, d’emporter même (la religieuse) des objets sous sa jupe, dans un petit sac attaché vous devinez où. Mme de Bricoule mourait dans un hourvari de basse-cour. Mais cela lui était égal. Son unique pensée était sa prière : “Mon Dieu, que cela finisse au plus vite ! Mon Dieu, que cela finisse au plus vite !”. [29]
Sixième cible : la famille, l’horreur de la famille
A table au restaurant avec Solange dans Le Démon du bien (tome 2 des Jeunes filles) :
Leur voisinage immédiat était une tablée de huit personnes. Le père, la mère, la fille, le gendre, le muchacho, la petite et le babour (le compte n’y est pas : cela ne fait que sept)… [30]
Costals au sujet de Solange Dandillot dans Le Démon du Bien :
Elle n’est pas, elle ne sera jamais de cette famille des demi-fous et des demi-folles, dont je suis, et qui est la seule ambiance où je me meuve à l’aise. Je brûlais ; elle m’éteint. Je marchais sur les eaux ; elle se met à mon bras ; j’enfonce. [31]
L’aimable Marie-Thérèse Auligny (sœur de Lucien) dans La Rose de Sable :
En 1921, l’aimable Marie-Thérèse, fiancée à un brillant capitaine, duquel on eût pu croire, au ton dont Mme Auligny parlait de lui, qu’il avait sauvé Verdun à lui tout seul, prit une méchante bronchite, qui gagna le poumon, mais elle refusa de se soigner, sous prétexte qu’elle “en avait vu bien d’autres”, qu’elle “avait fait la guerre”, etc. Elle en était encore à donner de telles raisons, et à prendre l’accent poilu, qu’elle expirait horriblement, dans les bras de la nature, qui aime que l’on soit simple, et qu’elle avait agacée avec ses raisons.
Montherlant aimait que l’on soit simple et il se moquait des faiseurs. En créant de nombreux petits personnages comiques dans ses Romans, Montherlant s’est sans aucun doute bien amusé. Cela lui a permis de régler ses comptes avec des personnes ou des professions qui avaient fait du mal à sa mère (les médecins), à sa grand-mère (les notaires, les hommes d’affaires), et à lui-même (son père avec qui il n’avait pas d’atomes crochus). Sa mère envahissante, toujours malade et plaintive, qui n’a pas rendu son mari heureux, a fait prendre à Henry de Montherlant la cellule familiale, l’autorité paternelle et maternelle, les beaux-frères, les gendres, etc… (de qui il se moquera sans cesse), en horreur.
N’oublions pas les premiers mots de son testament de 1951, revu en 1959 et confirmé le 21 septembre 1972, où il a chaque fois désigné Marguerite Lauze et son fils Claude Barat comme ses héritiers uniques : Je soussigné, Henry-Marie-Joseph-Frédéric Millon de Montherlant, 25 Quai Voltaire à Paris, exhérède tous mes parents au degré successible.
Notes :
6 Les Célibataires, Romans
1, Pléiade, p.789.
7 Les Célibataires, Romans 1, Pléiade, p.790.
8 Les Célibataires, Romans 1, Pléiade, p.793-794.
9 Le Démon du bien, nrf, folio, p.98-99.
10 Le Chaos et la nuit, nrf, folio, p.236-237.
11 Les Célibataires, Romans 1, Pléiade, p.891-892.
12 Un Assassin est mon maître, nrf, p.60.
13 Un Assassin est mon maître, nrf, p.133.
14 Le Chaos et la nuit, Romans 2, Pléiade, p.1040.
15 Les Célibataires, Romans 1, Pléiade, p.868-869.
16 Les Jeunes filles, tome 1, folio, nrf, p.145.
17 La Rose de sable, Romans 2, Pléiade, p.48.
18 La Rose de sable, Romans 2, Pléiade, p.95.
19 Le Chaos et la nuit, folio nrf, p.109.
20 Les Lépreuses, folio, nrf, p.193.
21 Les Lépreuses, 4è tome des Jeunes filles, folio, nrf,
p.192-193.
22 Le Chaos et la nuit, folio, nrf, p.28 à 30.
23 Le Chaos et la nuit, Romans 2, Pléiade, p.899.
24 Les Cachalots : mot inventé par Henry de Montherlant et son amie Mme
Elisabeth Zehrfuss pour désigner les snobs, les nouveaux riches et les mondains.
25 Les Jeunes filles, tome 1, folio, nrf, p.174.
26 Les Jeunes filles, tome 1, folio, nrf, p.199.
27 Les Garçons, folio, nrf, p.337.
28 Les Célibataires, Romans 2, Pléiade, p.872.
29 Les Garçons, folio, nrf, p.424-425.
30 Lire tout l’extrait dans Le Démon du bien, tome 2 des Jeunes filles,
folio, nrf, p.124.
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Livres à conseiller :
_________________
- Sandor Màrai, Journal, Les années hongroises 1943-1948, Albin Michel, 523 p. septembre 2019.
- Javier Marias, Mauvaise nature, Nouvelles complètes, folio Gallimard, août 2019, 493 pages.
- Primo Levi, Conversations et entretiens, Pavillon poche Robert Laffont, 505 p. avril 2019.
- Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, roman, Editions Philippe Rey, 859 pages, septembre 2019.
- Michael Peppiatt, Francis Bacon, Flammarion, 395 pages, 2019.
jeu.
05
sept.
2019
Ma Chérie Lola
(suite du récit commencé dans les Carnets de Juillet 2019)
____________________________________________________
… A trois mois, elle est arrivée à Bruxelles chez moi après un voyage de deux heures, du fin fond de la province de Liège, dans ma voiture où la dame l’avait installée à l’arrière de la Mercédès, dans la cage de fer recouverte d’un tissu bleu marine, afin de l’empêcher de voir, de s’agiter, de pleurer, et pour seule compagnie, un jouet en peluche.
Il fallait tenir jusqu’à Bruxelles. De temps en temps, je l’entendais gémir, se tourner et se retourner dans cette cage où pas un rayon de lumière ne filtrait, ce qui devait la stresser, mais la dame avait approuvé la mise en place pour la longue route. « Vous verrez, elle va dormir jusqu’à Bruxelles. » Mais non, elle ne dormait pas.
Un moment, un fumet d’excrément se répandit. Zut, alors !
Je lui parlais de temps en temps, de ma voix la plus douce, afin qu’elle s’habituât à ma présence, à l’éloignement de la maison de la dame, où ses frères et sœurs chéris restaient avec les jeux, les endormissements en famille et les courses dans les champs. Elle aimait tant courir.
Elle était ma prisonnière maintenant et n’avait rien demandé.
Arrivée à Bruxelles. Débarquement. Oui, elle a sali la cage, et la couverture bleue. Je la libère, elle garde le collier. Je lui ouvre la porte de l’appartement. L’exploration commence. Surprise, surprise : Billy, le petit vieux bouledogue bringé, aux oreilles de chauve-souris, l’accueille méfiant ; il la respire, l’inspecte, c’est une jeunette pour lui, mais elle ne déplaît pas à Billy bousculé dans ses habitudes, qui mourra euthanasié huit mois plus tard. Un cancer de la gorge. A cause d’elle ?
En attendant, il faut tout partager avec Billy, les seize jouets et l’unique panier dans la cuisine ! Elle n’aime pas la cuisine.
Elle est jalouse de Billy et le montre vite.
C’est moi qu’elle aimera, rien que moi. Au diable Billy et les autres chiens qui m’approcheront. Elle crie : « Je serai une sorcière pour les intrus, je leur jetterai des sorts, loin de moi vous tous, je suis la Princesse, la seule aimée de celui qui va m’aimer. A lui seul mon amour, aux autres ma colère. »
°°°
Huit mois plus tard, la nuit qui a suivi la mort de Billy, elle a refusé de dormir seule dans la cuisine. Je l’ai entendue gémir jusqu’à une heure du matin. Parfois un hurlement de désespoir me glaçait. Que vont penser les voisins ? Je me suis levé et titubant dans le noir corridor, je lui ai ouvert la porte de sa prison-cuisine, et elle a couru jusqu’au salon, a sauté sur le canapé trois places, pour s’y allonger et terminer sa première nuit sans Billy. « Tu peux te recoucher maintenant. C’est ici que je dormirai dorénavant » me dit-elle de ses yeux sans réplique.
En cinq jours, elle a détruit tous les jouets de Billy, achetés durant les douze années d’existence du bouledogue qui en prenait soin. Aucun ne résista. Je remplaçai les débris par un teddy jaune en peluche, très doux, qu’elle câline encore intact six ans plus tard, cadeau de son amour.
Il faut couper les ongles de Lola une fois par mois car ils poussent trop vite. Pour Billy, son poids et ses courtes pattes n’ont jamais nécessité ces visites chez le toubib. Ses ongles s’usaient dans les promenades.
Chez Lola, ce n’est pas une partie de plaisir mais une obligation qu’elle déteste. Les premiers mois, le docteur W. essaya de couper les ongles de ma chérie, sur une haute table dans le cabinet médical. Aucun lien de cuir pour la sangler, l’’immobiliser. Elle crie, se débat, tandis que le docteur avec sa pince qui claque, tente de couper les ongles longs de Lola que je tiens serrée contre moi, la bouche dans son cou, lui disant je t’aime chérie, ne crains rien, je suis là. Elle est terrifiée, se dresse à la verticale sur la table métallique à roulettes, gémit, hurle, veut sauter en bas de l’établi de torture. Je suis en nage. Le docteur, – cela ne rate pas –, coupe parfois l’ongle trop court, et le doigt de Lola saigne. Il faut cautériser !
J’ai pris la décision de renoncer à ces séances trop stressantes et d’aller près du Shopping de Woluwé, Chez Toutou, le toiletteur. Cinq jolies jeunes femmes sont occupées toute la journée à laver, brosser, tondre, peigner des chiens de toutes les races et de toutes les couleurs, sur rendez-vous.
Elles ont accepté de lui couper les ongles. Elles ont aussi de hautes tables.
Elles hissent Lola sur l’une d’elles et la sanglent de lanières de cuir bouclées autour du cou, du torse et du ventre. Je garde ma bouche collée à son cou pour la rassurer.
De voir d’autres chiens sur d’autres établis en train d’être pomponnés, la rassure un peu, elle est plus calme quoique méfiante. Cette manucure dure dix minutes. On la détache. Elle reçoit un biscuit, et elle me tire hors du salon de beauté pour rejoindre au plus vite ma voiture où elle reprend ses esprits.
(A suivre)
Poèmes de Henri de Meeûs
______________________
Mort de l'Oiseleur
__________________
Il faut toujours attendre
L'oiseau rentrant au nid
Dans son divin plumage
Et son chant d'étoiles pures.
Le paon n'a pas ses couleurs
Ni le rossignol son ramage.
Divine lenteur de l'Amour
Derrière ses obscures caches
Jamais venu, jamais revu
Le soleil embrasse le ciel
Du jaune d'or de sa vêture
J'écoute le vent, j'écoute la nuit
L'oiseau met tant de temps
A regagner son gîte.
Qui me demande, qui m'appelle
Un souffle léger passe
Je dormais, je m'éveille
Je tends les bras dans l'ombre
Quel est ce baiser sur ma bouche
Quelle est cette joie qui me porte ?
Ah mon Dieu si longtemps attendu
Vous en aviez des secrets, des réticences,
De longues prudences
Vous fûtes remplacé, j'ai chanté l'oubli
Les cornes de brume et les brouillards du Nord
Dans l'attente de Celui qui me serre dans ses bras.
Vous fûtes retrouvé bien malin petit Dieu
Caché dans les forêts du monde.
Pour vous attraper, j'ai perdu ma certitude.
Brûlons les barques, les filets, rejetons à la mer
Les poissons qui pourrissent
Qui sans votre saveur ne seront pas mangés.
L'oiseau sur le nid s'est enfin posé
On m'embarque dans le dernier cortège
Celui des fous, des amants perdus
Qui me reconnaîtra quand l'ombre me saisit
Quelle main sur mon front, quel soupir
Pour la mort de l’oiseleur ? 2010
°°°
Portrait de Raphaël
-------------------------------- à R.P.G
Dressé sur tes piques
Tu ratisses du revers
De manche les escarboucles
Pointant d'un doigt les écarts
De ceux qui n'en peuvent mais.
Ah sommet de la gloire
Quand le verras-tu ?
Le matin frais dispos très net dans les cris
Lentement tu t'efforces
D'apparaître
Vespéral auguste croquant de tes dents nacrées
Les vertus du hasard.
Tu as le coeur philosophe
Et la mèche qui tombe
Si la peine t'étouffe
Tes yeux noirs ont l'éclat
D'un oracle confus.
Tu avances ta garde
Vainqueur qu'une peine terrasse
Et la solitude tâte la consoeur écarlate.
Un enfant qui refuse d'avancer dans le noir
Que lui veux-tu dans la poussière du temps ?
Carrément, dis-le fort, il doit pousser le cri
Strident de ses mystiques joies.
J'attends sur la mer la barque et le pêcheur
Pour lancer les filets dans le bleu crépuscule
Tu n'as pas vu dans l'ombre le court esquif
Le Maître du sommeil qui gouverne les vagues
Le reflux des écumes et des marins soupirs.
Vienne la nuit.
°°°
Deuil
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Ton silence me tue
Ton absence m’épouvante.
Dans ton lointain pays, les oiseaux se sont tus
Ton cadavre traîné le long des rues
Passe devant les statues des philosophes.
La foule s’incline, les enfants sont immobiles,
Le cortège est si lent
Les volets sont fermés, nulle fleur sur le bitume,
Il n’y a que des femmes dans les chambres closes
Priant ton âme solitaire
Tu as fui dans une cavalcade
De poètes, de filles, d’ermites
Ta vie s’est refermée dans un rideau de sang
C’était le temps des mitrailleuses, tu ne pouvais survivre
Tant nombreux les poignards derrière ton ombre
Quelle odeur infecte se répand sur la terre
Tu as cessé de vivre et je vais mourir.
Tu es mort si vite
Sans prévenir
Pas le moindre mot
Pas un cri, pas un geste,
Tu as craint l’amour de mon âme d’enfant.
Tu as craint ma pureté
Mon âme douce, mes gestes contrôlés
Pour ne pas t’effrayer
Quelle misère, quel raté
Je suis entouré de précipices
Les perroquets aux mille couleurs
Te voyant avancer
Ont crié Alerte mon amour
Fuis, fuis, fuis mon chéri,
Les chevaux noirs du deuil
Emportent le cercueil
Où tu reposes muet, glacé,
Ton intelligence morte
De n’avoir pas osé.
2018
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Te revoir
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Je n’aurai plus ton sourire
Deux heures par-ci, une heure par-là
O misère de ton éloignement
Te revoir, te revoir, de t’attendre c’est long.
Porto c’est loin, ce n’est pas la porte
D’en face pendant que tu t’égosilles
Pour des projets de communication
Savants, mirifiques, d’argent promis
Et moi dans cette ville froide que je n’abandonne pas
Bruxelles, Bruxelles, grise, sale.
Mon soleil s’est couché
J’avance en âge, il ne fallait pas me quitter
Il ne fallait pas mentir ni chercher la Bretagne
Car l’amour s’en va, fuyant toujours, vous laissant là
Perdu d’illusions, toujours trahi
Ton corps rayon de vie tendu vers mon souffle
Et ces baisers d’oiseau sur tes lèvres.
2018
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L’amour dans les champs dévastés
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J’entends les pleurs
Des femmes vierges
Confiantes belles
Trahies par l’amour.
Loup, loup, es-tu là ?
Elles ont cru à la dentelle blanche
Aux souliers de satin, aux fleurs d’innocence
Cueillies dans la forêt nocturne
Ignorant les loups dans les taillis.
Loup, loup, que fais-tu ?
Les pensées d’amour
C’est mauvais pour la ligne
Les femmes vieillissent trop vite
Adieu les visages de printemps
Les chansons dans la chambre
Le rire, le vent joyeux
Sous la jupe volante.
Loup, loup, y es-tu ?
2019
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Départ du Prince
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Dis-moi quand tu t’en vas
Quand la porte s’ouvrira
Que je sonne la trompe
Aux échos des ravins
Que les enfants revêtus
D’habits de deuil
T’applaudissent au passage
Les yeux rougis de larmes
Et la bouche grimaçante
Que les vieillards cachés dans la maison des pauvres
Chantent les couplets de la désespérance
Devant les saintes statues
Toutes bougies allumées
Ils regardent les murs et n’ont plus d’avenir
Ton départ en armes est le signe d’une guerre
On a préparé les tombes, les cercueils
De ceux qui reviendront dans la charrette des morts.
Ta statue se dresse sur la place
Des fleurs mauves ornent les terrasses
A toi, mon Prince, je suis ton dévoué
Que tes amis te gardent.
2019
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Le Jeu de Dieu
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Mon Dieu, l’exquise joie que vous donnez,
A peine apparue déjà disparue
Est-ce un jeu que plein d’humour
Et de délicatesse
Vous m’invitez à jouer ?
Je ne connais pas les règles
Vous trichez ? Je ne puis le croire
J’accepte votre amour
Tel présent si vite effacé.
J’ai goûté les miettes de la divine joie
La lumière du paradis.
Je suis si seul ce soir comme dirait la chanson
Des amants ridicules.
Dans le cabinet noir,
Je rumine l’absence de l’amour.
Tout s’est desséché
L’exquise douceur s’en est allée.
Le vent souffle sur les arbres noirs
Vous n’aimez pas les effarements charnels
Vous ne gâtez pas ceux qui vous aiment.
Je n’ai pas compris les règles du jeu.
2019
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Lectures à conseiller :
- L’Enquête de Wittgenstein, par Roland Jaccard, 115 pages, Editions Arléa, 2019.
- Œuvres de Kenzaburo Oé, 1.340 pages, Quarto Gallimard, NRF, 2016.
- Barbarossa, 1941, La Guerre absolue, par Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, aux Editions Passés composés, 957 pages, août 2019.
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dim.
04
août
2019
(Extraits de brouillons manuscrits inédits d’Henry de Montherlant, achetés en juin 2019. Dossier OLYMPIQUES. Autour de 1922. Collection Henri de Meeûs) :
4e et 5e feuillets :
La leçon de foot-ball1 dans un parc
– X ne t’obéit pas. Sacque-le.
– C’est un bon joueur.
– Mieux en vaut un qui jouera moins bien mais qui t’obéira. Sacque-le.
– C’est qu’il y a des fois où 1°) il me désobéit, 2°) il viole les règles du jeu, en faisant un dribbling trop personnel, et… il rentre un but.
– Oui, je sais, c’est très délicat. Dans la guerre aussi on a vu bien des fois une victoire gagnée par un officier qui n’avait pas obéi à son chef. Tout est une question d’espèce. Cependant je te dis en général, sur le désordre, que c’est [la suite est perdue] – Qui est ce demi droit, épatant, avec une tête d’Anglais ? Il est excellent.
– C’est un nouveau. Et tu devines juste ; il est anglais.
– Alors, sacque-le aussi.
– Comment ! C’est notre meilleur !
– Raison de plus. Tu ne peux pas risquer qu’une équipe française gagne à cause d’un étranger. Et puis moi, je me refuse à te donner le moindre conseil dont tu puisses faire profiter un étranger. Qu’il aille apprendre le football chez lui.
– Hé bien, mon vieux ! Si ça continue, tu vas me les faire renvoyer tous !
– Mieux vaut perdre avec une équipe de neuf joueurs, mais tous dans ta main et de chez nous, que gagner avec une équipe de onze dont l’un est insoumis et l’autre étranger, c’est-à-dire nos ennemis. Comment peux-tu accepter de partager tous les sentiments de l’espérance, [de la] victoire, de la défaite, avec un étranger ? À la guerre, j’aurais pu mener une vie à l’abri, aisée, bien payé, avec les Américains : j’ai attendu l’armistice, pour qu’aucun de mes grand héros de guerre ne pût partager avec d’autres que les Français.
– Être dévoué, c’est-à-dire me soutenir toujours, sans que j’aie besoin de te donner les raisons de mes actes, me soutenir même si tu ne les comprends pas, même si tu les réprouves, en te disant que j’ai mes raisons que je ne dis pas et que, même quand je le parais, je ne m’éloigne jamais [de] ce que je t’ai promis. Et cependant cela serait nécessaire ! Un homme qui est vraiment tout seul, je n’en réponds pas. Mais un homme qui a une âme damnée, une seule, fût-elle pas de très grand secours et pas très importante, comme toi, celui-là j’en réponds. J’ai toujours été assez généralement détesté, toujours isolé, mais j’ai toujours eu une ou deux âmes damnées. Il y avait au collège un enfant de douze ans qui se serait laissé accuser faussement, qui se serait laissé renvoyer du collège pour moi. Il y a eu à la guerre un garçon à qui j’aurais dit : « Passe devant. C’est toi qui recevras la balle », qui serait passé en me remerciant. Il y a maintenant quelqu’un dans Paris qui tuerait si je le lui demandais, sans que je lui donne une raison. Et ce quelqu’un ne le ferait ni par affection, ni par intérêt, ni par peur. Il le ferait simplement parce qu’il ne peut pas se dérober à moi. – Bon, sans aller jusqu’à ce dévouement, dans l’équipe en qui pourrais-je avoir une certaine confiance ?
– En Beyssac2 et en Belugou.
– La précision de ta réponse me surprend et me plaît. Ton idée est donc très arrêtée là-dessus.
Commentaires de Pierre Duroisin :
1 Cette orthographe est désuète mais attestée.
2 Beyssac est un nom qui est cité dans La leçon de football dans un parc (voir Romans 1, dans la Bibliothèque de la Pléiade, p. 295 et sv.).
°°°°
Un jeune écrivain polonais, Krzysztof Tyszka-Drozdowski, fasciné par Montherlant, m’écrit à propos de Charles Maurras, à qui il consacre une thèse de doctorat :
Pour moi Maurras appartient à la même famille que Montherlant, ou pour être plus précis – au même ordre de sensibilités et de valeurs. Classicisme et raison, amour pour le monde méditerranéen, haine pour ce qui est brouillard et mystique (dans le sens de convulsions intérieures et charlatanisme artistique), bref, anti-romantisme, la valorisation de la tradition et le culte des Romains.
Montherlant n’était pas un militant, mais un génie. Maurras était un défenseur de la civilisation, et Montherlant appartenait à cette race presque disparue qui créait encore à l’intérieur de cette civilisation menacée et épuisée. Homme qui bravait la décadence par la force de sa création. Un exemple rare et remarquable, n’est-ce pas? Parfois ce sont les individus qui soutiennent toute la civilisation sur ses épaules. Montherlant est pour moi un Atlas.
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Depuis qu’il a pris sa retraite, il a rajeuni de trente ans. Dans cette chaleur de l’été, je le rencontre par hasard chez le marchand de journaux. Il est habillé d’un long short qui s’arrête aux genoux de couleur bleu ciel. Son polo est d’un autre bleu exquis, plus tendre encore. Le soleil inonde le quartier, la brise est rafraîchissante. Il est de deux années plus jeune que moi qui ne porte pas de short mais les vêtements d’été classiques d’un septuagénaire qui ne veut pas paraître plus jeune. Je ne roule pas encore en trottinette électrique avec un casque sur la tête, et je n’ai pas la minceur de mon frère rajeuni.
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Elle est ma compagne du matin, à partir de sept heures quand je viens l’éveiller pour la promenade pipi sur l’avenue, et mon amie du soir jusqu’à minuit quand je la sors pour le dernier lâchage des eaux.
Exquise créature, m’accompagnant lors de mes sorties, l’être féminin plus pudique que nombre de ses consoeurs, et plus raffinée qu’aucune autre.
A neuf heures, je l’installe sur le siège arrière de ma voiture, je l’attache à la poignée de la porte droite, et nous partons prendre le petit déjeuner sur la terrasse du Pain Quotidien, proche de la rue des Tongres, s’il fait beau, où dans l’estaminet des dames polonaises à la Place des Maïeurs de Woluwe quand le temps est pluvieux ou froid.
Croissants du matin, confiture d’orange, café et un peu de lait. Je partage avec elle quelques bouchées de viennoiseries quand elle me tend sa tête distinguée.
Elle attend patiemment que je termine la lecture des journaux achetés chaque matin. Elle se désintéresse des nouvelles. Elle sait que je suis près d’elle. Il ne lui faut rien de plus.
Je rentre chez moi pour achever les quatre quotidiens qui, je l’avoue, deviennent moins intéressants au fur et à mesure des semaines qui passent. Elle s’est précipitée sur le canapé trois places où elle peut allonger ses longues jambes et s’y reposer jusqu’à midi. Elle m’observe du coin d’un œil si je me lève, car elle guette le repas que je lui prépare chaque jour à partir de midi. Mes travaux d’écriture, ma correspondance, passent avant son déjeuner jamais servi à la minute près, mais qui le sera entre midi et une heure, j’essaie du moins.
Quand j’entre dans la cuisine communicante, elle m’entend ouvrir la porte du frigo, celle de l’armoire à provision, et préparer son repas de viande crue, de poulet tiède, de carottes cuites, de longues biscottes Heudebert ; à peine ai-je terminé, qu’elle arrive en courant. Elle ne quittera jamais le salon avant d’être certaine que tout est prêt. Pas de fatigue inutile. Pas d’attente dans la cuisine où elle ne séjourne pas. Uniquement s’y nourrir.
La fête de chaque jour est de m’accompagner à mon déjeuner vers quatorze heures, souvent dans le restaurant de mes habitudes. Quand je téléphone à X, Y, ou Z pour les inviter à partager mon repas, elle sait à qui je parle, si on viendra nous chercher ou si nous partons dans notre voiture vers le point de rendez-vous. Il suffit que je lui dise le nom de la personne du jour. Elle bondit alors du canapé et court dans tout le salon pour montrer sa joie.
Je dis : « Où est ta poupée ? Prends ta poupée ! » Elle se précipite vers son enfant chéri en peluche, qu’elle secoue dans tous les sens sans lui faire de mal.
Au restaurant, où mon équipage est connu, où les serveurs s’extasient sur sa beauté, jamais sur la mienne, elle a droit aux égards dus à la princesse qu’elle est de naissance. Elle s’allonge s’il y a un tapis près de mon siège, sinon elle reste debout durant le repas car elle refuse le froid du dallage. Elle pose sa tête sur ma cuisse à l’arrivée du plat servi chaud, guettant le morceau de viande ou la frite que je lui tendrai discrètement. C’est au dessert que le cirque commence. Elle est tellement mais tellement gourmande, qu’elle tire le lien de cuir vers le comptoir pour les BISCUITS qu’elle recevra, elle le sait, d’un des gentils serveurs amoureux d’elle. Elle commence par des gloussements musicaux qui, si les confiseries n’arrivent pas assez vite, se transforment en voix chantante, gémissante, pleurante. Tout le monde la regarde. Un récital. Elle assure le spectacle. Sa beauté excuse tout. Les biscuits coupés en petits morceaux arrivent enfin. Je les lui tends un par un, qu’elle happe sans que ses dents n’écorchent mes doigts, Enfin, elle se calme.
Je paie l’addition. Au moment où je me lève, elle m’entoure les jambes de son long corps, terrifiée à l’idée que je parte sans elle. Elle n’a qu’une idée : « Ne me laisse pas ici, seule sans toi, je n’ai que toi, je n’aime que toi. »
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Je rencontre le curé de notre église du village à 60 kilomètres de Bruxelles. Il n’a pas pris sa retraite, il a 94 ans et toute sa tête. Nous parlons de ma famille, de mes parents décédés qu’il a bien connus. J’émets une réflexion sur la désertification des églises, dont la sienne qui ne fait pas exception. Je lui dis : « Ce sont les conséquences du Concile du Pape Jean XXIII. Les églises et les couvents se sont vidés, la jeunesse a fui les messes du dimanche ou du samedi, les vocations se sont taries, les défroqués se sont multipliés, et aujourd’hui l’Eglise semble avoir touché le fond, elle ne rayonne plus. »
Je vois son visage se crisper, ses sourcils se froncer. Il me répond que dans l’histoire de l’Eglise, ce ne furent que des hauts et des bas. Comme un cycle perpétuel. Qu’il ne faut pas désespérer. Son optimisme est courageux. Je n’entre pas plus dans cette question qui le fâche.
Mon admiration pour les religieux de Port-Royal, décrits par Montherlant, qui furent anéantis par le Roi de France et par le Pape au 17e siècle.
“Il ne faut donc pas s’étonner de voir, en ce siècle, qu’on accorde couramment les desseins les plus criminels avec le zèle du service de Dieu. Et cependant l’indifférence et la dureté de ces chrétiens qui nous oppriment restent pour moi quelque chose d’inconcevable. S’il arrivait que les deux plus grandes forces en ce monde, la puissance ecclésiastique venue du plus haut, et la puissance séculière venue du plus haut, se refermassent comme des tenailles et écrasassent notre pauvre Maison, si cette conspiration de tout l’Enfer, de tous les démons de l’heure de midi, les uns en tuniques de prêtres, les autres en manteaux de rois, parvenait à ruiner cette Maison où l’on n’a cherché qu’à retrouver la foi, le sérieux et la ferveur du premier christianisme, est-ce que le ciel et la terre ne devraient point se dresser pour crier que cela est affreux ? Mais non, pas une feuille ne bougera.”
(Sœur Angélique dans le Port-Royal de Montherlant))
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Livres à conseiller :
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1) Ernst Kantorowicz, une vie d’historien, par Robert E. Lerner, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 635 p., 2019.
2) L’Age de la colère, une histoire du présent, par Pankaj Mishra, Zulma essais, 459 pages, avril 2019.
3) Tom Wolfe, Le Bûcher des vanités et Un homme, un vrai, Collections Bouquins, chez Robert Laffont, 1215 p., février 2019.
4) Meyer Levin, Crime, Editions Phébus Libretto, janvier 2017, 443 p.
5) La Guerre du désert 1940-1943, sous la direction de Nicola Labanca, David Reynolds et Olivier Wievorka, aux Editions Perrin, Ministère des Armées.
6) Truman Capote, Monsieur Maléfique, Folio Gallimard, 101 p.
7) Louis II de Bavière, Le Trône et la Folie, par Catherine Decours, Editions Fayard, Janvier 2019, 445 p.
lun.
01
juil.
2019
L’amour est un papillon qui se pose sur l’épaule au moment où on ne s’y attend pas. Si vous cherchez à vous en saisir, il s’envole et vous échappe. Donc, ne pas dire trop vite : « Je t’aime, je t’adore ». L’amour a peur d’être sous cloche.
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Le Pape Pie XI et Malaparte :
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« J’avais connu Monseigneur Ratti en 1920, alors qu’il était nonce apostolique à Varsovie. Il avait pour moi – j’étais alors le plus jeune secrétaire de l’ambassade d’Italie en Pologne – un sentiment de protection et d’affection qui ne s’altéra jamais, même lorsqu’il fut élu sur le trône de saint Pierre. J’allais souvent le voir au siège de la nonciature, qui se trouvait au bout de la Nowy Swiat, au début de l’Aleja Ujazdowska. Il s’entretenait avec moi pendant de longs moments, avec une bienveillance paternelle (homme de grande culture, il me prodiguait généreusement des conseils à cette période délicate de ma formation intellectuelle). Nos conversations avaient lieu dans son bureau ou bien dans une pièce aménagée en salle de gymnastique par les soins de Monseigneur Pellegrinetti, secrétaire de la nonciature apostolique. Monseigneur Ratti n’était pas seulement amateur de montagne et d’alpinisme, il aimait aussi l’escrime et maniait passablement l’épée et le sabre. Moi qui ai toujours été, et suis encore aujourd’hui, un passionné de ce noble art, j’ai croisé le fer à maintes reprises avec celui de Monseigneur Ratti dans cette salle de gymnastique improvisée. Il faut le reconnaître, celui-ci savait se tenir sur la piste avec élégance et désinvolture.
Après l’élection de Monseigneur Achille Ratti au Saint-Siège, j’allais de temps en temps retrouver Sa Sainteté Pie XI dans les appartements sacrés. La première fois, j’étais accompagné du prince Lelo Orsini, assistant au Saint-Siège. Pie XI me fit voir sa bibliothèque, puis il m’introduisit dans la pièce qu’il appelait sa « salle de sport ». Il était sans doute exagéré de la nommer ainsi, mais on trouvait dans cette salle plusieurs agrès, une piste, et sur les murs était accrochée une panoplie d’épées, de sabres, de masques, de gants de cuir et de plastrons en lin.
Tandis que Sa Sainteté me parlait avec beaucoup d’affection de son cher et vieux maître le Milanais Mangiarotti dont il avait été l’élève, si je ne me trompe, je décrochai de la panoplie un masque, un gant de cuir et une épée, et je dis : « Si Votre Sainteté le permet… »
Pie XI, à son tour, décrocha du mur un masque, un gant de cuir et une épée. Il enfila le masque et le gant, testa la pointe de son épée sur le plancher et se mit en garde face à moi. Mais tout à coup, il ôta son masque et me dit d’une voix triste : « Je ne peux pas, vraiment, je ne peux pas… Dommage. Il rangea l’épée, le masque et le gant sur la panoplie, et se dirigea vers la sortie. Sur le seul de la porte, il me dit en esquissant un sourire malicieux et avec son cher accent lombard : « Il n’est pas besoin d’être pape pour comprendre que tu serais capable d’aller raconter à tout le monde que tu t’es battu en duel avec le Saint Père. » (Malaparte, Prises de bec, Les Belles Lettres, 2017, p.27 et 28 : Le Pape en tenue d’escrime.)
Le Pape Pie XI
(1857-1939)
Curzio Malaparte
Ecrivain italien (1898-1957)
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Le mystère du don fait à autrui. Soit le bénéficiaire accepte, se réjouit d’être gâté, ne se sent pas obligé d’en faire des tonnes pour remercier. Soit le bénéficiaire, craignant une emprise du donateur sur sa vie, son existence, sa liberté, va freiner des quatre roues et refusera le don, Crainte d’être redevable. Que va-t-il exiger de moi ce généreux donateur ? Et si le don est accepté, tôt ou tard, viendront le refroidissement et la rupture de la relation donateur-donataire.
C’est Brutus qui assassine César.
Il faut une âme légère pour accepter des dons, sans calcul et sans crainte.
Alors ? Mieux vaut léguer par testament ? Le fisc se servira au passage d’autant plus s’il n’y a pas un lien de parenté directe entre donateur et donataire.
Donner de son vivant à l’être cher implique qu’on n’exige rien en retour, et qu’on accepte l’ingratitude.
Et comme l’écrit Montherlant : « Quand l’obligé s’enfuit sans remercier, l’obligeant sourit, comme il sourit quand l’oiseau s’envole. Quand l’obligé insulte l’obligeant, l’obligeant s’irradie et chante : « Je vois arriver ce qui devait arriver. Je vois le monde obéir à ses lois. Je vois que tout est en ordre, et c’est pourquoi je chante. » (Textes sous une Occupation, La Charité, Essais, Montherlant, Pléiade, page 1526, Gallimard).
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Le Chant de l’équipe 6xième
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(Extraits de brouillons manuscrits inédits d’Henry de Montherlant. Dossier OLYMPIQUES. Autour de 1922. Collection Henri de Meeûs)
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Chez nous, tout est nature. Pas de truquage. Pas de gens corrigés.
On n’a pas de bagues, pas de petits mouchoirs. On n’a pas de cosmétique sur les cheveux,
Mais la pluie tout le jour qui ruisselle sur la face rosie par le vent.
Pour tout atour une bonne douche (et, bonsoir ! elle n’est pas trop chaude.)
Ceux qui ne valent rien laissent tomber d’eux-mêmes le jeu.
S’ils ne le faisaient pas, on les éliminerait. Vous êtes éliminés. Allez !
On ne connait pas de capitaine qui est capitaine par piston,
(Ceci à la différence des commissions et des sous-commissions.)
Quand un homme a des aptitudes pour être arrière, on le met arrière
Quand il a des aptitudes pour être ailier, on ne le met pas goal.
Quand Paul saute dix centimètres de moins que n’en a sauté Pierre,
Personne ne vient dire que Pierre a sauté mieux que Paul.
S’il le disait, la jauge lui ferait voir que Paul a sauté trop court.
Il n’y a malheureusement aucune jauge dans le Prix Balzac et le Prix Goncourt.
Henry de Montherlant
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Les grands artistes, écrivains, compositeurs de musique, sont comme des montagnes. Ils ont des sommets admirables, des promontoires de rêve, des vallées paradisiaques, mais aussi des gouffres, des ravins insondables, des cavernes démoniaques. Plus est immense le génie, plus la part maléfique sera présente dans leur vie privée.
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Conseils de lectures :
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dim.
02
juin
2019
Une description de la Noblesse de province en France par Honoré de Balzac, dans son livre La Femme abandonnée, écrit en 1832.
« En 1822, au commencement du printemps, les médecins de Paris envoyèrent en Basse-Normandie un jeune homme qui relevait d’une maladie inflammatoire causée par quelque excès d’étude, ou de vie peut-être. Sa convalescence exigeait un repos complet, une nourriture douce, un air froid et l’absence totale de sensations extrêmes. (…) Il vint à Bayeux, jolie ville située à deux lieux de la mer, chez une de ses cousines, qui l’accueillit avec cette cordialité particulière aux gens habitués à vivre dans la retraite, et pour lesquels l’arrivée d’un parent ou d’un ami devient un bonheur.
A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent. Or, après plusieurs soirées passées chez sa cousine Mme de Saint-Sevère, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, ce jeune Parisien, nommé M. le baron Gaston de Nueil, eut bientôt connu les gens que cette société exclusive regardait comme étant toute la ville. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens Etats qui formaient la France d’autrefois.
C’était d’abord la famille dont la noblesse, inconnue à cinquante lieues plus loin, passe, dans le département, pour incontestable et de la plus haute antiquité. Cette espèce de famille royale au petit pied effleure par ses alliances, sans que personne s’en doute, les Navarreins, les Grandlieu, touche aux Cadignan, et s’accroche aux Blamont-Chauvry. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa supériorité nominale ; tolère le sous-préfet, comme il souffre l’impôt ; n’admet aucunes des puissances nouvelles créées par le dix-neuvième siècle, et fait observer comme une monstruosité politique, que le premier ministre n’est pas gentilhomme. Sa femme a le ton tranchant, parle haut, a eu des adorateurs, mais fait régulièrement ses pâques ; elle élève mal ses filles, et pense qu’elles seront toujours assez riches de leur nom. La femme et le mari n’ont d’ailleurs aucune idée du luxe actuel : ils gardent les livrées de théâtre, tiennent aux anciennes formes pour l’argenterie, les meubles, les voitures, comme pour les moeurs et le langage. Ce vieux faste s’allie d’ailleurs assez bien avec l’économie des provinces. (…)
A cette famille fossile s’oppose une famille plus riche mais de noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois d’hiver à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions éphémères. Madame est élégante, un peu guindée et toujours en retard avec les modes. Cependant elle se moque de l’ignorance affectée par ses voisins ; son argenterie est moderne ; elle a des grooms, des nègres, un valet de chambre. Son fils aîné a tilbury, ne fait rien, il a un majorat ; le cadet est auditeur au Conseil d’Etat. Le père, très au fait des intrigues du ministère, raconte des anecdotes sur Louis XVIII et sur Mme du Cayla ; il est membre du conseil général, se fait habiller à Paris, et porte la croix de la Légion d’honneur. Enfin ce gentilhomme a compris la Restauration, et bat monnaie à la Chambre ; mais son royalisme est moins pur que celui de la famille avec laquelle il rivalise. Il reçoit La Gazette et les Débats. L’autre famille ne lit que La Quotidienne.
Monseigneur l’évêque, ancien vicaire général, flotte entre ces deux puissances qui lui rendent les honneurs dus à la religion, mais en lui faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine a mise à la fin de L’Ane chargé de reliques. Le bonhomme est roturier.
Puis viennent les astres secondaires, les gentilshommes qui jouissent de dix ou douze mille livres de rente, et qui ont été capitaines de vaisseau, ou capitaines de cavalerie, ou rien du tout.. A cheval par les chemins, ils tiennent le milieu entre le curé portant les sacrements et le contrôleur des contributions en tournée. Presque tous ont été dans les pages ou dans les mousquetaires, et achèvent paisiblement leurs jours dans une faisance-valoir, plus occupés d’une coupe de bois ou de leur cidre que de la monarchie. Cependant ils parlent de la charte et des libéraux entre deux rubbers de whist, ou pendant une partie de tric-trac, après avoir calculé des dots et arrangé des mariages en rapport avec les généalogies qu’ils savent par cœur. Leurs femmes font les fières et prennent les airs de la cour dans leurs cabriolets d’osier ; elles croient être parées quand elles sont affublées d’un châle et d’un bonnet ; elles achètent annuellement deux chapeaux, mais après de mûres délibérations, et se les font apporter de Paris par occasion ; elles sont généralement vertueuses et bavardes.
Autour de ces éléments principaux de la gent aristocratique se groupent deux ou trois vieilles filles de qualité qui ont résolu le problème de l’immobilisation de la créature humaine. Elles semblent être scellées dans les maisons où vous les voyez : leurs figures, leurs toilettes font partie de l’immeuble, de la ville, de la province ; elles en sont la tradition, la mémoire, l’esprit. Toutes ont quelque chose de raide et de monumental ; elles savent sourire ou hocher la tête à propos, et, de temps en temps, disent des mots qui passent pour spirituels.
Quelques riches bourgeois se sont glissés dans ce petit faubourg Saint-Germain, grâce à leurs opinions aristocratiques ou à leurs fortunes. Mais, en dépit de leurs quarante ans, là chacun dit d’eux : « Ce petit un tel pense bien ! » Et l’on en fait des députés. Généralement ils sont protégés par les vieilles filles, mais l’on en cause. »
(Extraits de La Femme abandonnée (Scènes de la vie privée), dans La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, tome II, Etudes de mœurs, Pléiade Gallimard, p.463 et suiv.)
Honoré de Balzac
1799-1850
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Partout et de plus en plus rapide, la vulgarité pénètre dans tous les milieux, n’épargnant ni les sexes, ni les puissants, ni les humbles. Les femmes ont renoncé à l’élégance, les hommes à la culture de l’esprit. C’est le règne des journalistes d’une presse (tous medias confondus) de plus en plus médiocre, prétentieuse, menteuse, et subsidiée par les partis ou les publicités. Lors des interviews télévisées, les hommes de pouvoirs portent des tenues débraillées, chemises largement ouvertes, bientôt jusqu’au nombril, pour faire jeunes, pour montrer que l’ancien monde n’est pas le leur, sans respect pour les spectateurs obligés de supporter cette grossièreté. L’argent est roi. Cette époque qui place au sommet du bonheur l’achat de biens de consommation, fait la rage des pauvres obligés d’avaler jour et nuit les réclames de produits de grand luxe, voitures rutilantes, croisières, sociétés d’assurances, tirages du lotto où des millions d’euros se jettent chaque soir, mais pas pour eux.
Une pollution nouvelle gagne les villes : ce sont les horribles trottinettes et bicyclettes électriques flamboyantes, abandonnées sur les trottoirs par des crétins, jetées de-ci, de-là, sans égard pour les piétons âgés forcés de slalomer entre ces déchets modernes que l’Autorité admet, autorise, encourage.
Dans les restaurants, un public de toutes les couleurs, ne fait plus l’effort de se présenter habillé correctement aux serveurs en tenue qui les reçoivent en souriant, mais qui n’en pensent pas moins. Des femmes moulées dans des pantalons raccourcis ou déchirés, de luxe, précèdent leurs compagnons à la tête d’acteurs pornos ou de supporters de foot. Il sera bientôt préférable de ne plus sortir et de manger seul dans sa cuisine.
Tout le monde s’embrasse et tout le monde se déteste. Z a 400 amis sur Facebook et se suicide de n’être pas aimé.
A Bruxelles, un couple sur deux divorce. Vive les mariés ! « Le plus beau jour de votre vie est celui de votre mariage », crie la publicité pour les robes de mariée. Pauvres femmes hypnotisées et bien vite déçues. A trop compter sur l’amour, elles perdent tout.
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Poèmes
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L’air aigu du violoncelle
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Plaçant la cassette dans le walk-man
Il regarda le paysage
De sa fenêtre ouverte
Alors s’éleva l’air aigu
Du violoncelle
Emotion folle
De la beauté de Dieu
Il vit des oiseaux
Monter dans le ciel
Colombes grises et pigeons roses
Plonger vers le sol
Avec des arabesques dans l’air
Eblouissant
Des flèches de pureté fusaient
Vers les arbres rajeunis
Tout le vert du printemps
En grande fête
Sur les vastes prairies
D’azur et d’or pâle
Il rappelait des cieux
Les anges de Dieu
Comment voulez-vous que je m’y fasse
Que je m’habitue
De tant de grâces, de tant de dons
Je suis rempli mon Dieu
Alors dans le cœur du cœur
Finit l’air aigu
Du violoncelle
Emotion folle
De la bonté de Dieu
Un oiseau noir se pose
Sur le marronnier en fleurs
Dans le secret des cieux.
Henri de Meeûs 1994
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La Chanson de Josée la Bossue
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Y a pas d’avance
Faut que ça avance
Toute la journée
Ces mijaurées
Me cassent les pieds
Je suis la bossue
Qu’est jamais nue
Comme ma patronne
La grosse trombonne
Qui s’en va l’soir
En soutien-gorge
Toute seule dans l’noir
Gare à sa gorge !
Y a l’musicien
Le beau gamin
Le ptit chaton
De la Dekorte
Qui tape ses notes
Sur l’piano
Et lui apporte
Des ptits gâteaux
C’est son lapin
Quel rintintin !
Y a pas d’avance
Je vais pleurer
C’est la malchance
J’ai un goût rance
Dans mon cerveau
De mal mariée
Faut la voir
Faisant des mines
A son chéri
Pas très gentil
Pour qu’il l’embrasse
Lui tient le bras
Quel chocolat !
Ce musicien sage
M’a pris en cage
Dans sa java
Quel tralala !
Œil de velours
Cœur de papier
C’est bien trop lourd
Y a pas d’avance
C’est un guêpier !
Henri de Meeûs, novembre 1994
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Lectures à conseiller de livres très récemment publiés :
- Michel Onfray, La Danse des simulacres, une philosophie du goût, édité chez Bouquins, Robert Laffont, mars 2019, 1465 pages.
- Michel Onfray, Théorie de la dictature précédé de Orwell et l’empire Maastrichien chez Robert Laffont, mai 2019, 230 pages.
- Un numéro de L’Herne consacré à Michel Onfray, janvier 2019, 288 pages.
- Philip Roth, Pourquoi écrire ?, collection folio Gallimard, 2019, 635 pages.
- Louis-Ferdinand Céline, Cahiers de prison, février-octobre 1946, Gallimard 2019, 226 pages..
- Edward St Aubyn, Patrick Melrose (Intégrale), Le Livre de poche, novembre 2018, 1075 pages.
- Oscar Wilde, Rien n’est vrai que le beau, Œuvres choisies, Lettres, Collection Quarto Gallimard, 2019, 1163 pages.
- Nicolas von Below, A droite d’Hitler, Mémoires 1937-1945, Editions Perrin, 573 pages.
dim.
28
avril
2019
Plus le vieillard avance vers la tombe, plus il s’obsède du bon fonctionnement de ses intestins.
Pour corriger des écarts de conduite, Dieu peut faire apparaître une maladie afin que la créature pécheresse reprenne en douceur le droit chemin oublié. Dieu opère de la façon la plus délicate. Il est la douleur et le remède. Il donne du temps à la réflexion du malade, isolé dans le silence et l’inaction.
J’apprends avec joie que Montherlant est lu, en français, avec admiration en Pologne par de jeunes intellectuels. Rien n’est perdu !
Quand je sors mon chien, je crois que souvent, c’est elle qui oriente la marche. Elle connait les meilleurs chemins. Elle me promène. Que de louanges sur sa beauté lors de rencontres avec d’autres maîtres-maîtresses de chiens. Je répète toujours la même chose : « C’est un lévrier anglais, elle s’appelle Lola, elle a sept ans, elle sait qu’elle est très belle ». Beaucoup de personnes à chien semblent ne connaître pas l’espèce de lévriers whippets.
On admire la longévité de ceux qui meurent à 98 ou 100 ans, ou plus encore. Mais qui dira les dernières années de quasi paralysie du corps qui ne quitte plus le fauteuil ou le lit et parfois l’effondrement de l’esprit, nécessitant l’aide épuisée des proches. Et souvent, c’est l’entrée, pour y séjourner parfois plus de dix ans, dans des séniories où d’autres vieillards (dix femmes pour un homme) partagent les dernières lueurs dans ces groupes de personnes toujours assises, raisonnant tout haut, certaines dominant, d’autres victimes, face à un personnel qui vient d’on ne sait où, parfois gentil, doux, serviable, mal payé, patient, peu dégoûté, même admirable et sur qui la famille peut compter ou pas. Et enfin, dans ce cadre de vie ralentie, ramenés à l’enfance avec le corps encombrant de vieil adulte, mourir dans une chambre identique aux autres chambres, loin à tout jamais du confortable chez-soi, ayant tout perdu, jusqu’à ne plus reconnaître mari, enfants, petits-enfants, isolés déjà dans un mutisme de pré-mort. Quelles sont leurs pensées ?
***
Le plus tragique dans le texte des Evangiles est, à mon avis, moins la mort du Christ, que son cri d’agonie : « Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ». Car pour le dogme chrétien, le Christ est Dieu, Il s’est proclamé Dieu, Fils de Dieu, en totale union avec son Père, Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Saint Esprit.
Les Pères de l’Eglise ont beaucoup discuté pour dire que par ce cri, le Christ manifestait sa nature humaine (à la fois vrai Dieu et vrai homme) et qu’Il nous représentait dans notre propre abandon face à Dieu.
Je signale le commentaire moderne d’un professeur d’exégèse biblique, Sébastien Doane, de l’Université Laval à Québec :
« L’Évangile de Marc présente un Jésus qui meurt dans l’abandon le plus complet (Mc 15, 25-39). Ce récit est très différent des autres évangiles où Jésus semble en contrôle de la situation, en pardonnant le péché de ceux qui le crucifient ou en dialoguant avec les autres crucifiés. En Marc, Jésus reste muet après sa condamnation par Pilate. Ses disciples l’ont tous abandonné. Sur la croix, les seules paroles attribuées à Jésus sont transmises en araméen, sa langue maternelle : « Eloï, Eloï, lama sabaqthani ? Ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (15,35) On est loin de la crucifixion comme un accomplissement ou comme une élévation vers le ciel.
Jésus exprime l’abandon et l’incompréhension qu’il ressent envers Dieu. Il le fait en citant le début du Psaume 22. Ce psaume commence par un cri de désespoir devant l’angoisse de la mort, mais il se termine par la découverte de la présence surprenante de Dieu au côté de celui qui crie. Il passe donc de l’abandon à la présence de Dieu.
La réaction de Dieu
Est-ce que Jésus a réellement été abandonné par Dieu? Le témoignage des évangiles ne se termine pas avec la crucifixion. Dieu ne laisse pas Jésus dans l’abandon. Pourtant, une certaine image « interventionniste » de Dieu meurt en même temps que Jésus sur la croix. Dieu n’est pas intervenu pour le sauver de la mort. La réaction de Dieu devant l’exécution de Jésus se voit dans les événements qui suivent. Le voile du Temple se déchire. Selon la croyance de l’époque, c’était le lieu de résidence de Dieu sur terre. Il y a un lien entre cet événement et les rituels de deuil où l’on déchirait ses vêtements. En quelque sorte, nous avons l’image d’un Dieu qui entre en deuil en déchirant le voile du Saint des Saints.
Un témoin déconcertant
Le récit de la passion en Marc se termine avec une phrase inattendue. Un centurion romain proclame que Jésus était le Fils de Dieu. Pourtant, il s’agit d’un païen représentant les forces mêmes qui ont crucifié Jésus. Plus tôt dans l’évangile, ce titre de Fils de Dieu a déjà été proclamé par un démon. Maintenant, c’est au tour d’un païen de révéler l’identité de Jésus. Du point de vue de ce centurion, la crucifixion de Jésus n’était pas le lieu d’abandon de Dieu, mais plutôt le lieu de la révélation de sa filiation divine. »
***
La beauté de ces Jours de Pâques de 2019, la fraîcheur, la lumière éclatante jouant sur les verts des feuillages et des prairies, montrent un renouveau, comme si la Résurrection du Seigneur avait lavé la nature. Quelle chance pour les créatures humaines et animales de vivre dans cette fraîcheur.
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Quai de l’Equinoxe, par Philippe Le Guillou
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« Dans ma mythologie parisienne, le quai Voltaire occupe une place particulière. Il ne m’attire pas seulement pour les boites de ses bouquinistes où il arrive qu’on trouve encore des éditions précieuses, il m’attire parce qu’il est indéfectiblement lié à ma toute première émotion littéraire, la découverte de la mort d’un écrivain dont, à l’époque, j’ignorais tout, le suicide de Montherlant un jour de septembre 1972.
Quel hasard m’a brusquement poussé à lire le journal local, ce samedi après-midi, à feuilleter ces pages que le collégien que je suis consulte de façon intermittente?
Le souvenir m’est resté intact, les conditions de la découverte aussi, je suis chez mes parents, dans le Finistère, je n’ai de la littérature qu’une approche désincarnée et scolaire, et voici que tombe sous mon regard la relation de la mort consentie d’un écrivain, une après-midi de septembre, au moment de l’équinoxe, un écrivain qui met fin à ses jours alors qu’il bascule dans la cécité. (…)
Un étrange sentiment m’envahit. Je me rappelle avoir reposé le journal, saisi, incapable de poursuivre la lecture. Je le redis : je n’ai, à ce moment-là, pas lu la moindre ligne de Montherlant ; c’est quelques années plus tard que je céderai au charme des Carnets et du cycle des Jeunes Filles, la littérature est encore pour moi une terre inexplorée, les écrivains que je connais appartiennent au passé, ce sont des momies empesées par l’apprêt scolaire et l’approche psychologique. (…)
Et si ouvert, si varié qu’ait été ensuite le spectre de mes préférences lorsque j’ai entrepris de lire, vraiment d’aimer la littérature et de la vivre, jamais Montherlant n’aura perdu sa place primordiale et liminaire. La découverte de cette mort n’a cessé de germer en profondeur, de déployer ses ramifications secrètes, m’orientant, en marge de ce qui se dit en classe, du côté d’une autre littérature, aimée et admirée clandestinement, une littérature qui résiste aux scalpels, aux outils d’analyse, à une certaine forme de discours critique, si fruste soit-il. (…)
Oui, Montherlant n’est guère apprécié de mes professeurs et de mes condisciples : Mallarmé, Lévi-Strauss ou Robbe-Grillet recueillent plus facilement leurs faveurs. C’est donc seul, à contre-courant – solitude et singularité sont des qualités essentielles pour entrer profondément en littérature –, que je me plonge dans le cycle des Costals, entre niaises, vieilles filles rancies, chaisières et bécasses, la misogynie de Montherlant m’amuse, mais avec cette voracité qui caractérise les néophytes, je vais tout lire, les pages si belles, si poétiques d’Aux fontaines du désir et d’Un voyageur solitaire est un diable, Les Bestiaires et Les Olympiques, les variations des Carnets, sur l’époque, l’Antiquité, le monde, ses travers et ses ridicules, le désir et la volupté, les aléas de l’actualité, la marée du soir qui arrive.
Une forme de fétichisme, je l’avoue, me lie à cet auteur. Des formules me captivent, que je cite à l’envi : le célèbre « En prison pour médiocrité » que prononce l’admirable Ferrante dans La Reine morte, et le « Libéré pour crétinisme ! » qui en est l’écho, bien des années plus tard dans Va jouer avec cette poussière. Sans doute n’y a-t-il pas les rhizomes, les adhérences vives qui, au même âge, m’attachent à Gide, à Proust, à Gracq, mais ceux-ci sont d’obédience exclusivement littéraire alors qu’avec Montherlant c’est autre chose qui se dessine, une vie libre, un appel à partir et à étreindre la beauté du monde, une lucidité décapante, j’oserai le mot, une leçon de vie. Tout ce que je lis chez Montherlant est comme adossé au sacrifice de l’équinoxe, je parcours une existence et des livres à l’aune de cette exigence radicale, éthique et romaine.
Je n’ai pas de passion particulière pour la tauromachie et l’Espagne, le libertinage et l’univers des collèges de garçons, mais j’entre vraiment dans l’univers de Montherlant et j’admire la diversité des voix : celle du romancier, parce que c’en est un à l’évidence et bien plus novateur que certains, qui ne l’ont jamais lu, peuvent le prétendre ; celle du dramaturge, parce que le théâtre togé et comme promis de façon native aux planches du Français ne me rebute pas, bien au contraire ; celle de l’essayiste, de l’auteur de notes arrachées à la dispersion et à la poussière des jours, parce que j’y entends un accent, une vérité, une authenticité rarement atteinte dans l’expression de soi au cours du dernier siècle.(…)
Le Montherlant de mes années d’études, découvert en solitaire, sauvagement, intensément, porte l’auréole, il n’a rien à voir avec « le Buste à pattes » de Céline ou les investigations profanatrices menées par un Sipriot dans les années 1980. Je suis resté fidèle à cette double découverte et j’ai tenté de la transmettre. Plusieurs fois, dans mes années de professorat, j’ai fait lire Montherlant à mes élèves, et il y a quelques années avec des étudiants de Sciences PO j’ai expliqué des pages de La Reine morte : autant dire que jamais avant ce séminaire ils n’avaient entendu parler de cet auteur… »
(Extraits du livre remarquable Le Passeur, de Philippe Le Guillou, Chapitre : Quai de l’équinoxe, Editions Mercure de France, 2019).
mer.
03
avril
2019
Ce temps de grippes, de frissons, de vent, de froid et de pluie, m’oblige à me refermer sur un espace, – ma chambre, mon bureau –, plus étroit pour récupérer mes forces et essayer de retrouver la santé. On réfléchit à son passé le plus lointain, on essaie de comprendre : tout s’est déroulé si vite qu’on a à peine le temps de dire ouf ; je suis d’un âge certain que je n’espérais pas atteindre à vingt ans.
Il faut d’abord remercier le Créateur de m’avoir permis de vivre jusqu’aujourd’hui.
Ensuite, même s’ils furent des intermédiaires, remercier mes père et mère qui, ayant gardé une bonne entente, ont élevé leurs enfants en leur donnant affection, nourriture et vêtements, et permis de nous inscrire dans un interminable cycle d’études primaires, secondaires et universitaires. Que de temps consacré aux études, aux préparations d’examens ! Des centaines d’examens : il allait de soi que la réussite était une évidence. Un échec, recommencer une année ? Inenvisageable catastrophe.
Stress et angoisses durant seize années de vie… Là fut selon moi, une violence très importante subie par l’enfant des bons parents qui ne cherchaient que son bien en vue de lui construire un avenir radieux.
Il faut remercier mes parents pour le cocon qui m’abrita durant cette période de longues études. Mais pour rien au monde, je ne voudrais revivre la période des études, trop nombreuses, souvent inutiles. Trigonométrie, Algèbre, Chimie, Géométrie, un amateur de littérature n’en avait rien à f… Et pourtant, pas question d’échouer si on voulait gravir les marches. Dans la vie réelle, ces branches scientifiques ne me furent d’aucune utilité.
L’enfant, l’adolescent étaient réglés comme sur du papier à musique et priés de chanter les notes indiquées. Sinon, c’était terminé. Un avenir de raté vous était promis.
Ensuite après l’Université, ce fut le temps de l’armée, période unique, où jeune officier j’apprenais, durant quinze mois, l’art du commandement, expérience magnifique, où le respect témoigné au soldat est une des qualités du chef, sans oublier la fermeté et la clarté de ses ordres. Pas de familiarités. Etre juste.
Maintenant, il n’y a plus de service militaire depuis longtemps. Les politiques ont détruit l’armée et ses traditions.
Ensuite, recherche d‘une profession, c’est une loterie. Vos diplômes universitaires ont montré vos capacités.
Diriger du personnel est encore un challenge. Manœuvrer avec un chef, parfois caractériel, est une autre gageure. L’argent reçu, votre traitement, dépend de la bonne appréciation du chef tout puissant.
Dans la vie professionnelle, vous découvrez les surcharges de travail, l’accumulation de problèmes à résoudre, le caractère particulier des collègues qui sont des rivaux, le stress qui épuise votre semaine, qui vous empêche de vous reposer le week-end, et bientôt de dormir la nuit, tant les problèmes tournent dans votre tête. Arrivent alors l’épuisement et le burn-out. Pour éviter l’effondrement physique, après six années de vie survoltée par le souci de faire du chiffre, vous donnez votre démission. Pour sauver votre peau.
Ensuite, c’est une banque qui vous engage et vous y resterez 27 années, car le stress y est supportable. Ne sont toxiques que certaines relations hiérarchiques, perturbées par l’origine linguistique (ce sont toujours les flamands qui obtiennent les premiers postes, pour les francophones, ce seront des responsabilités d’adjoints de direction. Et les partis politiques se partagent aussi les postes ! Il ne sert à rien de protester sinon, c’est la porte.)
Certains chefs flamands sont grossiers, et souvent peu compétents. La période du combat professionnel atteint son apogée entre 30 et 50 ans. Il faut rapidement devenir le spécialiste dans un domaine important pour la Banque. Vous devenez indispensable. Chez moi, ce fut le droit immobilier et l’art de la négociation. Je n’ai jamais regretté d’avoir suivi des études de droit.
Agés, les parents reviennent dans vos principales préoccupations et la gestion de vos week-ends. Ce sont les enfants célibataires qui sont les meilleurs protecteurs de leurs parents. Les enfants mariés, on les voit peu. Et les petits-enfants encore moins.
La mort (et l’avant-mort) des parents est une période intense de souffrances. Il faut accompagner leur fin, les aider à affronter un cancer ou le délabrement du grand âge. Pour rien au monde, revivre, en tant qu’être humain, ces souffrances.
C’est quand on est orphelin de père et de mère, qu’on devient adulte.
Ce qui compte, c’est d’avoir été là.
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La vulgarité règne sur le monde et l’argent l’accompagne, la nourrit. Les émissions de divertissement à la TV deviennent insupportables à regarder, tant les rires sont faux, tant les visages grimaçants sont des masques hideux. La familiarité déplacée des présentateurs n’a d’égale que le manque de distinction des donzelles-faire valoir qui meublent ces émissions, dont le niveau culturel frise le zéro absolu. Il faut rire de tout et de n’importe quoi. Plus larges seront les bouches hystériques, plus le succès est acquis. Se moquer est un sport apprécié surtout si la victime invitée perd ses moyens et n’a pas le courage de lever la séance et de tout planter là.
Comment les êtres humains, responsables de ces émissions, ne réalisent-ils pas que leur âme est morte, qu’ils ont déjà éteint la lumière ? Futurs démons.
La méchanceté de certains humoristes, parfois talentueux, devient impossible à freiner. Canteloup, au réel talent d’imitateur, grisé par son succès, se moque maintenant des symboles chrétiens comme l’enfant Jésus, sa mère, son père, la crèche, etc.
Il ose tout. L’Eglise de France doit rire aussi vu qu’elle ne proteste pas et ne réagit pas. Ils se gondolent tous devant leur écran.
Les défauts physiques des cibles moquées, sont amplifiés pour bien les ridiculiser. Attention Canteloup ! L’argent et le succès ne vous permettra pas d’échapper au retour du boomerang. On ne se moque pas longtemps du sacré et de la justice immanente.
Le même sort est destiné à tous ceux qui, par amour de leur audimat et du fric, enfoncent de plus en plus profond dans les marécages, les décérébrés connectés à leurs programmes.
*****
Extraits du Journal de Jean Cocteau, Le Passé défini, tome VI, 1958-1959, Gallimard, 794 pages :
Novembre 1958 : Dîner au château que les Simenon ont loué et transforment de fond en comble. Les pièces, l’éclairage, le personnel reflètent l’étrange atmosphère inculte où vivent Georges, sa femme et le fils aîné. C’est l’inconfort impersonnel d’une vaste entreprise commerciale de romans écrits à la chaîne. L’admiration que Georges me porte est une manière d’acte de foi, car je me demande s’il connaît une ligne de mon œuvre. (Même jeu pour Marcel Pagnol). Ni Georges ni sa femme n’écoutent même si on répète et s’efforce de crier ce qu’on essaye de leur dire (p.379). (…)
Georges Simenon ne boit plus. Sa femme m’aime parce que je suis le seul à ne pas lui avoir fait grise mine lorsqu’i revint avec elle du Canada. C’était alors une petite paysanne avec des nattes roulées sur les oreilles et la taille lourd. La voilà de nouveau enceinte et heureuse de parler de son ventre. Mais la paysanne a changé de style. Alexandre la coiffe. Dior l’habille. Poudre et rouge à lèvres complètent le tableau. Après le déjeuner, Simenon (qui parle des voitures comme un connaisseur parle des vins et conduit fort mal) nous mène chez Viviani le tailleur des princes. C’est du moins Georges qui l’affirme et le présente comme n’habillant que les personnes capables de montrer patte blanche. La boutique est plein de toiles de maîtres dont presque toutes sont fausses. Georges les admire et lui offre huit millions d’un faux Modigliani assez mal imité par un peintre de Montparnasse. Rien de plus naïf que ce Georges. Il se croit passé maître dans l’art de rouler le fisc. (P. 382).
Jamais je ne me décernerai assez d’éloges puisque les autres mourraient plutôt que de me les décerner (p. 403).
Mes différentes vies successives. Ce soir (très seul) je pensais à tous ceux qui ont été intimement mêlés à ma vie et qui en sont sortis pour toujours sans que jamais je ne reçoive de leurs nouvelles. Tous ne sont pas morts, mais ils sont morts pour moi t il est probable que je suis devenu un autre à leurs yeux, puisqu’ils ne cherchent pas à me revoir.
C’est pourquoi j’attache un prix extrême à ceux qui m’ont été fidèles et ne sont pas entrés par une porte pour sortir par l’autre. (p. 464).
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lun.
04
mars
2019
Fuite de l’amour
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Mon amour s’est enfui
L’as-tu vu ?
Mon amour est parti
Sans un mot, vite, vite
A fermé la porte
Je ne le vois plus
Où es-tu ?
Je le poursuis dans les champs
Sur les chemins fleuris
Au chant des alouettes
Le long des jardins
Et des peupliers bénis.
L’ai-je perdu ?
Sur les traces je le course
J’ai le cœur dans la gorge
Je n’ai plus de souffle
Coquelicots, bleuets, je les piétine
Mon amour, trop de soleil
Où es-tu ? Le ciel en sang
Que fais-tu ? Tout est fichu.
Mes pensées sont mortes
Tu ne reviens plus
Je tends les bras vers l’Ange
Vite, vite, au caveau
Que je descende les marches
Qu’on ne remonte plus.
Février 2019. H de Meeûs.
***
Mon Ange tu me quittes
____________________
Un soir tu m’as dit Je te quitte
Tes ailes dépliées, les plumes fatiguées,
Tu as ouvert la fenêtre
Et dans le ciel nocturne
Tu as pris ton envol
Te revoir, te revoir,
Est-ce difficile
Bel ange, tu laisses
Ton carquois, tes flèches
Et dans la chambre
Les draps sont froissés
Fermées les portes de la maison
Les volets sont tirés, tout s’est desséché
Si tu m’abandonnes
Toi mon flocon de neige
Je quitterai les villes et les campagnes
Irai dans les forêts du Nord
Où le vent siffle le jour la nuit
Peu de lumière, feuilles sombres,
Cris des bêtes quand le soleil se couche
Horreur des rivières sur les roches de pierres
Je gravirai les dernières marches
Surplombant les espaces
Criant ton nom qui n’aura pas d’écho
La mort lancera le linceul
Préparé de longue date, suaire majuscule
Février 2019, H de M
***
Baisers discrets
______________
Je t’envoie des baisers discrets
De ma fenêtre ouverte
Sur le parc endormi.
Puissent les oiseaux du crépuscule
Les porter à ton logis.
Ils ont un goût de roses
Et de massepain cuit
Tu les reconnaîtras
Chauds, légers, sur ta bouche,
Rouges comme des coquelicots
Un plus petit sur tes paupières
Un autre encore où tu voudras
Et le dernier très chaste
Sur la veine de ton cou
Qui bat, qui bat.
***
Fin de vie
__________
Tant de jours se libèrent, tant de nuits solitaires
L’espace se vide, les étoiles ont fui
Paupières cousues et la bouche muette
J’avance à tâtons sur le chemin des ruines
Des ombres se détachent pour me tendre la main
Je refuse les signes, je perds ma fierté d’homme
Mon partage est douleur, je veux sentir les roses
Qui chez ma mère décorent ses jardins
Quel souffle encore faut-il pour bien mourir
Je tire au sort les pensées d’amertume
Qui me tiennent serré dans mon cerveau malade
Pour quel ange sourire
Pour quel démon se perdre
Qui me dira si les nuages passent
Dessous le bleu du ciel
Ô mon père, ô ma mère
Vous avez disparu me laissant seul dans les gravats du temps
Je n’ai plus que mon chien pour les câlins du soir
Mon cœur est une glace et je prends la tangente
Sur le chemin des astres le silence est la règle
On se perd on se damne, nul abri ne vous couvre
Nul baiser sur ma bouche
Nul geste d’une douceur bénigne
Pour m’aider à descendre
Les marches de plomb, les dernières du jeu
Le gouffre s’ouvre méchant, les cris sont pour demain,
La chanson des morts s’écoute dans le noir.
Henri de Meeûs
février 2007
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Ci-dessous ces lignes d’Albert Caraco, grand écrivain méconnu, né à Constantinople (aujourd'hui Istanbul) le 8 juillet 1919 et mort à Paris le 7 septembre 1971, est un penseur, philosophe, poète et écrivain franco-uruguayen, d'expression française et d'origine turque. Caraco a publié (aux Editions L’Age d’Homme) une œuvre volumineuse et radicale, souvent jugée comme nihiliste et pessimiste, comparée parfois à celle d’Emil Cioran.
Extraits de Ma Confession : Sur Buenos Ayres :
« Je me demande quel est le pays que je hais davantage ? Peut-être l’Argentine a-t-elle cet honneur, là vraiment tout se réunit pour rendre le séjour abominable. Imaginez la capitale située à la hauteur d’un fleuve empli de boue et d’immondices, sous le ciel le plus lourd qui soit, où durant plusieurs mois nul vent ne souffle, où l’humidité fait pourrir les morts le lendemain de leur décès, tant et si bien qu’on les enterre presque tièdes, où les ordures, que l’on brûle là-bas en tas dans les fours, et jusqu’en nombre de maisons, empestent l’air de cent côtés et forment des nuages, au travers desquels le soleil perce. Imaginez un sol où la vermine grouille et dont les blattes montent, inlassables, envahissant étage par étage, les maisons qu’on achève de bâtir et figurez-vous des rues trop souvent étroites et jamais bordées d’arbres, presque toujours les mêmes et n’ayant ni commencement ni fin, où l’œil s’épuise à chercher des repères et ne découvre l’ombre d’un seul monument.
Représentez-vous, dans le centre, un chaos d’édifices situés les uns contre les autres, dominant de leur masse quelques églises de village, dont la plus laide cathédrale, qui soit en l’univers, et remplissez les lieux de plusieurs millions d’Européens déracinés et de Créoles tristes. Ajoutez à l’Enfer une banlieue à sa mesure et, si possible, plus démesurée, laide à l’égal de celle de Paris et, cependant plus chaotique et plus sinistre, où l’envie de mourir suit à la trace le premier venu, parcourez là des lieux d’appartements, puis de maisons sans meubles ni bibliothèques, et voyez expirer les rues d’épuisement au milieu d’une plaine, abîme plat s’il en est au milieu de ce monde. (…)
« Il est dommage que mes souvenirs soient aussi déplaisants et quand, au moment de périr, je reverrai mon existence, je serai trop heureux qu’elle finisse. Je passai ma vie à mentir, d’où le besoin de vérité, qui se fait jour en mes écrits et qui leur valut le silence de la presse, je fus humilié par un cent d’avortons et j’approuvai je ne sais plus combien de fois les propos imbéciles de cent autres. Petit bourgeois, je ne hantai que mes pareils, car il n’est pas facile de sortir du cercle où notre condition nous enferme, à Paris comme à Buenos Ayres nous fréquentions des familles ridicules à plaisir, je n’eus pour camarades que des subalternes, les filles, qu’on me présenta, n’étaient ni belles ni charmantes. J’eus l’impression d’étouffer et ma mélancolie précéda mon adolescence, il aurait fallu me pousser, mais je n’avais pas ce talent, il est le propre de l’aventurier, que l’on dédaigne, en attendant qu’on le subisse et qu’on subit, en attendant qu’on le juge estimable. Or je suis puritain et je ne consens de ramper, je souffre déjà trop de ne pas contredire ceux que je ne puis écraser et d’user de ménagements à l’égard d’ignorants doublés de sots. La France ne m’a jamais ouvert ses portes et je ne le lui pardonnerai guère, je n’y trouvai personne et je la hais en conséquence… »
(Extrait de Ma Confession, par Albert Caraco, p. 78 et 79, Editions L’Age d’Homme 1975.)
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Les chaînes d’informations continues françaises déchaînées par la crise des Gilets jaunes, royale aubaine financière, consacrent, entre les moments d’analyses et les commentaires sur l’actualité, des « pauses » de plus en plus longues aux publicités de luxe, maintenant répétées deux fois chacune à chaque passage, comme si le public était à ce point crétin qu’il était nécessaire de l’hypnotiser par les redoublements d’un même film publicitaire. Que certains grands journalistes intelligents, certains éditorialistes sérieux, certains politiques, se sentent obligés de passer sur ces chaînes, cela montre à quel bas niveau sont tombés les medias. Ils ne méritent rien que le mépris et un zapping clair et net. Le libéralisme débridé fut condamné par les Papes du XIXème siècle qui avaient annoncé ce temps d’esclavage de l’esprit humain. On y est ! Tout est entrepris pour la démolition des esprits. L’essentiel est de consommer et de dépenser. Tant pis pour les pauvres ! Tant pis pour les consciences endormies et les rapaces repus !
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« L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté. » (Georges Bernanos)
Georges Bernanos est un écrivain français, né le 20 février 1888
dans le 9ᵉ arrondissement de Paris et mort le 5 juillet 1948 à
Neuilly-sur-Seine. Georges Bernanos passe sa jeunesse à Fressin,
en Artois, et cette région du Nord constituera le décor de la plupart
de ses romans. https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Bernanos
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mer.
06
févr.
2019
La Prière de Saint Augustin « Seigneur, qu'est-ce
que j'aime quand je T'aime ? » :
Je ne doute pas, mais je suis sûr, dans ma conscience, Seigneur que je T'aime. Tu as frappé mon coeur de ton Verbe et je T'ai aimé. De partout, ciel et terre et tout ce qu'ils
contiennent me disent de T'aimer et Tu ne cesses de le dire à tous les hommes afin qu'ils n'aient pas d'excuse. Qu'est-ce que j'aime quand je T'aime ? Ce n'est pas la beauté d'un corps ni le
vertige d'un moment ni l'éclat de la lumière - cette lumière si chère à mes yeux – ni la douceur des cantilènes, avec leurs variations, ni la senteur des fleurs, des parfums et des arômes, ni la
manne ni le miel, ni les membres qui s'enlacent dans les étreintes de la chair ; non ! Ce n'est pas ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. Et pourtant, il est une lumière, une voix, un parfum,
une nourriture, une étreinte de l'homme intérieur qui est en moi, où brille pour mon âme une lumière que le temps n'emporte pas, où s'exhale un parfum que le vent ne dissipe pas, où se savoure
une nourriture que la voracité ne réduit pas, où se nouent les enlacements qu'aucune satiété ne désenlace, voilà ce que j'aime quand j'aime mon Dieu.
Amen !
Saint Augustin d’Hippone (354-430) - Les Confessions 10, 6-8
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A l’époque des « Gilets jaunes » (2018-2019), lire le début de l’acte 1 dans la pièce de théâtre La Guerre civile, écrite en 1957, d’Henry de Montherlant:
Rideau baissé, la voix – féminine – de la Guerre civile éclate avec véhémence, de la fosse d’orchestre.
La Guerre civile : « Je suis la Guerre civile. Et j’en ai marre de voir ces andouilles se regarder en vis-à-vis sur deux lignes, comme s’il s’agissait de leurs sottes guerres nationales. Je ne suis pas la guerre des fourrés et des champs. Je suis la guerre du forum farouche, la guerre des prisons et des rues, celle du voisin contre le voisin, celle du rival contre le rival, celle de l’ami contre l’ami. Je suis la Guerre civile, je suis la bonne guerre, celle où l’on sait pourquoi l’on tue et qui l’on tue : le loup dévore l’agneau, mais il ne le hait pas ; tandis que le loup hait le loup. Je régénère et je retrempe un peuple ; il y a des peuples qui ont disparu dans des guerres nationales ; il n’y en a pas qui aient disparu dans une guerre civile. Je réveille les plus démunis des hommes de leur vie hébétée et moutonnière ; leur pensée endormie se réveille sur un point, ensuite se réveille sur tous les autres, comme un feu qui avance. Je suis le feu qui avance et qui brûle, et qui éclaire en brûlant. Je suis la Guerre civile, je suis la bonne guerre. »
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Il est exact au XXème siècle que de nombreux nobles, s’ils avaient les moyens financiers, essayaient de garder cuisinières et domestiques le plus longtemps possible à leur service, même très âgés. Mais ces domestiques n’étaient pas toujours déclarés, ni bien payés. Ils vivaient souvent dans une chambre mal chauffée sous les toitures du château, descendaient vers 6h30 allumer les feux dans la grande cuisine souterraine et n’en sortaient qu’après le souper. Un dimanche après-midi de libre mais ils devaient rentrer le soir préparer le souper des maîtres.
Le papier de toilettes de leur w-c dans les sous-sols étaient des morceaux de journal découpé tandis que les aristos utilisaient un papier w-c plus luxueux pour leur délicat derrière !!! etc, etc. On aimait les vieux domestiques fidèles comme on aime son chien. Et ils restent à tout jamais dans la mémoire.
La publicité qui envahit, telle un tsunami de jour et de nuit, les médias et les chaînes TV, notamment les plus perverses et hypocrites, celles des infos continues, et toutes les autres, finira par rendre les esprits de plus en plus malades.
Les humains, gavés par cette ignominie, après une journée d’esclaves au travail avec chefs et collègues à bout de nerfs, rentrés chez eux s’affalant dans canapés et fauteuils, sont obligés, de voir ces films à but publicitaire sur toutes les chaînes, d’écouter les messages vendeurs, tous plus laids, plus stupides les uns que les autres, programmés des centaines, des milliers de fois, chaque jour, en rafales répétitives, redoublés dans la même minute, à la queue-leu-leu comme si un seul message ne suffisait pas pour le public abêti.
Ces firmes « créatrices publicitaires » dépensent des millions pour asséner chaque jour leurs programmes commerciaux qui font perdre aux spectateurs toute envie de réfléchir. L’information véritable devient secondaire. Il faut consommer pour être heureux. Ce sont des heures sacrifiées chaque jour à la vision de ces films de plus en plus agressifs dans l’étalage des biens à consommer d’urgence, de plus en plus luxueux : voitures SUV de toutes marques et qui se ressemblent toutes, croisières sur des paquebots hauts comme d’immenses buildings, sociétés d’assurances couvrant tous les risques imaginables, banques les plus attractives, et mille autres offres les plus radieuses.
Le temps consacré au vrai travail, celui de l’esprit, des journalistes à l’antenne se rétrécit toujours plus. Les Télévisions dirigées par des marchands obligent les professionnels de l’info à dire, dans un minimum de temps, un maximum d’infos toujours plus accrocheuses, exagérées, dramatisées, et répétées toutes les dix minutes. Le scandale de l’annonce choc !
Tout devient mensonge. Et les politiques, et les chefs de l’Eglise, sont absents, totalement absents. Malheur à eux !
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Après onze samedis (fin 2018 début 2019) de manifestations des Gilets jaunes en France, précédés par les casseurs masqués, cruels, ceux des fins de journée, on ne voit pas encore comment le Pouvoir macronien pourra se dégager de ces émeutes qui épuisent les Français. Tant de haines ! Tant de discussions partout ! Chacun donne son avis ! Un grand débat où les Français, ivres de mots, pourront se lâcher. La synthèse future de ces débats ? Une bouillie vomie par une population excédée ?
Les experts politologues, les éditorialistes, les interprètes de la société passent des heures sur les chaînes d’informations continues à détailler les incidents dramatisés par les projections hystériques, répétitives, des scènes de guerre civile filmées au plus près des grenades défensives, des lacrymogènes, des tabassages de policiers et de civils. Les vitrines volent en éclat, les voitures brûlent dans les rues, on arrache pour le détruire le mobilier urbain, on casse et on pille, on court, on frappe, c’est la fête ! Paris s’éveille … L’Arc de Triomphe est souillé, les préfectures flambent …
Des milliers de blessés, des dizaines de borgnes et des mains arrachées ! Les Français devant leurs TV sont au spectacle.
Comment sortir de ce cauchemar ? Dissolution des Chambres ? Ou empoignades générales et tueries ? Jupiter descend dans l’Enfer de Dante avec la population de France …
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Aux approches de la mort, ne pas se faire d’illusion : c’est la grande solitude. Les êtres les plus aimés se sont éloignés. On contemple les murs gris de la chambre de clinique. Il faut être prêt à tout et ne s’étonner de rien. Vous visiter sera une corvée pour les proches.
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« La crise de la masculinité est une forme rhétorique spécifique qui s’exprime quand les femmes avancent collectivement vers plus d’égalité et de liberté. »
« Les femmes sont devenues si puissantes que notre indépendance est compromise à l’intérieur même de nos foyers, qu’elle est ridiculisée et foulée aux pieds en public. » Caton l’Ancien, 195 avant J-C.
(Deux extraits de La Crise de la masculinité de Francis Dupuis-Déri, Editions du Remue-ménage, février 2019, 320 pp. 22 eur.)
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Il faut se plonger dans les deux admirables Pléiades de Kafka éditées en septembre 2018 par Gallimard, soit Œuvres complètes, tome 1 Nouvelles et récits, et tome 2 Romans. La toute nouvelle traduction est un pur chef d’œuvre.
Une des plus extraordinaires Nouvelles est Le Terrier, admirable texte, un des plus beaux du XXè siècle, à lire dans le tome 1, dont voici un très court extrait :
« Mais ce qu’il y a de plus beau dans mon terrier, c’est son silence, certes, il est trompeur, il peut soudainement être interrompu, et alors c’est la fin de tout, mais pour l’instant il règne encore, je peux déambuler des heures durant dans mes galeries sans rien entendre d’autre que, parfois, le frottement d’une quelconque petite bestiole, que je calme aussitôt entre mes dents, ou un ruissellement de terre qui me signale la nécessité de quelque réparation, sinon tout est silencieux. L’air de la forêt pénètre doucement, il est tout à la fois chaud et frais, parfois je m’étire et me tourne et retourne dans la galerie, tellement je suis bien. En vue de la vieillesse qui approche, il est bon d’avoir un terrier comme celui-là, de s’être mis un toit sur la tête, quand commence l’automne.
Tous les cent mètres à peu près, j’ai élargi les galeries pour en faire de petites places rondes où je peux confortablement me mettre en boule, profiter de ma propre chaleur et ne plus bouger. Je dors là du doux sommeil de la paix, du désir calmé, du but atteint, de la possession d’une maison. Je ne sais pas si c’est une habitude de l’ancien temps ou si les dangers qui, malgré tout, menacent jusqu’à cette maison sont assez forts pour me réveiller, mais régulièrement une frayeur soudaine me tire en sursaut d’un sommeil profond, et alors je tends l’oreille, j’essaie de percer ce silence qui règne ici immuablement, jour et nuit, je souris, rassuré, et plonge, tous les membres détendus, dans un sommeil encore plus profond. Pauvres voyageurs sans maison, sur les grand-routes, dans les forêts, blottis au mieux dans un tas de feuilles ou au milieu d’une harde de camarades, exposés à toutes les malédictions du ciel et de la terre ! Je suis couché là, sur une place protégée de tous côtés – il y en a plus de cinquante du même genre dans mon terrier –, et je sens s’écouler alors, entre la somnolence qui gagne et le sommeil sans conscience, les heures que je choisis à cette fin comme bon me semble. » (Pléiade, Franz Kafka, œuvres complètes, tome 1 Nouvelles et récits, page 959 et 960.)
mar.
01
janv.
2019
DIVORCE
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S’il faut un jour te fermer la porte
Déposer tes valises sur le palier
Changer les clés que tu ne puisses entrer
S’il faut un jour te détester
Après des mois de batailles
De silence, de grimaces, de pleurs
Sans hésiter, je casserai nos épousailles.
Au loin ta robe de mariée, les bijoux de la fête, le menu du traiteur,
Et les promesses qui ne furent pas tenues
Malgré le sacrement, malgré le prêtre solitaire qui nous a bénis
Adieu les entrechats de tes amies
Sans cesse leurs bavardages, niaiseries, médisances
Hypocrisies mondaines, prières non exaucées.
La coupe est pleine de l’ennui que tu sécrètes
Je te dis Adieu folle épouse
Ton art de saisir dans tes filets
L’imbécile que j’étais
Ne prend plus sur mon esprit dévasté.
Ta colère chaque jour augmente
Ton visage se déforme
Trop rouge, trop mauve, tes yeux ont des poches
Il n’est pas bon de chauffer ta bile
Tu risques l’embolie, l’avc, la phlébite.
Mon bel amour regarde ton miroir
Ta beauté s’est enfuie, ta bouche se dessèche
Il n’y aura plus de baisers sur ta face
Ta langue serpentine siffle le matin, le soir
Je ne vais plus longtemps
Partager ta couche et ton logis.
Je te fais mes adieux de loin
Craignant tes griffes et ton haleine lourde
Tes rancoeurs indigestes te verdissent le teint.
Avoue mon Trésor que la vie t’insupporte
Eloigne-toi de mes rires, de mes farces,
Je ne veux pas périr sous ton regard
De gouvernante aux sourcils froncés,
Aux yeux charognards pour mieux juger
Jusqu’à l’os mon beau corps innocent.
Ah tu me fais rire si tu ne parles plus
Ni matin ni soir, finies les embrassades
J’irai dormir sur le canapé ridicule
Où nous nous sommes aimés.
Nous n’aurons pas d’enfants
Ni regrets ni misères
Sorti de la maison je chanterai
Tel l’oiseau se mirant au soleil
L’espoir m’envahit de vivre enfin
Loin de ton seuil.
Tes pleurs, tes cris en mon absence.
Déchireront l’air Fini, fini, tout est fini
Qu’il est doux de m’asseoir, de m’étendre
Sous la brise solitaire.
Te voilà morte ton suaire t’emballe
Je serai loin le jour des funérailles
On cherchera le veuf en habits de deuil.
Mon superbe amour, quel plaisir de t’attendre
Chaque année ton silence m’amène à la vieillesse
Nulle plainte, nulle fatigue, l’astre brûle encore
Je chante face au soleil, aux nuages, à la pluie,
Tu ne prendras pas ma main sur mon lit de malade
Tu ne baiseras pas mes lèvres crevassées.
J’ai chanté la solitude amoureuse, gagné tous les prix,
Dans la mort, je t’enfermerai en moi
Tu seras vraiment morte.
Henri de Meeûs (2018)
°°°
Admirable peuple anglais, respectueux de son passé, de ses reines et de ses rois, d’un courage inouï dans les guerres, les militaires et les civils, supérieurs aux autres peuples, refusant la dissolution dans un Grand Machin où vos qualités, votre génie se perdraient, vous méritez une reconnaissance éternelle pour nous avoir sauvés des démons nazis. Vous êtes l’honneur de l’humanité. A vous la gloire !
Le renoncement apporte la joie.
Dieu est un soleil qui touche l’âme à condition qu’il n’y ait aucun écran entre elle et Lui. L’amoureux oublie Dieu.
***
J’aime lire Michel Onfray. Il a publié beaucoup de livres. Mais sa colère, son refus de se soumettre au troupeau sont fort intéressants, même s’il n’a pas toujours raison. On se sent intelligent à le fréquenter car il ouvre de nombreux espaces inexplorés.
J’ai lu de lui La stricte observance, Avec Rancé à la Trappe, publié chez Gallimard en octobre 2018. L’abbé de Rancé est le réformateur de la Trappe. Cet abbé mondain et sensuel s’est converti après la mort de son amie et, comme l’écrit Nietzsche, dans Aurore III, §192, il fut le dernier qui ait pris au sérieux l’idéal ascétique du christianisme.
Voici un extrait de ce livre :
« Mme de Montbazon a contracté la rougeole ; son médecin, Guy Patin, un libertin fort célèbre dans tout Paris, avait prescrit la saignée, autrement dit : rien du tout ; la dame est morte en quelques heures après avoir appris qu’il ne lui restait qu’un souffle à expirer sur cette terre.
Rancé n’oublie pas qu’il est abbé ; il fait son métier et lui conseille de se mettre en règle avec Dieu. La mort, ça dure longtemps, l’éternité, c’est long, l’au-delà, c’est loin, il vaut mieux demander au ciel qu’il ait pitié de la vie qu’on a menée sur terre quand elle a été pauvre en oraison. « Il n’y a pas d’apparence, lui dit-il, que vous puissiez relever de cette maladie ; tout presse, ne différez pas d’un moment à vous réconcilier avec Dieu, pendant que vous en avez encore le temps. »
Cette invitation à se réconcilier avec Dieu suppose que la conciliation n’était pas de rigueur dans la vie de la mourante. Rancé lui dépêche donc le curé de Saint-Paul qui, dans l’ordre du spirituel, lui inflige un traitement tout aussi efficace que celui de Guy Patin pour le corporel. Trois jours plus tard, elle passe. L’abbé Dubois dit dans son Histoire de l’abbé de Rancé : Elle avait environ quarante-cinq ans. » La libertine est enterrée dans le cimetière des bénédictines de Montargis (…).
La mort de la duchesse lui entre par tous les pores de la peau. La conversion à la vie monastique n’est pas affaire d’un coup de tête, mais celle d’un cheminement intellectuel qui prend acte que la mort de l’un affecte l’autre, que ce qui a été pris au premier l’est également au second (…) Rancé ne fit donc pas son deuil, mais le deuil le fit ; il le fit mort, car l’abbé choisit de vivre jusqu’à la mort comme un cadavre auquel il faut juste laisser assez de conscience que ce mort est encore vivant. Il faut juste assez de vie pour se voir mort. (…)
Il va de soi que rien n’est chauffé dans le monastère : on mange dans le froid, on prie dans le froid, on travaille dans le froid, on dort dans le froid. Réfectoire, dortoir, champs, église : les rigueurs des automnes trempés et des hivers gelés dans le Perche constituent autant de blessures infligées au corps.
Mal manger, peu manger, avoir froid, voilà qui maltraite la chair ; ajoutons à cela mal dormir, peu dormir. Rancé contient le sommeil dans les seules limites de la réparation des forces perdues – pas plus de six heures chaque jour. Coucher sur des paillasses sommaires qui laissent passer les clous du châlit, se lever à deux heures du matin, se coucher après une journée dans le silence consacré à la prière et au travail manuel, dormir habillé avec la tenue à capuchon et ses grandes manches. (…) » ( pages 55 et suivantes).
***
Abbé Jean Le Bouthillier de Rancé né le 9 janvier 1626 à Paris, décédé le 27 octobre 1700 à l'abbaye de La Trappe, est un des précurseurs de l'Ordre cistercien de la stricte observance. C'est une figure marquante de la spiritualité du Grand Siècle. Portrait par le peintre Hyacinthe Rigault.
***
ATTENTE DE L'AMOUR
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Mon amour existe, mais où est-il?
Si bien caché, si discret
Tout petit, minuscule
Sous une feuille
Ou une miette de pain,
Eclat du paradis, tête d'épingle
Muet, dans le silence
Ne répondant jamais
A mes plaintes
Pourquoi m'abandonner, trésor de ma vie
Pourquoi ne réponds-tu ?
Vois mes bras tendus
Mes regards fixant la nuit
Nulle lumière,
A quel jeu me livres-tu ?
Cette recherche m'épuise
Me livre à l'ennemi
Mes désirs s'exacerbent
De ne toucher jamais
Le beau corps attendu
Faudra- t-il que je meure
Pour te voir apparaître
Avant le dernier saut
Le sourire aux lèvres
Et le soleil dans les yeux
Un baiser sur ta main
Et ensuite
La fin.
H de M, décembre 2004
***
QUAND LES ROSES FINISSENT
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Quand les roses finissent
Sous le vent, la pluie,
Les pétales jonchent
L'herbe du matin
Mon coeur triste alors
De ne pas voir l'aimée
Se désole s'inquiète
D'être seul
Pas d'amour, plus de roses
Viens mon chien, viens mon chat
Mes animaux de compagnie
A mes pieds me regardent
Offrant leur tête à mes mains
Ceux- là m'aiment, je les garde
Mon beau jardin de roses
N'est plus qu'un souvenir
Et mon coeur en lambeaux
Soupire
Ton visage mon amour
Ton visage si beau
Que je ne verrai plus
Qui le regarde, qui le couvre
De baisers
Qui ?
H de M, juin 2005
***
L’espace se déchire
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Il suffit qu’un jour l’espace oui l’espace
Se déchire comme une voile
Jour de tonnerre et de cris.
Quels égarements se répandent en masse
Les vivants dans les tours ont des visages morts
Pleurs de sang
Le cri des fous retentit sous les lustres
Des maisons malades où l’on soigne
Comme des porcs les humains qui s’épuisent.
Pleurs d’insultes pleurs d’effrois
Il y aura des nappes jetées en hâte sur le sang
O mes oiseaux perdus, mes astres qui pâlissent,
Mon horreur du temps qui s’avance.
On sortira des caves les haches les couteaux
Les femmes s’épuiseront de veilles sur les barques
Les roses auront des dents
Quel passage permis sous la voûte des armes
Quel amour encore sous les averses du sang.
Il n’y aura plus de larmes les enfants suivront
Des mères sans voix qui jetteront des sorts
Aux puissances d’En-Haut maudissant ces horreurs
Tombées si vite au sortir du printemps.
Le beau jour de mai n’est plus qu’un cauchemar
Les morts sont si nombreux que l’eau ne coule plus
Des robinets des tours où les foules s’amassent
Cadavres pourrissants votre fête est finie
Ecoutez le vent qui lance ses clameurs
Le ciel s’empoisonne et l’espace se déchire.
H de M. 2007
***
ven.
07
déc.
2018
Montherlant, sur le Front en 1918, fut blessé. Le 6 juin 1918, son unité subit un tir d’artillerie. Son sous-officier est tué devant lui. Montherlant, simple soldat, comptera parmi les blessés. Il a sept éclats d’obus dans le dos, l’épaule et les reins. Une opération ne permettra de retirer qu’un des sept éclats. Il souffrira toute sa vie de cette blessure qui, à l’époque, fut considérée comme superficielle. Il en donnera le récit dans Mors et Vita. Il dira qu’il l’avait bien cherché. Il reçut la Croix de Guerre. Voici un court extrait de ce livre :
« Souvenirs.
Toute une nuit, par excès de tension nerveuse (sous un bombardement continu et prolongé), lutter contre l’évanouissement. La sensation qu’il n’y a plus une goutte de sang dans votre face. La sensation que votre corps s’est allongé sans mesure, que vos pieds sont à des kilomètres de votre tête. La sensation qu’on se vide par les jambes. La sueur au front, les mains glacées, toute la charpente nerveuse vibrant à l’intérieur de vous. Très éprouvant.
La certitude qu’il arrivera un instant où votre volonté se cassera net : comme toute chose humaine, sa résistance n’est pas infinie. Croire que la résistance morale peut suppléer indéfiniment à la résistance physiologique, c’est une erreur qui a fait fusiller des milliers d’hommes courageux, et désespérément courageux, mais en qui, malgré une contrainte héroïque, la machine, puis la volonté, avaient flanché. Hommes de qui le mérite a pu être, et sans comparaison, supérieur à celui de braves plus solidement bâtis. La physiologie commande à un tel point que les condamnations pour abandon de poste, comme aussi bien les citations, ne peuvent être tenues que pour des présomptions, non des preuves. Le conseil de guerre est une présomption de lâcheté, la citation une présomption de bravoure. C’est tout.
A cet instant où votre volonté se cassera, on se dressera comme un Lazare, toutes ses forces soudain galvanisées, et on fichera le camp. On descendra au galop à l’échelon, on abordera le premier officier rencontré et on lui dira : « Mon lieutenant, je viens d’abandonner mon poste. Demain, quand mes forces de corps et d’âme seront revenues, je remonterai. Mais maintenant je ne remonterai pas. Faites de moi ce que vous voudrez. »
Toute la question est de savoir ce qui durera le plus longtemps, le bombardement ou la résistance de votre volonté.
… Quand on reprend conscience après s’être évanoui, d’abord on se dit (cela dure quelques secondes, une seule peut-être) : « Je sais bien que je suis vivant, et que je ne rêve pas. Pourtant l’univers que je vois autour de moi est insensé. C’est donc que je suis devenu fou. Oui, c’est cela, je suis devenu fou. » Cet univers « insensé », ce sont les pieds des hommes, de grandes pierres, un autre homme étendu, mais tout cela à hauteur de votre visage, car vous-même on vous a étendu sur le sol, et c’est ce changement de plan qui vous le rend fantastique. »
(Extrait de Mors et Vita, Courage et peur, Essais de Montherlant, Pléiade Gallimard, pages 539 et 540).
Henry de Montherlant en 1917
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Les évènements en France de novembre et du 1er décembre 2018 comme une répétition de mai 1968 montrent combien les Français nombreux sont mécontents de ceux qui les dirigent, n’hésitant pas à bloquer les routes, les centres commerciaux, les usines, les raffineries, et cassant, en habits de moutons (gilets jaunes), du flic, jusque sous l’Arc de Triomphe au bord de la tombe du Soldat inconnu, honoré il y a quelques jours par une soixantaine de chefs d’état du monde entier invités par E. Macron, le président d’une République française très fatiguée.
1830, 1848, 1871, 1934, 1968, furent des années de manifestation de la colère française avec, sauf pour 1968, le renversement des gouvernements.
L’année 2018 donnera- t-elle naissance à de profonds changements ? A voir...
Les grands piliers de la société humaine, soit la Justice, l’Armée, l’Eglise, la Famille, le respect dû à l’autorité civile moquée chaque jour par les humoristes qui ridiculisent les gouvernants sans crainte d’être poursuivis, la haine entre les partis préoccupés d’abord par leur intérêt particulier, le monde de la culture sous la férule de la pensée unique, une presse craintive, l’endettement colossal des Etats incapables de le réduire, sont les agrégats d’un chaos généralisé qui finira par tout emporter.
Un scandale inouï en Belgique est celui de voir l’état de délabrement et l’insalubrité ignoble des bâtiments (palais de justice, tribunaux) (effondrement de plafonds, plomberie et sanitaires dévastés, inutilisables, installations électriques en infraction et dangereuses, etc…) dans lesquels les Juges exercent leur profession, et celui des prisons où les délinquants condamnés survivent à 3 ou 4 par cellules à coup de tranquillisants, moins bien traités que des chiens, et remplis de haine à leur sortie.
La presse est gravement coupable de ne pas éclairer davantage ce scandale d’une Justice humiliée, devenue sans force, incapable de fonctionner sous l’œil souriant de politiciens qui n’en ont rien à f… Il faudrait hurler mais la presse préfère les petits scandales people et autres divertissements qui ravissent les crétins.
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La lâcheté de l’Occident par Alexandre Soljenitsyne :
« Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, et bien sûr aux Nations unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société tout entière.
Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel, mais ce ne sont pas ces gens-là qui donnent sa direction à la vie en société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours, et plus encore dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. » (Discours prononcé par Alexandre Soljenitsyne en 1978 à Harvard.)
Alexandre Soljenitsyne
Ecrivain russe
(1918-2008)
Prix Nobel de Littérature 1970
Ses romans, parmi d’autres écrits :
dim.
04
nov.
2018
Les blonds filasses
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(Nouvelle inédite de Henri de Meeûs)
Dès son arrivée au village, elle fut mal vue.
Elle avait la peau blanche et les cheveux jaunes, était habillée d'une robe chiffonnée, d'un manteau violet, et demandait partout s'il y avait un logement pour elle et pour ses trois enfants.
On la regardait de haut, on disait non Madame, il n'y a rien, demandez au curé.
Le prêtre lui indiqua un fermier qui la logea dans une grange avec ses trois petits, deux filles et un fils, tous blonds filasses et la peau blanche.
Comme il faisait froid, la nuit et le jour, les enfants vivaient enfouis dans la paille de la grange, tandis qu'elle cherchait au village quelque nourriture. Elle demandait donnez- moi quelque chose pour mes petits, ils ont faim, et froid.
Une villageoise lui offrit un paquet de biscuits, une autre, du pain, le curé, du sucre. Mais cela ne suffisait pas. Il lui fallait des fruits, des légumes, du lait.
A la ferme, le paysan lui versait du café chaud dans des gobelets en plastique qu'elle apportait à ses petits.
Les deux filles étaient jumelles, blondes et fades, et âgées d'une douzaine d'années. Le fils, tout aussi blond, devait avoir huit ans.
Ils parlaient peu quand la mère s'absentait à la recherche de nourriture, et restaient dans la paille.
Quand elle rentrait dans la grange avec ses nourritures reçues par-ci par-là, les enfants criaient Moeke, Moeke, agitant les bras. Elle distribuait les morceaux partagés, en les lançant au- dessus des têtes, et ceux-ci étaient saisis au vol.
Le fermier, au début patient, après huit jours s'énerva. Avez- vous trouvé un logement? Mes bêtes doivent occuper la grange.
Elle s'excusa, disant, il n'y a pas d'offres au village, pas d'appartements à louer.
- Je vous laisse huit jours encore, dit-il.
La femme ne trouvait pas. Elle pensa quitter les lieux, aller dans la commune voisine, à cinq kilomètres. Mais elle était trop fatiguée, et les enfants aussi.
Un jour, elle eut la surprise de voir un vieillard qui parlait avec ses enfants dans la grange. Il portait un petit chapeau, un anorak, et des pantalons de toile.
Elle lui dit : " Qui êtes-vous, mais qui êtes- vous? "
Le vieux s'éloigna, en haussant les épaules. Elle demanda aux enfants: "Que vous a- t-il raconté? Soyez prudents. Je ne veux pas que vous parliez à des étrangers."
Les trois enfants secouèrent la tête: "Nous n'avons rien compris à ce qu'il nous disait." Elle alla voir le fermier. "Qui est ce vieux qui parlait aux enfants? "
- Je n'ai vu personne répondit le fermier qui répéta: " Il serait temps que vous quittiez le village.’’
Elle s'éloigna, regagna la grange, s'allongea dans la paille et s'endormit.
Elle eut le temps de faire un rêve où elle voyait des serpents se glisser le long d'un chemin qui menait à une montagne, quand elle fut réveillée par son fils qui lui pinçait les joues. "Pourquoi tu me fais mal, Adony ? "
- Moeke, le vieux est revenu, lève-toi.
Effectivement, le vieux à l'anorak et au chapeau de toile était debout, près de la porte, éclairé par le soleil couchant. Il était silencieux, et se passait une main dans la barbe.
- Que voulez-vous, Monsieur ? dit-elle.
Il s'approcha d'eux. "Pourquoi restez-vous ici? Il fait froid. Venez chez moi. J'habite dans le bois, une maison de garde. Vous aurez une grande chambre chauffée et de la bonne nourriture préparée par ma femme."
Il souriait et tendait un bras pour l'aider à sortir de la paille.
Les enfants dirent " Moeke, on sera bien. Ici, nous avons faim, nous avons froid."
Ils sortirent de la grange sans dire au revoir au fermier et suivirent le vieux à l'anorak. Le chemin montait. Le bois approchait. De grands arbres noirs, sévères, montaient la garde. Elle n'osait parler. Ses jambes faisaient mal. Les petits couraient devant. Le vieux marmonnait continuellement, mais elle ne comprenait rien.
Le soleil se couchait quand ils entrèrent dans le bois. L'obscurité tomba si vite qu'elle distinguait à peine ses enfants qui les précédaient. Elle entendit le vieux dire "Ne crains rien, ma petite." Ils continuèrent à avancer sur le chemin, mais de temps en temps elle était griffée par des branches basses qui lui éraflaient le visage ou qui la décoiffaient. Elle entendit les enfants chanter loin devant elle, mais elle ne les voyait plus. D'une toute petite voix, elle dit : "Ne vous éloignez pas, où êtes-vous, que faites-vous? "
Elle sentit la main du vieux qui lui soutenait le bras. "Ne t'en fais pas, nous arrivons." Elle était fatiguée, son coeur battait si vite, qu'elle demanda de s'arrêter, et de se reposer quelques minutes. "Non, non, dit le vieux, il faut continuer. Encore cinquante mètres, derrière les sapins."
Il la soutenait énergiquement. "Il a beaucoup de force", se disait-elle. Elle avançait. La chaleur du bras du vieux la réconfortait.
Et soudain, droit devant elle, les derniers arbres disparus, un bâtiment très grand, très haut, comme un château, avec des dizaines de fenêtres éclairées, et des tours, à chaque angle du château, et des gens nombreux, en livrée, portant des torches, sonnant du cor, avec des chevaux et des cavaliers, des chiens joyeux qui aboyaient, des paons qui passaient majestueux à la queue leu leu, des jeunes garçons habillés de blanc, des belles jeunes filles en longues robes cousues de fils d'or. Le vieux la poussait. "Dépêche-toi, dépêche-toi, nous sommes attendus". Elle entendait des rires et des chansons. Ils pénétrèrent dans le hall d'entrée .Elle fut très surprise devant les marques de respect prodiguées au vieux par tout ce monde, ces garçons, ces filles, ces serviteurs, ces messieurs et ces dames si beaux et si bien habillés.
Ce n'étaient qu'inclinaisons, génuflexions, révérences. "Mais qui êtes- vous, qui êtes- vous, Monsieur? Et mes enfants, où sont-ils?".
Elle les aperçut ses chers petits, Adony et ses deux soeurs blonds filasses, assis sur des sièges en velours grenat.
- Moeke, vois nos beaux vêtements."
C'étaient de la soie, de l'or, et sur la robe des filles, elle vit cousus des diamants qui étincelaient.
- Ma chère, vous êtes arrivée, vous êtes chez vous, dit le vieux qui lui baisa la main et lui fit un sourire si magnifique qu'elle s'agenouilla devant lui. Alors, des servantes belles comme des anges s'approchèrent, et avec des rires de source, essayèrent sur elle des tissus splendides, rouges et or.
Le lendemain, le fermier chercha ses pensionnaires partis sans crier gare et les retrouva, couchés, morts, sous les premiers arbres de la forêt.
Il avertit le village. On les enterra dans une fosse à côté de la grange, dans la prairie des vaches. Le curé récita une prière, et tout fut vite oublié.
Henri de Meeûs
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Quand une femme occupe un espace, elle tend à l’occuper complètement. Ce sera celui de sa maison, de son mari, de ses enfants, de sa famille, de sa belle-famille, de sa profession, de ses relations avec ses amies ou ses ennemies. L’homme confronté à cette occupation, chaque jour plus envahissante, doit choisir entre la soumission, le silence, la résignation, la révolte, la fuite, le divorce, la maltraitance, etc… pour ne pas être phagocyté.
J’écoute chaque soir entre 23 h et 1h du matin, sur Europe 1, une émission pilotée par des psys femmes qui tentent courageusement, patiemment, d’apporter leurs conseils à des auditrices en difficultés. On constate les incroyables problèmes auxquelles des femmes de tous les âges, mais principalement entre 30 et 60 ans, se heurtent face à des conjoints, des amants, des frères, des pères qui les négligent, les ignorent, ou qui s’éloignent d’elles à tout jamais.
Les femmes mues par un incessant désir d’amour, d’affection, de partages verbaux, de sacrifices, épuisent les hommes qui, une fois les feux du désir éteints, ne trouvent plus d’attraits à leur compagne de chaque jour et de chaque nuit, ne les supportent plus, ne les reconnaissent plus déformées par les bavardages et les autoritarismes quotidiens (Qu’as-tu fait ? Où étais-tu ? Quand rentres-tu ?).
L’esprit féminin préoccupé d’abord par le petit quotidien matériel n’intéresse pas l’homme.
Ces pauvres femmes bourreaux d’elles-mêmes, et incapables de trouver le bonheur, ruminent sans cesse leurs insatisfactions et leurs rêves irréalisables de fusions amoureuses éternelles.
Etre l’auditeur de ces émissions nocturnes sur Europe 1 vous fait comprendre avec une évidence imparable la fusion impossible entre l’homme et la femme dans la durée.
Simone de Beauvoir, elle-même, signalait la réflexion du philosophe danois Soren Kierkegaard : Quel malheur que d’être femme ! Et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un.
On comprend dès lors la persistance du mouvement féministe, toujours plus engagé, toujours plus sûr de lui-même : il est temps pour les femmes victimes de prendre une place au soleil, aussi importante que celle de l’homme, et d’être considérée enfin dans une totale égalité avec l’homme, sans lien nécessaire, obligatoire avec lui.
A l’avenir, nous verrons les deux sexes s’éloigner toujours davantage, rivalisant l’un avec l’autre, dans un combat sans merci. Des hommes féminisés de force ou volontairement soumis, perdant des places dans la hiérarchie politico-socio-culturelle, et des femmes toujours plus masculines, régnant tout azimut.
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La gloire du Second Empire
(1852-1870)
Voici un des plus beaux tableaux du XIX ème siècle
L’impératrice Eugénie, femme de Napoléon III, entourée de ses suivantes
Tableau peint par Winterhalter (1805-1873)
L'image emblématique du Second Empire est L'Impératrice Eugénie entourée de ses dames d'honneur peint en 1855. Ce grand tableau (295 × 420 cm) réunit autour de l'impératrice la princesse d'Essling et la duchesse de Bassano. À leurs pieds, la vicomtesse de Lezay-Marnésia, la baronne de Pierre, la marquise de Latour-Maubourg, la marquise de Las Marinas, la baronne de Malaret et la comtesse de Montebello. La dixième dame du palais, madame Féray-d'Isly, ne figure pas sur le tableau : elle avait démissionné en janvier 1855.
NAPOLEON III, Empereur des Français
(1808-1873)
Napoléon Eugène Louis Jean Joseph Bonaparte, prince impérial, dit Louis-Napoléon, né le 16 mars 1856 à Paris, est l’unique enfant de l’empereur Napoléon III et de l’impératrice Eugénie. Le Second Empire prit fin en 1871 et Napoléon III meurt en 1873. En 1879, à 23 ans, le prince en exil en Angleterre demanda avec insistance son incorporation aux troupes britanniques d'Afrique australe. Il fut tué lors d'un combat contre les guerriers zoulous en 1879.
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mer.
03
oct.
2018
Je vis depuis l’âge de 36 ans avec le sentiment aigu d’être une créature, seule, isolée sur la Terre, dans un groupe, une société humaine, à l’intérieur d’un corps avec lequel je fusionne, lancé sur cette planète par une Puissance, une Force inconnue. Pourquoi suis-je là, enfermé dans une minuscule cellule mobile (mon corps) au milieu de milliards de milliards d’autres cellules mobiles (les corps des autres créatures humaines, animales, végétales et les plantes, etc… ) ?
Je suis dans cet océan de vie sans l’avoir demandé, sans comprendre pourquoi je suis là, et quel est le sens de cette expérience d’esprit prisonnier dans une cellule mobile, ayant une place infime sur la grande cellule spatiale qu’est la Terre, lancée dans une course folle dans l’éther infini, insondable et noir, vers je ne sais quelle fin.
Je suis donc un être perdu sur une île, comme un naufragé de l’espace, n’ayant rien choisi, ni ma naissance, ni ma famille, ni mes amis ou ennemis, ni mes professions, ni mon origine sociale, ni mes échecs, mes tristesses, mes amours, ni mes maladies ni ma mort.
Cette solitude existentielle est extrêmement forte et je gémis intérieurement devant l’absence de mode d’emploi à propos du rôle que la Puissance créatrice inconnue nous permet de tenir durant notre vie, chaque vie d’une durée différente pour chaque cellule vivante, au nombre incalculable, prisonnière sur Terre, comme moi. Pas d’égalité dans la durée ni dans la douleur. Les comparaisons d’âge et de durée de vie de chaque créature, des plus minuscules au plus gigantesques, sont terribles. Le moustique, la baleine, l’homme, l’enfant. Quelques heures, un jour, une semaine, une saison, cent ans ! Mais l’homme en est-il conscient ? De jouer dans un grand théâtre. Obligé de se nourrir, de nourrir les sous cellules qu’il engendre malgré lui, il n’a pas le temps de ressentir l’effroyable solitude de vivre sur une planète lancée dans une course monstrueuse dans un espace infini.
L’homme est, le plus souvent, un automate, un robot, primaire, qui vit sans inquiétude, Certains se distraient avec le foot ou le bridge. D’autres avec la bière, le vélo, les supporters.
Pas de limites aux distractions pour oublier qui nous sommes. Et ces distractions sont de plus en plus bêtes.
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Du janséniste Nicole : « Ainsi le monde entier est un lieu de supplice, où l’on ne découvre par les yeux de la foi que des effets effroyables de la justice de Dieu ; et si nous voulons nous le représenter par quelque image qui en approche, figurons-nous un lieu vaste, plein de tous les instruments de la cruauté des hommes, et rempli d’une part de bourreaux, et de l’autre d’un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage. Représentons-nous que ces bourreaux se jettent sur ces misérables, qu’ils les tourmentent tous, et qu’ils en font tous les jours périr un grand nombre par les plus cruels supplices ; qu’il y en a seulement quelques-uns dont ils ont ordre d’épargner la vie ; mais que ceux-ci même n’en étant pas assurés, ont sujet de craindre pour eux-mêmes la mort qu’ils voient souffrir à tous moments à ceux qui les environnent, ne voyant rien en eux qui les en distingue.
Quelle serait la frayeur de ces misérables qui seraient continuellement spectateurs des tourments les uns des autres, qui y participeraient eux-mêmes, et qui appréhenderaient continuellement que ceux qu’ils souffrent ne se terminassent comme ceux des autres, par une mort cruelle et honteuse ? Les folles joies et les vaines inquiétudes du monde pourraient-elles trouver place dans leur esprit ? L’orgueil serait-il capable de les tenter dans ce malheureux état ? Et néanmoins la foi nous expose bien un autre spectacle devant les yeux. Car elle nous fait voir les démons répandus par tout le monde, qui tourmentent et affligent tous les hommes en mille manières, et qui les précipitent presque tous, premièrement dans les crimes, et ensuite dans l’enfer et dans la mort éternelle. »
Pierre Nicole est un théologien et un controversiste français, né le 19 octobre 1625 à Chartres,
mort le 16 novembre 1695 à Paris. Il est considéré comme un des principaux auteurs jansénistes.
Blaise Pascal, Sur la condition humaine, dans ses Pensées : « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant l’un l’autre avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. »
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On peut avoir un ami très apprécié depuis plus de cinquante ans, avec qui on a étudié à l’Université, se voir régulièrement, être le parrain de son fils, et s’opposer durement dans des discussions fiscales, juridiques, politiques. Avec l’âge, ces combats se multiplient. Il fait garder son sang-froid. Dommage ! Il faudrait refuser ces discussions dont on sort à vif. Les vieillards restent arc-boutés sur leurs certitudes même si on leur démontre qu’ils se trompent.
Le drame actuel de l’Eglise catholique a pour origine la remise en question, par certains hauts dignitaires ecclésiastiques durant le Concile voulu par Jean XXIII, des dogmes, certitudes et valeurs enseignées pendant des siècles. Ce pape, le bon Pape Jean, était un grand naïf. Il s’est trompé complètement car, ouvrant portes et fenêtres de l’Eglise, les prêtres et religieuses se sont envolés, se sont défroqués par milliers, contestant insidieusement la doctrine et la morale enseignées auparavant, remplaçant la Messe du Pape saint Pie V, dite du rite tridentin, par la Messe conciliaire à la fade liturgie, sans beauté, accompagnée de chants insipides. Le public a fui. Les églises occidentales sont quasi désertes maintenant, cinquante années après le Concile Vatican II, ou visitées par de rares vieillards. Et la situation n’a cessé de se dégrader, de plus en plus, jusqu’à aujourd’hui : des scandales inouïs montrent à ce jour que l’Eglise est devenue un arbre dont il est urgent de couper les branches pourries et de les jeter au feu.
Élévation du calice après la consécration lors d'une messe solennelle tridentine d’avant le concile Vatican II.
Note : Le rite tridentin désigne, dans la liturgie catholique, la liturgie telle que codifiée à la suite du concile de Trente et employée de manière canonique par la plus grande partie de l'Église latine jusqu'à la réforme liturgique opérée par Paul VI à la fin des années 1960 dans le contexte du concile Vatican II. L'adjectif « tridentin » (de Trente en Italie) est appliqué à cette forme du rite romain parce que le concile de Trente dans sa dernière session du 4 décembre 1563 a confié au pape Pie IV la révision du missel et du bréviaire. Le pape suivant, Pie V, a promulgué les éditions révisées du bréviaire le 9 juillet 1568 et du missel le 14 juillet 1570. Il a rendu obligatoire l’utilisation de ces deux textes dans toute l’Église latine, en faisant exception uniquement pour les lieux et les communautés où un autre rite a été célébré pendant plus de deux cents ans. C’est ainsi que, entre autres, le rite ambrosien, le rite mozarabe et les rites de plusieurs instituts religieux ont pu continuer légalement leur existence.
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La crise de l’Eglise, due à ses compromissions avec le monde moderne, au relâchement de la morale (on ne parle plus de péchés ni du sacrement de Pénitence), à l’esprit de relativisme, d’orgueil, à la bêtise et à l’inculture, cette crise aboutit à ce que le Christ avait annoncé : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec qui la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes. » Les jeunes ne sont plus concernés par les célébrations eucharistiques, car la messe actuelle leur est devenue incompréhensible, sans saveur, sans lumière ni chaleur. Les prêtres sont des fonctionnaires aux discours lus et répétitifs. Les jeunes générations et leurs parents préfèrent maintenant le shit, la copulation, le concubinage, les courses cyclistes, les matches de foot, les ipod, les ipad, et les festivals de toute espèce plus vulgaires les uns que les autres. Les humains enchaînés à leurs écrans.
On apprend ce 29 septembre que le Pape François recommande avec force les prières pour se garder du Diable. Il n’est jamais trop tard pour remettre de l’ordre dans les écuries du Vatican. Encore faudrait-il de la part du Pape François qu’il veuille bien battre, lui aussi, sa coulpe suite à ses attitudes ambigües, où le oui n’est pas un oui et le non n’est pas un non ! Le pape jésuite jamais coupable et jamais responsable ! Y a –t-il encore un capitaine dans le vaisseau du Christ ?
Mais surprise surprise, le pape François vient donc de réagir et a demandé aux fidèles du monde entier de prier afin de protéger l’Eglise du Diable, qui tente toujours de nous séparer de Dieu et de nous diviser entre nous. Le Pape a demandé d’ajouter – fait exceptionnel – deux prières très anciennes de l’Eglise catholique. Le Sub tuum praesidium, qui dit notamment « Sainte Mère de Dieu, ne méprise pas nos prières quand nous sommes dans l’épreuve ». Et une prière à Saint Michel Archange, composée par le pape Léon XIII (1878-1903) qui était dite à chaque messe avant le concile Vatican II : « Saint Michel Archange, défends-nous dans le combat, sois notre secours contre la malice et les embûches du démon, nous le demandons en suppliant : que Dieu lui impose Son pouvoir ; et toi, Prince de la milice céleste, par la puissance divine, repousse Satan et les autres esprits mauvais qui rôdent dans le monde pour la perte des âmes. » (Sources : Le Figaro du 1er octobre).
Admirable prière d’appel au secours. Gardons l’espérance dans ces temps de ténèbres.
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D’Evelyn Waugh, né à Londres le 28 octobre 1903, mort à Taunton dans le Somerset le 10 avril 1966, écrivain britannique qui se caractérise par sa pratique très pure et raffinée de la langue anglaise et par son style sarcastique. Il écrit à la fin de sa vie : « Je ne veux plus d'expériences de vie. J’ai assez de bouteilles soigneusement déposées dans la cave, certaines mûrissant encore, prêtes à être bues, à perdre leur corps… Je ne veux pas influencer les opinions ou les événements, ni m’exposer à des imbéciles ou à quoi que ce soit de ce genre. Je ne veux pas être utile à qui que ce soit ni à quoi que ce soit. Je veux simplement faire mon travail d’artiste. »
Evelyn Waugh, sa femme et ses six enfants
Tout savoir sur Evelyn Waugh : https://fr.wikipedia.org/wiki/Evelyn_Waugh
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dim.
02
sept.
2018
Depuis trente ans, les radios de France et de Belgique diffusent de moins en moins de jolies chansons françaises, bien écrites, bien chantées, qui disparaissent petit à petit des programmes pour être remplacées par des musiques anglo-saxonnes de plus en plus laides et agressives, avec des chanteurs et des chanteuses d’autres pays, et des textes souvent incompréhensibles. Adieu poésie, adieu beauté. Pauvres jeunes qui n’ont pas connu la gloire de la chanson française, quel désastre !
Insomniaque du matin, réveillé souvent entre 4 et 5 heures, je subis les radios de France et de Belgique qui programment des conversations, des discussions, entre journalistes ou autres spécialistes maison ou extérieurs, au ton très sérieux ou faussement de bonne humeur, inintéressantes. Et toutes les 5 minutes des avis sur la Météo.
La fausse familiarité (le tutoiement) des journalistes et blablateurs, économistes ou politiques, techniciens, spécialistes les plus divers, nourrie de pensée unique, de bonne parole, au ton le plus faussement familier, avec les incitations aux consommations les plus diverses, aux meilleurs prix, l’obsession du fric, l’absence de toute référence morale, les rires compulsifs, fabriqués, et cette obligation de partager leurs avis sous peine d’être un mauvais, un has been, un asocial.
La colère montant, j’éteins le transistor placé entre deux draps, coupant ces dialogues sans intérêt, refusant les plages de plus en plus étendues d’une publicité immonde ciblant des milliers de produits à consommer d’urgence pour le bonheur, pour l’intelligence, pour la fête, le plaisir, la santé. J’essaie en vain de retrouver un sommeil perdu.
La pollution effrayante de la planète s’accompagne d’une dévastation de la pensée humaine, malade d’un bla-bla incontinent à toute heure du jour et de la nuit, des médias, journaux, tv, radios, internet. Tout n’est plus que paroles; celles-ci sont envahissantes et mortelles comme le cancer. Comment s’étonner que, dans la vie professionnelle, de plus en plus d’esclaves craquent: burn-out, dépressions, surmenages, suicides. Les autorités ne réagissent pas, abandonnant la langue française dans les détritus de la société. Qui écrit en respectant l’orthographe ? Qui a la force de lire ? Les jeunes de plus en plus incultes.
Partout des barbus. Une invasion de barbus de tous les âges et de toutes les conditions sociales. Dans le parc où je me promène une fois par jour, les hommes entre 20 et 70 ans portent la barbe, presque tous. Incroyable mode. Ou hébétude ? Paresse et refus du rasoir ? Imitation de l’Islam ? On ne sait que penser de cette maladive contagion de la barbe. Signe de ralliement. Ils sont de plus en plus jeunes. Je vois une peur qui les ronge, ces pauvres barbus, c’est le besoin de manifester par la pilosité leur effroi face au Féminin qui les domine de plus en plus, qui leur prend les places, qui envahit les ondes radios et tv, qui dirige, commente, dans la politique, l’économie, le culturel. Les femmes toujours plus puissantes, et les hommes gays toujours plus nombreux !
Et ces pauvres barbus sont de plus en plus mal habillés : jeans défraîchis et décolorés, uniforme des vaincus, manipulés, hébétés.
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LES PASSANTS (chanson)
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A petits pas pressés
Défilent les passants
Vers la mort vers la mort
Futurs trépassés
Les tout joyeux les bien portants
Les sans amours les mal gavés
Les solitaires les fiancés
Les trous du cul les agités
Vers la mort vers la mort
Les cadavres fonctionnaires
Et Madame qui prend des airs
Les amoureux de tous talents
Les Miss Belgique le poil aux dents
Les petits de Papa Maman
La bouchère et son meunier
Le bouledogue et la patronne
Tintin lulune et sa moitié
Qui marchent à cloche-pied
Vers la mort vers la mort
Les caniches à bannières
Criant fini la guerre
Et tous les vacanciers
Fous de Benidorm
Huilés porcins que vertu abandonne
Vers la mort vers la mort
Bonjour bonjour c’est ma tournée
D’un pas courant vers l’au-delà
C’est la mort c’est la mort
Qui les attend
Ils aiment rire en général
De tout de rien du général
Pas plus loin que l’bout du nez
La laideur de leurs péchés
La misère de leurs affaires
Les images de leur TV
Hauts bonnets curés gourous
Aristos ruinés vieux métallos
Ceux de Liège de Visé de Damme
Courant boutiques et la madame
Le malade en chaise roulante
Gêneur gêné très retardé
Que la famille voudrait bien
Faire accélérer
La coquette parfumée
De lys d’oeillets de roses
S’agrippant aux baisers
De mâles endimanchés
Les Saints ont bien vécu
On ne les voit plus.
Henri de Meeûs
4 mai 1994
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DEUX PIANOS STEINWAY POUR LE ROI DES RENARDS
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(Récit imaginaire d'Henri de Meeûs)
Pressé, le Roi des Renards chargea le Docteur Flip de lui trouver deux pianos Steinway. Il lui communiqua une adresse sur un bristol.
Flip lut :
Juliette Barbazon
Pianos
Allée de la Verdura 33
- Mon chauffeur vous conduira, dit le Roi.
En effet, le matin dès sept heures, la Bentley noire attendait devant les fenêtres du Docteur Flip qui eut le temps d’avaler quelques gorgées de thé avant de s’engouffrer dans la limousine conduite par un chauffeur chinois.
-Flip, avait dit le Roi, vous avez carte blanche, ne regardez pas à la dépense.
Au passage de la Bentley dont les portières s’ornaient des armoiries royales, tour d’argent en flammes, les piétons, rares à cette heure, se découvraient.
Flip et le chauffeur n’échangèrent pas un mot car une épaisse vitre les séparait. Sans doute, y avait-il un micro, mais Flip ne le vit pas. D’ailleurs, il n’avait rien à dire à l’asiatique.
Le n° 33 de l’Allée de la Verdura était une haute maison de briques rouges, avec un petit jardin en façade et une grille. Sur la grille, un panneau Pianos Barbazon.
Flip dit au chauffeur : « Rentrez, ne m’attendez pas, j’en ai pour une heure. Je téléphonerai au palais quand ma visite sera terminée. »
Il poussa la porte de la grille et sonna. Des aboiements retentirent. Il entendit un glissement de pantoufles qui approchaient. La porte s’ouvrit de la largeur d’une main. Un visage apparut à mi-hauteur.
-J’ai rendez-vous avec Madame Barbazon, dit Flip.
La porte béante laissa apparaître un vieillard derrière lequel s’allongeait un corridor où des dizaines de plantes vertes montaient la garde le long des murs. Deux caniches, l’un noir l’autre blanc, portant chacun un collier rose, bloquaient le passage.
- Pour Madame Barbazon, poussez la porte au fond du couloir, dit le vieux, montez l’escalier de droite, ensuite vous verrez une porte, vous frapperez trois coups sur cette porte et on vous ouvrira.
Les caniches n’aboyaient plus mais montraient les dents.
Flip s’engagea dans le long couloir où flottait une odeur de soupe. Si tôt le matin, se dit Flip, quelle idée de cuisiner, ce sont des gens simples sans doute.
Il voyait mal dans l’obscurité et finit par tendre les bras en avant comme un aveugle qui craint de heurter un obstacle. Se retournant, il vit derrière lui la lumière de l’entrée et le vieux qui faisait signe d’avancer. Les caniches avaient disparu.
Sous la poussée de sa main, une porte s’ouvrit sur un palier éclairé par la lumière rose d’un lustre en verre de Venise. Trois escaliers grimpaient vers les hauteurs, celui de droite en colimaçon, celui du centre raide et droit comme une échelle, et celui de gauche très années 1900 avec des volutes, des arabesques et des fleurs de bronze sur la rampe en fer forgé.
Flip suivit les instructions et s’engagea dans le colimaçon une main sur la rampe car il y avait beaucoup de marches et peu de lumière. Il fut content d’arriver en haut de l’escalier devant une porte de couleur jaune vif.
Trois coups avait dit le vieux. De nouveaux aboiements retentirent. La porte s’ouvrit sur un autre couloir. Une petite fille en rose des pieds à la tête le regardait.
-Vous venez pour Madame Barbazon ? dit-elle
-Oui, répondit Flip.
-Elle vous attend, mais écoutez d’abord une petite chanson de ma composition.
-Oui, dit Flip en soupirant.
Elle posa ses mains sur les hanches et chanta :
Je suis la joyeuse
Jamais pleureuse
Pas emmerdeuse
De Monsieur, de Madame
De Monsieur Madame Barba
Barba zon, zon, zon
Elle s’applaudit, fit une révérence, et pinçant le bas de sa jupette, courut dansante dans le couloir dont toutes les portes étaient fermées.
Devant la quatrième porte, celle du fond, elle s’arrêta et cria : « Qui va là ? Qui est là ? Tralala ! »
De son petit poing, elle frappa sur la porte qui s’ouvrit, et Flip pénétra dans ce qui lui sembla être une nef d’église, hall gigantesque, où étaient parqués des centaines de pianos, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, des pianos droits, des demi- droits, à queue et sans queue, certains en forme de fer à cheval, d’autres soudés à trois l’un à l’autre, et aussi deux orgues immenses l’un blanc l’autre noir, qui s’élevaient dans les hauteurs comme ceux d’une cathédrale.
Il aperçut d’immenses tapisseries qui descendaient le long des murs, sans doute anciennes, car une odeur d’humidité, de moisi le prenait à la gorge. Il eut envie de s’agenouiller.
Mais l’enfant rose lui dit : « Avancez, avancez, vous êtes si lent, Madame Barbazon n’attend pas. »
Il aperçut une estrade et sur celle-ci un trône doré sur lequel était assise une grosse dame habillée de noir, massive, décolletée, avec au cou des rangs de perles, aux poignets des dorures à chaînettes, et à chaque doigt, une bague dont il n’eut pas le temps de détailler la valeur.
- Je vous présente Madame Barbazon, dit la petite.
Il s’inclina, vit les paupières mauves, les lèvres très rouges, les yeux noirs et brillants.
L’enfant sur un signe de sa maîtresse disparut.
Flip eut un malaise. L’odeur ou le manque de lumière, se dit-il.
Comme si elle avait deviné, elle dit : « Il faut peu de lumière pour les pianos Barbazon, il faut de l’humidité pour les cordes. Le son du piano, c’est tout, Monsieur Flip, c’est tout. »
Sa voix filait dans les hauteurs.
- Je suis ravie que vous cherchiez des pianos pour le Roi des Renards. Le Palais m’a avertie de votre arrivée. Depuis que Sa Majesté s’est installée dans notre région, tous les musiciens, tous les marchands, tous les pianistes, tous les accordeurs sont en alèèèèrte. Elle rit en lui tendant le bras pour qu’il lui baise la main. Il s’inclina.
- Oui, c’est pour le bal de Cour.
Il eut l’impression qu’elle le dévisageait outre mesure et qu’elle se moquait de lui.
- Le Roi est tant aimé, ah oui !
Elle se mit à chanter :
Il est tant aimééééééé
Par la populaaaaaaaaaaaace
Que ceux qui ne l’aiment pas
Restent de glaaaaaaaaaaace.
- J’ai été cantatrice, Monsieur Flip, j’ai adoré ce métier jusqu’au jour où mon mari a détruit ma voix sous prétexte de vocalises chaque jour plus performantes. Il m’a assassinée, je n’ai pas compris à temps, il a assassiné ma voix en la forçant. Ma voix et mon cœur se sont brisés.
Je suis brisée, briiséééééééééééééééééééééééeeeeeeeeeeeeeeeee.
Elle chantait de nouveau. Dans les aigus.
- Hum, dit Flip, je cherche deux Steinway.
- Des Steinway, mais j’en ai des dizaines. Venez les admirer. Deux sont ici, les autres dans les sous-sols, allons les admirer, mais ne touchez à rien.
Elle se leva du trône. « Donnez-moi votre bras, Docteur Flip, je suis votre guide. »
Il sentit contre son bras la poitrine de Juliette Barbazon.
- Courage, se dit-il, tandis qu’ils avançaient dans le hall immense où s’exposaient les pianos.
- Voici, dit-elle, des Pachamac du 19ème siècle construits au Pérou, d’admirables instruments introuvables, et ici, des Pétulant Jazzy pour les jeunes, c’est à la mode, mais ils ne sont pas votre genre. Voici ce que vous cherchez.
Les deux Steinway d’un noir éclatant brillaient dans l’ombre. Flip approcha.
- Ne touchez à rien.
- Je voudrais les entendre, et pouvoir en jouer, dit Flip.
- Non pas vous Monsieur Flip, par pour un Steinway de chez Barbazon. J’appelle notre interprète-musicien-démonstrateur. Chez Barbazon, on joue la méthode Barbazon, rien d’autre, celle qui exprime la beauté des sons.
Elle cria : « Jacky-Jimmy-Johnny. »
Une porte claqua et de l’ombre surgit un petit jeune homme à moustache blonde habillé d’un long cache-poussière gris.
- Je vous présente notre instrumentiste très compétent Monsieur Jacky-Jimmy-Johnny. Il jouera sur les Steinway et en tirera toute l’âme.
- Jouez Jacky-Jimmy-Johnny, dit Juliette Barbazon, c’est pour le Roi des Renards. Jouez, jouez, et vous Docteur écoutez.
L’instrumentiste souleva le couvercle du clavier, et après avoir agité les mains devant les yeux et secoué la tête dans tous les sens, il s’assit sur un tabouret rouge et attaqua à une vitesse folle un morceau de Paganini, -se dit Flip-, d’une virtuosité stupéfiante. Pas une fausse note. Admirable, pensa Flip.
- Cela suffit, dit Juliette Barbazon, à l’autre piano maintenant.
Le moustachu déplaça le tabouret. Paupières closes, il commença une valse d’une telle tristesse que des larmes jaillirent des yeux de Flip.
Certainement du Chopin, c’est bouleversant, pensa Flip. Il détourna la tête pour ne pas être vu, mais ses épaules étaient secouées par les pleurs.
« Cela vous plaît-il ? » Juliette Barbazon lui toucha la main. Le visage dans un mouchoir, il souffla : « Quel est le prix ? »
- Ils n’ont pas de prix, Docteur Flip. Chez Barbazon, on ne discute pas les prix car les pianos sont exceptionnels. Ex-cep-tion-nels, vous m’entendez, ils ont une âme et quelle âââme !
Elle lui tendit un mouchoir.
- Ces pianos coûtent une fortune. Il faut être un maharadjah ou un Rothschild ou le Roi des Renards pour se les offrir, dit-elle en plissant les yeux.
Elle poursuivit. « J’ignore la fortune du Roi. Rien n’est trop beau pour lui. Vous êtes son Conseiller, vous traquez les beaux objets, vous engagez les plus grands chanteurs pour le récital d’un soir ».
Flip l’interrompit. « Quel prix demandez-vous ? »
Mais je l’ignore, je l’ignôôre, tout est si cher, si chêêêr, mes pianos sont un trésôôôr. Permettez que je chante le petit air que mon mari adorait :
C’est pas la peine, c’est pas la peine
D’être si belle s’il faut un jour
Mourir, mourir d’amour
Et disparaître dans le trou
Mais quel trou, quel grand trou
Ah c’est à mourir de rire
C’est si comique et si tragique
C’est un abîîme où je m’abîîme.
- Cela suffit, dit Flip. Le prix, dîtes votre prix.
Elle tendit son visage à Flip qui recula. Elle saisit sa main. « Venez, descendons à la cave, il y a d’autres Steinway et une surprise ! ».
Le musicien au cache-poussière s’éclipsa après une courte inclinaison du buste devant Flip qui aurait voulu le serrer contre lui tant sa musique l’avait ému, mais les regards de la Barbazon le paralysaient.
Il s’appuya contre un Steinway, la tête lui tournait, le manque d’air, l’odeur de moisi, et cette musique ineffable, paradisiaque. Juliette Barbazon le dévisageait avec un sourire moqueur. Malaise, vertiges.
Il pensait, je devrais téléphoner au Palais afin qu’on vienne me chercher. Mais Juliette Barbazon l’entraînait vers un escalier aux larges marches qui s’enfonçaient dans l’obscurité.
- Ne craignez rien, tenez-vous à moi, vous allez admirer les caves de chez Barbazon et mes trésôôôrs.
Flip compta trente-cinq marches dans l’obscurité, sa main frôlait des pierres de taille, semblables à celles d’un château-fort, certaines humides, suintantes, car ses doigts touchaient des rocailles trempées et moussues, l’autre main s’accrochait à l’épaule nue de Juliette Barbazon. Celle-ci descendait l’escalier immense, marche par marche, rapide, légère, malgré sa corpulence. Il lui disait : « N’allez pas si vite, je ne vois rien. »
Elle riait.
- Faites-moi confiance, nous arrivons.
Il aperçut une lueur qui vacillait dans les profondeurs noires et entendit au loin une musique.
Arrivé à la dernière marche, il se vit dans une cave immense, voûtée, soutenue par des colonnes basses qu’éclairaient des chandeliers d’argent posés de-ci de-là sur des centaines de pianos à perte de vue. Ses yeux s’adaptant à l’obscurité, il réalisa que la cave était tapissée de miroirs. Cette vaste salle était-elle une illusion ? Trois cents pianos ou une dizaine ? Incapable de le préciser.
La musique retentissait plus clairement. Une musique joyeuse, emportée, vive et jeune. Un orchestre qu’il n’avait pas vu jouait l’hymne royal, celui du Roi des Renards, réservé aux grandes occasions lors des cérémonies de Cour, et toujours en présence de Sa Majesté. Le cher hymne Chrysalide, léger, virevoltant comme un oiseau de printemps, s’élevait entre les colonnes et sous les voûtes, et le faisait frissonner d’émotion.
Devant l’orchestre, Flip aperçut deux jeunes musiciens assis devant deux Steinway, se faisant face, qui jouaient, jouaient, jouaient…
Juliette Barbazon se dirigea sans hésiter vers eux et cria pour couvrir les sons éclatants : « Nous sommes là. Qui va là ? Tralala. »
La musique cessa. Tous les instrumentistes se levèrent. Flip admira les uniformes bleus de soie à liseré d’or sur les pantalons et les poignets. Sur la tête, ils portaient tous un petit chapeau jaune à plumes blanches.
Une ombre bougea derrière une colonne et s’approcha d’eux. La Barbazon plongea dans une révérence parfaite. Flip reconnut le Roi des Renards.
- Eh oui, mon cher Flip, ne vous étonnez pas de ma présence. C’est une joie de vous voir avec mon amie Juliette. Je n’ai pu attendre plus longtemps mes Steinway. Mon choix est fait. Je vous ai devancé, pardonnez-moi, je grillais d’impatience. La chère Juliette Barbazon m’a permis d’essayer ses étonnants Steinway. Je les achète, je les paie, ils sont payés, je suis là, je m’en vais, je les emporte, ravi, radieux.
Alors apparut la petite fille en rose. Elle les avait suivis. Le Roi des Renards, qui ne tenait pas en place, la prit dans ses bras, appliquant sur chacune de ses joues un baiser sonore. La petite, toute souriante, une fois posée à terre, chanta :
Merveilleuse chose
Que de vivre en rose
Chez les Barbazon
Les Barba, les Barba
Les Bar-ba-zon-zon
Chez Monsieur, chez Madame
Barbazon.
Henri de Meeûs
jeu.
02
août
2018
« Ce qu’on nous avait enseigné dans notre jeunesse était entièrement faux. Il ne fallait pas « croire, obéir, combattre ». Et l’obéissance ne devait pas être aveugle, immédiate et absolue.
Nous avions appris à dire non sur les champs de bataille. Il est bien plus difficile de dire non que de dire oui. Je répète souvent aux jeunes gens que je rencontre : apprenez à dire non aux mirages qui vous entourent. Apprenez à dire non à ceux qui veulent vous faire croire que la vie est facile. Apprenez à dire non à tous ceux qui veulent vous proposer des choses qui sont contre votre conscience. N’écoutez quer votre propre voix.
Il est bien plus difficile de dire non que de dire oui. »
(Extrait d’un entretien de Mario Rigoni Stern avec Giuseppe Mendicino, in Mario Rigoni Stern, Le courage de dire non, conversations et entretiens 1963-2007, réunis et présentés par Giuseppe Mendicino, Paris, Les Belles Lettres, 2018).
Mario Rigoni Stern, écrivain italien, est né en 1921 à Asiago (province de Vicence). Il est incorporé pendant la Seconde Guerre mondiale dans un régiment de chasseurs alpins au sein de la Division Tridentina en France, en Grèce, en Albanie et en Russie.
Fait prisonnier par les Allemands après la signature de l'armistice avec les Alliés en septembre 1943, il est transféré en Prusse orientale. Il finit par s’évader, et parvient à rejoindre Asiago le 9 mai 1945. Devenu employé du cadastre, il se consacre à l’écriture à partir de 1970.
Montagnard amoureux de sa région d'origine, le plateau d'Asiago dans la province de Vicence en Vénétie, ses œuvres nostalgiques et « habitées » sont pour la plupart traduites en français et publiés aux éditions La Fosse aux ours. Il reçoit en 1999 le prix PEN italien. Son roman le plus connu est Le Sergent dans la neige (Il sergente nella neve, 1954), qui raconte l'errance d'une poignée de soldats italiens, perdus en Russie, au moment où les troupes allemandes et italiennes se retirent. Ce livre est l'un des classiques de la littérature contemporaine italienne. Les thèmes récurrents de ses écrits tournent autour de souvenirs rapportés ou vécus (notamment sur le front russe ou sur ses longs mois de captivité) pendant les deux guerres mondiales, par exemple dans Histoire de Tönle (Storia di Tönle, 1978), Entre deux guerres (Tra due guerre e altre storie, 2000) et En attendant l'aube (Aspettando l'alba e altri racconti, 2004). Il donne aussi des nouvelles et récits de chasse et d'animaux, avec La Chasse aux coqs de bruyère (Il bosco degli urogalli, 1962), Hommes, bois, abeilles (Uomini, boschi e api, 1980) et Le Livre des animaux (Il libro degli animali, 1990), ou encore il rend hommage avec une grande simplicité à la nature en général dans Arbres en liberté (Arboreto salvatico, 1991) et Saisons (Stagioni, 2006). Les thèmes des souvenirs de guerre et des beautés de la nature se trouvent associés dans certains titres, notamment dans Sentiers sous la neige (Sentieri sotto la neve, 1998). Primo Levi a dit de lui : « On trouve rarement pareille cohérence entre l'homme qui vit et l'homme qui écrit, pareille densité d'écriture. » Mario Rigoni Stern est mort en juin 2008.
***
LA LETTRE DE MADAME BORDE
___________________________
(Récit inédit de Henri de Meeûs)
Schaerbeek, le 5 avril 1949
Monsieur le Commissaire de police,
Je vous adresse la présente lettre dans l’espoir qu’elle vous sera utile. Elle concerne la disparition du compositeur Grégoire Nade.
Je suis la blanchisseuse du jeune compositeur. Il habite ma rue, la rue du Temple. Il est locataire de la maison jaune, le n°23, moi je suis la propriétaire de la maison rose le n°3. Je ne suis pas blanchisseuse de profession. Il me confie son linge, ses draps, une fois par semaine, le lundi matin. J’entasse le tout dans mon panier, ensuite dans la cuvelle. Avec une brosse dure et un savon de Marseille, je frotte le linge, je le lave, je tords, je rince, je relave, rince à nouveau, et j’étends ensuite les chemises, singlets, polos, caleçons et pantalons de toile sur la pelouse de mon jardinet au soleil. S’il pleut, je suspends le tout à des fils qui traversent une pièce de ma cave à côté de la chaudière du chauffage au mazout.
Je m‘appelle Germaine Borde, j’ai soixante-treize ans, je suis veuve sans enfant. Je vis avec un petit chien, un yorkshire, ma Mina, à qui j’attache chaque matin sur le crâne une petite pince en plastique bleu pour que les poils ne retombent pas sur ses yeux. Je la brosse chaque soir, Monsieur le Commissaire, même si elle me montre les dents car la brosse tire sur des poils emmêlés.
Quand le linge est sec, je le repasse avec un fer chaud et je l’emballe ensuite dans un papier de soie. Je suis fière de mon travail.
Le jeune homme est très propre, très aimable, il dit Bonjour Madame Borde, je vous apporte mon linge, j’espère que vous avez le temps, je réponds oui, oui, Monsieur Grégoire, ce sera prêt pour mercredi. Parfois, je dois recoudre un bouton de col ou un ourlet de chemise.
Un mercredi soir, il est venu. C’était il y a deux mois. Il était pâle, semblait fatigué.
J’ai dit : « Monsieur Grégoire, vous n’avez pas bonne mine. »
- Je ne me sens pas bien, Madame Borde, j’ai trop de travail, mes compositions musicales et mes activités charitables.
Je répondis : « Quelle charité ? »
- Rien d’important, Madame Borde, mais puis-je vous demander un service ? Je n’ai plus le temps de nettoyer ma maison, les poussières, les meubles, la vaisselle, cela prend trop d’énergie, je demande votre aide, je paierai vos heures, Madame Borde.
- Bien entendu, Monsieur Grégoire, je viendrai le jeudi après-midi, je remettrai votre maison en ordre.
Il faut dire qu’elle n’est pas grande sa maison. Trois pièces au rez-de-chaussée pour le salon, la salle à manger et la cuisine. A l’étage, deux chambres, une salle de bain. En bas, une grande cave.
Je suis entrée chez lui le premier jeudi, il y a six semaines. Il y avait du désordre, des journaux à terre, des livres non rangés, des partitions musicales étalées sur le canapé et les fauteuils. Un immense piano occupait le centre du salon. Laqué noir.
Dans la cuisine, une vaisselle sale de huit jours au moins. En haut, dans la chambre, le lit défait, des fleurs fanées dans un vase où l’eau sentait mauvais.
J’ai consacré toute l’après-midi à la remise en ordre. J’ai ciré le parquet du salon. J’ai cueilli des fleurs dans le jardin et les ai mises dans un vase.
Tout était net, propre et sentait bon.
Monsieur Grégoire habite seul. Il ne reçoit pas de visites que je sache. Le facteur m’a confié qu’il lui remet chaque semaine une lettre de Suède. Monsieur Grégoire dispose d’un appareil téléphonique.
Au crépuscule, que ce soit l’été, l’automne ou l’hiver, il baisse les volets du rez-de-chaussée. On entend alors le piano. Il joue jusqu’à onze heures du soir ou minuit. Il compose. Les voisins ne se plaignent pas. Ils sont habitués, disent-ils.
Mon travail dans la maison de monsieur Grégoire n’est pas très fatigant. Tout est terminé en deux heures. Ensuite, je m’assieds dans un fauteuil, et je regarde le salon, le piano, les gravures de bateaux et de paysages hivernaux. Les tiroirs de son bureau sont toujours fermés à clé. Le troisième jeudi, j’ai vu un tiroir laissé entr’ouvert, il avait oublié d’emporter la clé. Je suis curieuse, j’ai ouvert et j’ai vu deux grosses liasses de lettres avec leur enveloppe, toutes revêtues de la même écriture, haute et serrée. Il y avait de splendides timbres suédois. Je n’ai pu m’empêcher de retirer délicatement deux lettres d’une liasse. En voici le texte recopié à votre intention vu que je garde chez moi les lettres originales. J’ignore si Monsieur Grégoire a constaté la disparition de ce courrier.
Voici le texte de la première lettre conservée :
Très cher Grégoire,
Je t’écris de Kiruna où j’habite depuis une semaine. Il fait très froid cet hiver dans le nord de la Suède. Jusqu’à moins 35 °. J’ai vu devant la maison un passage d’élans au galop. Le ciel est d’un bleu très pâle, avec un soleil éblouissant sur les immenses étendues de neige qui m’entourent.
Grégoire, je pense beaucoup à toi, à ton œuvre musicale. Tu progresses, m’écris-tu. Quelle douleur de ne pas être avec toi, de ne pas vibrer avec toi au son de ta musique tant aimée. Je garde un souvenir inouï des quinze jours vécus ensemble au bord du lac, de nos promenades en bateau, et de cette totale liberté des Scandinaves qui l’été vivent nus au bord de l’eau, au soleil, sans complexe ni impudeur. Avec toi, j’étais rechargé d’énergie. Depuis ton départ, ma triste vie a repris, avec ces prospections dans les mines de fer pour ce patron que je déteste et que tu as aperçu de loin. Quand nous reverrons-nous ? Je déprime mais je t’embrasse.
La lettre était signée du nom de Günnar.
La deuxième lettre, Monsieur le Commissaire, est datée d’il y a quatre semaines. Voici un passage choquant : Ami que j’aime, ne reste pas loin de moi. Viens me retrouver. La Suède est si belle. Je t’attends. Ne tarde pas. Ton Günnar.
Cette dernière lettre est détruite maintenant, Monsieur le Commissaire.
Je l’ai lue et relue chez moi, puis, brusquement je l’ai déchirée en petits morceaux que j’ai jetés dans le feu de la cuisinière. J’étais furieuse. Qui était ce Günnar dont il ne m’avait jamais parlé ?
J’aurais dû lire toutes les lettres mais cela fut impossible car le jeudi suivant, le tiroir était fermé à clé.
J’aurais voulu l’interroger, mais je n’osais pas. Je n’étais plus aimable avec lui. Il m’avait caché cette amitié ou cet amour, Monsieur le Commissaire. Personne ne m’a jamais écrit de lettre comme celle-là. Cela m’a choquée pour être sincère. Je ne supporte pas. J’ai eu un mari, je sais ce que c’est un homme. Rien que d’y penser, le dégoût. C’est comme des bêtes avec leur amour. Et encore, les bêtes ne sont pas des obsédées. Ma Mina est une tendre. La nuit, elle dort sur mon lit, elle ne bouge pas, parfois elle jappe quand elle rêve. Je la caresse pour la calmer, mon innocente chérie.
Il disait : « Il y a quelque chose qui ne va pas Madame Borde ? »
Je ne répondais pas. Il a vu que je n’étais pas contente.
Oui, Monsieur le Commissaire, j’ai été interrogée à son sujet, mais je ne leur ai pas parlé de ces lettres. J’ai appris par les journaux que des traces de sang avaient été découvertes dans la chambre de Monsieur Grégoire, quelques gouttes paraît-il, sur le plancher, et de minuscules morceaux de cervelle à la tête du lit et dans l’encadrement du sommier. Non vraiment je ne comprends pas. Je pense que la police viendra fouiller ma maison pour retrouver les lettres. Mais vous ne trouverez pas celle que je n’ai pas détruite. Je la garde en souvenir de Monsieur Grégoire.
Vos fouilles auront un autre but, c’est clair. Le corps de Monsieur Grégoire n’est pas enterré dans ma cave. Je ne l’ai pas tué à coups de bèche dans sa chambre durant sa sieste le jeudi d’il y a quinze jours. Je n’ai pas essayé de faire disparaître les traces de sang et de cervelle qui maculaient les draps, les couvertures, le plancher, les rideaux. Je n’ai rien jeté au feu.
Monsieur Grégoire est certainement en voyage, il m’écrira, c’est certain. Il ne faut pas nous inquiéter. Il est heureux là où il est, je le pense vraiment.
Signé : Germaine Borde.
***
Plaidoyer pour Eros
____________________ de Siri Hustvedt
« Il y a quelque temps, l’un de mes amis fit à Berkeley une conférence sur la femme fatale, sujet auquel il pensait depuis des années. Quand je l’ai rencontré, il était étudiant à l’université de Columbia, mais c’est à présent un philosophe accompli et, une fois achevé, son livre devrait être publié en France par Gallimard et en Amérique par Harvard University Press. Il est belge et vit à Paris, détail significatif en l’occurrence, car il est issu d’une autre traduction rhétorique – une tradition française. Lorsqu’il eut fini de parler, il répondit à des questions, y compris celle, agressive, d’une femme qui voulait savoir ce qu’il pensait de l’Antioch Ruling, un règlement promulgué au collège d’Antioche et qui déclare pour l’essentiel que chaque étape d’une rencontre sexuelle advenant sur un campus n’a de légalité que s’il y a consentement verbal. Mon ami se tut un instant, sourit et répondit ; « C’est merveilleux. J’adore. Pensez donc à toutes les possibilités érotiques : Puis-je toucher votre sein droit ? Puis-je toucher votre sein gauche ? « La femme ne trouva rien à répondre.
Ce petit échange m’est resté en tête. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il s’agissait, pour elle et pour lui, exactement du même problème, la notion de permission, et que pourtant leurs points de vue étaient si éloignés l’un de l’autre qu’on eût dit qu’ils parlaient des langages différents. La femme s’attendait à une opposition et, en l’absence de celle-ci, elle est restée sans voix (…).
On peut supposer sans risque que l’Antioch Ruling n’a pas été inventé dans le but de favoriser le plaisir sexuel sur les campus, et pourtant les nouvelles barrières qu’il a créées, qui détaillent à la fois les gestes sexuels et le corps féminin (le règlement était destiné à protéger les femmes, non les hommes), sont depuis bien longtemps le matériau de fantasmes érotiques. (…)
L’érotisme prospère à la fois sur les lisières et dans les lointains. C’est un lieu commun d’affirmer que le plaisir sexuel exige des seuils. Mon philosophe a eu tôt fait de démontrer l’intérêt de passer en territoire interdit, le lieu auquel on ne peut passer sans permission spéciale. Mais il y a là de la distance, aussi, une distance que les graves prosélytes qui ont inventé le règlement ne pouvaient avoir prévue. La description verbalisée du corps de l’autre le transforme en une carte de plaisirs virtuels et distancie effectivement ce corps en le métamorphosant en objet érotique.
La réification est mal vue dans notre culture.
Une clameur protestant « que les femmes ne sont pas des objets sexuels » résonne depuis des années. J’ai rencontré pour la première fois cette déclaration dans un livre intitulé Sisterhood Is Pouwerful, que j’ai acheté en neuvième année scolaire. (Note : La troisième dans nos collèges.)
J’ai trimballé ce livre avec moi jusqu’à ce qu’il parte en lambeaux. Le féminisme me convenait, ainsi que de nombreuses autres causes, mais, à mesure que je me développais en tant qu’être pensant, les truismes et les dogmes de toute idéologie m’apparurent aussi usés que la couverture de ce livre. Bien sûr que les femmes sont des objets sexuels ; les hommes aussi. (…)
Délivré du contact physique le plus intime, le plaisir érotique se nourrit de ce paradoxe que l’érotisme ne peut durer si l’on ne préserve en l’autre ce qu’il y a d’étrange. Chacun est bien conscient du fait que l’attirance sexuelle est distincte de l’affection, même si les deux s’associent souvent, mais ce fait prend à rebours les arguments classiques des féministes.
Il y a toujours eu dans le féminisme américain une tendance puritaine qui impose l’aveuglement face à la vérité érotique. Il y a là un côté dur et pragmatique. Il est inconvenant d’admettre que le plaisir sexuel se présente sous les formes et dans les dimensions les plus diverses, que les femmes, comme les hommes, sont souvent attirées par ce qui paraît stupide dans le meilleur des cas, et pervers dans le pire. Et parce que l’intérêt sexuel participe toujours d’une culture, trouve ses images et ses déclencheurs dans les limites tracées par une société donnée, toute l’affaire est un sac de nœuds. » (Siri Hustvedt, Plaidoyer pour Eros, Essai Babel, février 2018, pages 59 à 61).
dim.
01
juil.
2018
La mort du cardinal Dubois, par le duc de Saint-Simon (extrait des Mémoires de Saint-Simon) :
« Le cardinal Dubois avait caché son mal tant qu’il avait pu, mais sa cavalcade à la revue du roi l’avait aigri au point qu’il ne put plus le dissimuler à ceux de qui il pouvait espérer du secours. Il n’oublia rien cependant pour le dissimuler au monde ; il allait tant qu’il pouvait au conseil, faisait avertir les ambassadeurs qu’il irait à Paris, et n’y allait point, et chez lui se rendait invisible, et faisait des sorties épouvantables à quiconque s’avisait de lui vouloir dire quelque chose dans sa chaise à porteur entre le vieux château et le château neuf où il logeait, où en entrant ou sortant de sa chaise. Le samedi 7 août, il se trouva si mal que les chirurgiens et les médecins lui déclarèrent qu’il lui fallait faire une opération qui était très urgente, sans laquelle il ne pouvait espérer de vivre que fort peu de jours, parce que l’abcès, ayant crevé dans la vessie le jour qu’il avait monté à cheval, y mettrait la gangrène si elle n’y était déjà, par l’épanchement du pus, et lui dirent qu’il fallait le transporter sur-le-champ à Versailles pour lui faire cette opération. Le trouble de cette terrible annonce l’abattit si fort qu’il ne put être transporté en litière de tout le lendemain dimanche 8 ; mais le lundi 9, il le fut à cinq heures du matin.
Après l’avoir laissé un peu reposer, les médecins et les chirurgiens lui proposèrent de recevoir les sacrements et de lui faire l’opération aussitôt après. Cela ne fut pas reçu paisiblement ; il n’était presque point sorti de furie depuis le jour de la revue; elle avait encore augmenté le samedi sur l’annonce de l’opération. Néanmoins, quelque temps après, il envoya chercher un récolet de Versailles avec qui il fut seul environ un quart d’heure. Un aussi grand homme de bien, et si préparé, n’en avait pas besoin de davantage. C’est d’ailleurs le privilège des dernières confessions des premiers ministres. Comme on rentra dans sa chambre, on lui proposa de recevoir le viatique ; il s’écria que cela était bientôt dit, mais qu’il y avait un cérémonial pour les cardinaux qu’il ne savait pas et qu’il fallait envoyer le demander au cardinal de Bissy à Paris. Chacun se regarda et comprit qu’il voulait tirer de longue ; mais comme l’opération pressait, ils la lui proposèrent sans attendre davantage. Il les envoya promener avec fureur et n’en voulut ouïr parler.
La faculté, qui voyait le danger imminent du moindre retardement, le manda à M. le duc d’Orléans, à Meudon, qui sur-le-champ vint à Versailles dans la première voiture qu’il trouva sous sa main. Il exhorta le cardinal à l’opération ; puis demanda à la faculté s’il y avait de la sûreté en la faisant. Les chirurgiens et les médecins répondirent qu’ils ne pouvaient rien assurer là-dessus, mais bien que le cardinal n’avait pas deux heures à vivre si on ne la lui faisait tout à l’heure. M. le duc d’Orléans retourna au lit du malade et le pria tant et si bien qu’il y consentit. L’opération se fit donc sur les cinq heures, en cinq minutes, par La Peyronie, premier chirurgien du roi en survivance de Maréchal, qui était présent avec Chirac et quelques autres médecins et chirurgiens des plus célèbres. Le cardinal cria et tempêta étrangement ; M. le duc d’Orléans rentra dans la chambre aussitôt après, où la faculté ne lui dissimula pas qu’à la nature de la plaie et de ce qui en était sorti le malade n’en avait plus pour longtemps. En effet, il mourut précisément vingt-quatre heures après, le mardi 10 août, à cinq heures du soir, grinçant les dents contre les chirurgiens et contre Chirac, auxquels il n’avait cessé de chanter pouille.
On lui apporta pourtant l’extrême-onction. De communion, il ne s’en parla plus, ni d’aucun prêtre auprès de lui, et il finit ainsi sa vie et dans la rage de la quitter. Aussi la fortune s’était bien jouée de lui, se fit acheter chèrement et longuement par toutes sortes de peines, de soins, de projets, de menées, d’inquiétudes, de travaux et de tourments d’esprit, et se déploya enfin sur lui par des torrents précipités de grandeurs, de puissance, de richesses démesurées, pour ne l’en laisser jouir que quatre ans, dont je mets l’époque à sa charge de secrétaire d’Etat, et deux seulement si on la met à son cardinalat et à son premier ministère, pour lui tout arracher au plus riant et au plus complet de sa jouissance, à soixante-dix ans. »
(Extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon, éditions Hachette, 1858, tome XX, pages 3 à 6).
Note : Guillaume Dubois, appelé « l'abbé Dubois », puis « le cardinal Dubois », est un ecclésiastique et un homme politique français, né le 6 septembre 1656 à Brive-la-Gaillarde et mort le 10 août 1723 à Versailles. Il fut le principal ministre de l'État sous la Régence de Philippe d'Orléans.
Le cardinal Dubois (1656-1723)
Ordonné prêtre en mars 1720
Archevêque de Cambrai en juin 1720
Créé cardinal par le Pape Innocent XIII en 1721
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LA CONCIERGE
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(Récit inédit)
Depuis vingt ans, elle gérait un immeuble pour le compte des Assurances Wolf qui la logeait dans le flat du rez-de-chaussée. Elle leur envoyait chaque mois le décompte des loyers et un rapport sur les entretiens et les réparations.
Elle s’acquittait de cette tâche avec conscience, payée par une rémunération mensuelle.
Elle vivait seule, demoiselle de soixante-cinq ans, toujours habillée d’une robe grise et d’un tablier bleu. Ses cheveux coiffés en chignon s’ornaient d’un bijou les jours de fête.
Elle sortait rarement, connaissant peu de monde, n’ayant ni amis ni amies. Nul homme ne l’avait jamais approchée. Aux distractions, elle préférait le silence de son petit appartement et sa besogne quotidienne de concierge, femme de confiance et gérante de l’immeuble.
Celui-ci comptait dix appartements, un ascenseur, un escalier de cent dix marches, une installation de chauffage central dans les caves, et des locataires tranquilles, personnes âgées, solitaires, veufs et veuves, et de temps en temps un jeune ménage.
Elle aimait les locataires. Elle n’était pas du genre à placer des pancartes Essuyez vos pieds ou Défense de cracher dans les corridors. Jamais, elle n’avait essayé de surprendre des secrets en écoutant aux portes. Elle fermait les yeux devant certains visiteurs ou certaines inconnues. Elle ne posait pas de question. Tant que les locataires étaient calmes, tranquilles et propres, elle ne disait rien. Elle n’avait jamais connu de problèmes avec personne. Elle était heureuse.
Un matin, elle reçut une lettre des Assurances Wolf, signée par le chef du service immobilier, pour lui annoncer que, suite à une nouvelle organisation, elle était priée de remplir chaque mois, dorénavant, cinq formulaires de couleurs différentes (rose, vert, jaune, violet, gris) et de les renvoyer le vingt-sept du mois au siège central des Assurances, en identifiant avec précision et de la façon la plus complète tous les locataires, les montants des loyers et des charges payés, la ventilation de ces charges selon les énergies ( eau chaude et froide, gaz, électricité, TV, téléphone) et en répartissant aussi les frais communs qui concernaient le nettoyage, le chauffage central (une vieille installation qui tombait rarement en panne), l’ascenseur, le jardin, les garages et les parkings. Elle devait inscrire le montant des sommes gardées à titre de provisions pour faire face aux dépenses imprévues et urgentes.
Elle était priée de décrire, dans une case ad hoc, le caractère de chaque locataire, la composition de sa famille, l’âge des enfants et du conjoint ainsi que le niveau des études. Une autre case permettait d’estimer le niveau de revenus du locataire, sa profession, s’il était en chômage ou retraité. Il fallait qu’elle renseigne le montant des appointements des résidents, bruts et nets reçus le mois précédent.
Wolf exigeait d’être informé de la moindre modification du climat psychologique des habitants de l’immeuble et ne tolérerait aucune plainte.
Il indiquait en outre dans sa lettre : « Vous veillerez à ne pas faire de cadeaux aux locataires. »
Elle s’affola. Les formulaires étaient compliqués. Elle téléphona pour des explications. On lui répondit qu’elle devait suivre à la lettre les notices, car les immeubles de la société étaient gérés à présent par un ordinateur.
Elle n’osa pas demander l’aide d’un locataire sans doute plus au courant de la complexité de la vie moderne car la lettre de Wolf insistait sur la confidentialité de cette nouvelle procédure informatisée.
La première semaine, elle dormit peu, couchée tard après la rédaction des brouillons de formulaires qui ne la satisfaisaient pas. Il y avait, notamment, des colonnes avec des abréviations incompréhensibles qu’elle n’avait jamais rencontrées. Elle n’osait rien inscrire sous ces signes.
Après la troisième nuit de quasi insomnie, elle se leva la bouche sèche, le cœur trop rapide. C’était la première fois que cela lui arrivait. Elle entreprit de nettoyer les escaliers mais, après dix minutes, la tête lui tournant, elle dut s’asseoir sur les marches, à côté du torchon humide et du seau rempli d’eau grise. Elle renonça à sa tâche pour la journée et s’enferma dans son rez-de-chaussée après avoir accroché à sa porte le petit panneau Je suis sortie faire des courses.
Allongée sur son lit, elle réfléchissait aux formulaires qu’elle n’avait pas encore remplis. Trop d’éléments lui manquaient. Elle ne se voyait pas sonnant aux portes pour interroger Monsieur ou Madame Dumaine ou Mademoiselle Sabin. Non, impossible.
Le vingt-six arriva, elle n’avait rien envoyé.
Le vingt-huit, on lui téléphona pour l’avertir que les formulaires n’étaient pas parvenus au service immobilier. Elle répondit qu’elle s’excusait, qu’elle avait été souffrante, qu’elle posterait les documents le jour même.
Après trois heures de nouveaux efforts, les formulaires n’étaient pas remplis. Elle s’était décidée d’inscrire certaines données mais, d’énervement, elle avait confondu celles du formulaire jaune avec les chiffres à communiquer dans le formulaire gris.
Elle fit des erreurs dans l’orthographe des noms qu’elle connaissait parfaitement. Elle gémit tout haut : «Mon Dieu, aidez-moi ». Mais aucune éclaircie dans son cauchemar.
Le lendemain matin, vers onze heures, le téléphone retentit. Elle décrocha muette.
- Allo ? Allo ? Ici Wolf, Mademoiselle. Où sont vos documents ? Vous recevrez demain la visite de nos contrôleurs.
Et il raccrocha.
C’était la fin. Elle se déshabilla, revêtit la robe noire du deuil de sa mère, se poudra, se mit du rouge sur les joues et sur les lèvres, enfila des bas de soie, chercha la bague reçue de ses parents le jour de ses vingt et un ans, et sortit du rez-de-chaussée le visage trempé de larmes.
Poussant de petits cris, les épaules agitées de soubresauts, elle monta l’escalier avec un arrêt à chaque palier, sans rencontrer personne.
Au dernier étage, elle ouvrit la fenêtre de la cage d’escalier, l’enjamba sans grande difficulté et ne fut plus qu’une chose tournoyante.
Henri de Meeûs
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De Jonathan Swift (1667-1745) :
« Très peu d’hommes, à proprement parler, vivent dans le présent, ils se réservent pour une autre époque ».
« Puisque l’union de la divinité et de l’humanité est le grand article de notre religion, il est étrange de voir des ecclésiastiques totalement dépourvus d’humanité dans leurs écrits sur la divinité ».
« Le mariage a beaucoup d’enfants : Repentir, Discorde, Pauvreté, Jalousie, Maladie, Spleen, Dégoût ».
« Vénus, belle et bonne dame, était la déesse de l’amour. Junon, terrible mégère était déesse du mariage. Elles ont toujours été ennemies mortelles ».
(Extraits de SWIFT, Résolutions pour quand je vieillirai et autres pensées sur divers sujets, Gallimard, Folio sagesses, 80 pages, mars 2018).
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Une personne défunte occupe trop votre esprit ? Il suffit de poser un acte de large générosité pour qu’elle s’éloigne.
Le chien ne se complique pas la vie ; il n’est que vie, affection, curiosité. Il observe sans cesse et ne dort que d’un œil. Il connaît les voies qui mènent à nos restaurants car je l’emmène avec moi, toujours. Cinq cents mètres avant la destination, Lola chante une petite mélopée faite de gloussements et de gémissements qui montrent qu’elle sait où nous nous arrêterons. Elle a un GPS dans l’esprit. Intelligence exceptionnelle du chien. S’il parlait, il nous dominerait.
Sans cesse transiger avec des incompétents, des lents, des peureux, des indécis, pour avancer certains dossiers. Les traîner, ces êtres incomplets, comme des boulets.
Certaines natures sont allergiques au moindre bruit qui traverse leur espace. Ils ont beau se barricader, leur sensibilité est telle que la vie sans silence est insupportable. Ils dépensent beaucoup : doubles vitrages, changements fréquents de domicile, procès, lettres à la police, au maire, à leurs persécuteurs qui ignorent leur supplice.
La paix, l’éloignement des foules, la fuite des lieux touristiques, c’est le bonheur !
lun.
28
mai
2018
L’ANNIVERSAIRE
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(Récit inédit)
Elle vivait dans une grande maison entourée d’arbres sombres. Le toit, depuis longtemps, menaçait de s’envoler, mais, ô bonheurs qu’elle dégustait chaque matin au réveil, les tuiles tenaient bon, les châssis s’accrochaient aux charpentes, les briques collaient encore l’une à l’autre.
Soixante-dix ans depuis deux jours. On avait fêté son anniversaire.
Ce matin-là fut comme un autre. Elle s’éveilla et tournant le visage à droite vers le mur, elle vit la tendre figure de son petit-fils qui dormait encore dans le lit jumeau. Ils faisaient chambre commune depuis quatre ans, car la nuit, seule, elle souffrait d’angoisses qu’une présence dissipait. Le petit avait sept ans, les bras sortis des draps, les paumes renversées sur la blancheur de l’oreiller.
Elle le regarda, but au visage si pur, se redressa et sortit du lit, étirant son corps dont elle entendit les petits craquements.
A la salle de bains, elle inspecta son visage, ses rides, ses beaux yeux brillants, et fit une rapide toilette. Ils sont fous de dépenser de l’argent pour ma fête. Avec la crise, et Jean qui a perdu sa situation, on devrait économiser.
Jean était son gendre. Un grand escogriffe à lunettes, qui avait la particularité de renifler toutes les trois minutes. Pauvre Hélène, elle est bien à plaindre. J’étais opposée à ce mariage. Mais amoureuse, elle ne m’a pas écoutée. La voilà dans le pétrin. Je reconnais qu’ils s’aiment.
Elle se sourit dans la glace, puis traversant la chambre devant le petit-fils qui dormait, elle sortit en fermant doucement la porte derrière elle.
Le corridor était sombre. Elle vit de la lumière dans la cuisine. Marthe la simplette, engagée il y a un an, dressait la table pour le petit déjeuner : bols de café, beurre, pain gris, pain blanc, confiture d’orange, pain d’épices, et pour les petits, assiettes de lait chaud où tremperaient les corn-flakes et les groseilles.
Mes enfants, mes beaux enfants, mes doux, mes petits que j’aime tant, que je serre contre moi tout le jour, toute la nuit, je vous nourris, je vous offre ce que j’ai de meilleur. Si elle avait pu, elle leur aurait donné du lait de sa poitrine, mais celle-ci hélas…
Elle dit : « Marthe, avez-vous bien dormi, avez-vous rêvé ? »
- Je rêve pas, Madame, je rêve jamais.
Ah ! Et elle ouvrit une armoire pour les bavettes, les serviettes qu’elle nouerait autour des cous délicats, des cous chauds, des cous mignons de ses petits, de ses adorés.
« O mes délicats, levez-vous, il est l’heure ». Et elle remonta vers les chambres, ouvrit les portes, cria :
- Mes colombes, il est l’heure, réveillez-vous.
Elle effleurait les cheveux, découvrait les visages enfoncés sous les couvertures, tout rouges, tout chauds.
Il y avait Pierrot, cinq ans, torse nu. Il y avait Jeanine en chemise de nuit longue à fleurs bleues, les cheveux bouclés sur des joues arrondies, brunes, et des yeux comme de petits pruneaux sous de longs cils. Il y avait Jérôme et Marc qui dormaient dans le même lit : les jumeaux, six ans en été et des taches de rousseur sur tout le corps, ces jumeaux qui parlaient peu. Elle se disait souvent pourvu qu’ils ne soient pas un peu retardés. Il y avait Rose et Berthe, deux gamines de huit et neuf ans, filles de son fils aîné malade depuis trois ans qui aspirait à disparaître de cette planète. Elle soupira car elle aimait son fils, mais elle détestait la maladie.
Les deux petites ne supportaient pas le moindre rai de lumière dans leur chambre. Quand elle entrait le matin pour les éveiller, elle avait l’impression de pénétrer dans un tombeau égyptien. Pour atteindre la fenêtre et ouvrir les rideaux – il n’y avait plus de lustre au plafond, mais une petite lampe de chevet mal placée de l’autre côté du lit – elle butait dans les souliers, les voitures de poupées. Quand elle lâchait un sacrebleu, elle entendait parfois un petit rire. « Allons, mes chéries, dépêchez-vous, c’est ma fête, levez-vous ». Et les deux enfants sautaient du lit pour se hâter vers la salle de bains où déjà d’autres petits s’activaient. On n’était pas très courageux. Gants de toilette à peine mouillés, nez effleurés, petites brosses à dents introduites dans les petites bouches pour brosser doucement les petites dents si douces, puis grands bruits d’eau crachée dans le lavabo, puis galopade vers les chambres pour les habillages, les rires et les blagues.
Tout le monde fut prêt. On pouvait descendre.
Elle entra dans sa chambre. Son chéri de sept ans bâillait assis sur l’édredon du lit. Il attendait sa grand-mère.
- Comment me trouves-tu ?
Il lui montrait le costume revêtu pour la fête. C’était un habit de velours bleu avec un col blanc orné de dentelles.
Elle dit : « Toi, tu es mon chat, mon seul chat ».
Il se glissa par la porte ouverte et disparut.
Elle ouvrit la fenêtre. Du brouillard flottait sur les sapins. Pourvu que le soleil perce. Et elle descendit les rejoindre.
Henri de Meeûs
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La fratrie (frères et sœurs, frères, sœurs) peut être comparée à un char tiré par plusieurs chevaux. Comme un char des Jeux romains de l’Antiquité. A tour de rôle, chacun des enfants conduit le char tiré par ses frères et sœurs chevalins. Chaque cheval est différent, âge, force physique, caractère, phobies, nervosité, stress, apathie, etc…
Il faut donc être un très bon conducteur pour piloter le char en maîtrisant les chevaux. On imagine le plus jeune des enfants debout seul dans le char tiré par ses aînés, chevaux puissants, rétifs, mordants, prêts à foncer ou rebelles, tirant à hue et à dia.
Il risque la grande bascule comme celle de certains chars dans le film Ben-Hur. Les chars concurrents s’accrochent, se fracassent et éparpillent, sur le sable, chevaux et conducteurs. La course se termine pour eux. Malheur à ceux qui ne parviennent pas à garder leur place dans la fratrie !
Dans une fratrie, chacun doit trouver vite la place qu’il essaiera d’occuper durant sa vie. L’arrivée et la découverte des beaux-frères et belles-sœurs, dites « pièces rapportées », parfaits inconnus pour la plupart, compliqueront le jeu. Les sœurs se retireront dans la famille de leurs époux ; les frères souvent dirigés par leur femme deviendront esclaves du travail et pères nourriciers. La fratrie exposée aux mariages changera de nature. Des tensions naîtront, comme les non-dits, les jalousies et les soucis rapaces.
On ne choisit pas ses frères ni ses sœurs, c’est connu, on choisit ses amis. Mais la fratrie vous oblige à vous confronter à ces personnes qui composent la famille, arrivées plus tard, par hasard, pour qui aucun sentiment véritable n’est ressenti que celui d’une politesse froide. C’est le mieux. Quand on découvre les trahisons, l’argent seul moteur pour certains, on se rend compte tard, trop tard, de l’illusion que fut, trop longtemps, la croyance en un amour familial solide dans lequel avait baigné la fratrie durant les quinze premières années de la vie.
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Sur le choc du deuil :
« L’impact du choc est d’autant plus percutant qu’il est bref et radical. La première réaction est l’incrédulité, on ne peut pas y croire ! Ce n’est pas vrai ! Il va revenir ! Les hurlements de désespoir caricaturent cette impossibilité d’accepter le drame.
Ces hurlements s’apparentent à ceux des enfants ayant des terreurs nocturnes qui appellent désespérément le retour de la mère protectrice. La mort d’un proche déclenche une tension épouvantable qu’il faut expulser. Chacun réagit à cette perte selon son registre émotionnel, avec des larmes, des cris, des malaises et plus gravement, une sidération qui paralyse l’esprit et le corps à la manière d’un mort-vivant. Autant de réactions qui s’approchent de l’image de la mort, entre l’évanouissement et le zombie.
Selon les cultures et les liens familiaux, ce choc est partagé avec une intensité variable. Ensemble, on pleure, on prie et parfois on maudit la destinée. Cette fusion collective s’éteint après son apogée dans la cérémonie funèbre, et replonge l’endeuillé dans son vide. C’est un moment de désarroi immense qui transforme les larmes en colère, qui peut flamber au moindre détail, mais encore davantage quand l’entourage réclame sa part financière du cadavre encore brûlant de chagrin. Ce retour aux affaires de la réalité, qui amène à vendre la maison et à partager ce que l’on croyait bien à soi, comporte des risques affectifs pour tous les protagonistes. Le travail de deuil se cristallisera sur cet instant cruel et les rivalités d’enfants ressurgiront séparant les frères et sœurs jusqu’au prochain décès. »
(Extrait de l’article « Deuil et angoisse de mort » de Philippe Hofman, page 80, dans le livre Face à la mort, 289 pages, sous la coordination de Jacques Delga, , MA éditions, Paris 2018. Philippe Hofman est un psychologue clinicien, gérontologue et essayiste).
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MA SŒUR
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(Récit inédit)
C’est une triste histoire, un drame, dit Madame Trempe la voisine. Le village n’en parle pas beaucoup par délicatesse pour ma mère. C’est bien triste pour les parents, une fille qui soudain ne parle plus. A dix-huit ans. Du jour au lendemain.
Je me rappelle, il y a trois ans, on l’attendait à table pour le souper. A sept heures, mon père s’inquiète, regarde à la fenêtre. Où est Josée ?
Ma mère essuie ses mains au tablier, se gratte la chevelure : « Où est Josée, chez son amie certainement, elle aurait dû prévenir qu’elle rentrerait tard. »
A huit heures, ma sœur n’était pas là. On mangeait en silence. Mon père n’était pas content. Je restais silencieux, je n’avais pas la moindre idée.
Soudain, au moment où nous pelions chacun notre pomme pour le dessert, Josée est entrée dans la cuisine, très pâle, les cheveux défaits. Il y avait du sable sur ses jambes. Elle s’est assise, a voulu saisir une assiette, mais son bras tremblait.
Ma mère s’est levée, a dit : « Josée, pourquoi rentres-tu si tard ? »
Josée pleurait la tête penchée. Mon père lui tenait la main, qu’as-tu Josée ? Ma sœur ne répondait pas. Ses yeux fixaient un point à l’intérieur d’elle-même. Des larmes coulaient sur ses joues.
Ma mère a posé la tête de ma sœur doucement sur sa poitrine, a dit, ma petite Josée, explique-toi, je ne serai pas fâchée. Mais ma sœur pleurait toujours.
Je lui ai tendu mon mouchoir. Elle fermait les yeux, elle ne me regardait pas. Papa a dit : « Josée, cesse de pleurer, que s’est-il passé ? » Il lui a touché le bras. « Parle Josée, pourquoi pleures-tu ? »
Il s’était levé avec sa voix d’autorité. Ma sœur avait les épaules secouées par les sanglots. Elle ne se maîtrisait plus. Son visage était rouge comme en colère, mais il n’y avait pas de colère. Je vis son corps saisi d’un tremblement et elle tomba sur le carrelage de la cuisine.
Ma mère s’est précipitée vers elle. Elle lui a fait respirer de l’eau de Cologne, a humecté les tempes pour que Josée revienne à elle. Mon père lui tapotait les joues, me disant va chercher le Docteur, va vite, et moi courant vers ma bicyclette, je ramène le médecin qui était chez lui, qui ausculte Josée, qui dit à ma mère, il faut la mettre au lit, laissez-la se reposer, on l’interrogera demain.
Il lui a fait une piqure dans la fesse, ma mère l’aidait à tenir Josée tranquille.
Mais le lendemain, Josée n’a pas voulu sortir de sa chambre, et n’a rien voulu dire ni à ma mère ni à mon père, ni à moi son frère qu’elle aimait bien pourtant.
Le médecin a chuchoté, ma mère s’est tournée vers mon père. Ils ont quitté la pièce, ont discuté dehors afin que je n’entende pas. Je caressais le chien mon Arthur avec qui je me promène chaque soir et qui se demandait pourquoi je ne sortais pas avec lui.
Depuis ce temps, ma sœur n’a plus voulu parler. Elle ne pleure plus, elle garde la tête droite avec parfois un geste de la main sur son visage. Elle reste assise longtemps sur le banc devant la maison au soleil, et jette des morceaux de pain aux poules qui s’agitent autour d’elle.
Ma mère pense qu’il faudra la placer à l’Institut de Lovenjoul, mais cela coûtera cher. Mon père ne dit rien, ne rit plus, a parfois les larmes aux yeux.
Hier, Josée m’a croisé en montant les escaliers. Elle s’est penchée sur moi et a déposé un petit baiser sur ma joue, puis elle est entrée dans sa chambre, elle a fermé la porte.
J’ai dit à maman Josée m’a donné un baiser sur la joue, c’est la première fois depuis trois ans. Ma mère a dit les médicaments commencent à agir. Mais le Docteur pense qu’elle ne parlera plus jamais. Madame Trempe est du même avis. Mon père a dit oui, c’est ça, c’est comme ça.
Henri de Meeûs
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jeu.
10
mai
2018
On voit rarement un homme seul pousser une voiture ou une poussette où est assis un enfant ou un bébé. Si c’est le cas, l’homme avance rapidement, le dos vouté, le regard vers le sol, gêné, malheureux, comme dépouillé de ses attributs virils. Par contre, plus fréquemment, la marche du père avec son fils sur les épaules, assurée, fendant la foule, comme un saint Christophe. L’honneur est sauf. La paternité devient glorieuse.
Les ennemis ont parfois des moments de répit : francs sourires, poignées de mains, yeux dans les yeux. Il y a de l’amour dans la haine. C’est ce que Trump et l’homme aux fusées nord-coréennes expérimenteront sans doute : « Embrassons-nous, Folleville ! »
(Note :.Embrassons-nous, Folleville ! est une comédie-vaudeville d'Eugène Labiche et Auguste Lefranc, représentée pour la première fois à Paris au théâtre du Palais-Royal le 6 mars 1850. Elle fut adaptée en opérette sur une musique de Valenti en 1879).
La mort d’une proche vous amène dans un état de sidération. L’inattendu arrive. Quelques jours de clinique, amélioration de l’état de la malade, puis, tout à coup une hémorragie et elle s’en va, loin, loin, loin, pour l’Eternité. Agitations, préparatifs funéraires, messe de funérailles, fatigues multiples, puis le tombeau refermé, détente, relax, les batteries à recharger pour ne pas s’obscurcir dans le deuil.
Tout est relatif, personne ne souhaite quitter ce monde, même les plus détachés, les plus religieux. On s’accroche à la vie, on donne sa confiance aux médecins jusqu’à en mourir, parfois.
La Mère de famille
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(Récit inédit)
Nous avions tant d‘enfants, Docteur, mon mari adorait les enfants. Il en voulait quatorze. Il m’avait épousée très jeune, à dix-huit ans. Il avait trente-cinq ans.
Il m’avait prévenue, Mariette, nous aurons quatorze enfants. Vous vous rendez compte ? Je n’ai jamais osé le dire à ma mère avant mon mariage. Elle aurait refusé le gendre.
Moi, j’aimais les enfants, je me disais on verra bien. Mais il me répétait sans cesse, nous aurons quatorze enfants, ma chérie. Je l’aimais, j’acceptais.
Cela a commencé tout de suite. J’étais enceinte de trois mois le jour de notre mariage.
Cela ne s’est pas arrêté. Un enfant la première année, des jumeaux deux ans après, chaque année ou presque un bébé, chaque fois un gros bébé, je devenais de plus en plus maigre. Au septième enfant, en huit ans, ma mère pleurait, j’étais si maladive, je toussais, j’étais blanche, j’avais mal partout. Mon mari s’occupait des enfants. Il me disait tu les mets au monde, je m’en occupe.
Il les lavait, les habillait, les nourrissait, les promenait. Il fallait le voir en rue, poussant la voiturette avec trois petits dedans, et quatre autres enfants s’accrochant à leur père.
Il avançait doucement les yeux pleins de tendresse pour ses petits. Les gens le saluaient, d’autres se moquaient de lui. Moi, je restais à la maison assise dans le grand fauteuil à regarder le jardin. Je ne sortais jamais. Je donnais le sein au dernier né. Mon mari m’enviait. Il disait j’aimerais aussi allaiter. Je riais, je disais tu es le père, je suis la mère.
Le soir, nous jouions avec les enfants. Nous les posions sur le tapis du salon, en rond. Ils battaient des mains car nous courrions autour d’eux. Je devais en saisir un brusquement et l’emporter. Mon mari me rattrapait avant que je n’aie reposé le petit à sa place dans le cercle.
Les enfants trépignaient. Parfois, dans la course, je tombais avec le bébé, nous roulions à terre en riant. Quand l’enfant ne se remettait pas bien de la chute, ses frères et sœurs apportaient de petits seaux en plastique remplis d’eau et lui jetaient le contenu à la figure, pour qu’il se réveille. Nous avons connu rarement des accidents. De toute façon, nous ne le faisions pas exprès.
Au neuvième enfant, ma santé s’est fortement détériorée. Je ne quittais plus mon lit. Mon mari m’apportait de la nourriture six fois par jour dans de petits pots de verre qu’il réchauffait. Il avait renoncé à faire venir le médecin. Ils n’y connaissent rien, disait-il, tu es fatiguée, dors, tu vas récupérer.
J’entendais de ma chambre les enfants crier ou rire selon l’humeur mais ils n’entraient jamais chez moi, leur père ne voulait pas qu’ils me fatiguent.
Repose-toi, me disait-il dix fois par jour. Il me laissait tranquille, il ne dormait plus avec moi.
Quand il voyait que j’avais une meilleure mine, il chantait :
Voilà la petite mère aux neuf enfants
Qui voudrait, qui voudrait
En avoir quatorze ou quinze
Avec son petit mari
Le tout gentil
Rikiki
A la naissance du dixième, j’ai cru mourir, Docteur, je n’en pouvais plus, j’ai accouché dans ma chambre, mon mari n’était pas là. Il était parti s’occuper des courses quand les contractions ont commencé. Très fortes et rapides. J’avais fermé à clé la porte de ma chambre pour que les enfants n’assistent pas au spectacle. Mon mari avait sur lui un double de la clé. Nous avions convenu que les enfants ne seraient pas témoins de la naissance.
Mais cette fois, j’ai cru que j’y passais.
J’étouffais, je n’osais pas trop crier pour ne pas alarmer les enfants qui jouaient dans la pièce à côté. Derrière la porte, ils disaient : « Maman, Maman qu’est-ce que tu as ? Maman ouvre la porte ! »
J’étais toute en sueur. Après une heure, l’enfant est venu, un bébé blond, Charlie. J’ai dû me débrouiller seule pour terminer le travail. Mon mari n’était toujours pas rentré.
J’ai séché l’enfant, l’ai débarbouillé, je l’ai couché dans le berceau. J’ai crié aux enfants : « Vous avez un petit frère. »
Ils ont chanté une chanson :
Quel bonheur, quel bonheur
D’avoir un Papa
Quel bonheur, quel bonheur
D’avoir une Maman
Comme les nôôôtres.
C’est le refrain que mon mari leur avait appris.
Je me demandais où restait mon mari. Les enfants derrière la porte disaient qu’ils avaient faim, qu’ils voulaient voir Charlie.
Soudain, j’ai entendu du bruit. Je me suis dit, c’est mon homme avec les provisions. Mais les enfants étaient silencieux.
J’ai dit: « Qu’est-ce qu’il se passe ? »
J’entends une voix forte. « Où est votre Maman ? ». C’était une voix inconnue.
Les petits ont répondu Maman est derrière la porte.
Des coups furent frappés.
J’ai dit : « Qui est là ? » Comme si je m’éveillais, « Qui est là, qui est-ce ? »
- Madame, dit la voix, ouvrez la porte, c’est la police, il y a une mauvaise nouvelle, votre mari a été écrasé par un camion quand il traversait la route avec ses paquets. Mort sur le coup.
Alors, Docteur, j’ai ouvert. Ils ont vu l’état de la chambre, Charlie dans son berceau.
Ils m’ont conduite à l’hôpital avec Charlie. Je suis fatiguée.
Henri de Meeûs
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« Les devoirs envers un mort ne consistent pas à entretenir une tombe, ce qui n’est rien. Ils sont d’une tout autre qualité. Ils consistent à traiter le mort comme lorsqu’il était là pour se défendre, alors qu’il ne peut plus se défendre (…). Là est la piété, là est le plus haut devoir envers un mort, qui puisse être conçu ». (Henry de Montherlant, Va jouer avec cette poussière.)
« Qui veut s’approcher de Dostoïevski doit accomplir toute une série d’exercitia spiritualia : il lui faut vivre des heures, des journées, des années au sein d’évidences contradictoires. Il n’y a pas d’autre moyen. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut entrevoir que le temps n’a pas une, mais deux dimensions et même plus, que les lois n’existent pas depuis l’éternité, mais nous sont données, données pour que le péché se manifeste, que c’est la foi et non les œuvres qui sauvent, que la mort de Socrate peut ébranler le formidable « deux fois deux quatre », que Dieu n’exige que l’impossible, que le vilain caneton peut se transformer en beau cygne blanc, que tout commence ici, mais rien ne finit, que le caprice a droit aux garanties, que le fantastique est plus réel que le naturel , que la vie, c’est la mort, et que la mort, c’est la vie, et d’autres vérités du même genre qui, de toutes les pages de Dostoïevski, nous dévisagent de leurs yeux étranges et terribles ». (Léon Chestov, Les Révélations de la Mort, Sur la balance de Job, pages 111-112, Editions Le Bruit du temps, février 2016)
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dim.
01
avril
2018
Sur notre terre, la femme est une déesse. Toute puissante. Elle accueille la semence et fait naître la vie nouvelle. Elle est porteuse, nourricière et éleveuse. Son rôle est primordial. L’homme est un appoint secondaire, utile certes, mais remplaçable dans le processus de la procréation. L’homme est un pion du jeu.
La femme déesse toute entière plongée dans la vie, du matin au soir et du soir au matin, pense d’abord à son nid, à ses petits. L’homme est considéré par elle comme un gardien, un protecteur après avoir semé. Mais elle sacrifiera sans hésiter l’époux- gardien si ses petits sont en danger.
Cette osmose avec la Terre, cette fusion instinctive avec la Nature, font que la femme est en première ligne et ne peut se permettre de prendre une distance avec sa physiologie et son instinct maternel. Vivant au premier degré, elle a rarement le sens de l’humour et goûte peu d’être taquinée.
La médecine est capitale pour elle car ce sont les médecins qui peuvent seuls la sauver, elle et les petits ; toute sa vie ses bébés, ses chéris. Il suffit d’écouter les conversations de dames réunies entre elles, ce sont toujours des récits de cliniques, d’opérations, d’erreurs médicales, de maladies et de guérisons.
Le médecin détient la vérité. Elles avaleront les médicaments prescrits, se soumettront aux régimes, aux visites médicales et aux scanners, totalement confiantes dans le diagnostic médical.
La femme est une grande victime de son corps, plus vite abimé et vieilli que celui des hommes. Mais elle mourra plus âgée que l’homme.
La femme croit à l’amour et dépense pour le trouver, le conserver, une énergie qui l’épuise car l’homme choisi reste superficiel, peu intéressé, en général, par sa progéniture. Les pères absents, qui n’ont que leur job ou des distractions stupides dans la tête, sont légion. L’homme succombera vite aux tentations de la chair, quitte à se repentir, la main sur le cœur, de ses fautes à l’épouse qui souvent pardonnera.
La femme cherche l’amour malgré les déceptions, et, même âgée, perd du temps sur des sites de rencontre, à la recherche du prince charmant qui, convoitant d’autres femmes, lui fait croire qu’elle est l’unique et la plus jolie. Elle se méfie peu du séducteur car elle est assoiffée d’amour.
Quand les enfants sont adultes, la femme se retrouve avec un mari qui n’a plus grand-chose à dire, les corps sont lassés, c’est la tiédeur, la relation de convenance et les secrets non-dits.
Mais la femme règne, déesse et victime dominante, prenant de plus en plus de place, repoussant l’homme papillon, insecte spermatique, dans les recoins de la vie.
L’homme-roi n’en a plus pour longtemps. L’épouse-mère, la femme dirigeante occuperont, bientôt, tout l’espace.
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LA NONAGENAIRE
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(Récit inédit)
Allo, c’est toi Gisèle ? C’est Mémé ici, Mémé Gentinnes. Je te remercie d’avoir téléphoné hier à quatre heures, mais nous étions installées au jardin pour mon anniversaire, oui, toutes les pensionnaires de l’Institut. Pour mes nonante ans.
J’ai été fêtée comme une reine.
Nous étions assises chacune dans nos petites voitures autour de la grande table du jardin. Le Directeur avait apporté un gâteau avec neuf hautes bougies. Il a eu des difficultés pour les allumer à cause du vent. Nous avons ri de ses efforts.
Allo, tu m’entends Gisèle ?
Oui, je te remercie pour ton cadeau, je l’ai reçu ce soir, emballé, c’est joli, je le poserai sur la table de ma chambre.
Le Directeur a découpé les tranches du gâteau et a tendu une assiette à chaque pensionnaire. Il nous a distribué un morceau de la pâtisserie et une petite fourchette.
On a ri, car il y avait Mariette Genoud qui souffre de tremblements, et qu’une infirmière a dû aider parce que son gâteau était tombé sur le carrelage.
Pour moi, cela ne fut pas facile. A cause de mes dents. Je n’ai plus de dents, tu le sais. Je mange chaque jour du yaourt, le matin, le midi et le soir. Chaque fois deux petits pots Danone dans lesquels je trempe un boudoir. Tu m’entends, Gisèle ? Oui cela me suffit.
Non, Gisèle, je n’ai pas reçu la visite de tes parents. Non, ni de ton père, ni de ta mère. Non, ils n’ont pas téléphoné. Non, je n’ai pas reçu leur cadeau. Cela viendra peut-être. Oui, tu es la seule qui m’ait envoyé quelque chose. Oui, Gisèle, je te remercie, je suis contente.
Après le gâteau, les amies ont chanté une petite chanson qu’elles avaient répétée pendant plusieurs semaines. Je te chante le couplet, celui que j’aime :
C’est le rire de Mimi
Qui nous fait vivre ici
On aime notre Mimi
La plus belle, la plus belle
Quand on l’enterrera
Et nous on pleurera.
C’est joli, n’est-ce-pas ? Tu m’écoutes, Gisèle ?
Comment va ton frère, Gisèle, et sa musique ? Je le vois rarement. Je lui avais envoyé de l’argent. Il n’a pas répondu. J’espère qu’il va réussir dans son projet. Je serai fière si on parle de lui dans les journaux. Tu ne le vois pas beaucoup ? C’est dommage. Dis-lui de me rendre visite. Je l’aime beaucoup, il me fait rire avec ses blagues. Je les raconte ensuite à mes amies. On en rit pendant plusieurs jours.
Hier, Caro est morte. C’est le canari de la salle à manger. Brusquement, sans prévenir, pas même un petit cui-cui. Elle est tombée du perchoir. C’est l’infirmière qui l’a vue pattes en l’air sur le sable de la cage, les yeux fermés. L’infirmière a emporté la cage pour la nettoyer, et a jeté Caro dans la poubelle de la cuisine. Nous avons maintenant un autre oiseau, un bouvreuil rouge avec des plumes noires.
Très joli. Mais il énerve certaines car il sautille beaucoup d’un perchoir à l’autre et cela fatigue celles qui le regardent. Je leur dis : « Regardez ailleurs s’il vous gêne ».
Gisèle, il n’y a pas d’autres nouvelles. Ah oui ! J’oubliais. Tu connais la comtesse ?
Celle qui te tend la main à baiser. Elle s’est enfuie un matin de l’Institut emportant une brosse à long manche. Elle a marché en chemise de nuit dans la rue, et sur la première voiture qu’elle a vu stationnée, elle a donné un fort coup sur la carrosserie avec le manche du balai. Ensuite, elle a recommencé avec une autre voiture. Puis sur d’autres véhicules avant qu’on l’arrête et qu’on la ramène à l’Institut. Beaucoup de dégâts. Tu ris, Gisèle !
La comtesse s’en souviendra car une voisine l’a giflée, qui venait d’acheter une voiture. Toute neuve. Le capot défoncé. La directrice a enfermé la comtesse dans sa chambre après l’avoir liée sur son fauteuil.
Oui, Gisèle, le médecin est venu m’ausculter hier matin. Il a regardé mes yeux. Je dois poursuivre le traitement, il a dit. Il prévoit une canne blanche. Mais comme depuis des mois, je ne lis plus, je m’en fiche. Non, Gisèle, la télévision ne m’intéresse plus.
Le soir, je suis assise dans mon fauteuil, les mains sur la table et je regarde le mur.
Oui, Gisèle, je te remercie de m’avoir téléphoné. Je t’embrasse, Gisèle. Dis à ton père que sa Mamita va bien.
Henri de Meeûs
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Modeste proposition pour empêcher les enfants pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public,
par Jonathan Swift (1667-1745)
C’est un objet de tristesse, pour celui qui traverse cette grande ville ou voyage dans les campagnes, que de voir les rues, les routes et le seuil des masures encombrés de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, importunant le passant de leurs mains tendues. Ces mères, plutôt que de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer leur temps à arpenter le pavé, à mendier la pitance de leurs nourrissons sans défense qui, en grandissant, deviendront voleurs faute de trouver du travail, quitteront leur cher pays natal afin d’aller combattre pour le prétendant d’Espagne, ou partiront encore se vendre aux îles Barbades.
Je pense que chacun s’accorde à reconnaître que ce nombre phénoménal d’enfants pendus aux bras, au dos ou aux talons de leur mère, et fréquemment de leur père, constitue dans le déplorable état présent du royaume une très grande charge supplémentaire ; par conséquent, celui qui trouverait un moyen équitable, simple et peu onéreux de faire participer ces enfants à la richesse commune mériterait si bien de l’intérêt public qu’on lui élèverait pour le moins une statue comme bienfaiteur de la nation.
Mais mon intention n’est pas, loin de là, de m’en tenir aux seuls enfants des mendiants avérés ; mon projet se conçoit à une bien plus vaste échelle et se propose d’englober tous les enfants d’un âge donné dont les parents sont en vérité aussi incapables d’assurer la subsistance que ceux qui nous demandent la charité dans les rues.
Pour ma part, j’ai consacré plusieurs années à réfléchir à ce sujet capital, à examiner avec attention les différents projets des autres penseurs, et y ai toujours trouvé de grossières erreurs de calcul. Il est vrai qu’une mère peut sustenter son nouveau-né de son lait durant toute une année solaire sans recours ou presque à une autre nourriture, du moins avec un complément alimentaire dont le coût ne dépasse pas deux shillings, somme qu’elle pourra aisément se procurer, ou l’équivalent en reliefs de table, par la mendicité, et c’est précisément à l’âge d’un an que je me propose de prendre en charge ces enfants, de sorte qu’au lieu d’être un fardeau pour leurs parents ou leur paroisse et de manquer de pain et de vêtements ils puissent contribuer à nourrir et, partiellement, à vêtir des multitudes.
Mon projet comporte encore cet autre avantage de faire cesser les avortements volontaires et cette horrible pratique des femmes, hélas trop fréquente dans notre société, qui assassinent leurs bâtards, sacrifiant, me semble-t-il, ces bébés innocents pour s’éviter les dépenses plus que la honte, pratique qui tirerait des larmes de compassion du coeur le plus sauvage et le plus inhumain.
Etant généralement admis que la population de ce royaume s’élève à un million et demi d’âmes, je déduis qu’il y a environ deux cent mille couples dont la femme est reproductrice, chiffre duquel je retranche environ trente mille couples qui sont capables de subvenir aux besoins de leurs enfants, bien que je craigne qu’il n’y en ait guère autant, compte tenu de la détresse actuelle du royaume, mais, cela posé, il nous reste cent soixante-dix mille reproductrices. J’en retranche encore cinquante mille pour tenir compte des fausses couches ou des enfants qui meurent de maladie ou d’accident au cours de la première année. Il reste donc cent vingt mille enfants nés chaque année de parents pauvres.
Comment élever et assurer l’avenir de ces multitudes, telle est donc la question puisque, ainsi que je l’ai déjà dit, dans l’état actuel des choses, toutes les méthodes proposées à ce jour se sont révélées totalement impossibles à appliquer, du fait qu’on ne peut trouver d’emploi pour ces gens ni dans l’artisanat ni dans l’agriculture ; que nous ne construisons pas de nouveaux bâtiments (du moins dans les campagnes), pas plus que nous ne cultivons la terre ; il est rare que ces enfants puissent vivre de rapines avant l’âge de six ans, à l’exception de sujets particulièrement doués, bien qu’ils apprennent les rudiments du métier, je dois le reconnaître, beaucoup plus tôt ; durant cette période, néanmoins, ils ne peuvent être tenus que pour des apprentis délinquants, ainsi que me l’a rapporté une importante personnalité du comté de Cavan qui m’a assuré ne pas connaître plus d’un ou de deux voleurs qualifiés de moins de six ans, dans une région du royaume pourtant renommée pour la pratique compétente et précoce de cet art.
Nos marchands m’assurent que, en dessous de douze ans, les filles pas plus que les garçons ne font de produits négociables, satisfaisants et que, même à cet âge, on n’en tire pas plus de trois livres, ou au mieux trois livres et demie à la Bourse, ce qui n’est profitable ni aux parents ni au royaume, les frais de nourriture et de haillons s’élevant au moins à quatre fois cette somme.
J’en viens donc à exposer humblement mes propres idées qui, je l’espère, ne soulèveront pas la moindre objection. Un Américain très avisé que j’ai connu à Londres m’a assuré qu’un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l’âge d’un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu’il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j’ai tout lieu de croire qu’il s’accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût.
Je porte donc humblement à l’attention du public cette proposition : sur ce chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles - ce qui est plus que nous n’en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs -, la raison en étant que ces enfants sont rarement les fruits du mariage, formalité peu prisée de nos sauvages, et qu’en conséquence un seul mâle suffira à servir quatre femelles. On mettrait en vente les cent mille autres à l’âge d’un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus et gras à souhait pour une bonne table. Si l’on reçoit, on pourra faire deux plats d’un enfant, et si l’on dîne en famille, on pourra se contenter d’un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d’un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver.
J’ai calculé qu’un nouveau-né pèse en moyenne douze livres et qu’il peut, en une année solaire, s’il est convenablement nourri, atteindre vingt-huit livres.
Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants. (...)
Ainsi que je l’ai précisé plus haut, subvenir aux besoins d’un enfant de mendiant (catégorie dans laquelle j’inclus les métayers, les journaliers et les quatre cinquièmes des fermiers) revient à deux shillings par an, haillons inclus, et je crois que pas un gentleman ne rechignera à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point, qui, je le répète, fournira quatre plats d’une viande excellente et nourrissante, que l’on traite un ami ou que l’on dîne en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu’à ce qu’elles produisent un autre enfant.
Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés.
Quant à notre ville de Dublin, on pourrait y aménager des abattoirs, dans les quartiers les plus appropriés, et qu’on en soit assuré, les bouchers ne manqueront pas, bien que je recommande d’acheter plutôt les nourrissons vivants et de les préparer « au sang » comme les cochons à rôtir. (...)
Je pense que les avantages de ma proposition sont nombreux et évidents, tout autant que de la plus haute importance.
D’abord, comme je l’ai déjà fait remarquer, elle réduirait considérablement le nombre des papistes qui se font chaque jour plus envahissants, puisqu’ils sont les principaux reproducteurs de ce pays ainsi que nos plus dangereux ennemis, et restent dans le royaume avec l’intention bien arrêtée de le livrer au Prétendant, dans l’espoir de tirer avantage de l’absence de tant de bons protestants qui ont choisi de s’exiler plutôt que de demeurer sur le sol natal et de payer, contre leur conscience, la dîme au desservant épiscopal.
Deuxièmement. Les fermiers les plus pauvres posséderont enfin quelque chose de valeur, un bien saisissable qui les aidera à payer leur loyer au propriétaire, puisque leurs bêtes et leur grain sont déjà saisis et que l’argent est inconnu chez eux.
Troisièmement. Attendu que le coût de l’entretien de cent mille enfants de deux ans et plus ne peut être abaissé en dessous du seuil de dix shillings par tête et per annum, la richesse publique se trouvera grossie de cinquante mille livres par année, sans compter les bénéfices d’un nouvel aliment introduit à la table de tous les riches gentilshommes du royaume qui jouissent d’un goût un tant soit peu raffiné, et l’argent circulera dans notre pays, les biens consommés étant entièrement d’origine et de manufacture locale.
Quatrièmement. En vendant leurs enfants, les reproducteurs permanents, en plus du gain de huit shillings per annum, seront débarrassés des frais d’entretien après la première année.
Cinquièmement. Nul doute que cet aliment attirerait de nombreux clients dans les auberges dont les patrons ne manqueraient pas de mettre au point les meilleures recettes pour le préparer à la perfection, et leurs établissements seraient ainsi fréquentés par les gentilshommes les plus distingués qui s’enorgueillissent à juste titre de leur science gastronomique ; un cuisinier habile, sachant obliger ses hôtes, trouvera la façon de l’accommoder en plats aussi fastueux qu’ils les affectionnent.
Sixièmement. Ce projet constituerait une forte incitation au mariage, que toutes les nations sages ont soit encouragé par des récompenses, soit imposé par des lois et des sanctions. Il accentuerait le dévouement et la tendresse des mères envers leurs enfants, sachant qu’ils ne sont plus là pour toute la vie, ces pauvres bébés dont l’intervention de la société ferait pour elles, d’une certaine façon, une source de profit et non plus de dépenses. Nous devrions voir naître une saine émulation chez les femmes mariées - à celle qui apportera au marché le bébé le plus gras -, les hommes deviendraient aussi attentionnés envers leurs épouses, durant le temps de leur grossesse, qu’ils le sont aujourd’hui envers leurs juments ou leurs vaches pleines, envers leur truie prête à mettre bas, et la crainte d’une fausse couche les empêcherait de distribuer (ainsi qu’ils le font trop fréquemment) coups de poing ou de pied.
On pourrait énumérer beaucoup d’autres avantages : par exemple, la réintégration de quelque mille pièces de boeuf qui viendraient grossir nos exportations de viande salée ; la réintroduction sur le marché de la viande de porc et le perfectionnement de l’art de faire du bon bacon, denrée rendue précieuse à nos palais par la grande destruction du cochon, trop souvent servi frais à nos tables, alors que sa chair ne peut rivaliser, tant en saveur qu’en magnificence, avec celle d’un bébé d’un an, gras à souhait, qui, rôti d’une pièce, fera grande impression au banquet du lord maire ou à toute autre réjouissance publique. Mais, dans un souci de concision, je ne m’attarderai ni sur ce point ni sur beaucoup d’autres. (...)
Je ne vois aucune objection possible à cette proposition, si ce n’est qu’on pourra faire valoir qu’elle réduira considérablement le nombre d’habitants du royaume. Je revendique ouvertement ce point, qui était en fait mon intention déclarée en offrant ce projet au public. Je désire faire remarquer au lecteur que j’ai conçu ce remède pour le seul royaume d’Irlande et pour nul autre Etat au monde, passé, présent, et sans doute à venir.
Qu’on ne vienne donc pas me parler d’autres expédients : d’imposer une taxe de cinq shillings par livre de revenus aux non-résidents, de refuser l’usage des vêtements et des meubles qui ne sont pas d’origine et de fabrication irlandaise ; de rejeter rigoureusement les articles et ustensiles encourageant au luxe venu de l’étranger ; de remédier à l’expansion de l’orgueil, de la vanité, de la paresse et de la futilité chez nos femmes ; d’implanter un esprit d’économie, de prudence et de tempérance ; d’apprendre à aimer notre pays, matière en laquelle nous surpassent même les Lapons et les habitants de Topinambou ; d’abandonner nos querelles et nos divisions, de cesser de nous comporter comme les juifs qui s’égorgeaient entre eux pendant qu’on prenait leur ville, de faire preuve d’un minimum de scrupules avant de brader notre pays et nos consciences ; d’apprendre à nos propriétaires terriens à montrer un peu de pitié envers leurs métayers. Enfin, d’insuffler l’esprit d’honnêteté, de zèle et de compétence à nos commerçants qui, si l’on parvenait aujourd’hui à imposer la décision de n’acheter que les produits irlandais, s’uniraient immédiatement pour tricher et nous escroquer sur la valeur, la mesure et la qualité, et ne pourraient être convaincus de faire ne serait-ce qu’une proposition équitable de juste prix, en dépit d’exhortations ferventes et répétées.
Par conséquent, je le redis, qu’on ne vienne pas me parler de ces expédients ni d’autres mesures du même ordre, tant qu’il n’existe pas le moindre espoir qu’on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en pratique.
En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques, et j’avais perdu tout espoir de succès quand, par bonheur, je suis tombé sur ce plan qui, bien qu’étant complètement nouveau, possède quelque chose de solide et de réel, n’exige que peu d’efforts et aucune dépense, peut être entièrement exécuté par nous-mêmes et grâce auquel nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l’Angleterre. Car ce type de produit ne peut être exporté, la viande d’enfant étant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore que je pourrais nommer un pays qui se ferait un plaisir de dévorer notre nation, même sans sel.
Après tout, je ne suis pas si farouchement accroché à mon opinion que j’en réfuterais toute autre proposition, émise par des hommes sages, qui se révélerait aussi innocente, bon marché, facile et efficace. Mais avant qu’un projet de cette sorte soit avancé pour contredire le mien et offrir une meilleure solution, je conjure l’auteur, ou les auteurs, de bien vouloir considérer avec mûre attention ces deux points. Premièrement, en l’état actuel des choses, comment ils espèrent parvenir à nourrir cent mille bouches inutiles et à vêtir cent mille dos. Deuxièmement, tenir compte de l’existence à travers ce royaume d’un bon million de créatures apparemment humaines dont tous les moyens de subsistance mis en commun laisseraient un déficit de deux millions de livres sterling ; adjoindre les mendiants par profession à la masse des fermiers, métayers et ouvriers agricoles, avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait.
Je conjure les hommes d’Etat qui sont opposés à ma proposition, et assez hardis peut-être pour tenter d’apporter une autre réponse, d’aller auparavant demander aux parents de ces mortels s’ils ne regarderaient pas aujourd’hui comme un grand bonheur d’avoir été vendus comme viande de boucherie à l’âge d’un an, de la manière que je prescris, et d’avoir évité ainsi toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé jusqu’ici, l’oppression des propriétaires, l’impossibilité de régler leurs termes sans argent ni travail, les privations de toutes sortes, sans toit ni vêtement pour les protéger des rigueurs de l’hiver, et la perspective inévitable de léguer pareille misère, ou pis encore, à leur progéniture, génération après génération.
D’un coeur sincère, j’affirme n’avoir pas le moindre intérêt personnel à tenter de promouvoir cette oeuvre nécessaire, je n’ai pour seule motivation que le bien de mon pays, je ne cherche qu’à développer notre commerce, à assurer le bien-être de nos enfants, à soulager les pauvres et à procurer un peu d’agrément aux riches. Je n’ai pas d’enfants dont la vente puisse me rapporter le moindre penny ; le plus jeune a neuf ans et ma femme a passé l’âge d’être mère.
(Texte de 1729. © Editions Mille et une nuits pour la traduction française de Lili Sztajn et l’illustration de Marion Bataille.)
Jonathan Swift
(Jonathan Swift, né le 30 novembre 1667 à Dublin, en Irlande, et mort le 19 octobre 1745 dans la même ville est un écrivain, satiriste, essayiste, pamphlétaire politique anglo-irlandais). https://fr.wikipedia.org/wiki/Jonathan_Swift
Jonathan SWIFT (1667-1745)
dim.
11
mars
2018
Paul Bowles (1910-1999). Copyright Wikimedia Commons
Paul Frederick Bowles, un des plus grands écrivains américains du XXème siècle, naquit le 30 décembre 1910 à Jamaica (quartier de Long Island, dans la ville de New York). Sa mère lui fit lecture d'œuvres d'Edgar Allan Poe alors qu'il était encore enfant. Par la suite, il étudia à l'université de Virginie.
En 1929, il abandonna ses études pour faire son premier voyage à Paris. En 1931, lors d'un séjour en France, il s'agrégea au cercle littéraire et artistique de Gertrude Stein et, sur son conseil, se rendit pour la première fois à Tanger en compagnie de son ami et professeur de musique, le compositeur Aaron Copland. Il retourna en Afrique du Nord dès l'année suivante, voyageant dans d'autres régions du Maroc, du Sahara et de l'Algérie.
En 1938, il épousa Jane Bowles, née Auer, écrivain et dramaturge. Tout au long des années 1940, ils figurèrent parmi les personnalités littéraires marquantes de New York, Bowles travaillant par exemple comme critique musical au New York Herald Tribune sous la direction de Virgil Thomson.
En 1947, Bowles partit s'établir définitivement à Tanger, où Jane Auer vint le rejoindre en 1949. Le couple devint rapidement incontournable dans le milieu des Européens et Américains établis à Tanger. Dès la fin des années 1940, ils y reçurent la visite de figures littéraires éminentes, parmi lesquelles Truman Capote, Tennessee Williams et Gore Vidal. Ils furent suivis, au cours des années 1950, par les auteurs de la beat generation, Allen Ginsberg et William S. Burroughs.
À partir de son installation au Maroc, Bowles se consacra à l'écriture de romans, de nouvelles et de récits de voyages, écrivant également la musique pour neuf pièces représentées à l'École américaine de Tanger.
Au début des années 1952, Bowles fit l'acquisition de Taprobane, petite île située sur la côte de l'actuel Sri Lanka, où il écrivit une grande partie de son roman The Spider's House, revenant à Tanger lors des mois les plus chauds.
Après la mort de son épouse Jane Bowles en 1973 à Malaga (Espagne), Bowles continua de vivre à Tanger, écrivant et recevant ses visiteurs dans son modeste appartement. En 1995, Bowles retourna brièvement à New York pour un festival consacré à ses œuvres musicales, se tenant au Lincoln Center. À cette occasion, il participa également à un festival de sa musique au centre de Lincoln ainsi qu'à un colloque et à une entrevue tenue à la New School for Social Research (« nouvelle école pour la recherche sociale »).
Paul Bowles est mort d'un arrêt cardiaque à l'hôpital italien de Tanger le 18 novembre 1999, à l'âge de 88 ans. Le lendemain, le New York Times publia une nécrologie occupant une page entière. Bien qu'ayant vécu au Maroc pendant 52 ans, Paul Bowles fut inhumé à Lakemont (New York), à proximité de ses parents et grands-parents. (Source : Wikipedia).
Bibliographie sommaire (traductions en français) des ouvrages de Paul Bowles :
Un thé au Sahara, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1980
Après toi le déluge, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1988
La Maison de l'araignée, Promeneur, coll. « Roman », 1993
Leurs mains sont bleues. Récits de voyage, Points, 1995
La Maison de l'araignée, Le Livre de Poche, coll. « Littérature & Documents »,
Réveillon à Tanger, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2007
Romans, Gallimard, coll. « Quarto », 2008
On trouve certains points de ressemblance entre Montherlant et Bowles : tous deux sont des fils uniques. Chacune des mères est presque morte en leur donnant le jour (hémorragies). Le père de Bowles en faisait souvent le reproche à son fils. Le père de Montherlant traitait son fils de « monstre ».
Les deux écrivains furent fascinés par l’Afrique du Nord. Montherlant vécut par intermittence plusieurs mois entre 1926 et 1933 au Maroc et en Algérie, puis il renonça aux voyages et ne quitta plus Paris de 1945 au 21 septembre 1972, date de son suicide.
Paul Bowles s’accrocha à Tanger où il demeura de 1947 à 1999, durant 52 ans, jusqu’à sa mort.
Les ouvrages de Montherlant et de Bowles montrent une connaissance approfondie de l’Afrique du Nord et de ses habitants traités avec respect.
Voici le début du chapitre 2 du roman Un thé au Sahara de Paul Bowles :
Sur la terrasse du café d’Eckmühl-Boiseux, quelques Arabes assis buvaient de l’eau minérale. Seuls, leurs fez aux diverses nuances de rouge les distinguaient du reste de la population du port.
Leurs vêtements européens étaient gris et élimés ; il eût été difficile de dire quelle en avait été la coupe à l’origine. Les petits cireurs de souliers, à demi nus, regardaient le trottoir, accroupis sur leurs boîtes, trop inertes pour avoir l’énergie de chasser les mouches qui grouillaient sur leurs visages. A l’intérieur du café, l’air était plus frais, mais immobile et chargé de relents d’urine et de vin suri.
A une table, dans le coin le plus sombre, étaient assis trois Américains : deux hommes et une jeune femme. Ils bavardaient tranquillement, à la façon de ces gens qui ont toute la vie devant eux.
L’un des hommes, mince avec un visage légèrement crispé et anxieux, repliait de vastes cartes multicolores qu’il avait étalées sur la table un moment plus tôt. Sa femme observait ses gestes méticuleux avec une exaspération amusée ; les cartes l’ennuyaient et il passait son temps à les consulter. Même durant les courtes périodes où ils avaient mené une existence sédentaire, ce qui avait été l’exception depuis leur mariage douze ans auparavant, il lui suffisait de voir une carte pour l’étudier avec passion, puis, invariablement, il commençait à projeter quelque nouveau voyage impossible, qui, parfois, se transformait en réalité. Il ne se considérait pas comme un touriste, mais comme un voyageur. La différence tenait, entre autres, au facteur temps, expliquait-il. Alors que le touriste se hâte, en général, de rentrer chez lui au bout de quelques semaines ou de quelques mois, le voyageur, pas plus attaché à un lieu qu’au suivant, se déplace lentement sur des périodes de plusieurs années, d’un endroit de la terre à un autre ». (Extrait d’Un Thé au Sahara, p. 86 et 87, Romans de Paul Bowles, Editions Quarto, 2008, Gallimard)
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Le pire dans la vieillesse n’est pas la solitude mais le naufrage à deux.
L’autre jour, un déjeuner très chic. Dix personnes, cinq dames, cinq hommes. Celle qui invite est française, cousine germaine d’un écrivain célèbre, possède l’art de la conversation ainsi que celui de placer à table les convives. Nous sommes tous plus ou moins parents. J’ai la chance d’être assis à côté de M, amie de mes vingt ans, qui a épousé un mari de 16 ans plus âgé qu’elle, et à ma gauche, une dame pleine d’énergie et de distinction, à l’éternelle jeunesse, qui est veuve de trois maris très aimés. Pétillantes conversations. L’esprit français dans toute sa splendeur. Moments rares dans une époque de plus en plus inconvenante.
Elle se désole que son fils quinquagénaire sorte toujours mal habillé, quasi déguisé. Il est riche. Mais radin. L’argent seul l’intéresse et les bandes dessinées.
Il s’en fiche, dit sa mère.
Le mariage chrétien comporte l’engagement des conjoints de s’aimer mutuellement pour le meilleur et pour le pire. Les textes actuels sont devenus tièdes et on a tendance à ne plus insister sur l’éventualité du pire, la maladie ou le malheur, ce qui est humain (ne pas faire peur !). Mais la réalité peut rattraper le couple et lui demander de porter assistance au conjoint qui craque physiquement ou psychologiquement. Le divorce pour retrouver la paix ? Mais quelle paix ? Car voici la promesse : VEUX-TU prendre cette femme pour épouse légitime, et vivre avec elle selon la loi de Dieu, dans le saint état du mariage? L'aimeras-tu, la consoleras-tu, l'honoreras-tu, dans la maladie, comme dans la santé, et renonçant à toute autre union, lui resteras-tu fidèle jusqu'à la mort ?
Admirable époux, magnifique épouse qui, au risque de s’épuiser, assistera le conjoint en état de souffrance.
Le cinéaste qui a le mieux filmé les femmes est peut-être Alfred Hitchcock.
Citons : Grace Kelly (Le Crime était presque parfait, Fenêtre sur cour et La Main Collet); Ingrid Bergman (La Maison du docteur Edwardes, Les Enchaînés et Les Amants du Capricorne); Teresa Wright (Madame Miniver, et L’Ombre d’un doute); Vera Miles (Le Faux Coupable et Psychose); Kim Novak (Sueurs Froides) ; Tippi Hedren (Les Oiseaux, Pas de printemps pour Marnie); Madeleine Caroll (Les 39 marches et Quatre de l’espionnage); Eve Marie Saint (La mort aux trousses); Barbara Harris (Complot de famille); Joan Fontaine (Rebecca, et Soupçons); Janet Leigh (Psychose); Anne Baxter (La loi du silence); Doris Day (L’homme qui en savait trop).
C’était la Beauté aux prises avec la Peur. Admirables et superbes femmes, à jamais disparues, soleils de ma jeunesse. Et Alfred Hitchcock un peu sadique avec elles, lors des tournages …
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Eve Marie Saint
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Quelques mots sur un écrivain russe, romancier, historien et auteurs de romans policiers, Boris Akounine, pseudonyme de Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili, né le 20 mai 1956 à Zestafoni, en Géorgie, alors une république de l'Union soviétique. Boris Akounine est aussi l’auteur d’une remarquable trilogie Album de famille, que je découvre, dont le premier volet Aristonomia est paru pour la traduction française aux Editions Louison, 655 pages, Paris 2017, et le deuxième volet L’Autre Voie, aussi publié aux Editions Louison, 564 pages, Paris 2018.
A lire, ces lignes de Boris Akounine dans l’avant-propos de Aristonomia :
« Les livres qui méritent d’être lus ont ceci en commun que l’auteur les a écrits pour lui-même. Peu importe que l’œuvre s’adresse à un certain public ou à l’humanité en général, un vrai livre se reconnaît toujours à son absence de prétention. A sa candeur, si vous préférez. L’écrivain ne craint pas de passer pour un naïf, il ne cherche pas à paraître plus intelligent ou plus instruit qu’il ne l’est, il ne feint pas d’être affecté par ce qui l’indiffère, il ne fait rien pour plaire. Il a d’autres chats à fouetter. Une question le tourmente, et sa quête de réponse est sa façon de se soigner. Quand on veut guérir, on ne gaspille pas ses forces à des riens. »
Et ceci : « A l’époque dans laquelle s’inscrit ma vie, toutes les théories ont échoué. La puissance des religions prêchant l’amour universel n’a pu protéger l’humanité de l’extermination. Les pertes dues au progrès technique se sont élevées à plusieurs millions, et maintenant qu’on est allé jusqu’à inventer l’arme nucléaire, ce progrès menace de détruire la vie sur terre. La foi dans le confort matériel comme panacée n’a fait qu’aboutir à la domination de la vulgarité et d’une culture de masse médiocre qui transforme les hommes en ruminants. Le culte de la justice sociale a dégénéré en dictature cruelle, en exécutions massives et en camps de concentration ».
Lire sur Boris Akounine : le site https://fr.wikipedia.org/wiki/Boris_Akounine#Romans
Boris Akounine né en 1956 - Copyright Wikipedia Commons
Publié en 2017 aux éditions Louison, Paris
(656 pages).
Premier volet de la trilogie Album de Famille
mar.
30
janv.
2018
Emmanuel Bove
1898-1945
Emmanuel Bove, écrivain français, très connu entre 1925 et 1945, souvent réédité, même si peu lu actuellement, sauf par quelques passionnés, décrit un monde gris de victimes d’une société vulgaire et méchante présente dans toutes les classes sociales. Il est de la famille des grands écrivains solitaires, tragiques et comiques, tels Henry de Montherlant, Paul Gadenne, Franz Kafka, Thomas Bernhard.
« Bove est le type même de l'auteur solitaire. Il n'est récupérable par aucune faction et ne vaut que par l'originalité de son écriture. Tout ce qu'on peut en dire renvoie inexorablement à ses textes ». (Raymond Cousse, Le Magazine Littéraire 1983)
Emmanuel Bove et son chien
Voici la description par Bove, d’un homme marié qui a décidé de quitter sa famille et son métier d’avocat et de vivre dans un quartier déshérité de Paris :
« Il y avait un peu plus d’un an que Charles Benesteau s’était séparé de sa femme, de ses enfants, qu’il n’avait plus reparu au Palais, qu’il avait rompu avec sa famille, sa belle-famille, ses amis, qu’il avait quitté son appartement du boulevard de Clichy.
Que s’était-il passé ?
Lorsqu’un homme vit entouré de l’affection des siens, de l’estime de ses confrères, un changement d’existence aussi complet est à première vue incompréhensible. Aussi le lecteur nous pardonnera-t-il de nous attarder sur le passé et le caractère de Charles.
C’avait été en 1927 seulement que les faits et gestes de Charles avaient commencé à surprendre la famille Benesteau, le père surtout. Charles était devenu sombre, susceptible, coléreux. On avait d’abord pensé à une conséquence tardive de la guerre, puis à une maladie. En 1928, il fut décidé qu’il partirait avec sa femme pour le Midi. Mais à son retour, il n’y eut rien de changé. Au contraire, son état avait empiré. Il continuait cependant à se rendre régulièrement à ses occupations, à recevoir, à s’intéresser à tout ce qui touchait son milieu, mais il le faisait comme un homme qui a son secret, avec un air distrait, lointain, triste, un air qui ressemblait étrangement à celui que nous lui avons vu tout à l’heure, quand il s’était arrêté pour suivre les jeux de quelques enfants. Quand on lui posait une question, il ne répondait pas, ou bien il haussait les épaules. Après les vacances de Pâques, il ne retourna plus au Palais. On ne tarda pas à s’en apercevoir. Ce fut un prétexte à un conseil de famille. On l’interrogea, on se fit si persuasif qu’il consentit finalement à parler. Il trouvait le monde méchant. Personne n’était capable d’un mouvement de générosité. Il ne voyait autour de lui que des gens agissant comme s’ils devaient vivre éternellement, injustes, avares, flattant ceux qui pouvaient les servir, ignorant les autres. Il se demandait si vraiment, dans ces conditions, la vie valait la peine d’être vécue et si le bonheur n’était pas plutôt la solitude que ces misérables efforts qu’il fallait faire pour tromper son entourage. Ce langage fit le plus mauvais effet sur sa famille. Tout le monde se regarda avec surprise et inquiétude. Ces opinions dans la bouche de Charles semblaient aussi déplacées que dans celle d’un enfant. On lui fit remarquer qu’il n’avait pas le droit de parler comme il le faisait, qu’il fallait laisser cela aux malheureux. Quand on avait eu la chance d’avoir un père comme le sien, une femme comme la sienne, des frères comme les siens, on devait s’estimer heureux et tout faire pour rester digne d’eux. (…)
Dès le matin, il quittait son domicile pour aller se promener on ne savait où. Souvent, il ne rentrait même pas déjeuner. Le soir, il s’enfermait dans son cabinet et lorsque sa femme frappait à la porte, il lui parlait sans la laisser entrer. En janvier 1930, des difficultés s’élevèrent au sujet de l’héritage. De plus en plus inquiets, les frères et sœurs s’étaient réunis plusieurs fois. D’un commun accord, ils avaient estimé qu’il serait imprudent de remettre à Charles, tant qu’il n’aurait pas retrouvé la santé, la part qui lui revenait. On l’en avisa avec tous les ménagements possibles. Il s’emporta. On feignit de céder mais, le lendemain, on alla consulter un notaire sur le moyen d’empêcher Charles de dilapider sa part du patrimoine. Il en eut vent. De ce jour, il s’assombrit encore. Sa femme elle-même ne pouvait plus l’approcher. La manœuvre des siens avait accru son amertume. Que penser d’un monde où votre propre famille, vos propres frères cherchent à vous nuire ? Il écrivit une lettre de huit pages à son frère – il avait un peu la manie d’écrire – pour lui dire qu’il renonçait à la succession, qu’il n’était rien qui lui fît plus horreur que les discussions d’argent. Sa femme lui fit observer qu’il n’était pas seul, qu’il fallait qu’il songeât à ses enfants et à elle-même. Il lui répondit que les Rivoire étaient assez riches pour qu’elle n’eût rien à craindre dans l’avenir. Il la pria de ne plus jamais lui parler de cet héritage. Elle se mit en colère. Il la regarda avec pitié et lui dit ces deux mots d’une vois sifflante, de manière à leur donner un sens profond : « Toi aussi ! » En mai de la même année, il allait habiter une petite pension de la rue de Fleurus. Six semaines plus tard, après toutes les sommations, sa femme demandait le divorce ».
(Extrait de : Le Pressentiment, par Emmanuel Bove, Editions Le Castor astral et Signatures Points, 2009, p.18 à 21). Site officiel sur Emmanuel Bove : http://www.emmanuel-bove.net/
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Honneurs aux pères et aux mères, par la baronne de Staël :
Honneur donc aux pères et aux mères, honneur à eux, honneur et respect, ne fût-ce que pour leur
règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls maîtres et qui ne reviendra plus; ne fût-ce que pour ces années à jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte.
« Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients de courir seuls la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en pouvez douter, ces parents qui tardent à vous
faire place ; ce père dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse: cette mère dont le vieil âge vous impose des soins qui vous importunent: ils s'en iront, ces
surveillants attentifs de votre enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront, et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès qu'ils ne seront plus,
ils se présenteront à vous sous un nouvel aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître; le temps leur prête alors
un éclat qui nous était inconnu: nous les voyons dans le tableau de l'éternité où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de graduation; et s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leurs
vertus, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, nous les suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité; et,
près des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole, nous nous trouverions effacés au milieu même de nos beaux jours, au milieu des triomphes dont nous sommes le plus
éblouis».
(Mme de Staël, Corinne ou l’Italie)
(1766-1817)
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Une vision de l’enseignement, par Thomas Bernhard :
Voici des textes de Thomas Bernhard (1931-1989) adversaire des méthodes de l’enseignement en général :
Seuls des gens stupides ou des malades aussi bien que des gens à la fois stupides et malades sont
professeurs de lycée car ce qu'ils enseignent quotidiennement et déversent sur les têtes de leurs victimes n'est en vérité rien d'autre que de la stupidité et de la maladie, une matière qui a
pourri au cours des siècles, une matière considérée comme maladie de l'esprit, dans laquelle la pensée de chacun des élèves doit nécessairement s'asphyxier. Dans les écoles, avant tout
dans les écoles d'enseignement secondaire en tant qu'écoles moyennes, intermédiaires entre le primaire et le supérieur, le savoir inutile et pourri dont on a bourré sans relâche ces élèves
transforme la nature de l'élève en une nature dénaturée et lorsque nous avons affaire à des élèves de ce qu'on appelle les écoles d'enseignement secondaire, donc des écoles moyennes, nous
n'avons plus affaire qu'à des êtres dénaturés dont la nature a été anéantie dans ces écoles qu'on appelle écoles d'enseignement secondaire en tant qu'écoles moyennes.
(L'origine, Thomas Bernhard, trad. Albert Kohn, p.138, Folio n°2832)
L’école un établissement pour anéantir l'esprit.
(L'origine, Thomas Bernhard, trad. Albert Kohn, p.120, Folio n°2832)
Les professeurs abîment les élèves, voilà la vérité, depuis des siècles c'est un fait.
(Maîtres anciens, Thomas Bernhard, trad. Gilberte Lambrichs, p.43, Folio n°2276)
Notre système d'enseignement est tombé malade au cours des siècles, les jeunes
gens qu'on fait entrer de force dans ce système d'enseignement sont condamnés par la maladie de ce système et tombent malades par millions sans qu'on puisse envisager de guérison. Il faut que la
société change son système d'enseignement si elle veut changer parce que, si elle ne change pas, ne se restreint pas, si elle ne se supprime pas en grande partie, elle est assurée de toucher
bientôt à sa fin.
(L'origine, Thomas Bernhard, trad. Albert Kohn, p.140, Folio n°2832)
Les professeurs ont toujours été, dans l'ensemble, les empêcheurs de vivre et d'exister,
au lieu d'apprendre la vie aux jeunes gens, de leur déchiffrer la vie, de faire en sorte que la vie soit pour eux une richesse en vérité inépuisable de leur propre nature, ils la leur tuent, ils
font tout pour la tuer en eux. La plupart de nos professeurs sont des créatures minables, qui semblent s'être donné pour tâche de barricader la vie de leurs élèves et de la transformer,
finalement et définitivement, en une épouvantable déprime.
(Maîtres anciens, Thomas Bernhard, trad. Gilberte Lambrichs, p.45, Folio n°2276)
À moi aussi, mes professeurs n'ont rien donné d'autre que leur incapacité, me
dis-je. À moi aussi ils n'ont rien enseigné d'autre que le chaos. En moi aussi ils ont détruit pour des dizaines d'années avec la plus grande brutalité tout ce qu'il y avait originellement en moi
pour me développer, avec toutes les possibilités de mon intelligence, dans un univers qui était le mien.
(Maîtres anciens, Thomas Bernhard, trad. Gilberte Lambrichs, p.46, Folio n°2276).
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Sur Dieu puissance infinie et le Mal :
Dieu, Puissance infinie, accepte que le Mal habite la Terre.
Pourquoi autorise-t-il le Mal avec ses conséquences désastreuses ?
S’il l’autorise, c’est qu’il l’accepte, car son infinie puissance peut pulvériser le Mal en un éclair et répandre sur notre planète la paix, l’amour, et la fin de la misère. Tout le monde s’aimera, plus personne ne se dévorera, les animaux mangeront de la paille. Plus de chasse, plus de meurtres, c’est le paradis.
Mais, en attendant, ce n’est pas le Paradis !
Pourquoi ?
1°) Dieu a-t-il une raison (divine) qui nous échappe, à nous humains, et que nous ne pouvons pas comprendre ? Nous ne connaissons pas le mode d’emploi de la Volonté divine. Nous pensons que Dieu est infiniment bon.
Or cette infinie Bonté accepte le massacre de petits enfants par d’autres êtres humains que Dieu a créés, ainsi que la dévoration des animaux entre eux et par les humains qui s’en nourrissent.
Des flots de sang, des amoncellements de cadavres nuit et jour.
Si Dieu voit tout et sait tout, il est le témoin de la mort de ses créatures décimées par le Mal, dans les détails les plus infimes et jusqu’au dernier battement de cœur. Dieu ne peut pas se détourner des camps de concentration ni refuser d’entendre les hurlements, s’il est infiniment bon.
2°) Si Dieu permet le Mal et ses conséquences sur notre planète, sur les êtres qu’Il a lui-même créés, c’est qu’il ne veut pas que le Mal disparaisse. Il ne l’efface pas. Il observe et Il ne l’annule pas. Et il est Bonté et Puissance infinies ! En créant l’univers, Il a laissé un espace pour ses créatures, pour sa création. Dans cet univers connaissable pour nous (limité à notre planète, aux humains, aux animaux et aux plantes), on constate que le Mal est présent.
J’en conclus que si le Mal est absent, il ne resterait que le Bien. Or une création totalement dans le Bien ne se distingue pas de Dieu, puisque Dieu seul est bon. Il faut donc que les créatures ne soient pas Dieu, pour être libres et distinctes de Lui. Donc ces créatures libres ne seront jamais totalement bonnes vu qu’elles ne sont pas Dieu (qui seul est bon). Nous sommes obligés, en conséquence, d’évoluer dans un univers où le bon est mélangé au mal puisque nous existons et que nous ne sommes pas Dieu.
3°) Pourtant la création, telle que nous la connaissons, baignant dans le Mal et le Bien, n’est pas indépendante de Dieu, vu que sans Dieu, il n’y a pas de création, pas de créatures, ni humaines, ni animaux, ni plantes.
Dieu a donc permis que la création qui dépend de Lui, se meuve dans le Mal selon ses propres lois de création établies par Lui. Mais la création, pas encore devenue Dieu, pas encore en Dieu, dépend de Dieu, de ses Lois. « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». La création est donc un espace voulu par Dieu dans lequel il ne se montre pas, où il limiterait sa puissance infinie.
« Que votre Règne vienne », dit la prière. Ce que certains désignent comme le Démon est-il la conséquence de cette limite que Dieu s’est permise dans sa Puissance infinie ? Limite et durée temporaires ?
4°) Toutes les créatures sont des enfants de Dieu, ont une vie propre; elles sont libres de s’éloigner de Dieu. Elles sont plongées dans le Bien et le Mal, choisissent l’un ou l’autre, de passer de l’un à l’autre, de se fixer dans l’un ou l’autre pour leur bonheur ou leur malheur.
Dans quelle mesure, ces créatures libres le sont-elles totalement vu qu’elles proviennent de Dieu ? « Ne nous laissez pas succomber à la tentation ». Dieu peut intervenir pour nous détourner du Mal qui nous attire, comme il peut aussi nous laisser expérimenter le Mal et ses conséquences négatives. L’expérience du mal est-elle entièrement négative ? Non, l’expérience vécue du mal peut nous en montrer l’horreur et nous ramener au Bien.
5°) Donc la liberté de la créature ne se manifeste pleinement qu’en présence du Bien et du Mal. Le choix ! Passage obligé de l’esprit humain dans un choix face à Dieu (Bien) et au Mal. On pourrait déduire que le Mal est une nécessité voulue, permise, par Dieu pour « valider » la liberté des êtres créés, afin que le choix soit possible.
6°) Dieu donne à ses créatures une « certaine liberté » jusqu’à leur permettre de Le refuser, de s’éloigner de Lui, de Le maudire. Mais Dieu reste présent toujours, collé aux basques des créatures comme le sparadrap du capitaine Haddock. Il est impossible de se séparer de Dieu même en le rejetant, car le Dieu Créateur, Bonté et Puissance infinies, joue au jeu de la liberté, la liberté confrontée à la raison divine. Dieu a créé la créature libre afin qu’elle Le retrouve, se tourne vers Lui et s’unisse à Lui. Les êtres créés sont alors semblables à des milliards de morceaux de miroirs où la lumière de la splendeur infinie peut se refléter de façon infinie. Nous devenons un miroir pour Dieu en nous tournant vers Lui comme les fleurs de tournesol regardent le soleil.
Voici une prière ancienne qui va dans le sens de cette déduction logique : « Seigneur Jésus, Face adorable, seul Amour qui ravit mon coeur, daigne imprimer en mon âme ta divine ressemblance afin que, lorsque Tu la regardes, Tu puisses Te contempler Toi-même ».
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7°) Conclusion : Comment Dieu pourrait-il condamner à l’Enfer (damnation éternelle) une seule de ses créatures dont la liberté est confrontée, jour et nuit jusqu’à la mort, à choisir entre le Bien et le Mal ? Le jeu du choix dépasse les capacités des créatures par le simple fait d’avoir été créées sans connaître les règles de ce jeu.
°°°
La vie moderne ? Ils ont des invités. Monsieur, après avoir dressé la table, jolies assiettes, serviettes pliées, petits pains, verres en cristal pour l’eau, et le Cahors de 15 ans d’âge, pour le blanc sicilien, travaille seul dans la cuisine à préparer le souper, à mettre au four le rôti et les marrons qu’il garnira d’une sauce exquise, à déboucher les bouteilles de champagne et de vin. Il porte un long tablier. Tandis que Madame, recroquevillée dans le large canapé trois places, tend le bras vers les arrivants et dit d’une voix lasse : Mon mari s’occupe de la cuisine. Servez-vous, servez-vous, nous prendrons l’apéritif sans lui.
Certains collectionneurs à force d’entasser les objets, si grand soit leur logis, n’ont plus de place pour se mouvoir, pour ouvrir les fenêtres, pour dormir. Jusqu’au plancher de la chambre à coucher où s’amoncellent les revues d’art et de décoration, il n’y a plus d’espace sur les murs où s’accrochent tableaux, gravures, dessins, paysages et portraits, fusains, aquarelles sans compter, sur les commodes et les tables, des bustes de femmes, des visages d’enfants en plâtre, des fauves en bronze et d’autres terres cuites de lutteurs nus. Le salon est un magasin, tout est à vendre, on admire.
Même le petit coin est encombré d’affiches punaisées de couleurs les plus vives.
Ils m’envoient une carte de vœux qui est la photographie de leurs sept enfants dont l’âge va de 22 ans à quelques mois. Quels jolis visages souriants ! Je remercie le Ciel qu’ils occupent cette maison que j’ai tant aimée. Sur la carte, ils n’ont pas craint d’inscrire (imprimée) la phrase de Thérèse de Lisieux : « Grace à l’Amour, rendons extraordinaires les choses ordinaires ». J’admire leur force.
Z restera une canaille toute sa vie, malgré les condamnations, la prison, et d’autres exils ou punitions. Son premier crime fut d’avoir volé des oeuvres charitables dont il était le président. Ensuite long casier judiciaire.
A peine rentré dans le bercail familial, il prépare d’autres vols, invente d’autres mensonges, manipule sa famille dont les membres les plus naïfs, prêts à pardonner, qui l’ont visité prisonnier, qui l’ont nourri quand il était sans le sou, seront les victimes.
Z n’hésite pas à faire pression, à intimider par la crainte du scandale, de chantages ou du fisc, et extorque l’argent qu’il dépensera dans la débauche, le jeu, en compagnie d’autres canailles. Dans le délai le plus rapide.
Je ne suis vraiment bien que seul … avec Lola.
Lola, lévrier Whippet (5ans et demi)
ven.
29
déc.
2017
Dans le roman Extinction, publié en 1986, Thomas Bernhard décrit un frère (du narrateur dans le roman) qui a péri avec ses père et mère dans un accident d’auto :
« Pauvre type, me dis-je souvent à propos de mon frère. Ce pauvre type a été entièrement dévoré par la société qui est pour lui, comme on dit, la seule qui apporte le salut, il n’est plus rien resté de lui qui rappelle sa personnalité, comme son père, ai-je pensé, il mène la vie d’une copie conforme, comme on en trouve par millions dans notre vieille société. Il faut que tout, chez lui et autour de lui, soit vieux, esquinté, ai-je pensé, tout sauf son auto, quant à celle-ci, il attachait la plus grande importance à ce qu’elle fût la plus récente et la meilleure, ce qui signifiait qu’elle devait être aussi toujours la plus chère. Chaque année une auto neuve, telle est l’habitude qu’il a prise, parce que ma mère l’utilise, parce qu’elle-même ne possède pas d’auto, parce qu’elle n’a pas ce qu’on appelle un permis de conduire, cette auto devait être la plus belle et la meilleure à ses yeux. A présent cette auto la plus belle et la meilleure, la Jaguar, est devenue pour eux la fatalité, ai-je pensé. Leur culte de l’auto les a détruits, ai-je pensé. S’il était d’ordinaire le plus calme des hommes, lorsqu’il conduisait ce n’était plus qu’un être déchaîné, devenu totalement un être de pouvoir, ce qu’il ne pouvait être en dehors de l’auto, sa mère, la mienne, se chargeait bien de l’en empêcher, qui revendiquait ce titre pour elle-même, mais en auto, dans la Jaguar, c’était lui l’être de pouvoir et elle qui devait se soumettre, c’était lui qui décidait, sinon de l’itinéraire, du moins de la vitesse, ce qui, passagère toujours angoissée à l’extrême, je le sais, assise à côté de lui en ces occasions, la mettait en rogne comme on dit. (…) Mon frère Johannes avait souvent dit qu’il devait monter dans l’auto pour pouvoir respirer et poursuivre ses pensées ».
(Extinction, de Thomas Bernhard, L’Imaginaire Gallimard, p. 277-278).
Une belle devise pour un croyant : « Tout en Dieu ».
C’est très clair, facile à retenir, et oui, à comprendre.
Si l’amour atteint rarement la durée dans la fusion cœur-corps-esprit, cela montre que les plus exquises expériences ne résistent pas au temps, que tout change, que l’être aimé sera écarté, devenu non désirable, infidèle, négligé, décevant, odieux, et bientôt ceux qui se bécotaient tendres fiancés ne se supporteront plus. Sauf exceptions.
Un homme délaisse sa femme pour une jeunette. Cela le flatte mais le fatigue aussi. L’épouse trahie ronge son frein ; si elle ne trouve pas un autre amour, elle se détruit à petit feu, vieillit, ses dernières amies s’enfuient, lassées d’écouter ses plaintes.
Rien de plus horrible que d’entendre des femmes âgées raconter leur recherche d’amour sur des sites du Net.
Faut-il pardonner à l’être aimé sa tromperie ? Vaste programme. La jalousie n’est pas une preuve d’amour. Ceux qui pardonnent ont le cœur tendre.
Les humains abandonnés à leurs connexions multiples, Ipad, Ipod, Smartphone, Facebook, Twitter, et autres joyeusetés du net, sont les esclaves d’une société virtuelle, dont le but annoncé est l’amitié et l’amour. Miroir aux alouettes. Les ficelles sont tirées par les requins de la finance.
La terreur d’être seul pousse les êtres dans un troupeau immense et bêtifiant, « J’ai 350 amis sur Facebook », voilà leur vie. La prison du Net. Comme une secte.
X concubine avec Z durant 6 années. Après réflexion, ils décident de passer devant monsieur le Maire et monsieur le Curé. Signatures de documents, papiers divers, beau mariage, musique et traiteur, cadeaux multiples, embrassades, belles robes, messieurs très chics, exquises demoiselles, mères émues, discours des pères et beaucoup d’argent dépensé.
Un an plus tard, X dépose sur le palier de l’appartement les valises de Z et lui demande de quitter le domicile car il ne la supporte plus.
Un chien n’est qu’amour jusqu’à la fin. En cela, il dépasse l’être humain qui calcule, qui juge, qui reproche.
D. vous fatigue, vous énerve. Gardez votre calme et souvenez-vous que D est une créature de Dieu. Il est une image de Dieu. Donc il est sacré. Malgré ses défauts, ses vices, et votre antipathie.
Tant de haines sur le monde. L’homme détruira-t-il la planète ? Le cercle de feu avance toujours plus, les peuples se recroquevillent avant l’explosion prochaine. Et quelle défense ? Quels cris d’alarme ?
Les politiciens européens sont gavés et ne veulent pas quitter leur poste. Les premières économies visent les dépenses de l’armée et de la justice. Folie.
Description d’une salle de concert, par Montherlant, dans Les Jeunes Filles (1936) :
Costals regardait l’assistance. Elle était composée pour un tiers de gens qui jouissaient spontanément des bruits qu’ils entendaient ; pour un tiers, de gens qui n’en jouissaient que par une opération de l’esprit, se souvenant de tout ce qu’ils avaient lu ou entendu sur ce morceau ; l’autre tiers étant des gens qui ne ressentaient rien, mais ce qui s’appelle rien. Tous, cependant, pour recevoir la manne, prenaient les poses les plus distinguées. Des porcs à binocle feignaient que le moindre chuchotement dans la salle leur gâchât leur extase. Des porcs à lunettes se penchaient vers leur lardonne (car on voyait dans la salle des enfants de six ans, amenés là sans doute en punition de quelque faute très grave) pour lui signaler tel passage sacro-saint, afin qu’elle sût une bonne fois que c’était là qu’il fallait être émue. Beaucoup de femmes, comme la voisine de Solange, pensaient qu’il serait inconvenant de se tenir ici autrement que les yeux fermés. Une singerie unanime portait les auditeurs à s’imiter les uns les autres dans leurs airs pénétrés, tandis que de la scène la glaire sonore continuait à s’épandre, intarissablement. (Les Jeunes filles, 1936, tome 1, folio, Gallimard, p.174.)
Les jeunes étudient trop longtemps au cours des six années préparatoires et des six années du secondaire (cataloguées humanités gréco-latines ou modernes à mon époque). Mes études durèrent dix années, élève externe dans un collège de Jésuites: que de temps perdu à suivre des cours qui ne m’intéressaient pas comme l’algèbre, la géométrie, la trigonométrie, la chimie, et les autres sciences pointues, alors que je suis un littéraire et que j’aurais préféré étudier les langues plutôt que les sciences.
Il y avait, chaque année, chez les Jésuites, un cours de religion avec un examen dont les points comptaient pour le résultat final de l’année.
De suivre ces cours obligatoires, souvent mal donnés par des prêtres qui avaient sacrifié leur vie en suivant, trop jeunes, une vocation religieuse mal digérée, suscitait chez les adolescents les premiers dégoûts à l’égard d’une religion formaliste, imbibée de textes barbants de l’Ancien Testament sans prise avec la société. Je n’ai, je crois, jamais connu un professeur de religion qui m’ait fait goûter à la splendeur infinie de Dieu. Ce n’est qu’à 35 ans que j’ai compris être créé par Dieu. Et ma vie « spirituelle » n’a débuté que dans la trentaine.
Que dire aujourd’hui de l’état d’abandon spirituel des jeunes et des très jeunes de qui les parents, pour la plupart, préfèrent le foot, la tv ou internet ? Les actuels enseignants de la religion chrétienne sont laïcs - (car les prêtres ont disparu) -, laïcs parfois indifférents, souvent divorcés ou concubins, encadrés dans des programmes préétablis par une hiérarchie sans charisme, fonctionnarisée par des évêques timorés qui préfèrent les réunions multiples à la sainteté d’une vie. Comment s’étonner que les églises se vident, que les enfants et les adolescents ne connaissent plus rien en matière religieuse, que la notion de péché, que les sacrements, ne les concernent plus ? Et que l’Islam étend sa toile…
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Qui aura la peau de Malaparte ? par Myriam Izi, dans la revue de Philosophie et de littérature Philitt, Littérature, du 8 octobre 2015
La baie de Naples et le Vésuve
Pour Curzio Malaparte, la libération de l’Italie du joug mussolinien par les Alliés est une illusion. L’écrivain y voit plutôt le triomphe du matérialisme et du consumérisme. Surtout, il déplore la misère qui frappe le peuple napolitain en même temps que la décadence dans laquelle se vautrent ses élites.
Curzio Malaparte avec Fébo
Dans La peau qui paraît en 1949, Malaparte dresse un tableau sombre de l’Italie post-fasciste. À ses yeux, la libération formelle de l’Italie laisse place à une métamorphose du champ politique qui n’altère en rien la servitude de son peuple. Au fond, il n’y a pas de véritable changement : la cruauté des hommes perdure, avec ou sans Mussolini. La présence des Alliés est perçue comme hostile. Elle apporte avec elle son lot de misère et rajoute un peu plus au chaos qui domine le paysage napolitain. La force de La peau est de nous rappeler que, fascisme ou non, l’humiliation, la destruction et la misère humaine sont consubstantielles à toute offensive politico-militaire et que les violences morales ou physiques ne sont pas l’apanage des dictatures.
Naples est livrée aux plus basses vicissitudes de la part de ses habitants, les corps se négocient pour quelques cigarettes américaines ou contre quelques misérables denrées de subsistance. Corps de femmes, corps d’enfants, tout y passe sans aucune considération pour la dignité humaine. Quand on a faim, on oublie tout. Les mères vendent leurs enfants, et les femmes leur corps, les hommes se murent dans un silence. Tout le monde se découvre, se met à nu sur le marché, à la vue du public. Les corps sont omniprésents, les âmes semblent avoir disparues. C’est à cause de cette peau, cette maudite peau qui exaspère tant Malaparte : « Cela n’a rien à voir, d’être un homme convenable. Ce n’est pas une question d’honnêteté personnelle. C’est la civilisation moderne, cette civilisation sans Dieu, qui oblige les hommes à donner une telle importance à leur peau. Seule la peau compte désormais. Il n’y a que la peau de sûr, de tangible, d’impossible à nier. C’est la seule chose que nous possédions, qui soit à nous. La chose la plus mortelle qui soit au monde. Seule l’âme est immortelle, hélas ! Mais qu’importe l’âme, désormais ? Il n’y a que la peau qui compte. Tout est fait de peau humaine. Même les drapeaux des armées sont faits de peau humaine. On ne se bat plus pour l’honneur, pour la liberté, pour la justice. On se bat pour la peau, pour cette sale peau. » Malaparte dénonce le matérialisme triomphant et déjà anticipe ses dangers, il a assisté à la naissance en direct du consumérisme d’après-guerre et voit de ses propres yeux de quelles infamies sont capables les hommes « pour cette sale peau ».
L’Italie des vainqueurs
Naples est dans l’anarchie, il n’y plus de maître puisque Mussolini est défait. Il en résulte un état de nature quasi hobbesien : l’homme est un loup pour l’homme. La loi du plus fort règne, et les plus forts à Naples et dans toute l’Italie, ce sont les Alliés, plus exactement les soldats américains. Jeunes, beaux, fiers, souriants, les libérateurs regardent ces pauvres Italiens délabrés avec mépris ; « this bastard dirty people », dira le colonel Jack Hamilton.
Les nouveaux conquérants sont pourtant aimés du peuple italien, qui leur réserve un accueil des plus chaleureux notamment lorsqu’ils débarquent à Rome, et ce même si en passant, un char américain écrase un homme, devenu en l’espace de quelques secondes, un drapeau de peau.
GI’s à la terrasse d’un café
Pendant que le peuple souffre des privations et des humiliations, la fine fleur de l’élite italienne aux mœurs légères se réunit dans des salons, les bourgeois pédérastes se griment en marxistes révolutionnaires, plus préoccupés par leurs affaires de mœurs que du sort de leur pays. Malaparte assiste à l’une de ces réunions, puis à une curieuse cérémonie païenne, il en sort éprouvé. « À mes yeux, Jean-Louis était l’image même de ce que sont, hélas ! certaines élites des jeunes générations dans cette Europe non point purifiée, mais corrompue par les souffrances, non point exaltée, mais humiliée par la liberté reconquise : rien qu’une jeunesse à vendre. Pourquoi ne serait-elle pas, elle aussi, une « jeunesse à vendre » ? Nous aussi, dans notre jeunesse nous avions été vendus. C’est la destinée des jeunes, en Europe, d’être vendus dans la rue par faim ou par peur. Il faut bien que la jeunesse se prépare et s’habitue, à jouer son rôle dans la vie et dans l’État. Un jour ou l’autre si tout va bien, la jeunesse d’Europe sera vendue dans la rue pour quelque chose de bien pire que la faim ou la peur. » La décadence des élites et la bassesse du peuple italien sont tels que la rédemption devient une nécessité. La spectaculaire éruption du Vésuve vient alors purifier, par la lave et la cendre brûlantes, le péché et l’orgueil des hommes.
Le Vésuve, symbole d’une justice divine impartiale
Face à l’arrogance américaine et aux vilenies napolitaines, la réaction de la nature et ce qu’elle contient de divin se manifeste dans une éruption volcanique, telle une scène d’Apocalypse, spectacle visuel impitoyable et magnifique à la fois. Le Vésuve, « dieu de Naples, totem du peuple napolitain » se réveille et gronde la terre. Les hommes sont perdus dans les ruelles, les cris, les prières et les supplications fusent sous l’œil impassible du terrible volcan. Pour la première fois, la peau est oubliée, on pense à son âme et à se repentir. Pour la première fois, les GI’s éprouvent un sentiment de crainte, la conscience de leur propre finitude, de leur petitesse. Hommes ou femmes, Américains ou Italiens, vainqueurs ou vaincus, tous sont égaux face à ce seigneur de la mort aveugle et sans pitié.
La loi du plus fort est toujours la meilleure, et c’est bien le Vésuve qui règne depuis des temps immémoriaux. Des scènes d’offrandes pagano-chrétiennes se succèdent dans les jours qui suivent l’éruption, les napolitains sacrifient des animaux, jettent des agneaux, poulets et lapins égorgés « palpitants encore, au fond de l’abîme ». Ils offrent des présents au Vésuve : fromages, gâteaux, pains, fruits et vins sont dédiés à cette divinité terrestre. Un long cortège de femmes, d’enfants et de vieillards monte sur sa pente ornée de sculptures de lave éteinte, alternant entre prières et insultes à l’encontre du volcan. Quand les actions malsaines des hommes atteignent un point de non-retour, le Vésuve se réveille : l’hubris humain le tire de sa léthargie. Une fois éteint, désarmé de tout pouvoir de coercition, il redevient un dieu mort.
Un caméléon nostalgique de la grandeur de l’Italie
Auguste, idéal malapartien ?
L’écrivain risqua sa vie pour libérer son pays de Mussolini dont il fut pourtant proche au départ. Lors d’un discours destiné aux soldats italiens qui combattaient le fascisme, il confie : « Le nom Italie puait dans ma bouche comme un morceau de viande pourrie. » L’écrivain refuse de s’attacher à un patriotisme aveugle et prend le recul nécessaire afin de discerner les tares de son propre pays qui se situent dans le fascisme ou dans le post-fascisme. Malaparte s’identifie davantage à la Rome antique et à la Renaissance qu’à l’Italie moderne. C’est un homme du passé obnubilé par la richesse culturelle et artistique que lui ont légué les temps anciens : le patriotisme moderne ne semble pas être fait pour lui, le présent le désespère et il ne croit pas en un avenir meilleur. Ce qu’il vit au présent est vulgaire et ignoble, pessimiste résolu et réactionnaire esthétique, il est tourné vers le passé car il est attiré par ce qui est raffiné.
Malaparte est un grand cynique, il aboie pour dénoncer et aime le faire devant les grands hôtels pour déranger les clients, ces consciences tranquilles, bourgeoises, ancrées dans leur confort matériel et intellectuel. Mais son cri animal n’est pas seulement parasite, il est aussi empreint de douleur et de pitié, il crie pour ceux qui ont les cordes vocales sectionnées par la méchanceté et la cruauté humaine, qu’il s’agisse de chiens (son propre chien Fébo dans La peau ) ou d’hommes.
Myriam Izi
Extrait de https://philitt.fr/2015/10/08/qui-aura-la-peau-de-malaparte/
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De Thomas Bernhard :
Je ne connais personne avec qui j’aie envie de rester très longtemps. Dans la durée, donc, c’est impossible. Je ne peux pas imaginer, par exemple, que quelqu’un habite chez moi pendant deux jours et deux nuits, qui que ce soit, peu importe, sauf une tante, elle a quatre-vingt-cinq ans, mais même ça n’est possible que dans certaines conditions, c’est difficile aussi, mais là on passe au grotesque et c’est donc supportable. Mais plus d’une semaine, même ça c’est impossible. » (Interview avec Asta Scheib, Sur les traces de la vérité, 1986)
L’interview complète en anglais : http://www.thomasbernhard.org/interviews/1986intas.shtml
(Asta Scheib is a journalist and writer born in Bergneustadt (Germany) in 1939. Among her novels are Children of Disobedience (Kinder des Ungehorsams), On this Side of the Moon (Diesseits des Mondes), and "Fear of Fear" ("Angst vor der Angst") which was made into a film by Rainer Werner Fassbinder in 1975.)
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Thomas Bernhard
1931-1989
mer.
29
nov.
2017
« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »
(Kafka, lettre à Oskar Pollak, 27 janvier 1904)
« La vie, toute la vie est un coup monté. » (Antonin Artaud)
« Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs, chacun d’eux exprimant une essence éternelle et infinie », Baruch Spinoza, Ethique, Partie I : « De Dieu – Définition VI, dans Ethique de Spinoza, Livre de poche, p.83.
Dans ma jeunesse, on apprenait au catéchisme que Dieu était partout, voyait tout, savait tout. Enfant, je recevais l’enseignement
sur « l’infinitude » de Dieu, telle que Spinoza l’a démontrée dans son Ethique. Catéchisme et philosophie se rejoignaient. L’infinité de Dieu veut dire
qu’il existe dans et en dehors de l’espace et du temps et n’est pas limité par eux. « Infini » signifie « sans limites. » Quand nous faisons référence à l’infinité de Dieu, nous pensons
généralement à son omniscience, à son omnipotence et à son omniprésence.
L’omniscience signifie que Dieu
sait tout, qu’il a une connaissance infinie. Il sait non seulement tout ce qui arrivera, mais aussi tout ce qui aurait pu arriver.
L’omnipotence signifie que Dieu est tout-puissant, qu’il a une puissance infinie. Puisqu’il est omnipotent et d’une puissance infinie, rien ne peut empêcher sa volonté et ses desseins divins de s’accomplir.
L’omniprésence signifie que Dieu est toujours présent. Il n’y a aucun endroit où vous pouvez échapper à sa présence. Il n’est pas limité par l’espace et le temps : il est présent partout et à chaque instant. Il a toujours existé et existera toujours. Avant la nuit des temps, il était là. Avant que le monde, ou même la matière, ne soient créés, il existait. Il n’a ni commencement ni fin, il n’y a jamais eu de temps où il n’existait pas et il n’y en aura jamais où il aura cessé d’exister. Il y a beaucoup de versets bibliques qui nous révèlent cet aspect de la nature de Dieu, comme par exemple Psaumes 139.7-10 : « Où irais-je loin de ton Esprit, et où fuirais-je loin de ta face ? Si je monte aux cieux, tu y es ; si je me couche au séjour des morts, t’y voilà. Si je prends les ailes de l’aurore, et que j’aille habiter à l’extrémité de la mer, là aussi ta main me conduira, et ta droite me saisira. »
Nous sommes des êtres créés par le Dieu infini. Ce devrait être la première pensée à notre éveil et la dernière avant le sommeil.
L’infinitude de Dieu ne s’impose pas, elle est légère comme un papillon, et gentille comme un rire d’enfant.
Il y a un univers infini. Oui. Mais il y a aussi une infinité d’univers infinis. Tout vient de Dieu, lui-même infini.
Après la mort, nous passerons un temps infini à explorer l’infinie Beauté de Dieu.
Leçons de solitude L’hôpital.
Il est peu d’endroits où des solitudes angoissées sont aussi dramatiquement amenées à se rencontrer. Angoisse des patients, bien sûr. Mais aussi celle des soignants. Rencontre de visages, de corps, de mouvements, de rythmes.
Fugace : l’ascenseur.
« Il y a plus de choses dans un ascenseur d’hôpital que dans toute la philosophie. Tous, les uns contre les autres. Les regards : antennes, tentacules, pseudopodes qui se cherchent, se frôlent, se tâtent. S’attardent, se dérobent. Chaleureux ou glacés. Cela va ? Faut bien. Comme un lundi. Médecins et aides-soignantes. Hommes et femmes. Blancs et Noirs. Brèves rencontres. Les élèves, polycopiés de cours à la main. Internes sortant de garde, soulagés, farauds, cools, faussement décontractés. Professeurs et garçons de salle. Tout près, se touchant. S’ignorant. Bref coup d’oeil sur le badge. Symbolique à nu. Frontières imperceptibles, présentes, douloureuses. En être ou pas. Qui c’est ? Ah oui. Tutoiement, prénoms. Salut ! Un malade allongé sur un brancard semble perdu. Le rassurer. Quelques mots. Et puis ne pas oublier d’acheter un journal parce qu’à la consultation faudra attendre. Combien de temps ? Sais pas. Pédiatrie, septième étage. Charlotte. Timide, apeurée. « C’est ton doudou ? – Oui », d’un signe de tête. Vite nounours disparaît. Caché derrière le dos. Jardin secret. Vie privée. Oh là ! Fausse manœuvre. Retour au sous-sol. La radio, la morgue ». (Extrait de Angoisse, le double secret, par Max Dorra, écrivain et professeur de médecine, aux Editions Voix libres Max Milo, Paris février 2017, pages 29 et 30. Max Dorra a écrit sur Proust, Spinoza et Freud).
Ce n’est pas toujours l’assassin qui porte le coup.
Pourquoi avoir peur ? Venant de Dieu, nous vivons (qu’on l’accepte ou non) en Dieu, et nous mourrons en Lui. Après la mort, comme il est écrit dans Isaïe, 11 (Ancien Testament), nous verrons ceci : Le loup habitera avec l'agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; le veau, le lionceau, et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble ; et un petit enfant les conduira. La vache et l'ourse auront un même pâturage ; leurs petits un même gîte; et le lion, comme le boeuf, mangera de la paille…
Le règne de l’Amour succèdera à celui du Démon. Le Monde sera détruit, comme son anagramme le Démon. On verra, on sera dans un autre monde en Dieu, transfiguré par Dieu : mêmes paysages devenus divins, mêmes villes transfigurées, où nous serons, allant et venant, dans une Beauté et une Joie éternelles.
Les spécialistes d’un écrivain ne s’aiment guère. Chacun croit connaître la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, alors qu’en réalité, ils n’ont, pour la plupart, jamais échangé deux mots avec l’écrivain si bien connu par eux, comme ils le prétendent.
Nul ne connait jamais personne. L’être humain échappe à son propre discernement, Qui se connait lui-même ? Un désir vous égare, une méchanceté vous terrasse, une mauvaise action vous empêche de dormir. Et pour le plaisir, peu de contrôle.
L’être humain est un bouchon qui flotte sur l’eau d’un étang peuplé de monstres.
Dans certains couvents, le visage déformé de certains religieux, abîmé par les désirs inassouvis, par une chasteté rancie. Dans la magistrature, certains juges ont des têtes d’assassins. En médecine, certains psychiatres ont des visages de fous. Et nous, quelle est notre tête ?
La distinction de certains hommes, aristocrates âgés, on la rencontrait souvent il y a trente ou quarante ans. On la voyait aussi chez des vieillards paysans. Et sur le visage d’anciens combattants de 14 -18. Mais depuis trente ans, les visages, en général, sont devenus veules, abîmés par le stress des affaires, l’appât du gain, le renoncement à défendre un idéal. Et jusqu’à la caricature.
Les enfants ont pris le large dans le stupre et l’argent. Ce sont les pays lointains, les diplômes exotiques, les couples à courte durée et les vieillards qu’on abandonne.
Que de maris détruits par des mégères dominantes, que de femmes déchiquetées par des pervers narcissiques.
Certains Narcisse littéraires exposent en long et en large leurs coïts, persuadés que cela intéresse le lecteur. Erreur ! Ils tuent leurs livres par ces exhibitions ridicules. « Ces chienneries », disait Montherlant. Il ne restera rien de leurs écrits.
Le monde des Lettres : rivalités sanglantes, haines recuites, jalousies souriantes. Comme le monde du Barreau, de la Médecine, du Clergé, de la Politique. On passerait une heure à énumérer ces lieux de détestation.
L’aristocratie vit sur la défensive, protégée par des masques, par des concepts desséchés (les valeurs !). Fini l’attachement aveugle à un souverain qu’elle critiquera car il ne s’intéresse plus à elle ; le Roi préfère, - grave erreur-, les politiques de qui il n’a rien à espérer et qui l’abandonneront.
Les nobles dans le temps se seraient fait tuer pour le Roi. Maintenant non, ce temps-là est passé.
Mais si la Royauté disparaît, la Noblesse tombera avec elle, et réciproquement. C’est une locomotive avec son inséparable wagon.
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Henry de Montherlant à l’âge de 70 ans
au théâtre de l’Oeuvre où sera jouée sa pièce LA GUERRE CIVILE (1965)
avec Pierre Fresnay et Pierre Dux
« Je me promène comme un spectre parmi les indifférents et les infidèles. Je tâtonne en aveugle dans cet étrange jeu d’ombres mouvantes, où je ne sais pas qui je saisis, où je ne sais pas qui me frappe…Pourquoi suis-je moi ? » (Montherlant, La Guerre civile, Acte III)
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Dans certains couples, l’homme est le bourreau dominé, et la femme la victime dominante. Les enfants forment le chœur de la tragédie : rires et pleurs, caresses, câlins, gifles et cris. Le spectacle continue.
Il y a des maisons à inceste, d’autres à meurtres ; là, des femmes prisonnières de leur mari, ici, des hommes détruits par l’alcool et par les cris de leur femme.
L’horreur du sport pour certains qui voient les foules se presser autour du terrain de foot où 22 joueurs frappent sur un ballon en courant. Victoire, hurlements, délires, insultes, bousculades et parfois tragédie du Heysel.
Sur la tragédie du Heysel (Wikipedia) : Ce mercredi soir, 29 mai 1985, plus de 60 000 personnes doivent assister à la finale Liverpool contre AS Roma, dans l'enceinte du stade du Heysel (Bruxelles). Les conditions de sécurité et de confort sont mauvaises, et en raison de nombreuses failles dans le système de contrôle, plusieurs milliers de fans sans billets ont transformé l'enceinte en boîte de sardines.
La tribune des fans des Reds est séparée du fameux bloc Z par un no man's land d'une quinzaine de mètres. Vers 19 h 10, plus d'une heure avant le début programmé de la rencontre, la tension entre supporters des deux clubs monte d'un cran, se traduisant d'abord par des insultes et des jets d'objets divers. Des fans de Liverpool chargent en direction des gradins du bloc Z, qui devaient être occupés par des Belges neutres mais où se trouvent de nombreux tifosi italiens. Quelques gendarmes postés dans un couloir de séparation entre les deux groupes sont rapidement débordés. L'essentiel des forces de l'ordre belges se trouve alors à l'extérieur du stade, mais les incidents furent insignifiants en ville.
Vers 19 h 20, une centaine d'Anglais envahit la tribune des Italiens. C'est une prise de tribune, typique de la culture hooligan. Sous la poussée, les Italo-Belges qui n'ont pas l'habitude de ces pratiques réservées jusque-là aux Îles britanniques reculent et se replient vers l'autre extrémité de la tribune, causant une bousculade. En bas des gradins, des portes donnant accès à la pelouse sont fermées. Les forces de police présentes sur la pelouse repoussent même des spectateurs qui tentent de fuir par la pelouse. Le piège est en place. Les grilles de séparation et un muret s'effondrent. Des dizaines de personnes sont piétinées et le bilan est lourd : 39 morts au total dont 32 Italiens, 4 Belges, 2 Français et un nord-Irlandais, et 454 blessés.
Les tifosi de la Juve, qui suivent les événements depuis la tribune opposée, tentent alors d'envahir le terrain afin d'aller en découdre avec les fans anglais. La police belge intervient et évite de peu l'affrontement direct. Un fan italien exhibe même un pistolet et le pointe en direction des policiers belges. Les télévisions de l'Europe entière diffusent ces images en direct. La Télévision Suisse Romande avait une équipe de tournage au cœur du drame.
Vers 21 h 30, les capitaines des deux formations lancent un appel au calme. Quelques minutes plus tard, les deux équipes entrent sur le terrain. Selon l'UEFA, un report du match aurait risqué de raviver la violence. La Juventus l'emportera sur le score d'un but à zéro, marqué par Michel Platini sur penalty accordé pour une faute commise de Gary Gillespie sur Zbigniew Boniek près d'un mètre au-dehors de la surface de réparation.
À la fin du match, les joueurs de la Juventus font un tour d'honneur que ne comprennent pas les tifosi. En fait, ils agissent à la demande de la police belge qui utilise ce laps de temps pour évacuer rapidement les supporteurs anglais. La coupe sera remise au club italien en privé, dans un couloir du vestiaire
La tranquillité profonde du chien réuni à son maître. Calme et sommeil sur le canapé trois places où le lévrier a étendu ses longues pattes.
Elle est fille unique, dominée par sa mère. A quarante ans, divorcée et mère d’une petite fille, elle s’épuise à échapper aux intrusions maternelles. Son père ne la protège pas, évitant toute dispute avec l’épouse. Les coups de téléphone quotidiens, les interrogatoires, les mails, les reproches, les visites à l’improviste de la mère qui dit ne vouloir que le bien de sa fille, l’étouffent. Ses tentatives d’éloigner sa mère la culpabilise. Elle respire durant les voyages lointains de ses parents en vacances une fois par an. Dès son retour, la mère la harcèle. Mère toxique, fille victime. Mère méchante, dit sa fille. Elle ne peut envisager la rupture. L’argent, dit-elle.
Nous emporterons dans la mort comme dernière pensée le visage des êtres que nous avons aimés dans une fusion totale et sur une longue durée. Aucun reproche ne sera fait. Souvenirs les plus exquis, impérissables. Sommets de notre vie et reconnaissance éternelle.
Puissent les êtres toxiques ne pas se pencher sur notre lit de malade ou d’agonie. Ils seraient capables de tripoter les manettes médicales. Pour notre bien, naturellement.
Les vieillards qui titubent, perdent la mémoire, ont de petits accidents de voiture, leur compte est bon. Malheur à eux ! La famille avertit la compagnie d’assurance qui annule le contrat du véhicule. Finis l’indépendance et le plaisir d’aller de-ci de-là. Au piquet maintenant !
Pépé ou Mémé sans leur véhicule dépriment, sortent moins, les chers enfants surveillent les comptes, gèrent les biens, iront jusqu’à la désignation d’un tuteur par la voie judiciaire, et point final, dernière étape, l’enfermement en clinique psychiatrique avec l’aide de médecins, de juges et d’avocats compréhensifs, qui achèvent le vieillard, réduit à perdre la mémoire, à oublier le nom même de ses enfants. Alzheimer, dit la famille qui n’a plus rien à perdre et tout à gagner.
Faut-il fêter l’anniversaire d’un vieillard ? Je refuse ces réjouissances macabres.
Mamy chérie souffle les bougies joyeuses qu’on allumera bientôt dans la chambre de son agonie.
Les vieillards en institut, gardés comme des moutons, avec pour certains une interdiction de sortie, infantilisés par le personnel qui les tutoie, forcés de chanter de petites chansons tous ensemble, ou d’agiter les pieds et les mains pour la circulation sanguine, et le jour de Noël à table, un chapeau en papier sur la tête, devant un morceau de dinde à mastiquer difficilement, malgré les airelles aux couleurs de sang.
L’amour platonique ne meurt jamais.
Montherlant disait : « Tout ce qui est atteint est détruit ».
L’amour platonique est une conception philosophique des relations amoureuses qui date de la Renaissance : elle fut en effet mise en évidence par le philosophe humaniste Florentin Marsile Ficin au XVIe siècle sous le nom latin d’« Amor platonicus ».
Il s'agit d'un amour chaste, en dehors de toute sensualité, de type intellectuel, et sans que l'envie de relations sexuelles ne se distingue. Il symbolise souvent la perfection de l'appariement de l'homme et de la femme, et passe également pour « le plus poétique et le plus puissant des amours » qui s'oppose à l'amour « vulgaire », destiné à la reproduction de l'espèce humaine.
(Wikipedia).
« Je ne sais pas si j’avais compris qu’il fallait courir parce que, de chaque côté de la porte et le long de la Lagerstrasse, en une double haie, tout ce que le camp comptait de SS en jupes, de prisonnières à brassards ou à blouses de toutes couleurs et de tous grades, tout cela était armé de cannes, de bâtons, de lanières, de ceinturons, de nerfs de bœuf et battait comme un fléau tout ce qui passait entre les deux haies. Eviter un coup de bâton, c’était tomber juste à temps sous une lanière. Les coups pleuvaient sur les têtes, sur les nuques. Et les furies vociféraient : Schneller ! Schneller ! Plus vite, plus vite, en battant du fléau pus vite, toujours plus vite ce grain qui s’‘écoulait, courait, courait. Je ne sais pas si j’avais compris qu’il fallait courir parce qu’il y allait de la vie. Je courais. Et il ne venait à aucune de ne pas se conformer à l’absurde. Nous courions. Nous courions ». (Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra, Auschwitz et après, tome 1, p.60, Les Editions de Minuit)
Note : Charlotte Delbo née le 10 août 1913 à Vigneux-sur-Seine et morte le 1er mars 1985 à Paris, est une écrivain française, femme de lettres, engagée dans la Résistance intérieure française qui a vécu la déportation.
Une grande partie de son œuvre littéraire, à l'égal de celles de Robert Antelme et de Primo Levi, témoigne de ce qu'elle a vu et vécu dans les camps d'Auschwitz-Birkenau et de Ravensbrück.
Charlotte Delbo (1913-1985)
lun.
30
oct.
2017
Une femme âgée, dominante, au fur et à mesure qu’elle perd ses forces, devient de plus en plus agressive à l’égard des personnes qu’elle ne supporte pas. T mordait ses infirmières. Et l’homme âgé ? Il préfère les longues siestes.
On change à toute heure, mais moi, j’ai toujours 17 ans.
K en parfaite santé, à 70 ans, est frappé tout à coup par des incidents de santé qui viennent en rafales, le clouent au lit durant plusieurs mois. Il guérit doucement, marche avec une canne, se méfie de brusques tournis qui l’enverraient au sol.
« Tout de même les gens ne vont au musée que parce qu'on leur a dit qu'un homme cultivé doit y aller, pas par intérêt, les gens ne s'intéressent pas à l'art, quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l'humanité, en tout cas, ne s'intéresse pas le moins du monde à l'art […] (Thomas Bernhard, Maîtres anciens (1985), (trad. Gilberte Lambrichs), éd. Gallimard, coll. « Folio », 1988, p. 14.)
« Dès mon enfance je l'ai évitée, la masse, j'ai détesté la foule, le rassemblement de gens, cette concentration de grossièreté et d'étourderie et de mensonge. Autant nous devrions aimer chacun en particulier, me dis-je, autant nous détestons la masse. » (Thomas Bernhard, Maîtres anciens (1985), (trad. Gilberte Lambrichs), éd. Gallimard, coll. « Folio », 1988, p. 110.)
Le secret pour garder des amis durant cinquante années, c’est de ne pas les rencontrer trop souvent ; pas plus d’un déjeuner par mois.
Les femmes mariées respirent mieux sans leur mari.
Certaines femmes qui, durant le vivant de leur époux, le traitait comme un nul, même devant les enfants, une fois son décès, pleurent et se lamentent sur le cher disparu, n’oubliant pas de fleurir au salon la photo encadrée du défunt.
X dépose sa femme dans une clinique psychiatrique. Il y rencontre une assistante infirmière, ne visite plus l’épouse abrutie par les médicaments, divorce et cohabite avec l’assistante. Ce qui n’améliore pas l’état de la délaissée.
« Le véritable calvaire du procès, c’est votre avocat. De la maladie, c’est votre médecin. De l’agonie, c’est votre prêtre. » (Montherlant, Carnets XXVIII (années 1930 à 1944), Essais, Pléiade NRF, page 1149.
Attendre la mort, c’est comme attendre un train sur le quai d’une gare. Mais les trains passent sans arrêter. Pourquoi rester sur le quai ?
Il a trente ans et préfère chasser le chevreuil plutôt que d’aller se recueillir le 1er novembre après une messe sur les tombes de ses défunts. Qui pense aux morts dans une famille ? Les vieux peut-être car c’est bientôt leur tour. Mais les jeunes ? Ils sont immortels et s’en fichent.
Voici le récit d’Alice Poirier (1900-1995), invitée à venir parler à Henry de Montherlant, chez lui, Quai Voltaire à Paris, vers 1928. (Extrait du Récit de Grete, par Alice Poirier). Elle fut amoureuse de Montherlant de 1927 à 1961, et chercha durant 34 ans à l’épouser… sans succès car il lui répondait préférer le cancer ou la tuberculose.
“Il l’avait donc invitée chez lui, pour lui montrer sa collection de médailles anciennes. Tous deux étaient assis bien sagement, l’un en face de l’autre. Brusquement, elle ne se rendit pas très bien compte de ce qui se passait, une rougeur sur le visage de Cabrol (Montherlant), une expression insolite des yeux : elle fut prise de panique. Fuir, fuir, au premier mouvement qu’il ferait vers elle, fuir fut-ce au péril de sa vie. Et tout en feignant d’écouter ce qu’il lui disait, comme un oiseau captif, elle jetait les yeux à droite, à gauche, repérant les issues. La porte ? Fermée. Mais la fenêtre ? La fenêtre était entr’ouverte. Alors se jeter par la fenêtre ! Tant pis si elle se cassait une jambe. Tout valait mieux…Ce qui arriva ? Elle était terrorisée à l’idée qu’il pourrait se pencher sur elle ; mais ce fut sur lui-même que Cabrol (Montherlant) se pencha, et qu’il rattacha (ou fit semblant de rattacher), le lacet de son soulier. Son soulier ! Elle se doutait bien, à l’océan d’émotion qui venait de la submerger, qu’il ne devait guère s’agir de soulier dans cette histoire. (…) La panique de Grete (Alice) fit place au soulagement. Maintenant, il pouvait de nouveau s’approcher, se pencher sur elle, faire tout ce qu’il voudrait avec elle. Elle retrouvait son sentiment pour lui, doux, confiant, absolu. Elle ignore la chair, elle "veut" l’ignorer. Mais elle aime Cabrol (Montherlant) (…) L’amour, c’est ce qui reste fixé à son objet jusqu’à la torture et jusqu’à la mort. Il faut donc que Cabrol (Montherlant) épouse. Ou alors, il faut que Grete (Alice) soit malheureuse.” (Extrait du Récit de Grete, par Alice Poirier, Grasset, 1955).
Alice Poirier (1900-1995)
Ceci, extrait d’une lettre de Franz Kafka (1) (1883-1924) :
« Chérie, j’aurais sans doute dû persévérer toute la nuit dans mon travail. Ce serait mon devoir, car j’arrive à la fin de ma petite histoire (ndlr: littéraire), et l’unité et l’ardeur dues à des heures de travail continues seraient pour cette fin un incroyable bienfait. Qui sait, en outre, si je serai encore capable d’écrire demain, après cette lecture publique, que je maudis à présent. Quand même, je m’arrête, je n’ose pas continuer. A cause de ce travail, qu’en fait je ne poursuis pas depuis tellement de temps avec cette régularité constante, je suis devenu la terreur de mon chef, alors que j’étais, sinon un employé exemplaire, du moins quelqu’un de parfaitement utilisable dans bien des affaires (j’ai provisoirement le titre de rédacteur). Sans doute ma table de travail au bureau n’a jamais été bien rangée, mais maintenant elle est recouverte d’un fouillis de paperasses et de dossiers ; je ne connais à peu près que ce qui se trouve sur le dessus, tandis qu’en dessous je me contente de soupçonner des choses terribles. Parfois, je crois presque entendre la meule qui me broie littéralement entre la littérature et le bureau » (…) (Extrait d’une lettre à Felice (2), 3 décembre 1922, Œuvres complètes tome IV de Kafka, Pléiade NRF, page 121).
Note : (1) Kafka était juriste dans une Cie d’Assurances. (Institution d'assurance pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême), où il travaille jusqu'à sa retraite prématurée en 1922. Bien qu'il qualifie péjorativement son travail de « gagne-pain », ses prestations sont évaluées très positivement par son employeur, ainsi qu'en témoignent ses promotions dans sa carrière. Il a pour tâche la limitation des risques de sécurité encourus par les ouvriers qui doivent travailler sur des machines souvent dangereuses à l'époque ; c'est dans ce but qu'il se rend dans des usines et qu'il écrit des manuels d'information. Il est, de plus, responsable de la classification des usines dans des groupes de risques. Le fait qu'il ait à contester des demandes d'indemnisation lui donne parfois mauvaise conscience, mais l'entreprise lui laisse souvent la possibilité d'être conciliant avec les victimes, parfois blessées et handicapées à vie.
(2) Felice Bauer, née le 18 novembre 1887 à Prudnik et morte le 15 octobre 1960 à Rye, est une correspondante de Franz Kafka, avec laquelle l'écrivain se fiança deux fois. Il la rencontre le 13 août 1912 et commence à lui écrire le 20 septembre suivant. Il se fiance avec elle en 1914 mais l'engagement est rompu seulement quelques semaines plus tard. Mi-1917, les deux se fiancent à nouveau avant une nouvelle rupture par Kafka en décembre. Jusqu'à cette période, pendant cinq ans, ils échangent abondamment. Elle conserve plus de 500 lettres de lui qui sont publiées en 1967 sous le titre Lettres à Felice.
Felice Bauer (1887-1960).
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lun.
02
oct.
2017
On vit des dizaines d’années, chaque jour, chaque nuit, avec un être; on s’aperçoit soudain qu’il ne vous connaît pas, qu’il ne vous a jamais aimé, que ses yeux seront secs le jour de vos funérailles.
Le courage de rompre une relation toxique, et de la rompre férocement. « Allez au diable ! » et de refuser toute réconciliation.
Le vide cérébral de certains jeunes que rien n’intéresse. Aucune culture, aucune lecture, aucun hobby, aucun sport. Vautrés dans un canapé à regarder des programmes d’une TV médiocre, ils perdent leur vie. Coupables ? Ils ont manqué de guides ou de parents pour les réveiller, les éclairer. Mais quand on rencontre les parents, on comprend que la partie était perdue avant qu’elle ne commence.
« Faire confiance à un être après avoir connu sa méchanceté, aller au-delà de sa méchanceté, vous donne la même puissance qu’aller au-delà de la crainte de votre propre mort. Le : « Je ne suis pas arrêté par la méchanceté de cet être », égal au : « Je ne suis pas arrêté par la pensée de ma mort ». (Montherlant, Carnets XXI, Pléiade, Essais, NRF, page 1045).
La grande gentillesse de personnes connues il y a longtemps, qui ne vous ont pas oublié, qui vous retrouvent à l’occasion d’un évènement imprévu, qui affirment que ce fut la plus belle période de leur vie de travailler avec vous.
J’entre dans le restaurant où je déjeune souvent. Le visage des serveurs s’éclaire. Et mon chien me précède. Encore un instant de bonheur …
Dire la vérité, dire ce qui est, certains ne le supportent pas et c’est la brouille. Ils disparaissent de l’écran radar. Bon débarras.
Vous aimez une jeune fille. Elle se laisse aimer. Puis sans crier gare, elle se tourne vers un autre, se marie, a des enfants, vous oublie. Valait-elle d’être aimée ?
Le 21 septembre : anniversaire de la mort tragique de Montherlant (1895-1972) et de celle d’Arthur Schopenhauer (1788-1860). Etonnant rapprochement de ces deux génies. Schopenhauer a nourri Montherlant et Montherlant m’a nourri.
De Thomas Bernhard (1931-1989): 3 citations :
« Les malades ne comprennent pas les bien-portants, tout comme, inversement, les bien-portants ne comprennent pas les malades, et ce conflit est très souvent un conflit mortel, que le malade, en fin de compte, n'est pas de taille à affronter, mais, bien entendu, pas davantage le bien-portant, qu'un tel conflit, souvent, rend malade ». (Le neveu de Wittgenstein, trad. Jean-Claude Hémery, p.65, Folio n°2323)
« Les remises de prix littéraire sont, si je fais abstractions de l'argent qu'elles rapportent, ce qu'il y a de plus insupportable au monde. [...] Accepter un prix, cela ne veut rien dire d'autre que se laisser chier sur la tête parce qu'on est payé pour ça. J'ai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu'on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres ».
(Le neveu de Wittgenstein, trad. Jean-Claude Hémery, p.89, Folio n°2323)
« Et je pense maintenant que les êtres qui ont vraiment été importants dans notre vie peuvent se compter sur les doigts d'une seule main, et, bien souvent, cette main se révolte contre la perversité que nous mettons à vouloir consacrer toute une main à compter ces êtres, là où, si nous sommes sincères, nous nous en tirerions probablement sans un seul doigt ». (Le neveu de Wittgenstein, trad. Jean-Claude Hémery, p.108, Folio n°2323).
Montherlant, ennemi des femmes ? Rien de plus ridicule que cette accusation de misogynie sans cesse répétée, sans vraiment connaître la vie de l’écrivain. Si Montherlant rejetait l’idée du mariage, (« Plutôt le cancer ou la tuberculose », écrivait-il à Alice Poirier, folle d’amour pour lui durant 35 ans, et obsédée par des épousailles avec son Rilet adoré), il avait de nombreuses amies. Son unique héritière fut d’ailleurs une femme, Marguerite Lauze, morte trois mois après lui en 1973.
Voici le témoignage d’une femme remarquable, Elisabeth Zehrfuss (1907-2008), amie de Montherlant : « Je mesurais avec ravissement la toujours égale humeur de Montherlant, son amitié souriante, taquine, toujours indulgente et complice. Nos rencontres presque quotidiennes empreintes de gaieté et de connivence étaient une grâce du ciel. Il m’apprenait beaucoup de la vie, avec toujours tant de délicatesse, de retenue et une telle désinvolture que tout était léger. Avec lui, jamais rien de trouble ou de malsain dans ses propos, une hauteur naturelle, et pour les choses de l’existence, un rire et des gambades (…) De toute ma vie, je n’ai jamais rencontré avec personne la même miraculeuse entente ».
Elisabeth Zehrfuss
1907-2008
Et de la comtesse Govone (Mariette Lydis, artiste peintre), ce texte :
« Comment est Montherlant ? Combien de fois m’a-t-on posé cette question car Montherlant est invisible, inaccessible, entouré de légendes, de mystère. Son téléphone est dressé, il a des journées interdites, il n’est pas un moyen de communication, plutôt le contraire. Montherlant habite une forteresse.
Montherlant m’invite à dîner. J’arrive Quai Voltaire à huit heures. Le domestique m’introduit dans la pièce que je connais, froide, pleine de statues romaines, vide de tout confort.
Mon préféré : un masque troué de guerrier. (1)
Le domestique est un long type qui s’appelle Monthéry malgré qu’il soit russe. Il se qualifie au téléphone comme « l’ordonnance de M. le Comte ». Montherlant commente : « Et voilà les gens qui me détestent qui doivent dire : il a dressé son domestique comme s’il était général ». Au début, il y a dix ans, à peine entré à son service, Monthéry demandait : « Monsieur le Comte moi pouvoir faire pipi ? » à la suite de quoi, Montherlant l’engagea à le faire sans autorisation.
Quelle vue noble celle de ses fenêtres sur Le Louvre au-delà de la Seine ! Quel calme, cette fin de journée au mois d’août !
Montherlant ne ressemble à personne, ni physiquement et encore moins dans sa personnalité. Les soirées avec lui (car grands travailleurs lui et moi), nous ne nous permettons le luxe de nous rencontrer qu’à la fin du jour.
Je sens avec lui une liberté de paroles dans tous les domaines comme avec personne. Son grand esprit libère les restrictions que l’on a besoin de s’imposer généralement.
La qualité multiforme de son esprit étonne toujours à nouveau. Sa conversation produit une étincelle, une vibration inégalable ; on devient plus intelligent à son contact. C’est comme si des régions, en vous, s’éclairaient qui, généralement, étaient restées dans l’ombre. Tout cela malgré une apparente sécheresse, une distance qui le font paraître rêche et « infléchissable ». En plus, lui qu’on traite de cynique, ce qui devrait être traduit par pudique, pudeur du sentiment de ceux qui sont ultra-sensibles, ultra-vulnérable, lui que l’on appelle égocentrique et Dieu sait qu’il l’est, cependant est le seul être qui sache écouter avec respect, intérêt, concentration et mémoire.
Combien de fois l’ai-je entendu dire : je me souviens de ce que vous m’avez raconté il y a dix ans. Quelle est la personne qui se souvient de ce qu’on lui a dit, il y a dix ans ? (…)
Espèce de déité en acier, sa clarté de jugement sur le monde et sur lui-même sont désarmantes (…). Prestigieux auteur, écrivain de première ligne.
(Il s’agit du « Masque de Conflans » de la Collection d’Antiques de Montherlant mise en vente le 7 novembre 2017 à Paris à 14h30 chez Artcurial)
Les Nuages par Mariette Lydis (comtesse Govone)
ven.
18
août
2017
Une fois par mois, je déjeune au restaurant avec trois amis qui furent mes collègues dans une banque. Nous avons le même âge et des goûts communs, le principal étant celui des livres. Mais à chaque repas, des questions portent sur le sort de leurs parents atteints d’Alzheimer, qui achèvent leur vie dans des maisons de soins.
Mes parents sont morts depuis longtemps, mais je comprends l’inquiétude et la fatigue de mes amis.
Pour ceux-ci : souffrances lors des visites, et déprime après la visite car ils savent que le malade, sitôt la porte refermée, a oublié que son enfant de 70 ans est venu passer une heure pour un dialogue vain.
Chez les vieillards dévastés : des bribes de souvenirs d’enfance et d’adolescence émergent encore.
Et le signe d’une mort prochaine : quand les malades annoncent J’ai vu Papa, j’ai vu Maman, personnes mortes depuis longtemps confondues avec le fils ou la fille qui étaient venus rendre visite.
Mme X, Alzheimer, du fond de sa chambre, accuse son fils chéri de la voler alors qu’il n’en est rien. Conséquence : le fils a renoncé à la voir, et compense, en les multipliant, les visites à son père, dément aussi, couché dans une autre chambre.
Un prêtre français très connu qui, durant 10 ans, à Marseille, remplissait son église grâce à une belle liturgie, à des homélies captivantes, fonde une communauté de prêtres en Belgique, « les saints apôtres ». L’archevêque belge responsable de l’Eglise belge, Mgr L, a accepté de les parrainer.
Arrivent très vite des séminaristes français nombreux qui préfèrent cette communauté de séminaristes à d’autres situées en France.
Une magnifique église du centre de Bruxelles, fermée depuis des années, est rouverte pour la communauté naissante. Grande affluence. Eglise comble. Mais jalousie des prêtres belges modernistes ou postconciliaires desservant des églises voisines qui se vident. Hélas, le parrain-protecteur de la communauté, l’archevêque de Bruxelles Mgr L. prend sa retraite. C’est alors que tout s’effondre. Privée de son protecteur, la jeune communauté française est dissoute par le nouveau cardinal belge Mgr De K, sous le prétexte que les évêques français peuvent souffrir du départ des séminaristes français hors de France.
Les protestations, les plaintes des fidèles belges resteront sans effet. La communauté est dispersée, comme le fut Port-Royal. Le Vatican n’a rien fait pour sauver les semailles. Destruction d’une œuvre religieuse. Il ne faudra plus pleurer sur les vocations qui se tarissent.
J’ai rencontré Montherlant. En 1962, j’avais 19 ans et lu presque tous ses livres parus jusqu’alors. Je m’étais posté sur un trottoir du Quai Voltaire où il habitait.
Je n’avais pas pris rendez-vous. J’espérais le voir sortir de son immeuble.
Après ¾ d’heure d’attente, je l’aperçois venant d’en face de mon poste de guet ; il traverse d’un pas rapide, en ligne oblique, le quai, au milieu de la circulation, et gagne l’entrée cochère de son logis. En courant, je le rattrape au moment où il gravit l’escalier vers l’entresol. Beau dallage de marbre et riches boiseries.
Montherlant, (65 ans), est un homme racé, vêtu d’un costume de flanelle bleu.
Il n’est ni petit, ni grand, et sa large carrure est celle d’un ancien athlète (Les Olympiques). Ceux qui se sont moqués de son physique (« Buste à pattes », disait Céline ») sont à côté de la plaque ! Je me présente comme un lecteur admirant son œuvre et de nationalité belge.
Nous parlons debout sur le palier aux murs en pierres de France devant la porte de son appartement.
Il sourit de voir mon enthousiasme car je lui pose plusieurs questions concernant son œuvre et les livres annoncés par lui mais non encore publiés. Il répond à tout.
Je n’ai jamais rencontré durant ma vie une personne s’exprimant avec une telle courtoisie. Celle d’un autre temps. J’étais l’adolescent de 19 ans qui avait lu ses livres et il ne mettait pas fin à notre conversation. Il me prenait au sérieux. Un moment, il m’invite à entrer dans son appartement. Et moi, le dernier des crétins, craignant de le déranger, je décline son invitation, idiot que je suis, esclave des convenances. Occasion manquée !
Montherlant a répondu aux deux lettres que je lui avais écrites. La première en 1961 à propos d’une étude rédigée à 16 ans que je lui avais envoyée sur sa pièce Fils de Personne. Il avait annoté mon analyse de ce drame qui évoquait un épisode de sa vie privée, soit les relations difficiles entre un père exigeant et un fils médiocre. Il m’écrit : « J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre étude sur Fils de personne. Votre analyse est profonde. Une sorte de critique telle que la vôtre n’existe plus guère en France. Fils de personne est au répertoire de la Comédie française depuis 1953, mais je me suis toujours opposé à ce que cette pièce fût reprise. Le caractère français d’aujourd’hui ne supporte pas l’expression de l’autorité. (…). Je vous signale une phrase de Péguy : « A douze ans, la partie est jouée ».
Montherlant ajoutait qu’il était toujours en relation avec celui qui fut le prototype de Gillou.
La seconde lettre, je la lui adressai en 1970. C’était après avoir vu à la Comédie française sa pièce magnifique Malatesta. Je reproduis ici une phrase importante de sa réponse du 18 février 1970 : « Quant au désespoir moqueur, j’ai eu, je crois, dans la sérénité, toutes les formes du désespoir, comme j’ai toutes les formes de tout ». Voilà ce qui explique parfaitement l’écrivain qui se comparait parfois au démon Légion de l’Evangile.
Montherlant fut mon père en esprit tandis que mon père de sang fut mon nourricier.
Que de fois au restaurant, le serveur qui a pris les commandes, doit revenir « parce qu’il n’a pas bien compris ». Ils sont jeunes, ne notent rien, et une fois dans la cuisine, la mémoire fait défaut.
Montherlant et les médecins :
« Si mes souvenirs sont bons, j’écrivais il y a deux ans (dans Explicit Mysterium) que, ce qui me frappait le plus chez le médecin, c’était le manque de conscience. Il me semble que j’écrirais aujourd’hui que c’est l’inintelligence. Il est vrai que cette inintelligence, dans un tel emploi, constitue un manque de conscience, du moins involontaire.
La légèreté avec laquelle un médecin vous conseille une opération. On s’y refuse, et guérit.
Le médecin est un malade. Je veux dire qu’il participe à cette maladie du genre humain, de ne savoir pas se mettre à la place des autres. Par exemple, il vous ordonne un régime sévère. Mais il le fait sans se rendre compte que, permettre à un homme une cigarette ou une tasse de café par jour (en principe interdits), c’est le sauver de la neurasthénie. Et la neurasthénie est aussi grave que la maladie d’estomac.
Un médecin vous ordonne jusqu’à sept spécialités par jour. Après quinze jours, il s’effare de votre langue chargée. Comment non ? On ferait un volume avec des faits de cette nature.
Le grand médecin qui, à huit jours d’intervalle, vous donne des conseils diamétralement opposés sur un point de la dernière importance. Comme le grand avocat. Sous-entendu : « Vous croyez donc que je n’ai que vous en tête ! » Et on ne peut pas le lui faire remarquer, parce qu’il vous tuerait encore davantage.
La manière dont le malade doit guider le médecin a de quoi faire rêver.
Toute ordonnance du médecin doit être révisée par le malade : révisée dans le sens du bon sens. Cela aussi fait rêver.
Pline fait allusion à un personnage qui s’est suicidé « pour échapper aux médecins ».
Un faux diagnostic pour deux cents francs seulement, c’est donné. (Novembre 1931.)
(Montherlant, Carnets XX, 1930 à 1944, Pléiade, Essais, page 1020).
Les livres importants, parmi d’autres :
1) Extinction, de Thomas Bernhard
2) Amras, de Thomas Bernhard
3) Le Terrier, et La Métamorphose, de Kafka
4) Les Jeunes Filles, de Montherlant
5) Les Essais de Montherlant en Pléiade (nrf), avec ses Carnets et ses textes sur la campagne de 1940
6) Le Curé de Tours, de Balzac
7) Le Joueur de Dostoïevsky
8) L’éternel mari, de Dostoïevsky
9) La mort d’Ivan Illitch, de Léon Tolstoï
10) Le Chaos et la Nuit, de Montherlant
11) Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline
12) L’œuvre poétique d’Aragon
13) L’œuvre poétique de Marie-Noël
14) Le Journal de Kierkegaard
15) Les Célibataires de Montherlant
16) Les Chants de Maldoror, de Lautréamont
17) Mort à crédit de Louis Ferdinand Céline
18) La Correspondance de Gustave Flaubert
19) L’œuvre poétique de Saint John Perse
20) Les Mémoires du duc de Saint Simon
21) Port-Royal, de Montherlant (théâtre)
°°°
Mon arrière-grand-mère aimait dire à table, en famille : « Elevez des cochons, vous aurez du lard ; élevez des enfants, vous aurez des ingrats ».
La tragédie des joueurs de cartes : le temps perdu à des riens. Je ne joue jamais aux cartes et pourtant j’y suis bon.
Montherlant, dans ses Carnets de 1934, au sujet des gens de sa famille :
« Ils ne se meuvent ni sur le même plan que moi, ni sur le même rythme, ni dans le même élément. Ils ont beau être relativement intelligents, ils ne me jugent jamais comme un individu singulier, assez lucide et d’assez d’expérience pour connaître ce qui lui est bon et mauvais ; ils me jugent, et voudraient me conduire, selon leurs principes. Rien n’y fera. Je serais mille fois plus célèbre que je ne le suis, il en serait de même. Ils veulent me faire entrer dans un cadre et je ne veux pas. Ils veulent avoir barre sur moi, par une femme qu’ils me donneraient. J’aimerais mieux en avoir une qui échouât avec moi, que je me serais donnée moi-même, qu’une qui réussît, reçue d’eux. Par elle ils s’introduiraient dans ma vie. Ils me rongeraient comme on ronge un os ». (Essais, Montherlant, Pléiade, p.1127).
« Nous dépensons une fortune en secrétaires, en sténos, en taxis, etc., dont le seul office est de nous faire gagner du temps : par exemple, un taxi sans être pressé, seulement pour nous faire gagner dix minutes de travail. Puis nous passons cinq heures d’une journée (de huit heures du soir à une heure du matin) chez des inconnus ou quasi, à dire et à écouter des riens, au milieu d’idiots, et à nous ennuyer mortellement ». (Montherlant, Carnets 1934, Essais, Pléiade p. 1127).
Les écrivains les plus sombres sont souvent les plus comiques : Bernhard, Caraco, Montherlant, Beckett, Lautréamont, etc. Les écrivains vertueux, optimistes, sont ennuyeux, et les écrivaines manquent parfois d’humour.
Je n’ai jamais admiré les chasseurs. Des assassins d’innocents, accumulant leurs exploits, cartouches et fusils de tous calibres, casquettes et parkas, gilets de chasse et pantalons imperméables, chiens et traqueurs, petit gibier ou grosses bêtes. Cela a coûté son trône au roi d’Espagne. Bien fait pour lui.
Voici, sur ce sujet, quelques lignes d’un récit gardé dans mes tiroirs, Le Comte de Lorgeron :
Libéré de corvée professionnelle, le comte de Lorgeron chassait dans le monde entier. En Europe d’abord, petit gibier et gros gibier, faisans, perdreaux, lièvres, lapins, chevreuils, cerfs, sangliers, mouflons, tétras, grouses, gibier innombrable de bêtes innocentes abattues par centaines au cours d’innombrables journées de chasse à la fin desquelles les chasseurs, entourés des traqueurs, s’admiraient en posant devant leurs trophées.
Il y eut une période Afrique, notamment au Congo belge, pour tuer les buffles, les gazelles, les lions, les éléphants, et certaines espèces non encore protégées. Cela donnait des émotions. Il marchait dans la savane ou la forêt, escorté de boys et de porteurs chargés comme des mules. Il avait même tiré un hippopotame sur un lac à bord d’une longue barque qui s’était approchée silencieusement de l’animal endormi.
Pour chaque victime abattue, les indigènes, les bras couverts de sang, criaient, chantaient et découpaient sur place la bête pour se partager les meilleurs morceaux.
Chaque fois qu’il rentrait de ses chasses, Isabelle et lui se retrouvaient avec passion, avec des gémissements et parfois des cris, mais leur amour humain était un amour taché par le sang des créatures de Dieu tirées par la carabine du comte, les innocentes chéries du Créateur pour lesquelles, seul, je verse des larmes.
Les époux-amants n’étaient pas conscients du ruissellement de sang des animaux massacrés. Pour les victimes vidées de leur existence, elles qui n’aimaient rien que le soleil, la lumière, l’eau fraîche d’un lac, c’en était fini à jamais de brouter les herbes délicieuses, de poursuivre des proies pour leur repas, de vivre, de vivre, de vivre, de nourrir leurs petits, d’engrosser leur amour sur cette planète habitée par des chasseurs vampires. Le soir, ces créatures si belles, si admirables, étaient allongées couvertes de sang, raides et mortes, dans les alignements de cadavres exposés pour la gloire du comte de Lorgeron, le héros de Saumur.
Horreur de ce monde, horreur de ces meurtres considérés comme un passe-temps par ceux qui payeront ces tueries après leur mort. S’il y a une justice.
Religio depopulata. Les prophéties de saint Malachie datent de 1150. Elles se composent d’une série de devises en latin résumant chacune, en quelques mots, la personnalité d'un pape ou l'histoire de son règne. Malachie avait annoncé Religio depopulata (Religion décimée) pour caractériser celui qui règnera sous le nom de Benoît XV (1914-1922) pendant la première Guerre Mondiale.
Quand on voit aujourd’hui les églises désertes de notre pays, les fermetures et les désacralisations, quelle est la prophétie pour le pape de l’actuel désastre ? C’est en effet avec le pape François que Malachie clôt la longue succession des papes, en prophétisant : Petrus Romanus, avec un texte explicatif :
« Dans la dernière persécution de la sainte Église romaine siégera Pierre le Romain qui fera paître ses brebis à travers de nombreuses tribulations. Celles-ci terminées, la cité aux sept collines sera détruite, et le Juge redoutable jugera son peuple ». Cette dernière prophétie apparaît pour la première fois dans l'édition princeps d'Arnold Wion du Lignum Vitae de 1595.
Avis aux amateurs et aux éclairés, mais rira bien qui rira le dernier, avec le fou de Corée du Nord, prêt à faire sauter la planète ...
On comprend mieux pourquoi le 266ème pape, Jorge Mario Bergoglio, a préféré choisir le prénom de François plutôt que celui de (Petrus) Pierre. Au conclave, certains cardinaux auraient-ils conseillé de ne pas choisir le nom de Petrus ? Le jésuite argentin n’a pas voulu affronter la prophétie. En choisissant le prénom François, il montrait que dans son cœur, il avait choisi PETRUS, mais inutile de semer la panique !
Sur les chiens, cet extrait des Carnets d’un ami français, Simon Anger, spécialiste de Montherlant :
Dieu que j'aime les chiens, n'importe quels chiens, tous les chiens. Les disgracieux comme les plus nobles, les gros bulldozers comme les infimes caniches. Match, Médor, Keiser, Dick, Sultan, Werner; j'en passe et des meilleurs. Leur bonne bouille, leur truffe à l'affût, leurs babines qui dégoulinent de plaisir, leur regard si mélancolique qu'on croirait qu'il cache un défunt au fin fond de leur âme mystérieuse. Le regard du chien est leur secret sur terre. Il dévoile tant d'humanité vraie que l'on devrait appliquer ce nom commun au profit des animaux seuls. Ils observent mieux que n'importe quel romancier, comprennent le monde mieux que n'importe quel psychologue et savent pourquoi ils sont sur cette terre. Le flair du chien dépasse l'intelligence de n'importe quel génie. Et quelle beauté, quelle majesté! Voir ces magnifiques chiens conduire un aveugle à destination me réconcilie avec le monde. Une soirée avec un chien ne peut jamais être décevante car le chien ne joue jamais de rôle. Il est lui-même, fidèle en amitié jusqu'à la mort. Il est grand devant la souffrance et face à la mort qui arrive, il se retire, se cache sous un meuble (pour ne déranger personne et par extrême humilité) et attend qu'elle vienne l'emmener au paradis des clebs. Jamais de décadence chez le chien. De la grandeur et de la tristesse de n'être que chien aux yeux des hommes. (Simon Anger, Carnets 2004) (Lire aussi son article Montherlant essayiste sur : www.montherlant.be/article-113-anger.html)
ven.
28
juil.
2017
Dieu est décrit dans la théologie comme un pur esprit sans limite, invisible, et infini.
J’en déduis qu’étant infini, il ne peut créer que de l’infini. Ne sort de lui que de l’infini. L’univers et toute sa création sont donc illimités et infinis. Et ses créatures sont infinies. Jésus a dit : « Vous êtes des dieux ». Notre mort nous fera intégrer l’infini de Dieu. Nous serons Dieu, ne pouvant nous séparer de l’infini, étant nous-mêmes infini et sans limites.
Supposer une limite à l’univers créé est donc une sottise. L’espace se dilate dans l’infini, englobant lui-même l’infini.
Le temps est infini dans le passé et dans le futur. Les nombres sont infinis. Aucune limite dans l’énumération de chiffres.
L’humanité est une somme d’infinis. Chaque créature est infinie, créée à l’image de Dieu. Dieu ne se satisfait pas dans la limite. L’Etre est sans limites.
Nous sommes des créatures de Dieu. Je ne l’ai compris qu’à 34 ans, pas avant.
Nous sommes en Dieu, rien de ce qui survient en nous, autour de nous, n’est hasard.
Jean, chap 10, verset 38 : « Jésus dit : Le Père est en moi et je suis dans le Père ».
Le Christ montre qu’il y a fusion entre le créateur et sa créature. Nous sommes aveugles, sourds et bêtes, pour perdre notre temps à essayer de fuir l’union divine à laquelle personne ni aucun être créé ne peuvent échapper.
Les animaux fusionnent avec le divin dès leur naissance. Ils ne sont pas responsables du combat pour se maintenir en vie. C’est le Créateur qui les porte en lui, jusque dans leur course pour échapper aux prédateurs qui veulent s’en nourrir.
Innocence des prédateurs, innocence des victimes.
Le mal et la souffrance ? Dans la création infinie, le mal s’est logé avec la souffrance, les cris, les hurlements, de jour comme de nuit, jamais finis. Le mal n’est pas l’infini. Il s’accroche à l’infini. Comme le rideau à une fenêtre.
Dieu est le Créateur et le mal est un décor. Le mal n’est pas créé. Le mal n’est pas Dieu.
Il est urgent que l’Eglise qui s’est détournée durant des siècles de la défense animale, les défendent plus que par des paroles fades. On ne peut défendre les êtres humains si on torture les animaux. Contradictions.
On peut flasher sur quelqu’un avec l’amour au bord du cœur et des lèvres, et le lendemain le voir éteint, sans couleurs, perdu.
Renoncer à fréquenter les personnes toxiques. La haine, la jalousie et l’envie que ces êtres font naître en nous, sont destructeurs. La famille peut être toxique. Un amour peut devenir toxique. Certains enfants sont toxiques pour leurs parents.
La colère n’éduque pas. Elle ridiculise le colérique.
Il y a une distance énorme entre l’homme et la femme démontrée par tant d’échecs de la vie conjugale. Rares sont les époux vieillards tendrement réunis. Mes grands-parents maternels réussirent leur union.
Le travail pour un supérieur dans une société ne devient intéressant que si le supérieur vous fait confiance. Un chef anxieux crée des burn-out chez ses subordonnés.
Le personnel supérieur de l’Eglise catholique est de plus en plus décalé avec les soutanes rouges ou violettes, les calottes, les mitres et les crosses.
Pour la célébration du sacrifice de la Messe, rien ne sera trop beau : ornements, musique, fleurs, églises, cathédrales. Dieu premier servi.
Mais à la sortie des lieux sacrés, les prêtres, évêques, cardinaux, doivent montrer innocence et simplicité et ne pas arborer des uniformes chamarrés de perroquets des îles.
Il faut ouvrir la fenêtre de la chambre des morts afin de permettre à leur âme de s’envoler plus facilement vers Dieu.
Il me dit : « N’’aurais-tu pas voulu recevoir davantage au cours de ta vie » ? Je lui réponds : « Mais j’ai reçu énormément et, parmi mes plus beaux cadeaux : Montherlant, Thomas Bernhard, Haëndel, Vivaldi, mes chiens, et quelques amours. Je remercie Dieu pour le temps qu’il m’a déjà accordé de vivre ».
Je ne m’ennuie jamais. Pas une seconde. Le serviteur qui vient chaque mardi entretenir mon appartement, c’est comme si je le voyais chaque jour tant le temps passe vite.
J’ai connu la fin d’une grande époque : châteaux, chasses, domestiques, belles voitures, chevaux, chiens. Mon enfance nourrie par ces cadeaux. Ma nature pessimiste n’était pas comblée. « Tu as un caractère pisseux », disait mon père. Cette réflexion n’améliorait pas le tableau.
Mon père était un homme bon à qui je n’avais rien à dire. J’évitais les confrontations. Ne jamais se montrer impoli avec son père. Ce qui m’intéressait ne l’intéressait pas.
Mais il m’aida toujours financièrement et il m’accueillait avec plaisir chaque week-end. Il gardait durant la semaine Cora ma bouledogue. Elle ne le quittait pas. Quand je revenais le samedi, Cora l’ignorait. J’étais tout pour elle. Quand elle entendait arriver ma voiture, elle descendait l’escalier qui menait au jardin avec des cris et des hurlements de joie. Aucune femme ne m’a jamais témoigné un tel amour. Aucun être créé ne m’a plus aimé que ce chien qui, à la fin de sa vie, l’arrière-train quasi paralysé, s’efforçait de me suivre autour de la maison familiale.
Ma mère était une femme d’une grande distinction qu’on remarquait immédiatement dans un groupe où son chic naturel la hissait au-dessus du lot. Très intelligente, grande lectrice, j’avais avec elle beaucoup plus d’affinités qu’avec mon père. Ce qu’elle disait m’intéressait, et réciproquement. On ne choisit pas les affinités.
Et pourtant au téléphone, j’avais très peu à lui dire, aussi, ces entretiens étaient-ils courts, l’essentiel pour moi étant de percevoir si sa santé était bonne ou non.
L’éducation familiale insistait sur l’honnêteté. On ne triche pas, on ne vole pas, on ne ment pas. C’est imprimé pour la vie.
Quant à l’éducation sexuelle, c’était le non-dit. Le sexe n’existait pas.
Chez mes éducateurs jésuites, - je fus leur élève de 1950 à 1960 -, s’ils enseignaient à l’esprit, ils se taisaient à propos du corps, sauf à nous maintenir dans leurs obsessions du péché d’impureté, ce qui détraqua la vie de nombreux élèves comme étaient détraqués beaucoup de prêtres, eux-mêmes victimes de cette morale culpabilisatrice.
Nombreuses dépressions de jeunes hommes ces temps-ci, épuisés par leur profession, par le rythme d’internet, par des amours superficiels et addictifs, alors que pour aller mieux, pour se guérir, ils ont la prière qui fait fuir les angoisses et les idées noires. Mais c’est leur parler le chinois. Il faut patience et affection pour que leur esprit se tourne doucement vers Dieu qui les attend.
Les parents incapables de comprendre leur enfant en burn-out, car le déséquilibre mental est tabou et ne trouve pas, dans la famille, les mots justes pour la compassion ou la compréhension. On fait celui qui ne voit pas son plus proche prochain (frère ou sœur, fille ou fils) en état de profond malaise. Ne pas s’étonner que le suicide est une réponse de celui ou de celle qui n’a pas entendu de voix secourables.
Sur Europe n°1, chaque soir de 23 heures à 1 heure du matin, des dames-psy écoutent les nombreuses plaintes, pour la plupart venant d’autres femmes. Chacune égrène son malheur : tromperies, abandon, santé, manque d’amour, isolement, parents vieux et malades, enfants ingrats. Chaque nuit, une procession de malheureux qui se suivent au téléphone. Jamais, au grand jamais, depuis les mois où j’écoute cette émission, aucune psy ne proposera à ces souffrants de se tourner vers Dieu et d’appeler le Créateur à leur secours. Non, Dieu est le grand absent de ces dialogues alors qu’il est le Guérisseur. Mais les psychologues avec leurs conseils de dix minutes servent une soupe qui ne pourra pas être bienfaisante en profondeur.
Et rares sont les hommes qui prennent place dans ce cortège de douleur. Sauf quelques rares homosexuels.
Si les psy d’Europe n°1 étaient des hommes, il y aurait peut-être plus de patients masculins au bout de la ligne. Les hommes sont davantage pudiques et hésitent à livrer leur esprit et leur âme à ces dames spécialistes de la psychologie de bazar.
Mon lévrier Lola, whippet de 5 ans, très nerveuse ces temps-ci, s’effraye du vent qui joue dans les parasols et les tentes des terrasses de l’été. Elle tire avec force sur sa laisse cherchant la fuite. Elle marche la tête dressée vers le ciel. Sa nervosité est-elle calquée sur celle de son maître préoccupé par la publication de son prochain livre ?
A … souffre d’un psoriasis sur le torse et dans son pays lointain, il ne reçoit pas les médicaments ou la pommade qui pourrait le soulager. Torture lente que sa fatigue, son épuisement nerveux, accentuent. Il paie cher la réussite de son doctorat ès lettres.
Un suicidé se tue au milieu d’un cercle de muets, d’aveugles et de paralytiques.
Le Vatican décimé par l’imposture, le mensonge, l’hypocrisie, l’orgueil, le pharisaïsme. L’arbre porte de mauvais fruits. Il faut l’abattre. Race de vipères, sépulcres blanchis, dirait Jésus qui égalait le capitaine Haddock dans le choix de ses traits.
Les hommes politiques belges empêchent, par leur silence et leurs calculs, le département de la Justice d’effectuer les indispensables réparations aux bâtiments des cours, tribunaux et autres Palais de Justice, en ruines.
Un pays sans Justice avec des fonctionnaires judiciaires, trop peu nombreux et mal considérés, sera livré aux barbares.
Engranger des délinquants dans des prisons insalubres est un crime.
La Belgique, déjà condamnée pour mauvais traitements à l’égard des prisonniers, reste sourde et inactive. Et les personnes enfermées dans des conditions ignobles sortiront enragées après avoir purgé leurs peines. Ou plus radicalisées islamistes que jamais.
Beau résultat de l’incurie des politiciens pour qui ces délinquants sont des électeurs de peu de poids vu qu’ils ne voteront pas, pour la plupart.